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Full text of "Livres Liberlog"

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Principes 


de la Science Sociale 



Tome 1 
Charles Carey 








PRINCIPES DE LA SCIENCE 

SOCIALE 


par m. Henry Charles CAREY 

De Philadelphie 


TRADUITS EN FRANÇAIS PAR 
MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE 



TOME PREMIER 


PARIS LIBRAIRIE DE GUILLAUMIN ET Cie. 

Éditeurs du Journal des Économistes, de la Collection des 
principaux Économistes du Dictionnaire de l'Économie 
politique, du Dictionnaire universel du Commerce et de la 

Navigation, etc. 


RUE RICHELIEU, 14 
1861 

Éditions LIBERLOG 
Éditeur n° 978-2-9531251 

ISBN N°9791092732139 
et N° 9791092732122 



Table des matières 


TOME PREMIER 1 
Du même éditeur 4 

PRÉFACE. 5 

DE LA SCIENCE ET DES MÉTHODES DE LA SCIENCE. 13 

DE L'HOMME, SUJET DE LA SCIENCE SOCIALE. 42 
DE L'ACCROISSEMENT DANS LA QUANTITÉ DE L'ESPÈCE 

HUMAINE. 62 

DE L'OCCUPATION DE LA TERRE. 86 

CONTINUATION DU MÊME SUJET. 119 

DE LA VALEUR. 127 

DE LA RICHESSE. 157 

DE LA FORMATION DE LA SOCIÉTÉ. 173 

DES CHANGEMENTS DE LIEU DE LA MATIÈRE. 237 

CONTINUATION DU MÊME SUJET 258 

CONTINUATION DU MEME SUJET. 277 

CONTINUATION DU MÊME SUJET. 300 

CONTINUATION DU MÊME SUJET. 323 

DES CHANGEMENTS MÉCANIQUES ET CHIMIQUES DANS LA 

FORME DE LA MATIÈRE. 337 
CONTINUATION DU MÊME SUJET. 350 

CONTINUATION DU MÊME SUJET. 394 

CONTINUATION DU MÊME SUJET. 411 
























Du même éditeur 


• Alors vous voulez tout savoir sur l'économie ? 
Lyndon Larouche 


De Matthieu Giroux : 

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PREFACE. 


L'ouvrage que nous offrons aujourd'hui à l'examen du public se défendra 
lui-même ; mais ceux qui le liront excuseront peut-être l'auteur, si, pour 
quelques instants, il réclame leur attention en faveur de sujets qui n'ont 
guère d'intérêt que pour lui. 

Parmi les principes que nous énonçons ici, quelques-uns apparaissent 
en ce moment, pour la première fois ; d'autres avaient déjà été publiés il 
y a une vingtaine d'années (1). Depuis cette époque, ceux-ci ont fait une 
nouvelle apparition dans un autre ouvrage dû à un économiste français 
distingué (2) et dont les nombreux exemplaires ont été lus par des 
milliers d'individus qui n'avaient jamais eu sous les yeux les volumes, où 
les mêmes idées avaient été mises au jour antérieurement. En trouvant 
ici la reproduction de ce qu'elles avaient déjà lu ailleurs, et présenté sans 
reconnaître un pareil fait, ces personnes seraient, tout naturellement 
disposées à soupçonner l'auteur actuel de s'être déloyalement approprié 
le bien d'autrui, bien qu'en réalité, il fût lui-même le propriétaire véritable. 
Ce serait pour lui une situation pénible et il estime que le seul moyen d'y 
échapper, est de tracer, en cette circonstance, une courte esquisse des 
phases successives dans lesquelles ont été découvertes les idées 
nouvelles renfermées dans les pages suivantes. 

La théorie de la valeur, telle que nous la présentons aujourd'hui, parut, 
pour la première fois, en 1837. Cette théorie étant très-simple, était, en 
même temps, très-large ; elle embrassait toutes les denrées ou toutes les 
choses auxquelles pouvaient s'appliquer l'idée de valeur, la terre, le 
travail, ou leurs divers produits. C'était un pas de fait vers la 
généralisation des lois naturelles, la valeur du sol ayant été attribuée 
jusque-là, par tous les économistes, à des causes énormément 
différentes de celles qui la communiquaient à ses produits (3). 

Une conséquence de cette première découverte fut celle d'une loi 
générale de distribution, embrassant tous les produits du travail, appliqué 
à la culture ou à la transformation des matières, à des changements de 
lieu ou de forme. Suivant les théories alors généralement admises, le 



profit que fait un individu était toujours accompagné d'une perte subie par 
un autre, les rentes s'élevant à mesure que le travail devenait moins 
productif, et les profits haussant, à mesure que les salaires baissaient ; 
doctrine qui, si elle était l'expression de la vérité, ne tendrait à rien moins 
qu'à produire la discorde universelle, et qui ne serait également que la 
conséquence naturelle d'une grande loi établie par la Divinité pour le 
gouvernement de l'espèce humaine (4). 

La loi que nous avons publiée à cette époque et que nous reproduisons 
aujourd'hui était complètement contraire à cette doctrine, puisque cette 
loi prouvait que le capitaliste et le travailleur profitaient l'un et l'autre de 
toute mesure qui tendait à rendre le travail plus productif, tandis qu'ils ne 
pouvaient que perdre, par suite d'une mesure quelconque tendant à 
rendre le travail moins productif ; ce qui établissait ainsi une parfaite 
harmonie des intérêts. 

Bien qu'intimement persuadé de la vérité des lois qu'il soumettait alors à 
l'examen, l'auteur n'en demeurait pas moins convaincu qu'il restait 
encore à découvrir la loi réellement fondamentale ; et que, jusqu'au 
moment où elle pourrait être mise en lumière, une foule de phénomènes 
sociaux devaient continuer à rester inexplicables. Toutefois, il n'aurait su 
dire dans quel sens il devait diriger ses recherches. Il avait déjà acquis la 
conviction personnelle, que la théorie offerte à l'examen par M. Ricardo, 
n'étant pas d'une vérité universelle, n'avait pas droit à être considérée 
comme loi fondamentale ; mais ce ne fut que dix ans plus tard qu'il fut 
amené à observer ce fait, que la théorie en question était universellement 
fausse. La loi réelle, telle qu'elle apparut alors à l'auteur, était 
complètement contraire à celle proposée par Ricardo ; l'œuvre de la 
culture ayant toujours commencé (et le fait avait eu lieu invariablement) 
par les terrains les plus ingrats, pour s'appliquer ensuite aux terrains plus 
fertiles, à mesure que la richesse s'était développée et que la population 
avait augmenté. Là était la grande vérité fondamentale dont il avait eu 
l'idée antérieurement ; c'était aussi la vérité indispensable pour la 
démonstration complète du caractère incontestable des principes qu'il 
avait établis précédemment. C'était encore une preuve nouvelle de 
l'universalité des lois naturelles ; la conduite de l'homme à l'égard de la 
terre elle-même se trouvait ainsi avoir été identique à celle qu'il adopte à 



l'égard de tous les instruments qu'il emprunte pour les façonner, à cette 
immense machine elle-même. Commençant toujours ses travaux avec 
une hache grossière, il arrive progressivement à l'emploi d'instruments 
en acier ; s'adressant toujours aux terrains les plus ingrats, il arrive 
progressivement aux terrains plus fertiles qui donnent au travailleur le 
revenu le plus considérable ; c'est ainsi qu'il demeure prouvé que 
l'accroissement de la population est indispensable pour l'accroissement 
dans la quantité de subsistances. C'était là l'harmonie des intérêts, 
résultat complètement opposé à la doctrine de discorde enseignée par 
Malthus. 

Il y a aujourd'hui dix ans que fut annoncée cette loi si importante (5). En 
se livrant à cette démonstration, l'auteur se trouva constamment entraîné 
à mentionner les faits naturels pour démontrer les phénomènes sociaux, 
et il fut ainsi amené à remarquer l'étroite affinité qui existe entre les lois 
physique et les lois sociales. En réfléchissant à ce sujet, il arriva bientôt à 
exprimer l'opinion, qu'un examen plus approfondi conduirait au 
développement d'un fait immense : à savoir qu'il n'existait qu'un système 
unique de loi : les lois instituées pour régir la matière sous forme d'argile 
et de sable étant reconnues identiques à celles qui régissent cette 
matière même lorsqu'elle prend la forme de l'homme, ou des sociétés 
humaines. 

Dans l'ouvrage publié à cette époque, les découvertes de la science 
moderne, démontrant que la matière est indestructible, furent pour la 
première fois appliquées avec profit à la science sociale ; on fit voir alors 
la différence qui existe entre l'agriculture et tous les autres travaux de 
l'homme dans ce fait, que le fermier était constamment occupé à 
fabriquer une machine dont la puissance augmentait d'année en année, 
tandis que le patron d'un navire et le conducteur de voiture employaient 
constamment des machines dont la puissance diminuait aussi 
régulièrement. Toute industrie du premier, ainsi qu'on le démontra, 
consistait à créer et à améliorer des terrains, sa puissance augmentant 
avec l'accroissement de la richesse et de la population. Toutefois il était 
réservé à un ami de l'auteur, M. E. Peshine Smith, de développer 
complètement la loi de perpétuité de la matière, relativement à l'influence 
qu'elle exerce sur la loi de population ; on trouvera dans le présent 



volume de nombreux extraits, emprunté à cet excellent petit manuel. 


La grande loi, la loi véritablement fondamentale de la science, 
indispensable à la démonstration de l'identité des lois physiques et 
sociales, restait cependant encore à découvrir ; mais l'auteur pense 
aujourd'hui l'avoir présentée dans le second chapitre de ce volume. On 
trouvera, dans le troisième, la loi développée par M. Peshine Smith. Le 
quatrième offrira la loi d’occupation de la terre, telle qu'elle a été publiée, 
il y a dix ans ; on trouvera dans les chapitres suivants (V et VI), celles de 
la valeur et de la distribution des produits, publiées dix ans auparavant. 
L'ordre indispensable ici pour les mettre dans un jour convenable est, 
ainsi que le lecteur doit s'en apercevoir, précisément l'ordre inverse de 
leur découverte, ce qui prouve la vérité de cette idée que les premiers 
principes sont toujours les derniers découverts. 

Il nous reste maintenant à dire quelques mots relativement à la marche 
suivie par l'auteur, dans les recherches auxquelles il s'est livré jusqu'à ce 
jour, et qu'il continue en cet ouvrage. Le coup d'œil le plus superficiel jeté 
sur les diverses parties de l'univers, nous permet d'apercevoir que toutes 
les périodes de civilisation des temps passés peuvent se retrouver dans 
le temps présent ; et que si nous voulons comprendre les premières, 
nous ne pouvons y arriver qu'en étudiant les dernières, suivant ainsi la 
voie parcourue depuis si longtemps par les professeurs des sciences 
physiques. En procédant ainsi, il a donc fallu, nécessairement, examiner 
avec soin le mouvement des principales sociétés européennes, et 
particulièrement celles de France et d'Angleterre ; c'est dans la première 
qu'a pris naissance la doctrine de l'excès de population, et parmi les 
autres nations européennes, c'est la seconde qui a le plus souvent 
troublé la paix du monde. Par suite, il est arrivé que l'auteur a été accusé 
d'un sentiment hostile par les deux nations ; et les motifs qui l'ont guidé 
ont été ainsi en butte aux attaques de personnes qui n'ont pas jugé à 
propos de chercher à démontrer, que les faits articulés par lui ne 
pouvaient être admis comme véritables, ou que ses raisonnements 
n'étaient pas justifiés par les faits. L'accusation, toutefois, entraîne avec 
elle sa réfutation. Si l'auteur eût été, en effet, assez dénué de jugement 
pour se permettre de rapporter des faits inexacts, ou de tirer, de ceux-ci, 
des conséquences qu'ils ne justifiaient pas, il se serait, par là même, si 



complètement livré à la merci de ses critiques qu'il les eût affranchis 
complètement de la nécessité de rechercher les motifs qui l'avaient fait 
agir. 

S'il se connaît lui-même le moins du monde, il n'a été poussé que par un 
seul motif, le désir de découvrir la vérité ; un fait semble prouver qu'il en 
est réellement ainsi, c'est que non-seulement, il n'a jamais été accusé 
d'avoir dénaturé les arguments de ses adversaires, mais qu'au contraire, 
en mainte occasion, on l'a loué de la parfaite exactitude avec laquelle 
ces arguments ont été présentés. A son grand regret, il doit le dire, la 
conduite de ses adversaires a été bien différente, ses vues ayant été la 
plupart du temps exposées d'abord inexactement, pour avoir ainsi un 
premier moyen de réfutation. Il espère, cependant, qu'à l'avenir on 
adoptera un autre procédé, et que ceux qui le critiquent, se persuaderont 
que « malgré les prétentions si fréquemment mises en avant par les 
hommes d'État et les économistes, plusieurs des parties les plus 
intéressantes des sciences qu'ils professent sont très-imparfaitement 
comprises, que l'art important d'appliquer ces sciences aux affaires de la 
vie pour produire la plus grande somme de bien permanent, fait peu de 
progrès, et que cet art est à peine sorti de l'enfance (6) » 

S'ils avaient quelque doute sur l'exactitude de l'opinion émise en ce 
moment, sur l'état actuel de la science économique, qu'ils jettent encore 
les yeux sur l'ouvrage de l'un des plus éminents économistes modernes, 
ils y verront qu'il demande s'il y a lieu d'être surpris, « au milieu de tant 
de prétentions rivales, de tant d'exigences contradictoires, d'une masse 
aussi inextricable de vérités et d'erreurs, que la science ait fait un temps 
d'arrêt ; qu'elle n'a fait que reconnaître sa voie ; que sa marche a été 
chancelante et pleine d'hésitation (7) » Quant à lui, sa marche n'était pas 
incertaine. Apercevant les nuages épais dans lesquels s'enveloppait la 
science, il proclama sa résolution bien arrêtée de chercher à ne pas 
augmenter « l'obscurité, qui, d'après son propre aveu, existait 
manifestement. » Voilà ce que reconnaissent hautement les hommes qui 
ont conquis une position éminente parmi les professeurs de la science 
sociale ; et cependant, parmi leurs adeptes, il se trouve des individus 
d'une expérience relativement insignifiante, qui traitent avec un suprême 
dédain la conception de toute idée nouvelle (8). 



L'auteur voudrait que ces individus demeurassent bien persuadés de ce 
fait, que dans toutes les branches de la science, l'orthodoxie de la 
génération existante n'est que l'hérésie de la génération qui l'a précédée, 
la plupart des idées soutenues aujourd'hui par eux et considérées 
comme incontestables, ayant été, et même tout récemment, traitées 
comme complètement absurdes (9). Les disciples de Ptolémée, voyant le 
soleil tourner autour de la terre et trouvant dans les Écritures la preuve 
de ce fait, avaient les plus fortes raisons pour croire que l'exactitude de 
pareilles doctrines était hors de contestation. Copernic fut donc considéré 
comme hérétique et Galilée contraint de se rétracter ; et pourtant c'est la 
doctrine établie aujourd'hui dans les écoles, c'est celle du mouvement de 
la terre. Puisqu'il en a été ainsi dans le passé, il peut en être de même à 
présent, les doctrines économiques le plus généralement admises 
aujourd'hui comme vraies tombant dans l'oubli, pour aller prendre place à 
côté du système de Ptolémée. 

Un auteur éminent de notre époque a dit avec raison : « Que tout individu 
doit naturellement regarder ses opinions personnelles comme justes ; car 
s'il les regardait comme fausses, elles cesseraient bientôt d'être ses 
opinions ; mais qu'il y a une énorme différence, entre se regarder comme 
infaillible et être fermement convaincu de la vérité de sa croyance. 
Lorsqu'un individu, » dit-il, « réfléchit sur une certaine doctrine, il peut 
être pénétré de la complète conviction qu'il est improbable, ou même 
impossible, qu'elle soit erronée, et il peut éprouver le même sentiment en 
ce qui concerne toutes ses autres opinions, s'il en fait l'objet de ses 
réflexions isolées. Et cependant, lorsqu'il les considère dans leur 
ensemble, lorsqu'il réfléchit qu'il n'existe pas un seul individu sur la terre 
qui soutienne collectivement les mêmes opinions, lorsqu'il porte ses 
regards sur l'histoire ancienne et sur l'état actuel de l'espèce humaine, et 
qu'il observe les croyances si variées des siècles et des nations, les 
manières diverses de penser des sectes, des corporations et des 
individus, les idées autrefois soutenues fermement, et aujourd'hui 
abandonnées, les préjugés jadis régnant généralement qui ont disparu, 
et les interminables controverses causes de division entre les hommes 
qui avaient fait, de la conquête de la vérité, l'affaire de leur vie ; lorsque 
ce même individu vient encore à considérer, qu'un grand nombre de ses 



semblables ont eu une conviction de la justesse de leurs sentiments 
respectifs égale à la sienne, il ne peut se refuser à cette évidente 
conclusion : qu'il est presque impossible qu'à ses propres opinions, il ne 
se mêle quelque erreur ; qu'il est infiniment plus probable qu'il a tort sur 
quelques points, que raison sur tous (10). » 

Tout ce que désire l'auteur de cet ouvrage, c'est que ses arguments 
soient loyalement pesés, et qu'à cet effet, le lecteur se corrobore lui- 
même en faisant quelque effort, et prenant à certains égards, la 
résolution d'admettre, sans prévention, toute conclusion qui lui paraîtra 
basée sur des observations faites avec soin, et des arguments logiques, 
lors même qu'ils seraient d'une nature contraire aux idées qu'il peut s'être 
formées, ou avoir admises à l'avance, sans examen, sur la foi d'autrui. « 
Un tel effort, dit John Herschell, est le commencement de la discipline 
intellectuelle, qui forme l'un des buts les plus importants de toute 
science. C'est le premier pas fait vers cet état de pureté mentale, qui seul 
peut nous rendre capables d'une perception complète et constante de la 
beauté morale, aussi bien que de l'adaptation physique. C'est l'euphraise 
et la rue qui doivent servir à éclaircir notre vue avant que nous puissions 
percevoir et contempler, tels qu'ils sont, réellement, les traits de la nature 
et de la vérité (11). » 

Dans ces efforts tentés aujourd'hui pour démontrer l'universalité des lois 
naturelles, l'auteur a profité beaucoup des idées que lui ont fourni deux 
de ses amis, l'un d'eux est M. Peshine Smith dont il a parlé plus haut, 
l'autre est le docteur William Elder, son compatriote ; il les prie tous deux 
aujourd'hui, d'accepter ses remerciements. 


Philadelphie, 10 février 1858. 



Malgré la parfaite harmonie de tous les principes, dont nous avons 
retracé plus haut le développement graduel, il existe cependant une 
profonde différence entre les premiers et les derniers ouvrages de 
l'auteur, en ce qui concerne la politique nationale, recommandée comme 
indispensable pour permettre à ces principes de se développer dans 
toute leur plénitude. Dans les premiers, il se présente comme 
l'adversaire de toute espèce de réglementation, ayant pour objet 
l'intervention dans les échanges avec l'étranger, sa croyance à 
l'universalité des grandes lois naturelles l'ayant conduit même à rejeter 
cette idée de J.-B. Say : « que la protection accordée dans le but de 
favoriser un emploi avantageux du capital et du travail, peut devenir 
profitable au bien général. » Dans les derniers, il a admis qu'il s'était 
trompé à cet égard, de nouveaux développements de principes, à la 
recherche desquels il s'est livré, l'ayant conduit à sentir la nécessité 
absolue de l'exercice de ce pouvoir régulateur de la société, relativement 
à ces échanges, qui depuis, a été si bien décrit par M. Chevalier comme 
indispensable au développement des facultés humaines, et à 
l'accroissement de l'État en richesse, en force et en puissance (12). 

Comme il parait nécessaire de rendre compte d'un semblable 
changement d'idées, le lecteur nous excusera peut-être de réclamer en 
ce moment son attention, pour lui en présenter ici les causes dans une 
courte explication. 

A l'époque de la publication de ses premiers ouvrages (de 1835 à 1840), 
il avait eu peu d'occasions d'étudier, dans son pays, l'effet des systèmes 
de libre-échange et de protection, les deux tiers de la période entière de 
l'existence nationale s'étant écoulés au milieu d'une série non 
interrompue de guerres européennes, qui avaient produit une demande 
artificielle de services relativement aux navires et aux trafiquants 
américains, et aux matières premières du sol américain. Le système 
recommandé au monde par les écrivains de l'école anglaise du libre- 
échange, avait été alors tout récemment adopté par le gouvernement 
fédéral, son adoption ayant été suivie d'une prospérité apparente, qui 



semblait fournir une preuve concluante de la justesse d'opinion de ceux 
qui s'attachaient à cette idée ; « que le meilleur gouvernement est celui 
qui gouverne le moins, » et particulièrement en matière d'échanges 
internationaux. Cependant cette prospérité s'évanouit bientôt, les crises 
monétaires se succédèrent, jusqu'au moment où enfin la confiance 
disparut presque complètement, et le commerce fut presque entièrement 
anéanti, en même temps que des particuliers, des villes, et l'Union en 
masse, ses routes et ses établissements de banque, n'offrirent plus aux 
regards que le spectacle de la banqueroute, et de la ruine la plus 
complète. 

Tel était l'état des choses, à l'époque où fut promulgué le tarif hautement 
protecteur de 1842. A peine était-il passé à l'état de loi, que la confiance 
reparut et que le commerce se ranima, premiers pas vers le retour du 
pays tout entier dans le plus court délai, à un état de prospérité, auquel 
on n'avait encore vu jusqu'alors rien de comparable. En constatant que 
ces faits si remarquables étaient en complète opposition avec la théorie 
du libre-échange, l'auteur fut amené à étudier les phénomènes qui 
s'étaient présentés pendant la période de ce même libre-échange de 
1817 à 1824, et pendant la période de protection inaugurée en 1825, et 
close en 1834 ; la première aboutissant à une banqueroute ruineuse, 
semblable à celle qui s'était manifestée de nouveau en 1842, et la 
seconde, donnant au pays un état de prospérité tel, qu'il s'est réalisé une 
seconde fois en 1846. En portant donc ses regards hors de son pays, il 
s'aperçut que les phénomènes offerts par le spectacle des autres 
nations, se trouvaient précisément d'accord avec ceux qu'il avait 
observés dans son pays, les sociétés protégées accomplissant de 
constants progrès en richesse et en force, tandis que les sociétés non 
protégées, marchaient aussi constamment vers l'anarchie et la ruine. 
Plus il étudia de semblables faits, plus il demeura convaincu que la 
théorie du libre-échange contenait en elle-même quelque grave erreur ; 
mais en quoi consistait cette erreur, où pourrait-on là découvrir ? Pendant 
plusieurs années, il fut hors d'état de formuler à cet égard une réponse 
satisfaisante, même pour lui-même. 

Toutefois, en 1847, remarquant ce fait considérable, qu'en opposition 
complète aux doctrines de l'école Ricardo-Malthusienne, l'œuvre de 



défrichement avait toujours commencé sur les terrains moins fertiles, et 
que c'était uniquement, à mesure que la population devenait plus 
compacte que les terrains plus riches pouvaient être soumis à la culture, 
l'auteur fut amené à étudier la cause de la tendance extraordinaire à la 
dispersion et à l'isolement dont l'existence était manifeste dans toute 
l'étendue des États-Unis et pour ainsi dire à toutes les périodes de sa vie 
nationale. Il lui fallut peu de temps pour être à même de se convaincre 
qu'on devait l'attribuer à un épuisement constant du sol, résultant de la 
dépendance des marchés étrangers pour la vente des produits bruts de 
la terre. Pour triompher d'une semblable difficulté, pour rendre au sol une 
nouvelle vigueur, pour que l'agriculture devint une science, et que les 
terres plus fertiles fussent soumises à la culture, il était nécessaire, ainsi 
qu'il le vit clairement, que les hommes pussent de plus en plus se réunir, 
au lieu de se trouver, comme aujourd'hui, de temps en temps contraints 
de s'isoler de leurs semblables. Pour arriver à combiner ainsi leurs 
efforts, il était indispensable qu'il y eût diversité dans les travaux qui 
rapprocheraient les consommateurs des producteurs. Produire cette 
diversité et créer un grand commerce national comme base d'un 
commerce étendu avec l'Étranger, tel était le but qu'on s'était proposé 
dans tous les pays qui avaient adopté les mesures de protection, et le 
résultat se révélait dans la richesse et la puissance croissantes de la 
France, de l'Allemagne et d'autres pays de l'Europe continentale, 
comparées avec la décadence, sous ce double rapport, dans tous ceux 
où l'on avait imposé le système anglais du libre-échange. L'expérience 
subie en Amérique avait concordé parfaitement avec ces faits, la 
prospérité ayant été la compagne invariable du système protecteur, 
tandis que chaque période de libre-échange avait abouti à une 
banqueroute générale et à la ruine. En voyant ce qui arrivait, il devint 
évident pour lui que là, comme ailleurs, on avait eu recours à la 
protection, comme mesure de résistance à ce système vexatoire sous 
l'empire duquel l'industrie manufacturière tend à se centraliser de plus en 
plus dans une seule petite île ; et il n'hésita plus, dès lors, à admettre 
qu'il s'était trompé, ni à exprimer sa croyance, que c'était par l'adoption 
de mesures protectrices que nous devions, finalement, obtenir une 
complète liberté commerciale. Cette croyance s'est fortifiée à chaque 
heure qui s'est écoulée depuis, ainsi que pourront s'en apercevoir ceux 
qui voudront bien comparer la manière dont il l'a exprimée et les faits sur 



lesquels elle s'appuie dans le présent ouvrage, avec ceux du volume où 
il annonçait cette découverte de la loi qui régit l'occupation des divers 
terrains, découverte qui l'avait conduit d'abord à voir qu'une agriculture 
réelle suivait toujours, et jamais ne précédait, l'établissement d'une 
industrie diversifiée, et que, conséquemment, la protection était une 
question agricole et non industrielle (13). 

Philadelphie, 18 octobre 1860. 



CHAPITRE I 



DE LA SCIENCE ET DES METHODES DE LA SCIENCE. 


Ch. I, § 1. La connaissance positive des phénomènes 
naturels dérive de l'observation directe. 

— Les plus anciennes conceptions abstraites des lois de la 
nature ne sont que les points d'attente de l’Expérience. La 
Logique et les Mathématiques ne sont que des instruments 
pour faciliter l'acquisition de la science et ne sont pas elles- 
mêmes des sciences. 

Lorsque le premier homme eut assisté pendant plusieurs jours (ne fût-ce 
qu’une seule semaine) au lever et au coucher du soleil et qu’il se fût 
aperçu que son lever était invariablement accompagné de la présence de 
la lumière, tandis que son coucher l’était aussi invariablement de son 
absence, dès ce jour il acquit les premiers et grossiers éléments d’une 
connaissance positive, c’est-à-dire de la science. Étant donnée la cause, 
c’est-à-dire le lever du soleil, il lui eût été impossible de concevoir que 
l’effet ne dût pas en résulter. En continuant ses observations il apprit à 
remarquer qu’à certaines saisons de l’année le corps lumineux semblait 
traverser certaines parties du ciel et qu’alors il faisait constamment 
chaud, qu’il poussait sur les arbres des feuilles auxquelles succédaient 
les fruits, tandis que pendant d’autres saisons ce même corps lumineux 
semblait occuper d’autres parties du ciel et qu’alors les fruits 
disparaissaient et que les feuilles tombaient, semblant ainsi des signes 
précurseurs du froid de l’hiver. Ce fut pour lui une nouvelle connaissance 
ajoutée à celles qu’il possédait déjà, et avec elle vint la prévoyance et le 
sentiment de la nécessité de l’action. S’il voulait subsister pendant la 
saison du froid, il ne le pouvait qu’en s’y préparant pendant la saison 
chaude, et c’est là un principe aussi parfaitement compris par les 
Esquimaux nomades des bords de l’Océan Arctique que des savants les 
plus éclairés et les plus éminents de l’Europe et de l’Amérique. 

Les premières idées d’un tel homme durent être celles d’espace, de 
quantité et de forme. Évidemment le soleil était très-éloigné, tandis que, 



parmi les arbres, les uns se trouvaient placés à une certaine distance et 
les autres à la portée de la main. La lune était un corps d’une espèce 
unique, tandis que les étoiles étaient innombrables. L’arbre était d’une 
taille élevée et l’arbuste petit. Les collines étaient hautes et s’élançaient 
vers un point culminant, tandis que les plaines étaient basses et plates. 
Nous avons là tous les concepts à la fois les plus abstraits, les plus 
simples et les plus évidents. L’idée d’espace est la même, soit que nous 
considérions la distance qui existe entre le soleil et les étoiles qui 
l’environnent ou celle qui existe entre les montagnes et nous. Il en est de 
même du nombre et de la forme, qui s’appliquent aussi facilement aux 
sables du rivage de la mer qu’aux arbres gigantesques de la forêt, ou 
aux divers corps que nous voyons se mouvoir à travers les espaces de la 
voûte céleste. 

En second lieu vint le désir ou plutôt le besoin de comparer les distances, 
les nombres et les quantités, et le moyen d’arriver à ce résultat se trouva 
mis à sa portée dans un mécanisme que lui fournit la nature, mécanisme 
toujours à sa disposition : son doigt ou son bras lui donna la mesure de 
la grandeur et son pas celle de la distance ; l’étalon auquel il compara le 
poids se trouva dans quelqu’un des produits les plus ordinaires répandus 
autour de lui. Il arrive toutefois que dans une foule de cas la distance, la 
vitesse, les dimensions échappent à une appréciation directe, et c’est 
ainsi que naît le besoin d’inventer un moyen pour comparer les quantités 
éloignées et inconnues avec celles qui, placées près de nous, peuvent 
être déterminées ; c’est l’origine des mathématiques ou de la science par 
excellence, ainsi appelée par les Grecs, parce qu’ils lui furent redevables 
de presque toutes les connaissances positives qu’ils possédèrent. 

La table de multiplication donne au cultivateur le moyen de déterminer le 
nombre de jours contenu dans un nombre donné de semaines, et au 
marchand le nombre de livres que renferme sa cargaison de coton. A 
l’aide de sa règle, le charpentier détermine la distance qui existe entre 
les deux bouts de la planche qu’il travaille. La ligne de sonde fournit au 
marin le moyen de constater la profondeur de l’eau qui entoure son 
navire, et, grâce au baromètre, le voyageur détermine la hauteur de la 
montagne dont il a gravi le sommet. Ce sont là tout autant d’instruments 
pour rendre plus facile l’acquisition de nos connaissances, et l’on peut 



aussi considérer comme tels les formules mathématiques, à l’aide 
desquelles le savant peut déterminer la grandeur et la pesanteur de 
corps placés par rapport à lui à une distance de plusieurs milliards de 
lieues ; et c’est ainsi qu’il peut résoudre d’innombrables questions qui 
sont pour l’homme du plus haut intérêt. Ces instruments sont la clef de la 
science, mais on ne doit pas les confondre avec la science elle-même, 
bien qu’on les ait compris souvent dans la liste des sciences, et même 
tout récemment dans l’ouvrage si connu de M. Auguste Comte. 

Que cela ait jamais pu avoir lieu, il faut l’attribuer à ce fait que tout ce qui 
appartient réellement à la physique est discuté sous le titre de 
mathématiques, ainsi qu’on le voit lorsqu’il s’agit de ces lois importantes 
dont nous devons la découverte à Kepler, à Galilée et à Newton. Qu’un 
corps poussé par une force unique se meuve en ligne droite et avec une 
vitesse constante et que l’action et la réaction soient égales et contraires, 
ce sont là des faits à la connaissance desquels nous sommes arrivés par 
suite d’investigations dirigées dans un certain sens ; mais ces faits une 
fois acquis ne sont que des faits purement physiques, obtenus à l’aide de 
l’instrument auquel nous appliquons la dénomination de mathématiques 
et qui, pour nous servir des expressions de M. Comte, « n’est qu’une 
immense extension de la logique naturelle à un certain ordre de 
déductions (1). » . 

La logique elle-même n’est qu’un autre instrument inventé par l’homme 
pour lui permettre d’acquérir la connaissance des lois de la nature. La 
terre apparaît à ses yeux comme une surface plane, et cependant il voit 
chaque jour le soleil se lever à l’Orient et se coucher à l’Occident avec la 
même régularité ; c’est là un fait dont il peut inférer qu’il en sera toujours 
ainsi, mais dont il ne peut acquérir la certitude que lorsqu’il se sera rendu 
compte des causes qui l’ont produit. Un certain jour il voit le soleil 
s’éclipser, un autre jour la lune cesse de donner sa lumière, et il veut 
savoir pourquoi ces phénomènes ont lieu, quelle loi régit les mouvements 
de ces corps. Une fois en possession de cette connaissance ; il peut 
prédire à quel moment ils cesseront de nouveau d’éclairer le monde, et 
déterminer à quelle époque le même fait a dû se passer dans les temps 
anciens. Tantôt la glace ou le sel se fond, tantôt le gaz fait explosion ; un 
autre jour les murailles des cités sont ébranlées dans leurs fondements 



et leurs débris jonchent le sol ; il cherche à savoir ce qui a produit ces 
catastrophes, à connaître les rapports des causes et des effets. Dans 
ces efforts pour obtenir la réponse à toutes ces questions, il observe et 
enregistre des faits, et il les systématise dans le but d’en déduire les lois 
en vertu desquelles ces faits se produisent ; c’est alors qu’il invente les 
baromètres, les thermomètres et d’autres instruments pour l’aider dans 
ses observations ; mais le but final de tous ses efforts consiste toujours à 
obtenir une réponse aux questions suivantes : Quelle est la cause de 
tous ces faits ? Pourquoi la rosée tombe-t-elle sur la terre tel jour et non 
pas tel autre ? Pourquoi le blé pousse-t-il abondamment dans tel champ 
et manque-t-il tout à fait dans tel autre ? Pourquoi la houille brûle-t-elle et 
pourquoi le granit est-il incombustible ? Quelles sont en un mot les lois 
établies par le Créateur pour le gouvernement de la matière ? Les 
réponses à ces questions constituent la science, et les mathématiques, 
la logique et tous les autres mécanismes en usage ne sont que des 
instruments employés par l’homme pour résoudre ces mêmes questions. 

En discutant le sujet de la mécanique rationnelle sous le titre de 
Mathématiques, M. Comte avertit ses lecteurs « qu’ici nous rencontrons 
une confusion perpétuelle entre les points de vue abstraits et concrets ; 
logiques et physiques, entre les conceptions artificielles nécessaires pour 
fonder les lois générales d’équilibre de mouvement, et les faits naturels 
fournis par l’observation qui doivent former la base même de la science 
(2) ». Ceci revient à dire que les faits naturels fournis par l’observation, 
devenant plus nombreux, il devient nécessaire de chercher à 
perfectionner le mécanisme à l’aide duquel on doit les étudier, et ce qui 
démontre qu’il en est ainsi dans l’exemple auquel M. Comte fait allusion, 
c’est qu’il admet que la science dont il traite « est fondée sur quelques 
faits généraux, que nous fournit l’observation et dont nous ne pouvons 
donner d’explication d’aucune espèce (3). » De même que nous 
franchissons successivement les diverses portes de la science, nous 
passons aussi de serrures simples à de plus compliquées, et qui exigent 
de nouvelles gardes dans les clefs qui doivent ouvrir ces serrures ; mais 
la clef n’est toujours qu’une clef et ne peut devenir une serrure, lors 
même que les combinaisons en seraient cinquante fois plus multipliées 
que celles des clefs fabriquées jusqu’à ce jour par les Bramah, les 
Chubbs ou les Hobbs, et lors même qu’il faudrait employer des années 



d’études avant d’arriver à savoir s’en servir. 


On verrait alors se former ce qu’on pourrait appeler la science de la clef, 
mais cela ne constituerait aucune partie de la science véritable. 
« Lorsque d’Alembert, pour nous servir des propres paroles de M. 
Comte, fit cette découverte, à l’aide de laquelle toute recherche sur le 
mouvement d’un corps ou d’un système quelconque pouvait se convertir 
tout d’abord en une question d’équilibre, » il ne fit qu’ouvrir une nouvelle 
combinaison dans la clef qui devait nous aider à pénétrer dans le 
sanctuaire de la nature, et reculer ainsi les limites de cette branche de la 
science qui traite des propriétés de la matière et des lois qui la régissent, 
et qui est connue sous le nom de science physique. 



Ch. I, § 2. Les sciences se développent en passant de 
l'abstrait au concret, des masses aux atomes, du composé 
au simple. 

— Les vérités particulières se répandent avec leurs sujets 
dans toute l'étendue de l'univers, les lois de la nature étant 
partout identiques et dans toutes leurs applications. 

Les mathématiques abstraites précédèrent naturellement la physique, 
par cette raison qu’elles étaient uniquement le produit de la logique et 
reposaient sur ces premiers principes qui, dans leurs éléments, sont 
tellement, à peu de chose près, intuitifs, qu’au moment où le jeune 
écolier commence l’étude de la géométrie, il lui semble qu’il possède 
déjà la notion d’une foule de choses qu’on lui présente alors comme 
science. C’est ce qui explique aussi pourquoi la morale, la poésie, les 
beaux-arts et la métaphysique étaient dans un tel état de progrès chez 
les Grecs, tandis que la science de la mécanique y existait à peine. 

A défaut d’observations positives, des hommes adonnés aux 
spéculations de la pensée regardèrent au dedans d’eux-mêmes et 
inventèrent des théories qui furent présentées au monde comme des 
lois ; mais ainsi qu’on l’a dit avec beaucoup de raison, « l’homme ne peut 
trouver, en matière de science et de religion, que des choses fausses, et 
toutes les vérités qu’il découvre ne sont que des faits ou des lois qui 
émanent du Créateur. » Les hommes du moyen âge, les philosophes des 
écoles enseignaient des théories qui avaient été découvertes par les 
Grecs, leurs devanciers, et il était réservé à Bacon d’enseigner cette 
philosophie qui amène à rechercher la vérité au sein même des faits 
naturels et non des idées spéculatives des hommes. Depuis l’époque où 
vivait Bacon jusqu’à nos jours, il y a eu tendance perpétuelle à substituer 
des observations et des inductions scrupuleuses aux rêves des 
théoriciens ; de même que la doctrine cartésienne des tourbillons avait 
disparu devant la découverte de la gravitation, de même le phlogistique 
imaginaire de Stahl et les cosmogonies plutonienne et neptunienne ont 
cédé la place aux découvertes de la science moderne. L’un, depuis 
longtemps, a été remplacé par l’oxygène de Lavoisier, et les autres n’ont 



pu se maintenir aussitôt qu’elles ont été réfutées par les observations 
des géologues, dont la branche de science ne remonte guère au delà du 
siècle actuel. 

En physique, ainsi que cela eu lieu partout, la partie la plus abstraite et la 
plus générale a précédé, dans son développement, la partie concrète et 
spéciale. L’astronomie, ou la science des lois qui régissent les corps 
extérieurs à notre planète, fut étudiée à une époque très-reculée ; les 
pâtres de la Chaldée avaient observé avec soin les mouvements des 
corps célestes, et les Babyloniens avaient calculé les éclipses, des 
milliers d’années avant l’ère chrétienne. Le puits de Syène fournit à 
Ératosthène les observations nécessaires pour déterminer le méridien 
terrestre ; et bien des siècles avant Copernic, Archimède enseignait le 
double mouvement que la terre accomplit autour de son axe et autour du 
soleil. La durée précise de l’année solaire avait été déterminée par 
Hipparque, en même temps que les observations faites par les Mexicains 
et celles des Étrusques conduisaient, à cet égard, si près du même 
résultat que la différence entre les uns et les autres n’était que de 10 
minutes. 

Les mouvements des corps célestes furent donc ainsi de bonne heure 
étudiés et compris ; toutefois il était réservé à Newton de découvrir pour 
quelle raison la pomme détachée de l’arbre tombe sur la terre : à Franklin 
de découvrir l’identité de la foudre et de l’électricité ; à Cavendish la 
composition de que nous respirons ; à Black l’existence du calorique 
latent, et aux savants même de nos jours les lois en vertu desquelles 
nous voyons et nous entendons. Le grand ouvrage de Laplace sur la 
mécanique céleste fut le produit de cette même époque qui assistait à la 
naissance d’une science nouvelle, ayant pour objet de déterminer la 
composition du globe sur lequel nous vivons et nous accomplissons nos 
mouvements, et dont nous tirons notre subsistance de chaque jour. C’est 
ainsi qu’à mesure que nous nous rapprochons davantage de l'homme, 
de ses actes ordinaires et de ses desseins, nous trouvons les plus 
grands retardements dans ces connaissances positives acquises de si 
bonne heure, si l’on se reporte à la méthode à suivre dans les efforts qu’il 
a fallu faire pour les acquérir. L’étude de l’histoire conduit inévitablement 
à admettre avec Buffon cette opinion : « Que quelque puissant intérêt 



que nous ayons à nous connaître, il est probable que nous connaissons 
toute chose beaucoup mieux que nous-mêmes ; » et avec Rousseau 
cette croyance : « Qu’il faut beaucoup de philosophie pour observer les 
faits qui se passent tout près de nous ». 

Si nous passons, des lois plus abstraites et plus générales qui régissent 
les mouvements des corps éloignés de nous, à celles qui déterminent la 
composition de la matière qui nous environne d’une façon immédiate, 
nous apercevons de nouvelles lois, mais toutes subordonnées à celles 
que nous avons d’abord obtenues et en harmonie avec elles. Après la 
physique qui s’occupe des masses, la chimie s’occupe des éléments 
dont elles se composent, éléments tous sujets aux mêmes lois qui 
régissent ces masses elles-mêmes. Les atomes, résultats de l’analyse 
de Cavendish, obéissent à la loi de la gravitation aussi bien que la terre, 
les satellites de Jupiter et Jupiter lui-même. « La distinction entre la 
chimie et la physique, dit M. Comte, est beaucoup moins facile à établir 
que celle qui existe entre la chimie et l’astronomie ; et, ajoute-t-il, c’est 
une distinction à l’égard de laquelle il devient plus difficile de se 
prononcer, à mesure que de nouvelles découvertes révèlent des rapports 
plus intimes (4) ». . 

Le lecteur se convaincra facilement qu’il en est ainsi, s’il réfléchit aux 
développements considérables que les sciences physiques doivent 
aujourd’hui aux travaux de Cavendish, de Priestley, de Black, de Davy, 
de Lavoisier, de Fourcroy, de Gay-Lussac et d’autres chimistes éminents. 

Dans un autre passage de son admirable tableau des progrès et des 
développements graduels de la science, M. Comte démontre ainsi la 
relation intime qui existe entre la physique d’une part, la chimie et la 
physiologie de l’autre. 

« Grâce à la série importante des phénomènes électro-chimiques, la 
chimie devient, en quelque sorte, un prolongement de la physique ; et à 
son autre extrémité, elle établit les bases de la physiologie par suite de 
ses recherches dans le domaine des combinaisons organiques. Ces 
relations sont tellement réelles qu’il est arrivé souvent, que des chimistes 
non exercés à la philosophie de la science sont demeurés incertains si 



tel ou tel sujet particulier se trouvait compris dans le cercle de leur 
science, ou devait appartenir, soit à la physique, soit à la physiologie 
(5). » 

Quant à présent, M. Comte pense « que la dépendance directe de la 
chimie à l’égard de l’astronomie, n’est que très-faible ; mais qu’au 
moment où arrivera le développement de la chimie concrète, c’est-à-dire 
l’application méthodique des connaissances chimiques à l’histoire 
naturelle du globe, les considérations astronomiques se feront jour, sans 
nul doute, là même où il semble aujourd’hui qu’il n’existe aucun point de 
contact entre les deux sciences. La géologie, bien qu’encore peu 
avancée, nous fait pressentir la nécessité future et comme un vague 
instinct de ce qui existait probablement dans les esprits au siècle de la 
théologie, lorsqu’on s’était, chimériquement et toutefois obstinément, 
attaché à cette idée, d’unir l’astrologie et l’alchimie. En réalité, il est 
impossible de concevoir les grandes opérations qui s’accomplissent à 
l’intérieur du globe comme radicalement indépendantes de ses 
conditions planétaires (6) ». 

Si nous laissons les masses dont s’occupe la physique pour passer aux 
atomes dans lesquels elles se résolvent par suite de l’analyse chimique, 
nous trouvons immédiatement ces atomes se disposant eux-mêmes en 
formes organisées et vivantes, et constituant les sujets plus spéciaux de 
la physiologie végétale, animale et humaine, dont M. Comte définit ainsi 
les relations avec la chimie : 

« La physiologie, dit-il, dépend de la chimie à la fois comme point de 
départ et comme moyen principal d’investigation. Si nous séparons les 
phénomènes de la vie, proprement dits, des phénomènes de l’animalité, 
il est clair que les premiers, dans le double mouvement intérieur qui les 
caractérise, sont essentiellement chimiques. Les opérations qui résultent 
de l’organisation ont un caractère particulier ; mais, à part ces 
modifications, elles sont nécessairement soumises aux lois générales 
des effets chimiques. Lors même qu’on étudie les corps vivants sous un 
point de vue uniquement statique, la chimie est d’un usage 
indispensable, en ce qu’elle nous permet de distinguer avec prévision les 
divers éléments anatomiques de toute espèce d’organisme (7) ». 



Plus loin, en traitant de la biologie, il s’exprime ainsi : 

« C’est à la chimie que la biologie est par sa nature le plus 
immédiatement et le plus complètement subordonnée. En analysant le 
phénomène de la vie, nous avons vu que les actes fondamentaux, qui, à 
raison de leur perpétuité, caractérisent cet état, consistent dans une série 
de compositions et de décompositions, et qu’ils sont conséquemment 
d’une nature chimique. Bien que dans les organismes les plus imparfaits 
les réactions vitales soient profondément distinctes des effets chimiques 
ordinaires, il n’en est pas moins vrai que toutes les fonctions de la vie 
organique, proprement dite, sont nécessairement régies par les lois 
fondamentales de composition et de décomposition qui forment le sujet 
de la science chimique. Si nous pouvions concevoir, en parcourant toute 
l’échelle des êtres, la même séparation de la vie organique, par rapport à 
la vie animale, que nous n’apercevons que dans les végétaux, le 
mouvement vital n’offrirait que des conceptions chimiques, à l’exception 
des circonstances essentielles qui distinguent cet ordre de réactions 
moléculaires. Selon moi, la source générale de ces différences 
importantes doit être recherchée dans le résultat de chaque conflit 
chimique, qui ne dépend pas uniquement de la simple composition des 
corps entre lesquels il a lieu, mais qui est modifié par leur organisation 
propre, c’est-à-dire par leur structure anatomique. La chimie doit 
évidemment fournir le point de départ de toute théorie rationnelle de 
nutrition, de sécrétion, en un mot de toutes les fonctions de la vie 
végétale, considérées isolément ; chacune de ces fonctions est régie par 
l’influence des lois chimiques, sauf en ce qui concerne les modifications 
spéciales appartenant aux conditions organiques (8). » 

Toutefois, ce n’est pas seulement à la chimie que se relie la physiologie. 
Quelque éloignée de l’astronomie que paraisse cette dernière branche 
des connaissances, le rapport entre elles « est plus important, dit M. 
Comte, qu’on ne le suppose généralement. Je conçois, dit-il, en quelque 
façon comme plus qu’impossible de comprendre la théorie de la 
pesanteur et ses effets sur l’organisme, isolée de la considération de la 
gravitation générale. Je conçois en outre, et plus particulièrement, qu’il 
est impossible de se former une idée scientifique des conditions de 
l’existence vitale, sans tenir compte de l’agrégation des éléments 
astronomiques caractérisant la planète qui est le siège de cette existence 



vitale. Nous verrons plus complètement, dans le volume suivant, de 
quelle façon l’humanité est affectée par ces conditions astronomiques ; 
mais nous devons examiner rapidement ces rapports. 

« Les données astronomiques propres à notre planète sont naturellement 
statiques et dynamiques. L’importance biologique des conditions 
statiques devient de suite évidente. Personne ne met en doute 
l’importance pour l’existence vitale de la masse de notre planète, en 
comparaison de celle du soleil, qui détermine l’intensité de pesanteur ; ni 
l’importance de sa forme qui régie la direction de la force ; ou de 
l’équilibre fondamental et des oscillations régulières des fluides qui 
couvrent la plus grande partie de sa surface, et à laquelle se lie si 
étroitement l’existence des êtres vivants ; ou de ses dimensions qui 
servent de bornes à la reproduction illimitée des espèces, et notamment 
de l’espèce humaine ; ou de sa distance du centre de notre système, qui 
détermine principalement sa température. Tout changement soudain 
dans l’une quelconque de ces conditions modifierait considérablement 
les phénomènes de la vie. Mais l’influence des conditions dynamiques de 
l’astronomie sur l’étude de la biologie est encore plus importante. Sans 
les deux conditions, et de la fixité des pôles comme centre de rotation, et 
de l’uniformité de la vitesse angulaire de la terre, il y aurait une 
perturbation continuelle des milieux organiques, qui serait incompatible 
avec la vie. Bichat avait remarqué que l’intermittence de la vie animale, 
proprement dite, est subordonnée, dans ses périodes, à la rotation diurne 
de notre planète ; et nous pouvons étendre l’observation à tous les 
phénomènes périodiques qui se manifestent dans un organisme 
quelconque, dans l’état normal ou dans l’état pathologique, en faisant 
toutefois la part des influences secondaires et transitoires. En outre, il y a 
toute raison de croire que, dans chaque organisme, la durée totale de la 
vie et de ses principales phases naturelles dépend de la vitesse 
angulaire propre à notre planète. En effet, nous sommes autorisés à 
admettre que, toutes choses égales d’ailleurs, la durée de la vie doit être 
plus courte particulièrement dans l’organisme animal, à mesure que les 
phénomènes vitaux se succèdent plus rapidement. Si la terre devait 
tourner beaucoup plus vite, la série des phénomènes physiologiques en 
serait accélérée proportionnellement, et, conséquemment, la vie serait 
plus courte ; de telle sorte que la durée de la vie peut être regardée 



comme dépendante de la durée du jour. Si la durée de l’année devait 
changer, la vie de l’organisme en serait de nouveau affectée. Mais une 
considération encore plus frappante, c’est que l’existence vitale est 
absolument enchaînée à la forme de l’orbite de la terre, ainsi qu’on l’a 
déjà observé. Si cette ellipse devait devenir, au lieu de presque circulaire, 
aussi excentrique que l’orbite d’une comète, le milieu atmosphérique et 
l’organisme subiraient tous deux un changement funeste à l’existence 
vitale. C’est ainsi que la faible excentricité de l’orbite de la terre est une 
des principales conditions des phénomènes biologiques, presque aussi 
nécessaire que la rotation immanente de la terre ; et tout autre élément 
du mouvement annuel exerce une influence plus ou moins marquée sur 
les conditions biologiques, bien qu’elle ne soit pas aussi considérable 
que celle que nous avons avancée. L’inclinaison du plan de l’orbite, par 
exemple, détermine la division de la terre en climats, et conséquemment, 
la distribution géographique des espèces vivantes, animales et 
végétales. Et réciproquement, par suite de l’alternative des saisons, cette 
inclinaison influence les phases de l’existence individuelle dans tous les 
organismes ; et l’on ne peut douter que la vie serait affectée si la 
révolution de la ligne des noeuds s’accomplissait plus rapidement ; de 
telle sorte que son état d’immobilité presque complète a quelque valeur 
biologique. Ces considérations font voir combien il est nécessaire aux 
biologistes de se renseigner exactement, et sans aucun intermédiaire, 
sur les éléments réels particuliers à la constitution astronomique de notre 
planète. Une connaissance inexacte ne suffirait pas. Les lois des limites 
de variation des divers éléments, ou, au moins, une analyse scientifique 
des principales bases de leur fixité, sont indispensables pour les 
recherches biologiques, et l’on ne peut les obtenir qu’en acquérant la 
connaissance des conceptions de l’astronomie, géométriques et 
mécaniques. 

« Il peut sembler d’abord anormal, et cela peut paraître une atteinte au 
système encyclopédique des sciences, que l’astronomie et la biologie 
soient aussi directement et éminemment unies, tandis qu’il existe entre 
elles deux autres sciences. Mais tout indispensables que sont la 
physique et la chimie, l’astronomie et la biologie sont par leur nature les 
deux branches principales de la philosophie naturelle. Se complétant 
réciproquement, elles renferment dans leur harmonie rationnelle le 



système général de nos conceptions fondamentales. Le système solaire 
et l’homme sont les termes extrêmes dans lesquels nos idées se 
renfermeront éternellement. Le système d’abord et l’homme ensuite, 
conformément à la marche positive de notre raison spéculative ; et 
l’inverse dans les opérations actives, les lois du système déterminant 
celles qui régissent l’homme et demeurant inaltérables par lui. Entre ces 
deux pôles de la philosophie naturelle s’interposent les lois de la 
physique, comme une sorte de complément des lois astronomiques, et, à 
leur tour, celles de la chimie, comme un préliminaire immédiat des lois 
biologiques. Telle étant la constitution rationnelle et indissoluble de ces 
sciences, on voit clairement pourquoi j’ai insisté sur la subordination de 
l’étude de l’homme à celle du système, comme étant le principal 
caractère philosophique d’une biologie positive. » 

Si nous passons maintenant à la branche plus concrète et plus spéciale 
de connaissances, qui traite des rapports de l’homme avec ses 
semblables et avec la terre dont il tire ses moyens de subsistance, nous 
trouvons la chimie qui en jette les fondements, lorsqu’elle « abolit l’idée 
de destruction et de création (9)» et qu’elle établit comme certains les 
faits suivants : que la consommation des subsistances n’est qu’un pas 
nécessaire vers leur reproduction ; que, dans toutes les opérations 
agricoles, l’homme ne fait que fabriquer une machine qui l’entretient 
pendant qu’il est occupé à cette fabrication ; que plus il consacre de 
temps et d’intelligence au développement des forces productives de la 
terre, plus aussi sa puissance de consommation doit être considérable, 
et que plus la consommation des subsistances suit rapidement la 
production de celles-ci, plus la reproduction des éléments indispensables 
pour de nouveaux approvisionnements sera considérable. Ces aperçus 
relatifs à l’effet du principe ainsi établi ne paraissent pas s’être présentés 
à l’esprit de M. Comte ; mais il démontre clairement la relation directe qui 
existe entre la chimie et la science sociale, lorsqu’il dit à ses lecteurs : 
« Qu’avant qu’on connût aucune matière ou produit gazeux, beaucoup 
de phénomènes frappants doivent avoir suggéré inévitablement l’idée de 
l’annihilation ou de la production réelle de la matière dans le système 
général de la nature. Ces idées ne pouvaient céder devant la véritable 
conception de décomposition et de composition jusqu’au moment où 
nous avons décomposé l’air et l’eau, puis analysé les substances 



végétales et animales, et terminé par l’analyse des alcalis et des terres, 
montrant ainsi le principe fondamental de la perpétuité indéfinie de la 
matière. Dans les phénomènes vitaux, l’examen chimique, non- 
seulement des corps vivants, mais encore de leurs fonctions, tout 
imparfait qu’il est à cette heure, doit jeter une vive lumière sur l’économie 
de la nature vitale, en démontrant qu’il ne peut exister aucune matière 
organique radicalement hétérogène pour une matière inorganique, et que 
les transformations vitales sont sujettes, comme toutes les autres, aux 
lois générales des phénomènes chimiques. » 

Il n’est guère possible d’étudier ces faits sans arriver à croire à 
l’universalité des lois qui régissent la matière, quelque forme que cette 
matière puisse revêtir ; argile, houille, fer, froment, ou homme ; qu’elle 
soit condensée sous la forme de chaînes de montagnes, ou d’immenses 
agglomérations d’hommes. Nous ne pouvons concevoir aucun corps 
sans pesanteur, et il nous serait impossible d’en imaginer un seul qui ne 
fût pas soumis à la loi de composition des forces. La chimie et la 
physiologie, plus concrètes et plus spéciales que la physique, fournissent 
de nouvelles lois, mais toujours subordonnées à celles qui gouvernent 
les masses d’où proviennent les atomes dont on s’occupe dans ces 
branches des connaissances humaines. La chimie concourt au 
développement de la physique, en même temps que les recherches du 
physiologiste posent constamment de nouvelles questions et favorisent 
ainsi le progrès de la science chimique. Chacune d’elle prête son aide et 
le reçoit à son tour. 

La racine, la tige, les branches, les feuilles et les fleurs de l’arbre 
obéissent au même système de lois. Une eau colorée appliquée à la 
racine change la couleur de la fleur, et si la racine cesse d’absorber des 
sucs nourriciers, l’arbre périt. Cet arbre est semblable à l’arbre de la 
science dont la racine existe dans la physique, en même temps que sa 
tige se partage en divisions basées sur l’observation et l’expérience, et 
qu’il nous reste à trouver les feuilles, les fleurs et le fruit dans les 
branches mêmes de la science qui sont moins susceptibles de 
démonstration. 


On ne peut guère mettre en doute aujourd’hui que cela ne soit vrai, en ce 



qui concerne les parties les plus abstraites et les plus générales de la 
science dont nous avons voulu surtout parler. 

Pourrions-nous donc mettre en doute que nous trouverons un résultat 
identique, en ce qui concerne ces sciences plus concrètes et plus 
spéciales qui traitent de l’homme dans ses rapports avec le monde 
matériel, de l’homme dans ses rapports avec ses semblables, de 
l’homme comme être capable d’acquérir la puissance sur les diverses 
forces naturelles destinées à son usage, et responsable envers ses 
semblables et envers son Créateur de l’emploi convenable des facultés 
dont il a été si merveilleusement doté ? Si la racine, la tige et les 
branches obéissent aux mêmes lois, ne trouverons-nous pas que les 
fleurs et le fruit de l’arbre de la science leur sont soumis également, et le 
diagramme placé en regard de cette page ne représentera-t-il pas avec 
une très-grande exactitude la relation existante entre les diverses 
branches des connaissances et l’ordre successif de leur développement. 



§ 3. Distributions et divisions des connaissances par 
Bacon. Racines et branches de l'arbre de la science. 

« Les distributions et les divisions de la science, dit Bacon, dans son 
Novum Organum, ne sont pas semblables à plusieurs lignes qui se 
rencontrent à un angle, et ne se touchent que par un point ; mais aux 
branches d’un arbre aboutissant à une tige, laquelle a une certaine 
dimension et une somme d’intégrité et de continuité, avant d’arriver à la 
cessation de continuité et à la division en branches et mères-branches. 
Conséquemment, ajoute Bacon, il est à propos, avant d’aborder la 
première distribution, de créer et de constituer une science universelle 
sous le nom de Philosophia prima, ou philosophie sommaire, qui nous 
servira de voie principale ou commune, avant d’arriver à cet endroit où 
les voies se séparent et se partagent. » 

Préoccupé de l’ordre et de la division des sciences, et engagé ainsi qu’il 
l’était à les présenter au lecteur dans l’introduction de son ouvrage, 
Bacon n’a pas tenu son engagement : « La première partie de cette 
Introduction, qui comprend la division des sciences, nous manque, » dit 
son éditeur. Il nous soumet, à la place, une étude proportionnée à 
l’élucidation que le texte lui a paru exiger plutôt qu’un essai destiné à 
combler la lacune existante. 

On parle généralement des diverses branches de la science naturelle ; 
mais cette expression figurée comporte avec le sujet un parallélisme plus 
complet, puisqu’un arbre a non-seulement des branches, mais encore 
des racines. Celles-ci sont, à proprement parler, des branches 
souterraines constituant la base et le soutien de l’arbre, et fournissant la 
subsistance vitale de l’arbre qui se développe par, et avec ces racines 
elles-mêmes. Sa tige, ses branches, ses fleurs et ses fruits sont un 
aliment transformé, fourni par les racines, et les allusions que présente la 
figure sont bien en harmonie avec l’histoire naturelle du sujet que nous 
voulons développer. 

La racine centrale ou racine pivotante, ainsi que peut le voir le lecteur, 
représente la matière, avec ses qualités essentielles d’inertie, 



d’impénétrabilité, de divisibilité, et de force attractive. Les branches 
latérales représentent, d’une part, les forces mécaniques et chimiques, et 
de l’autre les forces végétales et animales, et, de ces racines qui servent 
à la subsistance de l’être, part la tige homme, ainsi composée quant à sa 
constitution naturelle. L’âme étant la vie occulte de l’organisation, ne peut 
se représenter, bien qu’elle se manifeste par son évidence propre dans 
les fleurs et les fruits, ou les émotions et les pensées qui dérivent de ses 
facultés. 

Nous avons maintenant la tige, c’est-à-dire l'homme « possédant une 
certaine dimension et une certaine somme d’unité et de continuité, avant 
d’arriver à se discontinuer et à se diviser » dans les divers 
embranchements de ses divers genres d’activité. Ces branches sont ses 
fonctions, qui se ramifient dans toutes leurs différences spéciales 
d’application. La première branche du côté matériel est la physique, ainsi 
qu’on l’a représenté dans la figure. Ses ramifications sont l’histoire 
naturelle et la chimie — les masses et les atomes ; et les rejetons sont la 
mécanique et la dynamique chimique, l’une étant l’action des masses et 
l’autre celle des atomes. 

La branche principale, du côté vital de l’arbre, et qui s’élève un peu au- 
dessus de la physique, doit être nécessairement l’organologie, qui forme 
d’abord une branche secondaire, la science des êtres végétaux, ou la 
phytologie, et d’où naît la physiologie végétale ; et secondairement la 
science des êtres animaux, ou la zoologie qui conduit à la biologie, ou la 
science de la vie. 

Si nous suivons la tige dans l’ordre naturel du rang et du développement 
successif, nous voyons qu’elle nous présente la science sociale, qui se 
divise en jurisprudence et économie politique, en même temps que, du 
côté correspondant, la branche principale, la psychologie, se ramifie en 
éthique et en théologie ; et enfin l’arbre est couronné à son sommet par 
l’intuition, qui est comme la branche matérielle, et l’inspiration qui est 
comme la branche vitale. Ces sciences, placées au point le plus élevé et 
que nous avons nommées en dernier lieu, sont exactement la source de 
l’autre science ou des autres sciences auxquelles Bacon fait allusion, et 
qu’il place au-dessus de la métaphysique lorsqu’il s’exprime en ces 



termes : « Quant au point culminant, la loi suprême de la nature, nous 
ignorons si les recherches de l’homme peuvent y atteindre, » c’est-à-dire 
de façon à coordonner et à disposer dans un ordre méthodique ses 
enseignements. 

Dans ce plan de la science des choses, il n’y a place ni pour la logique, 
ni pour les mathématiques, sciences qui régissent respectivement l’esprit 
et la matière. Aucune d’elles n’appartient à l’histoire naturelle, toutes 
deux n’étant que de simples instruments qui servent à étudier la nature. 

Historiquement, les branches placées à la cime de l’arbre de la science, 
comme celles de tous les autres arbres, sont les premières produites ; 
bientôt paraissent les branches placées immédiatement au-dessous, 
mais qui viennent plus tard à maturité, les instincts de religion et de 
raison apparaissant dans toute leur vigueur dès l’enfance des races. La 
science sociale, la métaphysique, se développent, la première 
nécessairement, et la seconde spontanément, aussitôt que les sociétés 
se forment et que s’éveille la réflexion ; et elles donnent bientôt 
naissance à des fleurs et à des fruits ; c’est-à-dire à la musique, à la 
poésie, aux beaux-arts, à la logique, aux mathématiques et à ces 
généralités de la vérité spéculative qui sont les produits de l’imagination 
et de la réflexion. La correspondance entre la figure choisie et les faits à 
éclairer nous semble complète. 

Avec le temps, les branches les plus rapprochées de la terre, plus 
matérielles dans leur substance et plus dépendantes de l’observation, 
acquièrent du développement dans leur plus grande diversité d’usage. 
Les sciences qui s’appliquent à la substance, aux objets naturels, 
croissent et se ramifient d’une façon presque indéfinie ; la philosophie 
physique et l’organologie, dans leurs dépendances, poussant, pour ainsi 
dire, dans toutes les directions suivies par l’observation et l’expérience, 
d’abord dominées par l’ombre des branches spéculatives placées au- 
dessus d’elles, mais toujours vivifiées par certaines branches 
spéculatives ; tandis qu’à leur tour elles reconnaissent ce service en leur 
fournissant une force substantielle, en modifiant et corrigeant leur 
développement à mesure qu’il a lieu. 



Telle est l’histoire de la science et telle est l’explication de ses divisions, 
de sa succession et de sa coordination successives ; elle représente la 
nature composée de l’homme, les sources de ses facultés et l’ordre de 
leur développement. 



§ 4. L'enfance des sciences est purement théorique ; 

— à mesure qu'elles arrivent à l'état de connaissance positive, 
les lois remplacent les hypothèses. Les mathématiques servent 
à régler leur développement, les choses éloignées s'étudient à 
l'aide de celles qui sont rapprochées de nous, le passé et 
l'avenir à l'aide du présent. La méthode pour découvrir est la 
même dans toutes les branches de la science. Auguste Comte 
en niant ce fait, ne trouve ni philosophie dans l'histoire, ni 
science sociale. 


L’homme cherche à dominer la matière, et, par cette raison, il désire 
acquérir la connaissance des lois qui ont été établies pour la régir. Pour 
que la matière soit soumise à une loi, il est indispensable qu’il existe une 
succession régulière et uniforme de causes et d’effets, dont la nature 
puisse s’exprimer en quelques propositions ; de telle façon qu’en 
observant les causes nous puissions prédire les effets, ou qu’en 
observant avec certitude ceux-ci nous puissions affirmer que celles-là ont 
préexisté. 

Dans les premiers âges de la société les théories abondent, et il en est 
ainsi, par cette raison qu’à défaut de connaissance, presque tous les faits 
qui se présentent « sont regardés comme accidentels, ou attribués à 
l’intervention directe de puissances mythologiques, dont les qualités sont 
conçues assez vaguement pour faire que l’idée des événements, 
dépendant de leur action, s’écarte à peine une fois de celle de faits 
absolument fortuits, et qui ne peuvent se ramener à l’ordre et à la 
règle ; » et c’est ainsi que les Grecs, au temps d’Homère, sollicitaient le 
secours de divinités imaginaires qui étaient excitées à agir par les 
mêmes sentiments et les mêmes passions que celles qui dirigeaient 
leurs adorateurs ; exactement comme agit aujourd’hui le pauvre Africain 
qui fait ses offrandes de vin de palmier, de rhum, de blé ou d’huile au 
bloc de bois ou de pierre, au serpent alligator, ou à l’amas de chiffons 
dont il a fait son idole. Cependant, avec le temps on arrive à comprendre 
la succession régulière des effets et des causes, et à chaque phase du 



progrès la théorie tend à disparaître, laissant la place à la science ; avec 
celle-ci arrive pour l’homme la puissance de diriger à son profit les forces 
de la nature. A chaque phase nouvelle il acquiert une nouvelle preuve de 
l’universalité des lois naturelles, preuve nouvelle de ce fait, que là où des 
exceptions paraissent exister, elles sont plutôt apparentes que réelles et 
ne peuvent que prouver la règle, lorsqu’on les a analysées avec soin et 
complètement comprises ; ainsi que nous le voyons pour la fumée, 
lorsqu’elle s’élève dans l’air, contrariant en apparence cette grande loi, 
en vertu de laquelle toute la matière dont la terre se compose tend vers 
son centre (10). 

— Prouver l’universalité de la loi, et par là même établir l’unité de la 
science, c’est ce qui semblait avoir été d’abord l’intention de M. Comte, 
au livre duquel nous avons emprunté les citations précédentes ; livre 
servant de préambule, et qui semblait destiné à former la base d’un 
ouvrage spécialement consacré à la science sociale. Il a paru depuis ; 
mais là, aussi bien que dans toutes les parties du livre publié 
antérieurement et qui traitait de l’homme et de ses actes, M. Comte a 
ignoré à dessein la méthode mathématique, à laquelle les branches les 
plus anciennes et les plus développées de la science ont de si larges 
obligations. Cette manière de procéder paraît avoir résulté de ce qu’il a 
regardé les mathématiques comme une science, et non comme un 
simple instrument pour acquérir les connaissances scientifiques. Ainsi, 
en traitant de la chimie, il nous dit « que toute tentative pour rapporter les 
questions chimiques aux doctrines mathématiques doit être considérée, 
aujourd’hui et toujours, comme profondément irrationnelle, comme étant 
contraire à la nature des phénomènes (11) ». Quelles sont donc ces 
doctrines ? Sont-elles plus que de simples formules adaptées aux 
circonstances particulières du cas à examiner ? Assurément non. Le 
géomètre nous dit que tout entier est égal à toutes ses parties, et que les 
parties qui forment la moitié d’un objet quelconque sont égales entre 
elles ; ce sont là des axiomes d’une application universelle également 
vrais, par rapport à tous les corps, qu’ils soient traités par le chimiste, le 
sociologue ou celui qui mesure la terre, mais qui n’impliquent aucune 
question de doctrine quelconque. 

Souvent M. Comte parle des mathématiques comme étant, ce qui est 



évidemment vrai, « un instrument d’une admirable efficacité, » mais si ce 
n’est qu’un instrument, il ne peut pas plus être considéré comme une 
science qu’une clef ne peut devenir une serrure. 

Cet instrument, ou la méthode mathématique, est toujours susceptible 
d’application quel que soit le sujet de nos investigations. Cette méthode 
est l’analyse, c’est-à-dire l’étude de chaque cause isolée tendant à 
produire un effet donné. C’est à cette méthode que nous devons toutes 
les découvertes de Copernic, de Kepler, de Newton et de leurs 
successeurs ; mais c’est également celle du chimiste qui commence par 
constater la force isolée de chacun des divers éléments des corps et finit 
en concluant la loi, de l’effet qui se produit. Le physiologiste analyse ce 
qui est connu, dans l’espoir de pouvoir en déduire ce qui reste encore 
inconnu, et il emploie toujours les formules qui appartiennent à la 
catégorie particulière des faits dont il s’occupe. Lorsqu’il s’applique à 
l’étude du squelette, il emploie les formules du physicien, mais lorsqu’il 
étudie la composition du sang, il a nécessairement recours aux formules 
du chimiste, dans lesquelles se trouve comprise toute la science 
empruntée à l’observation des savants qui l’ont précédé. C’est cependant 
cette méthode que repousse M. Comte, lorsqu’il traite de la science 
sociale, ainsi qu’on le verra par le passage suivant : 

« Il ne peut exister d’étude scientifique de la société, soit dans ses 
conditions, soit dans ses mouvements, si on sépare cette étude en 
portions diverses, et qu’on en étudie les divisions isolément. J’ai déjà fait 
des remarques à ce sujet, relativement à ce qu’on appelle l’économie 
politique. Les matériaux peuvent être fournis par l’observation de 
diverses branches de connaissances ; et cette observation peut être 
nécessaire pour atteindre le but ; mais on ne peut l’appeler science. La 
division méthodique des études qui a lieu dans les simples sciences 
inorganiques est complètement irrationnelle, lorsqu’il s’agit de la science 
toute récente, et si complexe, de la société, et ne peut produire aucun 
résultat. Un jour viendra où une sorte de subdivision pourra être 
praticable et désirable ; mais il nous est impossible, quant à présent, de 
prévoir quel peut être le principe de cette classification : car le principe 
lui-même doit naître du développement de la science ; et ce 
développement ne peut avoir lieu autrement qu’au moment où nous 
aurons formé de la science un ensemble (12). » 



« Dans les sciences organiques, les éléments nous sont bien mieux 
connus que le tout qu’elles constituent ; de telle façon que, dans ce cas, 
nous devons procéder du simple au composé ; mais la méthode inverse 
est nécessaire dans l’étude de l’homme et de la société ; l’homme et la 
société, pris dans leur ensemble, nous étant mieux connus et étant pour 
nous des sujets d’étude plus accessibles que les parties dont ils se 
composent. Si nous explorons l’univers, c’est comme ensemble qu’il est 
impénétrable pour nous ; tandis qu’en examinant l’homme ou la société, 
la difficulté qui nous arrête consiste à pénétrer les détails. Nous avons vu 
dans notre tableau de la biologie, que l’idée générale de la nature 
animale est plus distincte pour nos esprits que la notion plus simple de la 
nature végétale ; et que l’homme est l’unité biologique ; l’idée de l’homme 
étant à la fois l’idée la plus complexe et le point de départ de la 
spéculation par rapport à l’existence vitale. Ainsi, si nous comparons les 
deux moitiés de la philosophie naturelle, nous trouverons que, dans un 
cas, c’est le dernier degré de composition, et dans l’autre le dernier 
degré de simplicité, qui dépasse le but que peuvent atteindre nos 
recherches (13). » 

Ceci semblerait être un retour à ce que M. Comte appelle ordinairement 
la période métaphysique de la science. Dans les siècles passés un 
philosophe aurait dit pareillement : « Ces masses de granit nous sont 
mieux connues que les parties dont elles se composent, et, en 
conséquence, nous bornerons nos recherches à résoudre cette 
question : Comment sont-elles arrivées à la forme sous laquelle elles 
existent, et à la position qu’elles occupent actuellement ? ». Sans 
l’analyse du chimiste, il nous eût été aussi impossible de pouvoir 
« pénétrer dans les détails » du bloc de pierre, et d’acquérir ainsi la 
connaissance de la composition des montagnes éloignées auxquelles il 
avait été emprunté, qu’il le serait aujourd’hui de pénétrer dans les détails 
des sociétés qui ont disparu, si nous ne vivions pas au milieu d’autres 
sociétés, composées d’hommes dotés des mêmes dons naturels, animés 
des mêmes sentiments et des mêmes passions dont nous avons observé 
l’existence chez les hommes des temps passés, et si nous n’étions pas 
également en possession des milliers de faits accumulés pendant les 
siècles nombreux qui se sont écoulés depuis cette époque. Ce sont les 
détails de la vie telle qu’elle est autour de nous, que nous avons besoin 



d’étudier, en commençant par l’analyse pour arriver à la synthèse, ainsi 
que fait le chimiste, lorsqu’il résout en atomes le morceau de granit et 
qu’il acquiert ainsi le secret de la composition de la masse. Lorsqu’il s’est 
assuré que ce morceau est composé de quartz, de feldspath et de mica, 
et qu’il s’est pleinement édifié à l’égard des circonstances sous l’empire 
desquelles le granit se présente dans le pays qui l’environne, il demeure 
complètement certain, que quelque autre bloc qui puisse se présenter, sa 
composition et son gisement dans l’ordre de formation seront les mêmes. 
Il procède constamment en partant de l’objet qui est proche et connu qu’il 
peut analyser et examiner, à celui qui est éloigné et inconnu qu’il ne peut 
ni analyser ni examiner, étudiant ce dernier au moyen des formules 
obtenues par l’analyse du premier. C’est ainsi que le géologue, en 
étudiant les dépôts terreux de la Sibérie et de la Californie, a pu prédire 
qu’on trouverait de l’or dans les montagnes de l’Australie. 

Si nous voulons comprendre l’histoire de l’homme dans les siècles 
passés ou dans les pays lointains, nous devons commencer par l’étudier 
dans le présent, et le possédant ainsi dans le passé et le présent, nous 
devenons alors capables de prédire l’avenir. Pour atteindre ce but, il est 
nécessaire que nous en agissions avec la société, comme le chimiste 
avec le morceau de granit ; c’est-à-dire que nous la résolvions en ses 
diverses parties et que nous étudiions chacune d’elles séparément, en 
constatant comment elle se comporterait, si elle était abandonnée à elle- 
même, et comparant ce que serait son action indépendante, avec l’action 
que nous apercevons dans l’état de société ; — et alors, à l’aide de la 
même loi que mettent à profit le physicien, le chimiste et le physiologiste, 
la loi de la composition des forces, nous pouvons arriver à la loi de l’effet. 
Agir ainsi, ce ne serait pas cependant adopter la marche suivie par M. 
Comte, qui nous présente l’éloigné et l’inconnu, c’est-à-dire les sociétés 
des siècles passés, comme un moyen de comprendre les mouvements 
des hommes qui nous entourent, et de prédire ce qu’il adviendra des 
hommes de l’avenir. Malgré notre profonde considération pour M. Comte, 
nous devons dire que, suivre une telle marche, nous paraît équivalent à 
ceci : donner à ses lecteurs un télescope pour étudier les montagnes de 
la lune, dans le but de comprendre les mouvements du laboratoire. 


La conséquence nécessaire de cette méthode à rebours et erronée, c’est 



qu’il est amené à des conclusions qui sont directement le contraire de 
celles auxquelles les instincts naturels aux hommes les amènent, et, en 
outre, directement opposées aux tendances de pensée et d’action à 
toutes les époques de civilisation avancée, dans le monde ancien ou 
moderne ; et comme conséquence nécessaire, il laisse ses lecteurs 
aussi ignorants sur l’intelligence des causes de perturbation qui existent 
aujourd’hui, ou sur le remède qu’il faudrait y appliquer, que le médecin 
qui bornerait l’étude de son malade à l’examen du corps en masse, 
abandonnant toute investigation sur l’état des poumons, de l’estomac ou 
du cerveau. Le système de sociologie de M. Comte n’explique pas le 
passé et ne peut, conséquemment, être d’aucun usage pour diriger 
l’avenir ; et la raison pour laquelle il n’atteint pas, et ne peut atteindre ce 
but, c’est que M. Comte a évité d’employer la méthode des sciences 
naturelles, la méthode philosophique, qui consiste à étudier ce qui est 
près de nous et connu, dans le but d’acquérir la puissance de 
comprendre ce qui est éloigné et inconnu ; méthode qui étudie le présent 
pour obtenir les connaissances à l’aide desquelles nous comprenons les 
causes des événements dans le passé et nous prédisons ceux qui 
découleront inévitablement, dans l’avenir, de causes identiques. 



§ 5 . L'école anglaise des économistes ne reconnaît pas 
l'homme réel de la société, mais l'homme artificiel créé par 
son propre système. 

— Sa théorie, ne s'occupant que des instincts les plus bas de 
l'humanité, regarde ses plus nobles intérêts comme de simples 
interpolations dans son système. 


Si de la France nous passons à l’Angleterre, nous nous trouvons dans la 
patrie d’Adam Smith, dont les doctrines ont été répudiées, toutefois, par 
ses successeurs de l’école moderne qui emprunte son origine aux leçons 
de Malthus et de Ricardo. « La science sociale, ainsi que nous l’enseigne 
un de ses professeurs les plus distingués (et contrairement aux idées de 
M. Comte), est une science de déduction ; non pas, sans doute, ajoute-t- 
il, sur le modèle de la géométrie, mais sur le modèle des sciences 
physiques les plus élevées. Elle déduit la loi qui régit chaque effet des 
lois de causalité sur lesquelles l’effet repose ; non pas, toutefois, 
simplement d’après la loi d’une cause unique, comme dans la méthode 
géométrique, mais en considérant toutes les causes qui influent 
simultanément sur l’effet et fondant ces lois entre elles (14) ». 

Telle est la théorie. Nous pouvons maintenant examiner ce qui se passe 
dans la pratique, en partant de cette théorie. « L’économie politique, dit le 
même auteur, considère l’espèce humaine comme occupée uniquement 
d’acquérir et de consommer la richesse, et elle cherche à démontrer 
quelle est la direction des efforts actifs vers laquelle elle serait poussée, 
vivant dans l’état de société, si ce motif, hormis dans la mesure où il est 
contrarié par les deux motifs contraires que nous avons signalés plus 
haut (la répugnance pour le travail et le désir de la jouissance actuelle de 
plaisirs coûteux) était le régulateur unique de toutes ses actions. Sous 
l’influence de ce désir, l’économie politique montre l’espèce humaine 
accumulant la richesse et employant cette richesse même à en produire 
de nouvelles, sanctionnant par un consentement réciproque l’institution 
de la propriété ; établissant des lois pour empêcher les individus 



d’empiéter sur les propriétés d’autrui par la force ou la fraude ; adoptant 
divers procédés pour accroître la productivité du travail ; plaçant enfin, 
d’un commun accord la division des produits sous l’influence de la 
concurrence... et employant certains expédients pour faciliter la 
répartition. Toutes ces opérations, bien qu’un grand nombre d’entre elles 
résultent réellement de plusieurs motifs, sont considérées par l’économie 
politique comme découlant uniquement du désir, de la richesse... Non 
pas qu’aucun économiste ait été jamais assez absurde pour supposer 
que l’espèce humaine fût réellement ainsi constituée ; mais parce que 
c’est ainsi que la science doit être nécessairement étudiée (15). » 

« Dans un but d’utilité pratique, cependant, le principe des populations 
doit être nécessairement intercalé dans l’exposition ; et cela a lieu, bien 
qu’agir ainsi, implique, nous dit-on, le besoin de se départir de la stricte 
exactitude d’un système purement scientifique (16). » 

Cela fait, nous avons l’homme de l’économie politique, d’un côté 
influencé uniquement par la soif de la richesse, et de l’autre si 
complètement soumis à l’empire de l’appétit sexuel, qu’il est en tout 
temps disposé à s’y abandonner, à quelque degré que la satisfaction de 
cet appétit doive tendre à arrêter le développement de la richesse. 

Qu’est-ce donc que cette chose à la recherche de laquelle il se livre si 
constamment ? Qu’est-ce que la richesse ? A cette question l’économie 
politique ne fournit pas de réponse ; car, jusqu’à ce jour, on n’a jamais 
établi en quoi elle consiste. Si l’on eût songé que la terre en formait une 
partie quelconque, on eût répondu, tout d’abord, qu’en vertu d’une loi 
importante de la nature, plus on faisait usage de la terre, et, en même 
temps, plus était considérable la quantité de travail appliquée à son 
amélioration, moins le fruit des efforts humains devait être considérable, 
plus la société humaine devait devenir pauvre et tendre à la pauvreté et à 
la mortalité ; et les preuves certaines d’un tel état de choses peuvent 
facilement se tirer de passages empruntés à des écrivains d’une grande 
autorité. Si l’on eût ensuite admis que la richesse pouvait se trouver dans 
le développement des facultés intellectuelles, on aurait pu fournir des 
preuves suffisantes, que non-seulement toute recherche dirigée dans ce 
sens serait vaine, mais encore qu’elle aurait pour résultat l’établissement 
de ce fait, que toute augmentation dans le nombre de ceux qui 



enseignent doit être accompagnée d’une diminution dans la quantité de 
richesse dont peut disposer la société. Ainsi déçu dans tous ses efforts, 
l’interrogateur, après avoir étudié attentivement tous les livres, répéterait 
encore sa question : qu’est-ce que la richesse ? 

En portant ensuite ses regards sur l’être qui se livre avec tant de 
persévérance à la poursuite de ce je ne sais quoi d’infini qui semble 
embrasser tant d’objets, et qui, cependant, exclut une si large part des 
choses que l’on considère ordinairement comme richesses, il voudra se 
convaincre lui-même si le sujet de l’économie politique est réellement cet 
être connu sous le nom d’homme. Il pourra peut-être se demander si 
l’homme ne possède pas d’autres qualités que celles qui lui sont 
attribuées. Cet homme est-il, comme les animaux qui paissent dans les 
champs, uniquement occupé de chercher sa subsistance et de trouver un 
abri pour son corps ? Comme les animaux, engendre-t-il des enfants 
uniquement pour satisfaire ses passions brutales et les laisse-t-il ensuite 
se nourrir et s’abriter comme ils le peuvent ? N’a-t-il pas des sentiments 
et des affections sur lesquels réagit le soin de sa femme et de ses 
enfants ? Ne possède-t-il pas le jugement pour l’aider à décider ce qu’il 
croit devoir lui être utile ou nuisible ? Il admettra qu’il possède ces 
qualités ; mais l’économiste lui assurera que sa science est uniquement 
celle de la richesse matérielle, à l’exclusion complète de la richesse qui 
consiste en affection et en intelligence et qu’Adam Smith tenait en si 
haute estime ; et c’est ainsi que l’investigateur, au bout de toutes ses 
recherches, découvrirait que le sujet de l’économie politique n’était pas 
réellement l’homme, mais un être imaginaire, mu dans ses actions par la 
passion la plus aveugle et consacrant toute son énergie à la poursuite 
d’un objet tellement indéfinissable par sa nature que, dans tous les livres 
en usage, il resterait à trouver une définition qu’un jury d’économistes 
consentît à admettre, définition qui, à la fois, embrasserait tout ce qui doit 
y être compris et rejetterait tout ce qui ne doit pas l’être. 

La loi de la composition des forces exige que nous étudiions toutes les 
causes tendant à produire un effet donné. Cet effet, c’est l’Homme, 
l’homme du passé et l’homme du présent ; et le philosophe qui renonce à 
prendre en considération les sentiments, les affections et l’intelligence 
dont il a été doué, commet exactement la même erreur que celle où 



tomberait le physicien, si, ne considérant que la gravitation, il oubliait la 
chaleur ; et qu’il en conclût, qu’à une époque peu éloignée, toute la 
matière dont la terre se compose dût devenir une masse solide, dont 
auraient disparu les plantes, les animaux et les hommes. Telle est l’erreur 
de l’économie politique moderne, et l’on en voit les résultats dans ce fait, 
qu’elle nous offre à examiner un animal qui n’est qu’une simple brute, s’il 
faut trouver un nom pour lequel elle détourne le sens du mot HOMME, 
reconnu par Adam Smith comme exprimant l’idée d’un être fait à l’image 
de son Créateur. 

C’est avec raison que Goethe a posé cette question ? « Que sont tous 
nos rapports avec la nature, si en employant la méthode analytique, nous 
ne nous occupons que des parties matérielles, prises individuellement et 
que nous ne sentions pas le souffle de l’esprit qui imprime à chaque 
partie sa direction, et régit ou sanctionne toute déviation, à l’aide d’une loi 
inhérente ?» Et à notre tour, demanderons-nous, quelle est la valeur 
d’un procédé analytique qui choisit uniquement les parties matérielles de 
l’homme, celles qui lui sont communes avec la bête, et rejette celles qu’il 
partage avec les anges. Telle est la marche adoptée par l’économie 
politique moderne, qui non-seulement ne sent pas le souffle de l’esprit, 
mais qui ignore l’existence de l’esprit même et que l’on voit par 
conséquent définir, ce qu’il lui plaît d’appeler le taux naturel du salaire 
« le prix nécessaire pour permettre aux travailleurs, l’un dans l’autre, de 
subsister et de perpétuer leur espèce, sans augmentation ou diminution 
(17), » en d’autres termes le prix qui permettra à quelques-uns de 
s’enrichir et de voir leur espèce s’accroître, tandis que d’autres, exposés 
à tous les dangers, meurent de faim ou de soif. Tels sont les 
enseignements d’un système qui a conquis légitimement le nom de 
science SINISTRE, science dont l’étude a conduit Sismondi à poser cette 
question: « La richesse est-elle donc tout, et l’homme n’est-il donc 
absolument rien ? » Aux yeux de l’économie politique moderne, il n’est 
rien et ne peut être rien, puisqu’elle ne tient pas compte des qualités par 
lesquelles il se distingue de la brute, et qu’elle est amenée, 
conséquemment, à le regarder simplement comme un instrument à 
employer par le capital, afin de permettre au possesseur de ce capital 
d’obtenir une compensation pour l’usage qu’il en fait ! 



« Plusieurs économistes, a dit un économiste français distingué, choqué 
du caractère matérialiste donné à ce qu’on a appelé la science 
économique, s’expriment en des termes qui feraient croire que les 
hommes ont été faits pour les produits, et non les produits pour les 
hommes (18). » Et c’est à une semblable conclusion que doivent arriver 
tous ceux qui commencent par la méthode de l’analyse, et finissent par 
l’exclusion de toutes les qualités élevées et distinctives de l’homme. 



§ 6 . Toutes les sciences et toutes leurs méthodes se 
trouvent comprises dans la Sociologie. L'analyse conduit à 
la synthèse. 

— La science est une et indivisible. Les relations économiques 
des hommes exigent des formules mathématiques pour les 
convertir en vérités systématiques. Les lois de la société ne 
sont pas établies d'une manière fixe. Les termes employés par 
les théoriciens ne sont pas suffisamment définis et sont 
équivoques. 


Avec le progrès des connaissances, nous arrivons à passer 
graduellement du composé au simple, de ce qui est abstrait et épineux, à 
ce qui est clair et ce qui s’apprend facilement. Grâce à Descartes, nous 
sommes assurés que « toutes les idées simples sont vraies » et nous 
pouvons retrouver partout l’évidence de ce fait dans la magnifique 
simplicité et l’étendue merveilleuse des propositions de la science, 
propositions qui sont elles-mêmes le résultat d’une longue induction, 
conduisant à la connaissance de grandes vérités ; lesquelles ne sont pas 
perceptibles tout d’abord, mais qui, une fois proclamées, sont assez 
concluantes pour clore presque immédiatement et à jamais toute 
discussion à leur égard. La chute d’une pomme conduisit Newton à la loi 
de la gravitation, et c’est à la découverte de cette loi que nous devons 
l’étonnante perfection de l’astronomie moderne. L’identité bien établie de 
la foudre et de l’électricité a servi de base à la science, grâce au secours 
de laquelle nous avons pu disposer en maîtres des services d’une 
grande puissance naturelle, qui a remplacé tous les moyens imaginés 
par l’homme. Kepler, Galilée, Newton, Franklin, eussent échoué dans 
tous leurs efforts pour étendre le domaine de la science, s’ils avaient 
suivi la méthode adoptée par M. Comte, « dans sa tentative pour établir 
un système de science sociale. » 

La méthode dont nous parlons remplace-t-elle entièrement la méthode à 
priori ? Parce que nous procédons d’après l’analyse, nous interdisons- 
nous nécessairement la synthèse ? En aucune façon. L’une est la 



préparation indispensable de l’autre. C’est par l’observation attentive de 
faits particuliers que M. Le Verrier fut conduit à cette grande 
généralisation scientifique : qu’une planète nouvelle et non observée 
jusqu’alors devait exister, dans une certaine région des cieux ; et cette 
planète y fut presque aussitôt découverte. C’est par suite de l’analyse 
attentive des diverses terres que Davy put annoncer ce fait si important, 
que toutes les terres ont une base métallique ; et c’est là un des plus 
grands exemples de généralisation que l’on puisse citer, l’un de ceux 
dont la vérité se confirme plus solidement de jour en jour. Goethe a 
parfaitement défini les deux méthodes, lorsqu’il a dit « que la synthèse et 
l’analyse étaient la systole et la diastole de la pensée humaine et qu’elles 
étaient pour lui, comme une seconde manière de respirer, jamais isolée, 
soumise à un mouvement continuel de pulsation. Le vice de la méthode 
à priori, dit l’auteur auquel nous empruntons ce passage, lorsqu’elle 
s’écarte du droit chemin, ne consiste pas en ce qu’elle devance les faits 
et anticipe sur les conclusions tardives de l’expérience, mais en ce 
qu’elle se déclare satisfaite de ses propres sentences, ou ne recherche 
qu’une confrontation partielle et hâtive avec les faits : c’est ce que Bacon 
appelle notions temerè è rebus abstractas, (les idées isolées 
inconsidérément des faits) (19). » 

Si la science est une et indivisible, la méthode pour étudier doit être, 
conséquemment, une. Qu’il en soit ainsi, en ce qui concerne toutes les 
branches de connaissances sur lesquelles repose la science sociale, 
c’est-à-dire la physique, la chimie et la physiologie, c’est ce qu’on ne peut 
guère mettre en doute aujourd’hui ; mais ce n’est que tout récemment 
qu’on a eu raison de croire que cette relation réciproque existait. A 
chaque nouvelle découverte, le rapprochement devient plus étroit, et en 
même temps que chacune d’elles a lieu, nous apercevons combien les 
faits acquis à toutes les branches les plus anciennes et les plus 
abstraites de nos connaissances se relient intimement à la marche 
progressive de l’homme vers cet état de développement auquel il semble 
avoir été destiné. De moment en moment, à mesure qu’il acquiert un 
empire plus étendu sur les diverses forces qui existent dans la nature, il 
devient capable de vivre en rapport plus immédiat avec son semblable, 
d’obtenir des quantités plus considérables de subsistances et de 
vêtements, d’améliorer ses modes de pensée et d’action, et de fournir 



une instruction plus profitable à la génération destinée à lui succéder. La 
connaissance qui conduit à de pareils résultats n’est que la base sur 
laquelle nous devons édifier nécessairement, lorsque nous entreprenons 
de fonder cette division plus élevée appelée science sociale ; et 
l’instrument qui a été employé avec tant de succès, pour jeter les 
fondations, ne peut qu’être reconnu également utile pour construire 
l’édifice lui-même. 

Les mathématiques doivent être appliquées, dans la science sociale, 
ainsi qu’elles le sont maintenant, dans toutes les autres branches de 
recherches, et plus on se sert des mathématiques, plus la science 
sociale prend la forme d’une science réelle, et plus on démontre combien 
sont intimes les relations de celle-ci avec d’autres branches de nos 
connaissances. La loi de Malthus a été le premier exemple de 
l’application des mathématiques, et si elle s’était trouvée vraie, elle eût 
donné à l’économie politique une précision qui, jusqu’à ce jour, lui avait 
complètement fait défaut, en faisant dépendre directement le progrès de 
l’homme de la présence ou de l’absence de certaines forces sur le sol où 
il vivait. Il en a été de même de la célèbre théorie de la rente de M. 
Ricardo, en vertu de laquelle fut établi ce qu’il pensait être la division 
naturelle des produits du travail entre les travailleurs et les chefs 
d’industrie, ou les propriétaires du sol qui donnait ces produits. La 
méthode régulatrice de ces deux grandes lois était exacte, le fait seul de 
l’avoir adoptée a placé justement leurs auteurs au premier rang des 
économistes, et a donné à leurs ouvrages une influence que n’a jamais 
exercée aucun des auteurs qui ont écrit sur la science économique. Bien 
qu’ils soient tombés dans cette erreur dont nous avons parlé plus haut, 
qui consiste « à ne rechercher qu’une confrontation partielle et hâtive 
avec les faits » et que, conséquemment, ils aient fourni au monde des 
théories positivement contraires à la vérité, nous ne pouvons 
méconnaître quel avantage infini fût résulté pour le progrès de la science 
d’avoir les faits subordonnés à ces rapports, s’ils eussent été réels, ni de 
quelle importance il doit être d’avoir les faits réels, soumis à des rapports 
de cette nature, toutes les fois que cela est possible. 


Prenons pour exemple la proposition suivante : 



Dans la première période de la société, lorsque la terre est abondante et 
que la population est relativement peu considérable, le travail est 
improductif et sur le faible produit qui en résulte, le propriétaire du sol ou 
un autre capitaliste prélève une large proportion, n’en laissant qu’une 
très-mince au travailleur. Cette proportion plus large ne donne pourtant 
qu’une faible quantité, et le travailleur et le capitaliste sont pauvres tous 
deux ; et le premier à ce point qu’on l’a vu partout être l’esclave du 
second. Cependant la population et la richesse augmentant, et le travail 
devenant plus productif, la part du propriétaire du sol diminue en 
proportion, mais s’accroît en quantité. La part du travailleur augmente, 
non-seulement en quantité, mais aussi en proportion ; et plus a lieu 
rapidement l’augmentation de productivité de son travail, plus est 
considérable la proportion de la quantité augmentée qui lui reste en 
définitive ; et de cette façon, en même temps que les intérêts de tous 
deux sont dans une parfaite harmonie réciproque, il y a une tendance 
constante à l’établissement d’une égalité de condition ; l’esclave de la 
première période devient l’homme libre de la seconde. 

Si l’on admet la vérité de notre assertion (et s’il en est ainsi, elle établit 
directement le contraire de ce qui a été avancé par Malthus et Ricardo), 
nous avons ici l’expression distincte d’un rapport mathématique entre les 
variations concomitantes de la puissance de l’homme et de la matière ; 
de l’homme représentant seulement ses propres facultés, et de l’homme 
représentant les résultats accumulés des facultés humaines s’exerçant 
sur la matière et les forces qui lui sont inhérentes. Le problème de la 
science sociale et celui qu’ont tenté de résoudre ces auteurs consiste à 
savoir quels sont les rapports de l’homme et du monde matériel extérieur. 
Ces rapports changent, ainsi que nous le voyons, les hommes, dans 
certains pays, devenant d’année en année et de plus en plus les maîtres, 
et dans d’autres pays, les esclaves de la nature. 

De quelle manière arrive-t-il que ces changements s’accomplissent ? Il 
nous faut une réponse mathématique à cette question, et jusqu’à ce 
qu’elle soit donnée, ainsi qu’on croit qu’elle se trouve dans la très-simple 
proposition énoncée ci-dessus, l’économie politique ne peut avoir, avec 
la science sociale, d’autres rapports que ceux qui existent entre les 
observations des pâtres chaldéens et l’astronomie moderne. 



On peut dire à peine que la science sociale ait une existence. Pour 
qu’elle pût exister, il serait nécessaire de posséder d’abord les 
connaissances physiques, chimiques et physiologiques qui nous 
permettraient d’observer comment il se fait que l’homme est capable 
d’acquérir la puissance sur les diverses forces destinées à son usage, et 
de passer de l’état d’esclave à celui de maître de la nature. « L’homme, 
dit Goethe, ne se connaît qu’autant qu’il connaît la nature extérieure, » et 
il a fallu que les parties les plus abstraites et les plus générales de nos 
connaissances acquissent un haut degré de développement avant de 
pouvoir aborder avec fruit l’étude des parties éminemment concrètes et 
spéciales, et la science infiniment variable des lois qui régissent l’homme 
dans ses rapports avec le monde extérieur et avec ses semblables. La 
chimie et la physiologie sont toutes deux de date récente. Il y a cent ans, 
les hommes n’avaient aucune connaissance sur la nature de l’air qu’ils 
respiraient, et c’est dans cette période qu’Haller a jeté les fondements de 
la science physiologique de nos jours. En physique même, la doctrine 
d’Aristote, la doctrine des quatre éléments, régnait encore dans un grand 
nombre d’écoles, et probablement subsiste encore dans quelques 
régions placées aux confins extérieurs de la civilisation. Dans un tel état 
de choses, il ne pouvait guère se faire de progrès qui amenât à acquérir 
la connaissance de ce fait : combien il était au pouvoir de l’homme de 
forcer la terre à lui fournir les subsistances nécessaires pour une 
population constamment croissante ; et sans cette connaissance, il ne 
pouvait rien exister qui ressemblât à la science sociale. 

La science exige des lois, et les lois ne sont que des vérités universelles, 
des vérités auxquelles on ne peut trouver d’exceptions. Celles-ci 
obtenues, l’harmonie et l’ordre remplacent le chaos, et nous arrivons, 
dans toute branche de la science, à reconnaître aussi bien les effets 
comme résultats naturels de certaines causes définies, et à prévoir la 
réapparition d’effets analogues lorsque des causes semblables se 
rencontreront, à les reconnaître aussi bien, disons-nous, que le premier 
homme lorsqu’il eut définitivement lié dans sa pensée la présence et 
l’absence de la lumière au lever et au coucher du soleil. 


Y a-t-il, cependant, dans la science sociale une proposition dont la vérité 



soit admise universellement ? Il n’en existe pas une seule. Il y a cent ans 
on estimait que la force d’une nation tendait à s’accroître avec 
l’augmentation de sa population ; mais on nous enseigne aujourd’hui que 
cette augmentation entraîne avec elle la faiblesse au lieu de la force. 
Chaque année nous avons de nouvelles théories sur les lois de la 
population et de nouvelles modifications à celles qui ont vieilli ; et la 
question relative aux lois qui régissent la distribution des produits, entre 
le propriétaire du sol et celui qui l’occupe, se discute aujourd’hui avec 
autant de vigueur qu’il y a cinquante ans. Parmi les disciples de MM. 
Malthus et Ricardo, à peine en trouverait-on deux qui s’entendissent sur 
ce que leurs maîtres ont eu réellement l’intention d’enseigner. Un jour, on 
nous dit que la doctrine Ricardo-Malthusienne est morte, et le lendemain 
nous apprenons que douter de sa vérité est une preuve d’ignorance ; et 
cependant les personnes auxquelles nous devons toutes ces 
connaissances appartiennent à la même école d’économistes (20). Les 
avocats les plus décidés de la suppression de toute entrave lorsqu’il 
s’agit du commerce des draps, se retrouvent parmi les adversaires les 
plus intraitables de la liberté, s’il s’agit du commerce de l’argent ; et c’est 
parmi les partisans les plus enthousiastes de la concurrence pour la 
vente des marchandises qu’on trouve les adversaires les plus décidés de 
la rémunération vénale du temps et des talents du travailleur. Les maîtres 
de la science qui se réjouissent de toute circonstance, tendant à 
augmenter le prix du drap et du fer, comme amenant l’amélioration de la 
condition humaine, se trouvent aux premiers rangs parmi ceux qui 
repoussent l’augmentation dans le prix attribué aux services du 
travailleur, comme tendant à diminuer le pouvoir de MAINTENIR le 
commerce. D’autres qui professent le principe de la non-intervention du 
gouvernement, lorsqu’elle s’adresse à la diffusion des connaissances 
parmi le peuple, sont les défenseurs les plus résolus de la convenance 
de cette intervention, si elle s’adresse à des mesures qui amènent la 
guerre et la destruction. Tout n’est donc que confusion et rien n’est établi 
solidement. Il suit de là nécessairement que le monde regarde 
tranquillement ce spectacle, attendant le moment où les professeurs 
arriveront à s’entendre quelque peu, réciproquement, sur ce qu’il faut 
croire. 


Pour obtenir ce résultat, il est indispensable qu’ils arrivent à comprendre 



le sens des diverses expressions d’un usage courant, et l’on n’a fait 
encore aucun pas vers ce but. « Le grand défaut d’Adam Smith, et de 
nos économistes en général, dit l’archevêque de Dublin, Whateley, c’est 
le manque de définitions. Et, pour preuve de ce qu’il avance, il présente à 
ses lecteurs les définitions nombreuses et profondément différentes 
données par les professeurs les plus distingués, et relatives aux termes 
si importants de valeur, richesse, travail, capital, rentes, salaires et profit ; 
et Whateley démontre que, faute de conceptions claires, le même mot 
est employé par le même auteur, en certain cas, dans un sens 
complètement contradictoire avec celui qu’il lui donne dans un antre cas. 
Il pourrait, ainsi qu’il le dit avec beaucoup de vérité, ajouter à cette 
nomenclature une foule d’autres termes « que l’on emploie souvent sans 
plus d’explication, ou sans avoir l’air de se douter qu’ils en méritent plus 
que s’il s’agissait du mot triangle ou du chiffre vingt (21). » Et, par suite, il 
arrive, ainsi que nous le démontrerons plus tard, que des mots qui ont la 
plus grande importance sont employés par des auteurs distingués 
comme étant complètement synonymes, lorsque, en réalité, ils expriment 
des idées non-seulement différentes, mais positivement contraires. 



§7 .La science sociale, qui contient et concrète toutes les 
autres, attend encore son propre développement. 

— Obstacles qu'elle rencontre. L'étude métaphysique de 
l'homme doit être remplacée par son étude méthodique. Les 
lois physiques et les lois sociales sont Indivisibles dans l'étude 
de la société, tous les phénomènes de cet unique sujet ne 
formant qu'une seule science. 


Les causes de l’existence d’un état de choses semblable s’expliquent 
facilement. Parmi toutes les autres sciences, la science sociale est la 
plus concrète et la plus spéciale, celle qui dépend le plus des branches 
plus anciennes et plus abstraites de nos connaissances, celle dans 
laquelle il est le plus difficile de recueillir et d’analyser les faits, et, par 
conséquent, la dernière qui fait son apparition sur la scène du-monde. 
Parmi toutes les sciences, c’est également la seule qui affecte les 
intérêts des hommes, leurs sentiments, leurs passions, leurs préjugés, 
et, conséquemment, la seule dans laquelle il est très-difficile de trouver 
des individus comparant des faits, uniquement dans le but d’en-déduire 
la connaissance qu’ils sont destinés à fournir. Traitant, ainsi qu’elle le fait, 
des rapports réciproques de l’homme avec ses semblables, il lui faut 
lutter partout contre les attaques des individus qui recherchent la 
jouissance du pouvoir et du privilège aux dépens des autres hommes. Le 
souverain tient en faible estime la science qui enseigne, à ses sujets, à 
mettre en doute qu’il exerce justement son pouvoir par la grâce de Dieu. 
Le soldat ne peut croire à une science qui songe à anéantir son métier, ni 
le partisan du monopole accepter volontiers les avantages de la 
concurrence. L’homme d’État vit en dirigeant les affaires de la société, et 
il n’a qu’un médiocre désir de voir les membres de cette société instruits 
sur la direction de leurs propres affaires. Tous ces individus tirent profit 
de l’enseignement du mensonge, et, conséquemment, regardent d’un œil 
défavorable ceux qui cherchent à enseigner la vérité. Le propriétaire du 
sol croit à une certaine doctrine, et son tenancier à une autre, et, en 
même temps, celui qui alloue le salaire envisage toutes les questions 
d’un point de vue directement opposé à celui où se place l’individu qui 



reçoit ce même salaire. 


C’est ici que nous nous trouvons en face d’une difficulté contre laquelle, 
ainsi que nous l’avons déjà dit, aucune autre science n’a eu à lutter. 
L’astronomie, pour se frayer sa voie, et arriver à la hauteur merveilleuse 
où nous la voyons aujourd’hui, n’a rencontré qu’une opposition 
momentanée de la part des écoles, par la raison qu’aucun individu n’était 
intéressé personnellement à continuer d’enseigner la révolution du soleil 
autour de la terre. Pendant un certain temps les professeurs, laïques et 
spirituels, se montrèrent disposés à nier le mouvement de celle-ci ; mais 
le fait demeura prouvé et l’opposition cessa. Il en fut de même également 
lorsque la géologie enseigna, pour la première fois, que la terre existait 
depuis bien plus longtemps qu’on ne l’avait cru jusqu’alors. Les écoles 
qui représentaient le passé agirent alors ainsi qu’elles l’avaient fait du 
temps de Copernic et de Galilée, dénonçant comme hérétiques tons les 
individus qui mettaient en doute l’exactitude de la chronologie admise ; 
mais bien qu’il se soit écoulé peu de temps depuis cette époque, 
l’opposition a déjà disparu. Les Franklin, les Dalton, les Wollaston, les 
Berzelius, ont poursuivi leurs recherches sans redouter les attaques ; car 
il était peu probable que leurs découvertes dussent faire tort à la bourse 
des propriétaires de terres, des marchands ou des hommes d’État. La 
science sociale, cependant, se trouve encore la plupart du temps entre 
les mains des hommes des écoles, et partout soutenue par ceux qui 
tirent profit de l’ignorance et de la faiblesse du peuple. 

Les hommes qui occupent des chaires, en Autriche et en Russie, ne 
peuvent enseigner ce qui est défavorable aux droits divins des rois, ou 
favorable à l’accroissement de la puissance populaire. Les doctrines des 
écoles françaises varient de temps à autre, selon que le despotisme 
cède devant le peuple ou le peuple devant le despotisme. L’aristocratie 
territoriale de l’Angleterre s’est montrée satisfaite le jour où Malthus la 
convainquit que la pauvreté et la misère des classes populaires 
résultaient, nécessairement, d’une grande loi émanant d’un Créateur qui 
n’est que sagesse et bienveillance, et l’aristocratie industrielle n’est pas 
moins satisfaite lorsqu’elle voit établi (au moins le pense-t-elle) ce fait, 
que les intérêts généraux du pays doivent être favorisés par des mesures 
qui ont pour but la production d’une quantité abondante de travail à bon 



marché, c’est-à-dire mal rétribué. 


Le système de l’union américaine étant fondé sur l’idée d’une égalité 
politique complète, nous serions peut-être autorisés à attendre de nos 
professeurs quelque chose de différent, sinon même de meilleur ; mais 
dans ce cas nous serions généralement désappointés. A quelques 
faibles exceptions près, nos professeurs enseignent la même science 
sociale que celle qui est enseignée à l’étranger par les hommes qui 
vivent de l’inculcation dans les esprits des droits divins de la royauté ; et 
ils démontrent que les individus doivent se gouverner par eux-mêmes à 
l’aide de livres où leurs élèves apprennent : que plus la tendance vers 
l’égalité augmente, plus augmente aussi la haine entre les diverses 
classes dont la société se compose. La science sociale, telle qu’on 
l’enseigne dans les collèges de l’Amérique du nord et de l’Europe, se 
trouve aujourd’hui au niveau de la chimie dans la première partie du 
siècle dernier, et elle demeurera telle, aussi longtemps que ceux qui 
l’enseignent continueront à ne regarder qu’au dedans d’eux-mêmes et à 
inventer des théories an lieu de porter leurs regards au dehors, sur le 
laboratoire de l’univers, pour rassembler des faits dans le but de 
découvrir des lois. En l’absence de ces lois, ils répètent constamment 
des phrases qui n’ont aucun sens réel et qui tendent, ainsi que Goethe le 
dit avec tant de vérité, « à ossifier les organes de l’intelligence, » non- 
seulement d’eux-mêmes, mais encore de leurs auditeurs (22). 

L’état dans lequel existe aujourd’hui la science sociale est celui que M. 
Comte appelle ordinairement l’état métaphysique, et elle continuera à y 
demeurer, jusqu’au jour où ceux qui l’enseignent ouvriront les yeux pour 
reconnaître ce fait, qu’il n’existe qu’un système de lois destiné à régir 
toute la matière, sous quelque forme que celle-ci se présente ; charbon 
de terre, arbre, cheval ou homme, et qu’il n’y a également qu’une 
manière d’en étudier toutes les divisions. « La feuille, dit un écrivain 
moderne, est à la plante ce qu’un petit monde est au vaste univers, la 
plante en miniature ; une loi commune les régit toutes deux, et 
conséquemment toutes les dispositions que nous trouvons dans les 
parties dont se compose la feuille, nous devons nous attendre à les 
retrouver dans les parties de la plante, et VICE VERSA. » Il en est de 
même de l’arbre de la science avec ses nombreuses branches ; ce qui 



est vrai de sa racine ne peut être qu’également vrai de ses feuilles et de 
son fruit. Les lois de la science physique sont également celles de la 
science sociale ; à chaque effort que nous tentons pour découvrir la 
première, nous ne faisons que nous frayer la route pour découvrir la 
dernière. « Les générations successives de l’espèce humaine, dit Pascal, 
à travers le cours des âges, doivent être regardées comme un seul 
homme, vivant toujours et apprenant sans cesse. » Et parmi les hommes 
qui ont le plus largement contribué à la fondation d’une véritable science 
sociale, il faut ranger les maîtres éminents auxquels nous avons de si 
grandes obligations pour le merveilleux développement de la physique, 
de la chimie et de la physiologie dans les siècles passés et de nos jours. 

L’homme moderne est donc celui qui possède le plus de cette 
connaissance des actes sociaux, nécessaire pour comprendre les 
causes des effets si variés enregistrés dans les pages de l’histoire, et 
pour prédire ceux qui résulteront dans l’avenir des causes existant 
aujourd’hui. L’homme des premiers âges du monde ne possédait guère 
de la science que l’instrument nécessaire pour l’acquérir, et ce qu’il en 
acquérait était d’un caractère purement physique et très-limité dans ses 
proportions. L’homme de nos jours n’est pas seulement en possession 
de la science physique, et dans une proportion prodigieuse si on la 
compare à celle qui existait il y a un siècle ; mais il y a ajouté les 
sciences chimique et physiologique qui, alors, étaient à peine connues, 
et il a prouvé que les lois qui régissent les premières et en même temps 
les plus abstraites, sont également celles qui régissent les sciences plus 
concrètes et spéciales. Si donc cette idée de Pascal est vraie, que nous 
devons considérer la succession indéfinie des générations humaines 
comme un seul homme, ne doit-il pas arriver que les lois de toutes les 
branches les plus anciennes et les plus abstraites de la science se 
trouvent également vraies, en ce qui concerne la science éminemment 
concrète et spéciale qui embrasse les rapports de l’homme en société ; 
et qu’en conséquence, il sera démontré que toutes les sciences n’en 
forment qu’une seule dont les parties diffèrent, comme les couleurs du 
spectre solaire, mais produisant ainsi que le rayon du soleil, lorsqu’on ne 
l’a pas décomposé, une seule lumière blanche et éclatante. 

Démontrer que les choses se passent ainsi, tel est l’objet du présent 



ouvrage. 



CHAPITRE II. 



DE L'HOMME, SUJET DE LA SCIENCE SOCIALE. 


§ 1. L'association est essentielle à l'existence de l'homme ; 
comme les planètes gravitent l'une vers l'autre, de même 
l'homme tend à se rapprocher de son semblable. 

— Les centres locaux équilibrent et répartissent les masses 
selon les lois de l'ordre et de l'harmonie. La centralisation et la 
décentralisation sont analogues et également nécessaires, parmi 
les planètes et au sein des sociétés. Preuves tirées de l'histoire 
des nations. La liberté d'association maintenue par la balance des 
attractions. Le bien-être des individus et des agglomérations 
sociales dépend de leur somme de liberté. 


L'homme, élément MOLÉCULAIRE de la société, est le sujet de la 
science sociale. Il partage avec les autres animaux le besoin de manger, 
de boire et de dormir, mais son besoin le plus impérieux est celui de 
l'association avec ses semblables. Né le plus faible et le plus dépendant 
de tous les animaux, il exige le plus de soins dans son enfance et doit 
son vêtement à des mains étrangères, tandis que la nature le fournit aux 
oiseaux et aux quadrupèdes. Capable d'atteindre le plus haut degré de 
science, il vient au monde dénué même de cet instinct qui enseigne à 
l'abeille et à l'araignée, à l'oiseau et au castor à construire leurs 
demeures et à pourvoir à leur subsistance. Dépendant de sa propre 
expérience et de celle des autres pour tout ce qu'il connaît, il a besoin du 
langage pour le mettre à même, ou de retenir les résultats de ses 
propres observations, ou de profiter de celles des autres ; et sans 
l'association, il ne peut exister aucune espèce de langage. Créé à l'image 
de celui qui l'a fait, il devait participer à son intelligence, mais ce n'est 
qu'au moyen des idées qu'il peut mettre à profit les facultés dont il a été 
doué ; et sans le langage il ne peut exister d'idées — ni pouvoir de 
penser. Sans le langage, il doit donc demeurer dans l'ignorance des 
facultés qui lui ont été accordées pour remplacer la force du bœuf et du 



cheval, la vitesse du lièvre et la sagacité de l'éléphant, et rester inférieur 
aux brutes. Pour que le langage existe, il faut qu'il y ait association et 
réunion d'hommes avec leurs semblables ; et c'est à cette condition 
seulement que l'homme peut être considéré comme tel ; ce n'est qu'à 
cette condition que nous pouvons concevoir l'être auquel nous attachons 
l'idée d'homme. « Il n'est pas bon que l'homme vive seul, a dit le 
Créateur, » et nous ne le trouvons jamais vivant dans cet état ; les 
souvenirs les plus anciens du monde nous présentent des êtres vivant 
réunis et employant des mots pour exprimer leurs idées. D’où sont venus 
ces mots? D'où est venu le langage? Nous pourrions, avec tout autant de 
raison, demander pourquoi le feu brûle-t-il? Pourquoi l'homme voit-il, 
sent-il, entend-il, marche-t-il. Le langage échappe à ses lèvres, par une 
inspiration de la nature, et le pouvoir d'employer les mots est une faculté 
essentielle qui lui est propre, et qui le rend capable d'entretenir 
commerce avec ses semblables et en même temps apte à cette 
association sans laquelle le langage ne peut exister. Les mots société et 
langage représentent à l'esprit deux idées distinctes, et, toutefois, aucun 
effort de notre esprit ne pourrait nous faire concevoir l'existence de l'une 
sans y joindre celle de l'autre. 

Le sujet de la science sociale est donc l'homme, c'est-à-dire l'être auquel 
ont été accordées la raison et la faculté d'individualiser les sons, de 
manière à donner une expression à toutes les variétés d'idées, et qui a 
été placé dans une position où il peut exercer cette faculté. Isolez-le, et 
avec le pouvoir de la parole, il perd le pouvoir de raisonner, et avec celui- 
ci, la qualité distinctive de l'homme. Rendez-le à la société, et en 
recouvrant la puissance du langage, il devient de nouveau l'homme qui 
raisonne. 

Ici se présente la grande loi de la gravitation moléculaire, comme 
condition indispensable de l'existence de cet être que nous connaissons 
sous le nom d'homme. Les particules de matière ayant chacune une 
existence indépendante, l'atome d'oxygène ou d'hydrogène est aussi 
parfait et aussi complet qu'il pourrait l'être, s'il était réuni à des millions 
d'atomes semblables à lui. Le grain de sable est parfait, soit qu'il vole 
emporté par le vent, ou qu'il demeure avec d'autres grains de sable sur 
les rivages du vaste Océan Atlantique. L'arbre et l'arbuste, transportés de 



pays éloignés et placés seuls dans une serre, produisent les mêmes 
fruits et donnent les mêmes odeurs qu'au moment où ils se trouvaient 
dans les bois d'où ils ont été transplantés. Le chien, le chat et le lapin, 
pris individuellement, possèdent toutes leurs facultés, placés dans un 
état d'isolement complet. Il n'en est pas ainsi à l'égard de l'homme. 
L'homme sauvage, partout où on l'a rencontré, a toujours prouvé que, 
non-seulement il était privé de la faculté de raisonner, mais privé 
également de l'instinct qui, chez les autres animaux, remplace la raison, 
et par conséquent, de tous les êtres, le plus dénué de ressources. 

L'homme tend, nécessairement, à graviter vers son semblable. De tous 
les animaux, il est le plus disposé à se réunir en troupeau, et plus est 
considérable le nombre d'hommes réunis dans un espace donné, plus 
grande est la force d'attraction que ce centre exerce, ainsi qu'on l'a vu 
par l'exemple des grandes villes de l'ancien monde, telles que Ninive et 
Babylone, ainsi qu'on le voit aujourd'hui à Paris, à Londres, à Vienne, à 
Naples, à Philadelphie, à New-York et à Boston. Là, comme partout 
ailleurs, la gravitation est en raison inverse de la distance. 

Les choses étant ainsi, comment se fait-il que tous les membres de la 
famille humaine ne tendent pas à se réunir sur un seul point de la terre? 
C'est en vertu de l'existence de la même loi simple et universelle, grâce à 
laquelle se maintient l'ordre magnifique du système dont notre planète 
forme une partie. Nous sommes environnés de corps de diverses 
dimensions, et quelques-uns d'entre eux sont eux-mêmes pourvus de 
satellites, chacun ayant son centre local d'attraction, au moyen duquel 
ses parties sont maintenues dans leur union. S'il était possible que cette 
puissance d'attraction fut annihilée, les anneaux de Saturne, les lunes de 
notre terre et de Jupiter, se briseraient en morceaux et tomberaient 
comme une masse de ruines, sur les corps auxquels ils servent 
maintenant de satellites. C'est ce qui a lieu par rapport aux planètes 
elles-mêmes. Quelques petits que soient les astéroïdes, chacun a en lui- 
même un centre particulier d'attraction qui lui permet de conserver sa 
forme et sa substance, malgré l'attraction supérieure des corps plus 
considérables qui l'entourent de toutes parts. 


Il en est de même dans notre univers. — Considérez les centres 



d'attraction vers lesquels les hommes gravitent, centres dont quelques- 
uns exercent plus ou moins d'influence. Londres et Paris peuvent être 
envisagés comme les soleils rivaux de notre système planétaire, 
chacune de ces villes exerçant une attraction puissante ; et sans 
l'existence de l'attraction, en sens contraire, de centres particuliers, tels 
que Vienne et Berlin, Florence et Naples, Madrid et Lisbonne, Bruxelles 
et Amsterdam, Copenhague, Stockholm et Saint-Pétersbourg, l'Europe 
offrirait le spectacle d'un vaste système de centralisation, dont la 
population tendrait toujours vers Londres et Paris, pour y faire tous ses 
échanges et par suite en recevoir ses lois. Il en est de même aussi dans 
l'Union. Tout le monde s'aperçoit combien est puissante, même 
aujourd'hui, la tendance qui porte les populations vers New-York, malgré 
l'existence de centres locaux d'attraction que leur offrent les villes de 
Boston, de Philadelphie, Baltimore, Washington, Pittsburg, Cincinnati, 
Saint-Louis, la Nouvelle-Orléans, Augusta, Savannah et Charlestown, et 
les nombreuses capitales des États qui forment l'Union. Si nous arrivions 
à ne plus tenir compte de ces centres d'attraction et à établir à New-York 
un gouvernement central semblable à ceux d'Angleterre, de France ou 
de Russie, non-seulement cette ville prendrait un développement pareil à 
celui de Londres, mais bientôt même il le dépasserait, et l'effet qui en 
résulterait serait le même que l'effet produit dans le monde astronomique 
par une série de faits analogues. Les gouvernements locaux tomberaient 
en pièces, et tous les atomes dont ils se composaient tendraient, tout 
d'abord, à se porter vers le nouveau centre de gravitation qui aurait été 
produit ainsi. L'association locale et volontaire formée pour les divers 
besoins de la vie, au milieu de ce qui ne serait plus alors que les 
provinces d'un grand état central, cesserait d'exister ; mais, à sa place, 
on ne retrouverait plus que l'association forcée entre des maîtres, d'un 
côté, et des subordonnés de l'autre. Toute localité environnante qui aurait 
besoin de faire tracer une route ou construire un pont, d'établir une 
banque ou d'obtenir le redressement de ses griefs, serait 
conséquemment obligée d'adresser sa demande à la grande ville, placée 
à plusieurs centaines de milles et de rétribuer une armée de 
fonctionnaires avant de pouvoir obtenir l'autorisation désirée, ainsi que 
cela se pratique aujourd'hui en France. Toute association qui aurait à 
souffrir de taxes trop lourdes ou d'autres mesures vexatoires dont elle 
voudrait être allégée, chercherait à se faire entendre, mais sa voix serait 



étouffée par celle des hommes qui profitent de pareils abus, ainsi qu'on 
le voit aujourd'hui à l'égard des plaintes adressées au Parlement de 
l'Irlande ou de l'Inde. Au lieu de se transporter comme aujourd'hui à la 
petite capitale de leur État, située dans leur voisinage immédiat, et 
d'obtenir, sans frais, les lois nécessaires, ils se verraient forcés 
d'employer des agents pour la négociation de leurs affaires ; et ces 
agents, ainsi que cela a lieu maintenant en Angleterre, amasseraient des 
fortunes énormes aux dépens des pauvres pétitionnaires placés à de si 
grandes distances. On assiste déjà à beaucoup de faits pareils, à 
Washington, et cependant combien cela est insignifiant si on le compare 
à ce qui arriverait, si toutes les affaires traitées par les législatures d'États 
et les bureaux de comtés rentraient dans les attributions du Congrès, 
ainsi que cela a lieu aujourd'hui pour le Parlement britannique! 

La tendance de la capitale d'un État à la centralisation est, à son tour, 
considérablement neutralisée par l'existence de centres opposés 
d'attraction dont le siège se trouvé dans les divers comtés, et dans les 
nombreux bourgs et villes de l'Union, chacune gouvernant ses affaires 
personnelles et offrant des lieux où les populations des divers districts et 
de tout le pays même se rencontrent et se mettent en contact, pour 
l'échange des produits matériels ou intellectuels de leur travail. Annulez 
les centres dont nous parlons, centralisez les pouvoirs des villes et des 
comtés dans les législatures d'État, et la puissance de l'association 
locale — dans l'étendue des États, se trouvera en grande partie 
annihilée. La capitale d'un État, ou celle de l'Union, se développerait 
rapidement, ainsi que le ferait le soleil, si l'attraction particulière des 
planètes était supprimée. La splendeur de tous deux s’accroîtrait 
considérablement, mais dans l'espace maintenant traversé par les 
planètes le mouvement cesserait d'exister, ainsi que cela arriverait dans 
l'étendue de l'Union, si elle dépendait d'un centre unique ; et sans 
mouvement il ne peut y avoir ni association, ni force, ni conséquemment 
progrès. 

Il y a plus, avec le développement de la centralisation, on verrait une 
diminution dans la force neutralisante qui maintient les familles réunies 
malgré l'attraction exercée par la capitale. Tout ce qui tend à 
l'établissement de la décentralisation et à la production de l'emploi local, 



du temps et du talent, tend aussi à donner de la valeur à la terre, à en 
favoriser la division et à permettre aux parents et aux enfants de rester 
plus étroitement unis entre eux, et plus sont forts les liens qui relient les 
membres des diverses familles dont la société se compose, plus sera 
complète la révolution qu'elles accompliront sur leur axe, et plus sera 
considérable l'attraction au sein des agglomérations sociales qui 
constituent l'État. Tout ce qui, au contraire, tend à la diminution du travail 
local, tend aussi à immobiliser le sol, à rompre les liens de famille et à 
favoriser l'érection de grandes villes aux dépens du pays tout entier, ainsi 
que nous l'avons vu en Italie, en Irlande, dans l'Inde et en Angleterre, et 
ainsi qu'on le voit aujourd'hui dans ce fait du développement rapide de 
nos villes, accompagné, comme cela a toujours lieu, par suite de l'exil 
volontaire de nos populations dans des parties lointaines du territoire, 
d'une diminution constante dans la faculté d'associer et de combiner 
leurs efforts. 

L'histoire nous fournit à chaque page la preuve que la tendance à 
l'association, cette tendance sans laquelle l'être humain ne peut devenir 
l'être auquel nous appliquons la dénomination d'homme, s'est 
développée partout avec l'accroissement du nombre et de la force des 
centres locaux d'attraction et a décliné avec eux. De pareils centres se 
trouvaient dans presque toutes les Iles de la Grèce, tandis que la 
Laconie et l'Attique, la Béotie et Argos, l'Arcadie et l'Élide, Mégare et 
Corinthe pouvaient se féliciter d'avoir leurs centres propres et individuels. 
L'association locale y existait à un degré qui n’avait pas encore été égalé 
dans le monde ; et cependant la tendance à l'association générale se 
manifestait dans la fondation des jeux Isthmiques et Néméens, et de ces 
jeux Olympiques plus célèbres encore, qui attiraient et réunissaient tous 
les hommes distingués par leurs facultés physiques ou intellectuelles, 
non-seulement dans les États et les villes de la Grèce même, mais 
encore jusqu'au fond de l'Italie et de l'Asie. Nous trouvons dans la ligue 
des Amphictyons une nouvelle preuve de la tendance à l'association 
générale, comme conséquence de l'association locale ; mais là, 
malheureusement, l'idée ne fut pas complètement développée. La 
puissance d'attraction de ce soleil du système social ne fut pas suffisante 
pour maintenir l'ordre dans le mouvement des planètes qui, par suite, 
s'élancèrent follement hors de leur orbite et s'entrechoquèrent. 



C'est à raison de l'action égale des forces contraires que le monde 
céleste peut nous révéler une harmonie si merveilleuse et un mouvement 
si continu ; et c'est au même principe développé dans notre pays, à un 
degré plus considérable que dans aucun autre pays de la terre, que nous 
devons de constater que l'histoire de l'Union n'a présenté aucun cas de 
guerre civile, en même temps qu'elle a présenté une somme d'activité 
pacifique bien supérieure à celle qui existe ailleurs. Détruisez les 
gouvernements d'États et centralisez le pouvoir entre les mains du 
gouvernement général, et vous aurez pour résultat une diminution 
constante dans la puissance d'association volontaire en vue des travaux 
de la paix, et un accroissement dans la tendance à l'association forcée 
ayant la guerre pour but. Détruisez le gouvernement central et les conflits 
entre les divers états deviendront inévitables. Les populations de la 
Grèce avaient encore à apprendre toutes ces vérités, et les 
conséquences s'en retrouvent dans les guerres fréquentes qui éclataient 
entre les états et les villes ; résultat de l'établissement d'un 
gouvernement fortement centralisé, maître absolu des dépenses 
demandées au trésor public, qui se remplissait des impôts levés sur mille 
cités sujettes. Depuis lors ces cités perdirent le pouvoir de s'associer 
pour la détermination de leurs droits respectifs et durent recourir, pour 
obtenir justice, aux tribunaux d'Athènes. C'est à Athènes que 
s'adressaient tous ceux qui devaient payer de l'argent à l'État ou en 
recevoir, tous ceux qui avaient des causes à plaider, tous ceux qui 
recherchaient des places donnant pouvoir ou profit, tous les individus qui 
se trouvaient dans l'impossibilité de vivre dans leur pays et ceux encore 
qui préféraient la rapine au travail ; à chaque pas dans cette direction, la 
décentralisation céda devant la centralisation, jusqu'à ce qu'enfin 
Athènes et Sparte, Samos et Mitylène et tous les autres états et villes de 
la Grèce furent enveloppés dans une commune ; l'Attique même, devint 
en grande partie la propriété d'un seul homme, entouré d'une multitude 
d'esclaves ; la disposition à l'association volontaire et le pouvoir de la 
mettre en pratique avaient disparu complètement. 

Si nous jetons nos regards sur l'Italie nous y apercevons une série de 
faits analogues. Aux époques les plus anciennes de leur existence 
l'Étrurie et la Campanie, la Grande-Grèce et le territoire montueux des 



Samnites, offrirent à l'observateur des villes nombreuses, servant 
chacune de centre à un canton, dans l'étendue duquel existait à un haut 
degré l'habitude de l'association locale et volontaire. Avec le temps nous 
voyons cette habitude disparaître graduellement, et d'abord parmi la 
population de Rome même, occupée perpétuellement à troubler ses 
pacifiques voisins. La ville centrale se développant à l'aide du pillage, à 
chaque pas fait dans cette direction, les centres locaux d'attraction 
diminuèrent d'importance, et il devint de plus en plus nécessaire de 
recourir à l'arbitrage de Rome même. A mesure que le pouvoir se 
centralisa de plus en plus dans l'enceinte de ses murs, sa population 
devint aussi de plus en plus dépendante du trésor public, et la puissance 
de l'association volontaire disparut peu à peu, eu même temps que l'Italie 
tout entière offrit le spectacle de grands seigneurs habitant des palais et 
entourés de troupeaux d'esclaves. Tant que les forces opposées étaient 
restées en équilibre, l'Italie avait fourni au monde des hommes ; mais à 
mesure qu'elle décline, elle n'offre plus chaque jour que des esclaves, 
tantôt sous les haillons de misérables mendiants, tantôt revêtus de la 
pourpre impériale. 

En étudiant l'histoire de la République et de l'Empire, nous voyons qu'on 
doit attribuer la longue durée de leur existence à ce fait, que la population 
des provinces possédait en très-grande partie la faculté de se gouverner 
elle-même, pourvu qu'elle se soumit seulement à l'accomplissement de 
certaines obligations envers le gouvernement central. Pendant plusieurs 
siècles l'association locale appliquée à presque tous les besoins 
demeura intacte ; les bourgs et les villes s'imposaient elles-mêmes leurs 
taxes, fixaient leurs lois et choisissaient les magistrats qui devaient en 
surveiller l'exécution. 

L'Italie moderne, depuis l'époque des Lombards, a présenté pendant une 
longue suite de siècles, ce fait remarquable de la relation qui existe entre 
l'attraction locale et le pouvoir de l'association volontaire. Milan, Gênes, 
Venise, Florence, Rome, Naples, Pise, Sienne, Padoue et Vérone, 
formaient chacune des centres d'attraction semblables à ceux qui avaient 
existé autrefois en Grèce ; mais faute d'un soleil doué d'une force 
attractive suffisante pour maintenir l'harmonie du système, elles se 
faisaient une guerre perpétuelle, jusqu'à ce qu'enfin l'Autriche et la 



France en vinrent à centraliser dans leurs mains le gouvernement de la 
Péninsule ; et l'habitude de l'association volontaire disparut entièrement. 

L'Inde possédait des centres nombreux d'attraction. Outre ses diverses 
capitales, chaque petit village présentait une communauté sociale se 
gouvernant elle-même ; dans laquelle le pouvoir de s’associer existait à 
un degré qu'on ne trouvait guère aussi considérable en d'autres pays ; 
mais avec le développement du pouvoir central à Calcutta, l'habitude et 
la faculté d'exercer la puissance d'association ont presque entièrement 
disparu. 

L'Espagne avait de nombreux centres locaux. Dans ce pays l'association 
existait dans de grandes proportions, et non-seulement parmi les 
Maures, peuple éclairé, mais encore parmi les populations de la Castille 
et de l'Aragon, de la Biscaye et du royaume de Léon. La découverte de 
ce continent, dont le gouvernement espagnol devint le seigneur 
absentéiste, augmenta considérablement le pouvoir central et fut 
accompagnée d'un affaiblissement correspondant dans l'activité et 
l'association locale ; les conséquences en sont manifestes dans la 
dépopulation et la faiblesse qui en résultèrent à partir de cette époque. 

En Allemagne, nous trouvons la patrie de la décentralisation européenne, 
de la jalousie contre le pouvoir central et du maintien des droits locaux ; 
et la conséquence de ce fait a toujours été parmi ses populations une 
tendance à l'association, très-prononcée, tendance qui de nos jours a eu 
pour conséquence l'union de ses agglomérations sociales formant le 
Zollverein, un des événements les plus importants à enregistrer dans 
l'histoire de l'Europe. Comme la Grèce, l'Allemagne a toujours manqué 
d'un soleil autour duquel ses nombreuses planètes pussent accomplir 
leur pacifique révolution, et de même qu'en Grèce, les pouvoirs 
extérieurs à son système ont dû armer une société contre une autre, 
dans une mesure qui a retardé considérablement le progrès de la 
civilisation à l'intérieur, bien qu'en thèse générale elle soit peu intervenue 
par ses progrès au dehors (1). 

Forte pour se défendre, elle a donc été conséquemment faible pour 
prendre l'offensive, et n'a point montré de disposition à faire des guerres 



de conquête ou à lever des impôts sur ses voisins plus pauvres, ainsi 
qu'on l'a vu dans un pays placé près d'elle, la France, où le pouvoir est 
fortement centralisé. Toujours riche en centres locaux d'attraction, il a 
toujours été impossible d'y créer une grande ville centrale destinée à 
diriger les manières de penser et d'agir, et c'est à cela qu'il faut attribuer 
ce fait, que l'Allemagne prend si rapidement aujourd'hui la position de 
centre intellectuel principal, non-seulement de l'Europe, mais du monde 
entier. 

Parmi les États de l'Allemagne il n'en est aucun dont la politique ait tendu 
aussi fortement que celle de la Prusse au maintien des centres locaux 
d'action, comme avantageux à la fois aux plus précieux intérêts du 
peuple et de l'État. Toutes les anciennes divisions, depuis les communes 
jusqu'aux provinces, ont été soigneusement conservées, ainsi que leurs 
constitutions ; et nous voyons, comme conséquence de ce fait, la 
population marchant très-rapidement vers la liberté, tandis que l'État fait 
de non moins rapides progrès en richesse et en pouvoir. Les résultats 
pacifiques de la décentralisation se manifestent là pleinement dans ce 
fait, que, sous la conduite de la Prusse, l'Allemagne du Nord a été 
amenée à un vaste système de fédération, grâce auquel le commerce 
intérieur a pris un rang qui correspond presque exactement à celui des 
États-Unis. 

Nulle part en Europe, la décentralisation n’avait été plus en vigueur, et 
nulle part la tendance à une association pacifique, ou, en d'autres 
termes, la force de résister aux attaques du dehors, résultat de l'union, 
ne s'était montrée plus complètement qu'en Suisse, malgré l'existence 
des dissidences religieuses les plus profondes. Les guerres et les 
révolutions de la période qui se termine en 1815, les révolutions 
continuelles et le développement toujours croissant de la centralisation 
en France, ont cependant produit en Suisse leur effet accoutumé, en 
donnant naissance à l'établissement d'une centralisation plus prononcée, 
sous l'empire de laquelle les cantons plus faibles ont été privés des droits 
dont ils avaient joui depuis plusieurs siècles ; et la tyrannie et 
l'oppression remplacent peu à peu la liberté et l'immunité, en matière 
d'impôts, qui existaient antérieurement. 



La Révolution française anéantit les gouvernements locaux qu'elle aurait 
dû fortifier ; et c'est ainsi que la centralisation augmenta lorsqu'elle aurait 
dû diminuer ; les conséquences de ce fait se manifestent dans une 
succession perpétuelle de guerres et de révolutions. On fit un grand pas 
vers la décentralisation lorsque les terres des nobles émigrés et du 
clergé furent partagées entre le peuple ; et c'est aux effets 
neutralisateurs de cette mesure qu'il faut attribuer la force croissante de 
la France, malgré son système excessif de centralisation. 

La Belgique et la Hollande nous offrent des exemples remarquables de 
l'efficacité de l'action locale pour produire des habitudes d'association. 
Dans ces deux pays les bourgs et les villes étaient nombreux, et les 
résultats de la combinaison des efforts se révèlent dans la fertilité 
merveilleuse de contrées qui, primitivement, étaient comptées au nombre 
des plus pauvres de l'Europe. 

Dans aucune partie de l'Europe la division de la terre n'était aussi 
complète, ou la possession aussi assurée qu'en Norvège, à l'époque de 
la conquête de l'Angleterre par les Normands et avant cette époque ; et 
dans aucune autre partie, conséquemment, la puissance de l'attraction 
locale ne se manifesta aussi complètement. L'habitude de l'association y 
existait, conséquemment, à un degré alors inconnu en France et en 
Allemagne ; elle se développait dans l'établissement « d'une littérature 
indigène et qui vivait dans la langue vulgaire et l'esprit des populations 
(2). » Ailleurs, le langage des classes qui ont reçu de l'éducation et celui 
des classes sans éducation différaient assez profondément pour rendre 
la littérature des premières complètement inaccessible aux secondes ; et, 
comme conséquence nécessaire, il y avait « absence de ce mouvement 
de circulation d'un même esprit et d'une même intelligence parmi les 
diverses classes qui forment le corps social, différant seulement de 
degré, et non de nature, chez les plus instruits et chez les plus ignorants 
; absence de cette circulation et de cet échange d'impressions au moyen 
d'une langue et d'une littérature communes à tous, qui seuls peuvent 
donner l'âme à une population et en faire une nation (3). » 

La Norvège devançait aussi les autres nations, par ce fait que les travaux 
y étaient diversifiés ; ce qui fournissait une nouvelle preuve que 



l'habitude de l'association y existait. « Le fer, continue M. Laing, est le 
premier élément de tous les arts utiles, et un peuple qui peut le fondre 
après l'avoir arraché au minerai, et le travailler de toutes les façons 
requises pour les constructions maritimes les plus importantes, depuis le 
simple clou jusqu'à l'ancre, ne pouvait se trouver dans l'état de barbarie 
complète dans lequel on a voulu nous le représenter. Il possédait une 
littérature qui lui était propre et des lois, des institutions, des 
arrangements sociaux, un esprit et un caractère très-analogues à ceux 
des Anglais, si même ils ne sont la source de ces derniers ; et il 
devançait toutes les nations chrétiennes dans une branche des arts utiles 
où il est indispensable d'en posséder une grande réunion : l'art de 
construire, de gréer et de manoeuvrer de grands navires (4). » 

La même habitude d'association locale a toujours existé depuis, 
accompagnée d'une tendance à l'union, dont les effets se sont 
pleinement révélés dans l'établissement, depuis quarante ans, d'un 
système de gouvernement où les forces de centralisation et de 
décentralisation sont équilibrées avec une exactitude de proportion qui 
n’a été dépassée dans aucun pays du monde ; et, comme conséquence 
de ce fait, ce petit peuple a montré une force de résistance à la 
centralisation qu'on a cherché à faire pénétrer chez lui du dehors, dont 
on ne trouverait guère un second exemple dans l'histoire (5). 

L'attraction des centres locaux, dans toute l'étendue des îles 
Britanniques, autrefois si développée, a, depuis bien longtemps, tendu à 
diminuer considérablement : Édimbourg, autrefois la capitale d'un 
royaume, est devenue une simple ville de province, et Dublin, jadis le 
siège d'un parlement indépendant, a tellement décliné, que, sans 
l'existence de ce fait, que la ville est la résidence où le représentant de 
Sa Majesté tient ses levers en certaines occasions, il en serait à peine 
question. Londres, Liverpool, Manchester et Birmingham ont pris un 
accroissement rapide ; mais, sauf ces exceptions, la population du 
Royaume-Uni est restée stationnaire dans la période écoulée de 1841 à 
1851. Partout s'est manifestée une tendance à la centralisation, 
accompagnée d'un affaiblissement de l'attraction locale, d'un 
accroissement dans l'absentéisme et du déclin de la faculté de s'associer 
volontairement ; ce déclin s'est révélé d'une manière prodigieuse il y a 



quelques années dans le fait de l'émigration. A chaque pas dans cette 
direction, on a constaté un accroissement constant dans la nécessité de 
l'association forcée, qui s'est manifesté par l'augmentation des flottes et 
des armées et celle des impôts nécessaires à leur entretien. 

Les États du Nord de l'Union présentent, ainsi qu'on l'a vu déjà, la 
combinaison des forces centralisatrices et décentralisatrices dans une 
proportion qui n'a jamais été égalée en aucun autre pays, et, 
conséquemment, nous y trouvons existant à un haut degré la tendance à 
l'exercice de l'action locale pour la création d'écoles et de bâtiments 
affectés à ces écoles, la construction de routes, la formation 
d'associations pour presque tous les buts imaginables. Il y a ici une 
imitation exacte du système de lois qui maintient l'harmonie dans 
l'étendue de l'univers, chaque État constituant un corps complet en lui- 
même, pourvu d'une attraction locale qui tend à maintenir sa forme, 
malgré la tendance à graviter vers le centre, autour duquel lui et les 
autres États, ses frères, doivent accomplir leur révolution. 

Il arrive, comme conséquence de ce fait, que la marche suivie par le 
Nord de l'Union a toujours été pacifique, et à aucune époque il ne s'y est 
manifesté le moindre désir d'agrandir son territoire ou d'empiéter sur les 
droits des États voisins. L'annexion des provinces anglaises, avec ses 
millions d'habitants libres, augmenterait considérablement la puissance 
des États du Nord ; et cependant, en même temps qu'ils ont coopéré 
avec ceux du Sud à l'achat de la Floride et de la Louisiane, et à 
l'annexion du Texas, on peut regarder la question de l'incorporation du 
Canada à l'Union américaine comme n'ayant guère fait jusqu'à ce jour 
l'objet d'un sérieux examen. 

Si nous jetons les yeux sur les États du Sud, ils nous offriront un tableau 
tout opposé. 

Là des maîtres sont propriétaires d'individus auquel est refusé tout 
pouvoir de s’associer volontairement, et qui ne peuvent même vendre 
leur travail personnel, ou en échanger le produit contre le travail de leurs 
semblables. Telle est la centralisation. C'est pourquoi nous voyons dans 
le Sud une tendance si prononcée à troubler ailleurs la puissance 



d'association. Telle a été l'origine de toutes les guerres de l'Union. La 
guerre tend à augmenter le nombre de machines humaines portant le 
mousquet et exigeant pour leur entretien la levée d'impôts considérables, 
qui seraient mieux appliqués à la construction de routes ou d'usines 
utiles à l'encouragement de l'esprit d'association. 

La barbarie est une conséquence nécessaire de l'absence d'association. 
Dépouillé de la sociabilité, l'homme, perdant ses qualités distinctives, 
cesse d'être le sujet de la science sociale. 



§ 2. L'individualité de l'homme est proportionnée à la 
diversité de ses qualités et des emplois de son activité. 

— La liberté de l'association développe l'individualité. Variété 
dans l'unité et repos dans la diversité. L'équilibre des mondes 
et des sociétés se maintient par un contre-poids. 


La seconde qualité distinctive de l'homme est son INDIVIDUALITÉ. Un 
rat, un rouge-gorge, un loup ou un renard sont chacun, partout où on les 
trouve, le type de leur espèce, possédant des habitudes et des instincts 
qui leur sont communs avec toute leur race. Il n'en est pas ainsi à l'égard 
de l'homme, chez lequel nous trouvons des différences de goûts, de 
sentiments et de facultés, presque aussi nombreuses que celles qu'on 
observe sur le visage humain. 

Cependant, pour que ces différences se développent, il est indispensable 
que l'homme forme une association avec ses semblables, et partout où 
elle lui a été refusée, on ne peut pas plus constater l'individualité que si 
on la recherchait parmi les renards et les loups. Les sauvages de la 
Germanie et ceux de l'Inde diffèrent si peu qu'en lisant les récits qui 
concernent les premiers, nous croirions facilement lire ceux qui 
concernent les seconds. Si nous passons de ceux-ci à des formes plus 
humbles d'association, telles qu'elles existent parmi les tribus sauvages, 
nous trouvons une tendance croissante au développement des variétés 
du caractère individuel ; mais si nous voulons trouver ce développement 
élevé à son plus haut point, nous devons le chercher dans les lieux où 
l'on fait les appels les plus multipliés aux efforts intellectuels, où il y a la 
plus grande variété de travaux ; dans les lieux où, conséquemment, la 
puissance d'association existe à son état le plus parfait, c'est-à-dire dans 
les bourgs et les villes. Un tel fait est complètement d'accord avec ce qui 
s'observe partout ailleurs. 

« Plus un être est imparfait, dit Goethe, plus les parties individuelles qui 
le constituent se ressemblent réciproquement et plus ces parties elles- 
mêmes ressemblent au tout. Plus un être est parfait et plus sont 



dissemblables les parties qui le composent. Dans le premier cas, ces 
parties sont, plus ou moins, une reproduction de l'ensemble ; dans le 
second, elles en sont totalement différentes. Plus les parties se 
ressemblent, moins il existe entre elles de subordination réciproque : la 
subordination des parties indique un haut degré d'organisation (6). » 

Ces paroles de Goethe sont aussi vraies, appliquées aux sociétés, 
qu'aux végétaux et aux animaux en vue desquels elles ont été écrites. 
Plus les sociétés sont imparfaites, moins les travaux y sont variés et 
moins, conséquemment, le développement de l'intelligence y est 
considérable, plus les parties qui les composent se ressemblent, ainsi 
que peut le constater facilement toute personne qui étudiera l'homme 
dans les pays purement agricoles. Plus est grande la diversité des 
travaux, plus est considérable la demande d'efforts intellectuels, plus les 
parties constituantes des sociétés deviennent dissemblables, et plus 
l'ensemble devient parfait, comme on peut s'en apercevoir 
immédiatement, en comparant un district purement agricole avec un 
autre où se trouvent heureusement combinés l'agriculture, l'industrie et le 
commerce. La différence, c'est là le point essentiel pour l'association. Le 
fermier n'a pas besoin de s'associer avec un autre fermier son confrère, 
mais il a besoin de le faire avec le charpentier, le forgeron et le meunier. 
L'ouvrier du moulin n'a guère de motif de faire des échanges avec son 
confrère, mais il a besoin d'en faire avec celui qui construit des maisons 
ou qui vend des substances alimentaires, et plus sont nombreuses les 
nuances de différence qui existent dans la société dont il fait partie, plus 
sera grande la facilité et la tendance vers cette combinaison d'efforts 
nécessaire au développement des qualités particulières de ses membres 
pris individuellement. On a souvent remarqué dans quelle proportion 
extraordinaire, lorsqu'une demande de services nouveaux surgit, on 
trouve des qualités spéciales dont l'existence n'avait pas été soupçonnée 
auparavant. C'est ainsi qu'à l'époque de notre révolution les forgerons et 
les avocats se révélèrent comme d'excellents soldats, et la Révolution 
française a mis en lumière les talents militaires de milliers d'individus qui, 
sans ces circonstances, auraient passé leur vie derrière une charrue. 
C'est l'occasion qui fait l'homme. Dans toute société, il existe une somme 
immense de capacité latente qui n'attend que le moment propice pour se 
révéler ; et c'est ainsi qu'il arrive que dans les agglomérations sociales où 



n'existe pas la diversité des travaux, la puissance intellectuelle reste 
stérile à un si haut point. On a défini la vie : « un échange de rapports 
mutuels, » et là où la différence des objets n’existe pas, les échanges ne 
peuvent avoir lieu. 

Il en est de même dans toute la nature. Pour faire naître l'électricité, il 
faut mettre deux métaux en contact ; mais pour les combiner il faut 
d'abord les réduire à leurs éléments primitifs, et cela ne peut s'opérer que 
par l'intervention d'un troisième corps différant complètement de tous 
deux. Ces mesures une fois prises, le corps qui, auparavant était lourd et 
inerte, devient actif et plein de vie et capable immédiatement d'entrer 
dans de nouvelles combinaisons. Ainsi également d'une masse de 
houille. Brisez-la en morceaux les plus petits possible, et dispersez-les 
sur le sol ; ils resteront toujours des morceaux de houille. Mais 
décomposez-les par l'action de la chaleur, faites que leurs diverses 
parties soient individualisées, et immédiatement elles deviennent 
susceptibles d'entrer dans de nouvelles combinaisons, de former des 
parties constituantes du tronc, des branches, des feuilles ou des 
bourgeons d'un arbre, ou des os, des muscles ou du cerveau d'un 
homme. Le blé, fruit du travail humain, peut rester (et nous savons que 
cela a eu lieu), pendant une longue suite de siècles, sans se décomposer 
et sans se combiner avec aucune autre matière ; mais s'il est introduit 
dans notre estomac, il se résout aussitôt dans ses éléments primitifs, 
dont une partie devient des os, du sang, ou de la graisse, et se dissipe 
de nouveau dans l'atmosphère sous la forme de transpiration, tandis 
qu'une autre est rejetée sous la forme de matière excrémentielle, et prête 
à entrer instantanément dans la composition de nouvelles formes 
végétales. La puissance d'association existe ainsi partout dans le monde 
matériel, en raison de l'individualisation. C'est ainsi également qu’il en a 
été partout à l'égard de l'homme, et le développement de l'individualité a 
été, en tout temps et dans tous les pays, en raison de son pouvoir d'obéir 
à cette loi primitive de la nature qui impose la nécessité de s'associer 
avec ses semblables. 

Ce pouvoir ainsi qu'on l'a déjà vu, a toujours existé en raison directe de 
l'équilibre des forces centralisatrices et décentralisatrices ; là où cette 
action s'est trouvée le plus développée, nous devons trouver le plus 



d'individualité, et l'on peut démontrer facilement que les choses se sont 
passées ainsi. Dans aucun pays du monde l'individualité n'a existé à un 
aussi haut degré qu'en Grèce, dans la période immédiatement antérieure 
à l'invasion de Xerxès ; et c'est alors, et dans ce pays, que nous le 
trouvons à son plus haut point de développement. C'est aux hommes 
que produisit cette période que le siècle de Périclès doit son illustration. 
La destruction d'Athènes par les armées des Perses amena la 
transformation des citoyens en soldats, avec une tendance constante à 
l'accroissement de la centralisation et à l'affaiblissement du pouvoir de 
s'associer volontairement et de l'individualité, jusqu'au moment où l'on 
trouve l'esclave seul cultivant le territoire de l'Attique, les citoyens libres 
de la première période ayant complètement disparu. Il en fut encore de 
même en Italie où l'on trouvait l'individualité la plus puissante, à l'époque 
où la Campanie était couverte de nombreuses villes. Par suite de leur 
déclin, la grande ville se remplit de pauvres et devint la capitale d'un 
territoire cultivé par des esclaves. Il en est de même encore en Orient, où 
la société est partagée en deux grandes classes, l'une composée 
d'individus qui travaillent et sont esclaves, et l'autre qui vit de ce travail 
des individus esclaves. Entre deux classes semblables il ne peut exister 
aucune association, parce qu'il manque entre eux cette différence de 
travaux nécessaire pour produire un échange de services. La chaîne de 
la société éprouvant alors une interruption dans les anneaux qui la 
relient, il n'existe aucun mouvement entre les diverses parties, et là où le 
mouvement cesse, il ne peut exister plus de développement dans 
l'individualité du caractère qu'on n'en trouverait dans le caillou, avant qu'il 
n'eût été soumis à l'action du chalumeau chimique. 

Les villes et les bourgs nombreux de l'Italie, au moyen âge, étaient 
remarquables par leur mouvement et le développement de leur 
individualité. Il en était de même en Belgique et en Espagne, avant la 
centralisation qui suivit immédiatement l'expulsion des Maures et la 
découverte des mines d'or et d'argent du continent américain. C'est ce 
qui eut lieu également dans chacun des royaumes qui forment 
maintenant le royaume uni d'Angleterre et d'Irlande. 

Si nous examinons l'Irlande en particulier, nous la voyons à la fin du 
dernier siècle donner au monde des hommes tels que Burke, Flood, 



Grattan, Sheridan et Wellington ; mais, depuis cette époque, la 
centralisation s'est développée considérablement et l'individualité a 
disparu. Le même fait a eu lieu également en Écosse depuis l'union. Il y 
a cent ans, ce pays offrait aux regards une réunion d'individus occupant 
un rang aussi distingué qu'aucun autre en Europe ; mais ses institutions 
locales sont tombées en décadence, et l'on nous apprend, 
qu'aujourd'hui, il s'y trouve « moins de penseurs originaux que jamais, 
depuis le commencement du dernier siècle (7). » L'esprit de toute la 
jeunesse, nous dit le même journal, est aujourd'hui forcé « de se 
façonner au moule des universités anglaises, qui exercent sur lui une 
influence défavorable à l'originalité et à la puissance de la pensée. » 

Dans l'Angleterre elle-même la centralisation a fait des progrès 
considérables, et l'on en a constaté l'influence parmi ses populations, 
dans l'accroissement constant du paupérisme, situation contraire au 
développement de l'individualité. Les petits propriétaires fonciers ont peu 
à peu disparu pour faire place au fermier et à des ouvriers pris à bail, et 
au grand manufacturier entouré de masses innombrables de travailleurs 
dont il ignore même les noms ; à chaque pas fait dans cette direction, on 
voit diminuer la puissance de l'association volontaire. Londres prend un 
développement énorme, aux dépens du pays pris en masse, et c'est 
ainsi que la centralisation produit l'excès de population, maladie qu'il faut 
guérir par la colonisation qui tend, à chaque moment, à diminuer la 
puissance d'association. 

Si nous jetons les yeux sur la France, nous y voyons le déclin de 
l'individualité suivre constamment le développement de la centralisation. 
Au siècle de Louis XIV où la centralisation est si complète, presque tout 
le territoire du royaume était entre les mains de quelques grands 
propriétaires et grands dignitaires de l'Église, dont la plupart n'étaient que 
des courtisans sur le visage desquels se réfléchissait la physionomie du 
souverain qu'ils étaient obligés d'adorer. Le droit au travail était alors 
réputé un privilège qui devait s'exercer suivant le bon plaisir du 
monarque, et il était défendu aux individus, sous peine de mort, d'adorer 
Dieu selon les inspirations de leur conscience, ou même de quitter le 
royaume. 



Si nous nous transportons en Amérique, nous voyons dans les États du 
nord l'individualité développée à un degré tout à fait inconnu ailleurs ; et, 
par ce motif, que la centralisation y est très-restreinte, en même temps 
que la décentralisation facilite le rapide développement de la puissance 
d'association. Là, tous les anneaux de la chaîne sont au complet, et 
chaque individu sentant qu'il peut s'élever s'il en a la volonté, il y a là le 
plus puissant stimulant pour s'efforcer de développer son intelligence. 
Dans les États du Sud le pouvoir se concentre entre les mains de 
quelques individus, et l'association entre esclaves ne peut avoir lieu, que 
par la volonté du maître ; comme conséquence de ce fait, l'individualité y 
est réduite aux plus faibles proportions. 

C'est dans la variété qu'existe l'unité, et c'est là un axiome aussi vrai 
dans le monde social que dans le monde matériel. Que le lecteur 
observe les mouvements d'une ville et qu'il étudie la facilité avec laquelle 
des individus, de professions si diverses, combinent leurs efforts, le 
nombre de gens qui doivent travailler de concert pour produire un journal 
à deux sous, un navire, une maison, un opéra ; qu'il compare ensuite ce 
spectacle avec la difficulté qu'on éprouve dans l'intérieur du pays et 
surtout dans les districts purement agricoles de se réunir, même pour les 
opérations les plus simples, et il s'apercevra que c'est la différence des 
fonctions qui conduit à l'association. Plus l'organisation de la société est 
parfaite, plus est considérable la variété des appels faits à l'exercice des 
facultés physiques et intellectuelles, plus aussi s’élèvera le niveau de 
l'homme considéré dans son ensemble et plus seront prononcés les 
contrastes entre les individus. 

C'est ainsi que l'individualité se développe en même temps que la 
puissance d'association, et prépare la voie à une combinaison d'efforts 
nouveaux et plus parfaits. 

Plus l'attraction locale tend à faire un équilibre parfait à l'attraction 
centrale, c'est-à-dire plus la société tend à se conformer aux lois que 
nous voyons régir notre système des mondes, plus aussi l'action de 
toutes les parties sera harmonieuse et plus forte sera la tendance à 
l'association volontaire et au maintien de la paix au dehors aussi bien 
qu'au dedans. 




§ 3. La responsabilité de l'homme se mesure par son 
individualité. 

— Preuves historiques à l'appui : L'association, l'individualité et 
la responsabilité se développent et déclinent simultanément. 


Parmi les attributs qui distinguent l'homme de tous les autres animaux, 
vient ensuite la RESPONSABILITÉ de ses actions devant ses 
semblables et devant son Créateur. 

L'esclave n'est pas un être responsable ; car il ne fait qu'obéir à son 
maître. Le soldat n'est pas responsable des meurtres qu'il commet, car il 
n'est qu'un instrument entre les mains de l'officier, son supérieur, et celui- 
ci, à son tour, ne fait qu'obéir au chef irresponsable de l'État. Le pauvre 
n'est pas un être responsable, bien que souvent on le considère comme 
tel. La responsabilité augmente avec l'individualité, et cette dernière se 
développe, ainsi que nous l'avons vu, avec la puissance d'association. 

Le sauvage égorge et pille ses semblables et montre avec orgueil leurs 
têtes, ou le butin qu'il a conquis, comme une preuve de sa ruse ou de 
son courage. Le soldat se vante de ses prouesses sur le champ de 
bataille et énumère avec plaisir les hommes tombés sons son bras ; et 
cela, dans une société dont les lois ordonnent l'amende et la prison, pour 
punir la plus légère atteinte aux droits individuels. Une nation belliqueuse 
s'enorgueillit de la gloire acquise sur le champ de bataille, au prix de 
centaines et de milliers de morts ; elle décore ses galeries de tableaux 
enlevés à titre de butin à leurs possesseurs légitimes, en même temps 
que ses généraux et ses amiraux vivent dans l'opulence, fruit de leur part 
respective dans les dépouilles de la guerre. A mesure que l'individualité 
se développe, les hommes apprennent à donner à de pareils actes leurs 
noms véritables et les seuls légitimes: ceux de vol et de meurtre. 

Le sauvage n'est pas responsable de ses enfants, pas plus que l'esclave 
qui ne les regarde que comme la propriété de son maître. A chaque pas 
vers l'individualité parfaite, individualité qui est toujours le résultat d'un 
accroissement dans le pouvoir de s'associer volontairement, les hommes 



apprennent à apprécier de plus en plus leur sérieuse responsabilité 
envers la société en général et envers leur Créateur, pour préparer 
soigneusement leurs enfants à remplir leurs devoirs envers tous deux. 
C'est à ce sentiment, plus qu'à tout autre, que sont dus les vigoureux 
efforts accomplis pour acquérir cette domination sur les forces de la 
nature qui distingue l'homme en société de l'homme isolé ; il arrive ainsi 
que chaque aptitude caractéristique d'un individu est aidée par celle de 
tous les autres et lui vient en aide à son tour. Le sauvage est indolent et 
fait périr ses enfants du sexe féminin. Le fermier développe la culture de 
ses terres afin de pourvoir plus complètement à l'éducation morale et 
physique de ses fils, et de les rendre ainsi plus aptes qu'il ne l'a été lui- 
même à l'accomplissement de leurs devoirs envers leurs semblables. 
L'artisan perfectionne ses machines afin d'appeler à son aide la 
puissance de l'électricité, ou de la vapeur, et chaque pas fait dans cette 
direction développe plus complètement ses propres facultés spéciales. Il 
devient ainsi plus individualisé, en même temps que s'accroît 
considérablement le sentiment de la responsabilité vis-à-vis de lui-même 
et de ses enfants, et la disposition à associer ses efforts à ceux de ses 
semblables, soit pour augmenter la productivité de leur travail commun, 
soit pour administrer les affaires de l'association dont il est membre. 

Ici encore nous apparaît la correspondance entre le développement des 
qualités essentielles de l'homme, développement qui est en raison de 
l'équilibre des forces centralisatrices et décentralisatrices. Les Spartiates 
n’admettaient pas la responsabilité du père à l'égard de ses enfants, et ils 
s'efforçaient de prévenir le développement de la richesse en s'entourant 
d'esclaves auxquels était déniée toute individualité. L'Ilote n'avait pas de 
volonté qui lui fût propre. Dans l'Attique, au contraire, bien que les 
esclaves fussent nombreux, le travail était bien plus respecté, et la 
diversité des travaux donnait lieu à une demande considérable d'efforts 
intellectuels. En conséquence les droits des parents y étaient respectés, 
en même temps qu'on y tenait complètement compte de ceux de l'enfant, 
sous l'empire des lois de Solon. 

Dans l'Orient et en Afrique, où l'individualité n'existe en aucune façon, 
des parents tuent leurs enfants, des enfants abandonnent leurs parents, 
lorsque ceux-ci ne peuvent plus se nourrir eux-mêmes. En France, où la 



centralisation est si puissante, les hospices d'enfants trouvés sont 
nombreux, et ce n'est que tout récemment qu'on a fait quelques 
tentatives pour répandre parmi les masses populaires les bienfaits de 
l'éducation. L'accroissement de la centralisation dans le Royaume-Uni a 
été accompagné d'un mépris croissant pour les droits des enfants, et 
l'infanticide y joue aujourd'hui le rôle que remplit en France l'hospice des 
enfants trouvés. Il n'existe aucune mesure pour l'éducation générale du 
peuple, et le sentiment de la responsabilité s'affaiblit en même temps que 
s'abaisse le niveau de l'individualité ; résultat qui a suivi l'immobilisation 
du sol et la substitution des journaliers aux petits propriétaires. 

Dans l'Allemagne décentralisée, au contraire, il y a progrès constant 
dans les mesures prises pour l'éducation. Cependant c'est dans les États 
décentralisés du Nord de l'Union que nous constatons la preuve la plus 
concluante du sentiment progressif de la responsabilité à cet égard. Le 
système d'éducation générale inauguré dans le Massachusetts par les 
premiers colons a fait son chemin peu à peu dans la Nouvelle-Angleterre, 
dans l'État de New-York, en Pennsylvanie, et dans tous les États de 
l'Ouest, favorisé dans ces derniers par les concessions de terres du 
gouvernement général, sous la réserve expresse d'être consacrées à cet 
objet. New-York, sans aucune subvention, présente dans ses écoles 
publiques 900.000 élèves, avec des bibliothèques y attachées contenant 
1.600.000 volumes. Les écoles publiques de la Pennsylvanie contiennent 
600.000 élèves, en même temps que le Wisconsin, le plus nouveau de 
tous les États, manifeste une disposition à dépasser, sous ce rapport, 
ses frères aînés. 

En aucune partie du monde le sujet de l'éducation n’est étudié avec 
autant de soin que dans toute l'étendue des États du Nord, tandis que les 
États si fortement centralisés du Sud présentent seuls ce fait, que toute 
instruction y est interdite par la loi à la population ouvrière. Il en résulte 
comme conséquence naturelle, que les écoles de quelque nature 
qu'elles soient, y existent en petit nombre, et que la proportion des 
individus dépourvus d'instruction au sein de la population blanche y est 
très-considérable. 


La responsabilité, l'individualité et l'association se développent ainsi de 



concert, chacune d'elles donnant et recevant une assistance mutuelle ; et 
partout on les voit se développer, à mesure que le gouvernement social 
se rapproche davantage du système qui maintient la merveilleuse 
harmonie du monde céleste. 



§ 4. L'homme est un être créé pour le développement et le 
progrès. Le progrès est le mouvement qui exige 
l'attraction, qui dépend d'une action et d'une réaction, et 
implique l'individualité et l'association. 

— Le progrès a lieu en raison de ces conditions. 


En dernier lieu, l'homme se distingue de tous les autres animaux, par sa 
capacité pour le progrès. Le lièvre, le loup, le bœuf et le chameau, sont 
encore aujourd'hui les mêmes que ceux qui existaient au temps 
d'Homère, ou de ces rois d'Égypte qui ont laissé, après eux, dans les 
pyramides, la preuve manifeste de l'absence d'individualité chez leurs 
sujets. L'homme seul se souvient de ce qu'il a vu et appris, seul il profite 
des travaux de ses devanciers. 

Pour atteindre ce but il a besoin du langage, et à cet effet il doit former 
une association. 

Pour qu'il y ait progrès il faut qu'il y ait mouvement. Le mouvement est 
lui-même le résultat de la décomposition et de la recomposition 
incessante de la matière, et l'œuvre de l'association n'est autre chose 
que la décomposition et la recomposition incessante des diverses forces 
humaines. Dans une collection de journaux à deux sous nous retrouvons 
les portions du travail de milliers d'individus, depuis l'ouvrier qui a extrait 
de la mine le fer, le plomb et la houille, et le ramasseur de chiffons, 
jusqu'aux individus qui ont fabriqué les caractères et le papier, aux 
fabricants de machines et au mécanicien, au compositeur, au pressier, à 
l'écrivain, à l'éditeur, au propriétaire du journal, et finalement aux enfants 
qui le distribuent ; et cet échange de services continue chaque jour, sans 
interruption, pendant toute l'année, chacun de ceux qui concourent à 
l'œuvre recevant sa part de rétribution et chaque lecteur du journal sa 
part de l'œuvre. 


Pour qu'il y ait mouvement il faut qu'il y ait chaleur, et plus celle-ci sera 
intense, plus le mouvement sera accéléré, ainsi qu'on peut le constater 



dans la rapidité avec laquelle, sous les régions tropicales, l'eau se 
décompose et se transforme de nouveau en pluie, ainsi que dans la 
croissance et le développement si prompt des végétaux de ces régions. 
La chaleur vitale est le résultat de l'action chimique, le combustible c'est 
la nourriture, et la substance dissolvante, quelqu'un des sucs qui 
résultent de la consommation des aliments : Plus l'opération de la 
digestion s'accomplit promptement, plus est régulier et parfait le 
mouvement de la machine. La chaleur du corps social résulte de la 
combinaison de divers éléments, et pour que celle-ci ait lieu, il doit y 
avoir une différence dans ces éléments. « Partout, dit un auteur que nous 
avons déjà cité, une simple différence, soit dans la matière soit dans les 
conditions, ou la position provoque une manifestation des forces vitales, 
un échange mutuel de relations entre les corps, chacun d'eux donnant à 
l'autre ce que celui-ci ne possède pas (8). » Et ce tableau des 
mouvements qui s’accomplissent dans le monde inorganique est 
également vrai appliqué au monde social. 

Plus est rapide la consommation des aliments matériels ou intellectuels, 
plus la chaleur qui doit en résulter sera considérable, et plus aussi sera 
rapide l'augmentation de puissance pour remplacer la quantité 
consommée. Pour que la consommation suive de près la production, il 
faut qu'il y ait association et celle-ci ne peut exister sans la diversité dans 
les modes d'occupation. La réalité de ce fait deviendra évidente pour 
tous ceux qui constatent combien se répandent promptement les idées 
dans les pays où l'agriculture, l'industrie et le commerce sont réunis, si 
on le compare avec ce qu'on observe dans les pays purement agricoles : 
l'Irlande, l'Inde, l'Amérique, la Turquie, le Portugal, le Brésil, etc. Nulle 
part, cependant, la différence n'est plus fortement manifeste que dans les 
États du nord de l'Union comparés à ceux du sud. Dans les premiers, il 
existe une grande chaleur et un grand mouvement correspondant, et plus 
il y a de mouvement, plus il y a de force. Dans les seconds, il y a peu de 
chaleur, très peu de mouvement et une force insignifiante. 

Le progrès exige le mouvement. Le mouvement vient avec la chaleur et 
la chaleur résulte de l'association. L'association implique l'individualité et 
la responsabilité, et chacune d'elles aide au développement de l'autre, en 
même temps qu'elle profite du secours qu'elle en reçoit. 




§ 5 . Les lois qui régissent les êtres sont les mêmes à 
l'égard de la matière, de l'homme et des sociétés. 

— Dans le monde solaire, l'attraction et le mouvement sont en 
raison de la masse des corps et de leur proximité; dans le 
monde social, l'association, l'Individualité, la responsabilité, le 
développement et le progrès, sont directement proportionnés 
l'un à l'autre. Définition de la science sociale. 


Les lois que nous venons de présenter sont celles qui régissent la 
matière sous toutes ses formes, sous celle de charbon de terre, ou 
d'argile ou de fer, de cailloux, d'arbres, de boeufs, ou d'hommes. Si elles 
sont vraies à l'égard des sociétés elles doivent l'être également à l'égard 
de chacun des individus et de tous ceux dont elles se composent, de 
même que les lois relatives à l'atmosphère, prise en masse, le sont à 
l'égard de tous les atomes qui la forment. Cette assertion deviendra 
évidente pour tout lecteur qui réfléchira dans quelle proportion 
considérable il profite, physiquement et intellectuellement de son 
association avec ses semblables et qui songera que la peine la plus 
sévère, de l'aveu général, est la privation des rapports qu'il est habitué à 
entretenir grâce à cette association. De nouvelles réflexions le 
convaincront que plus est complète son individualité, c'est-à-dire plus sa 
richesse matérielle et intellectuelle est considérable, plus est complet le 
pouvoir qu'il possède de déterminer pour lui-même, dans quelle mesure il 
lui convient de s'associer avec ceux qui l'entourent. En outre, il 
s'apercevra que sa responsabilité à l'égard de ses actes augmente en 
raison de l'augmentation de son pouvoir de déterminer pour lui-même 
quelle sera sa marche dans la vie ; que s'il est pauvre et meurt de 
besoin, il ne peut être tenu à la responsabilité rigoureuse qu'on serait en 
droit d'exiger de lui, avec raison, s'il vivait dans l'opulence. Enfin il se 
convaincra que son pouvoir d'accomplir des progrès est proportionnel à 
son aptitude à combiner ses efforts avec ceux de ses semblables, et 
qu'au point de vue matériel et intellectuel, sa puissance de produire tend 
à s'accroître avec tout accroissement dans la demande de produits ou 
d'idées, résultant de l'accroissement de la capacité de ses semblables 



pour fournir en échange d'autres produits ou d'autres idées. 

Si le lecteur venait à se demander maintenant à lui-même à quoi il a dû 
d'être l'homme qu’il est en réalité, sa réponse serait qu'il en est redevable 
au pouvoir de s'associer avec ses semblables du temps présent, et avec 
ceux du temps passé qui nous ont légué les leçons de leur expérience. 
S'il poursuivait son enquête, dans le but de déterminer de quel bien il 
désirerait le moins d'être privé, il trouverait que c'est la puissance 
d'association. Puis et seulement, en second lieu, il désirerait la volition 
complète, c'est-à-dire le droit de déterminer, quand, comment, et avec 
qui il veut travailler et de quelle manière il entend disposer de ses 
produits : Dépourvu de la faculté de vouloir il sentira qu'il est un être 
irresponsable. Avec la faculté de vouloir, sachant que son avenir 
dépendra de lui, il se sentira responsable de l'usage convenable des 
avantages qu'il possède ; et il aura toute espèce de motif pour 
développer ses facultés et se rendre capable de prendre lui-même dans 
le monde une place plus élevée et de pourvoir aux besoins de sa femme 
et de ses enfants ; chaque pas dans cette direction sera un 
acheminement vers de nouveaux progrès. 

La science sociale traite de l'homme considéré dans ses efforts pour la 
conservation et l'amélioration de son existence et peut être définie 
aujourd'hui : La science des lois qui régissent l'homme dans ses efforts 
pour s’assurer l'individualité la plus élevée et la puissance la plus 
considérable d'association avec ses semblables. 



CHAPITRE III. 



DE L'ACCROISSEMENT DANS LA QUANTITÉ DE L'ESPÈCE 

HUMAINE. 


§ 1 . La quantité de matière n'est pas susceptible 
d'accroissement. Elle ne peut être changée que de forme 
ou de lieu. 

— Elle revêt constamment des formes nouvelles et plus 
élevées, passant du monde inorganique au monde organique 
et aboutissant à l'homme. La puissance de l'homme est bornée 
à la direction des forces naturelles. Loi de la circulation illimitée. 


Pour que la puissance d'association prenne de l'accroissement, et qu'il y 
ait parmi les hommes une augmentation d'activité, accompagnée d'un 
accroissement de la faculté de disposer en maître des forces de la 
nature, il faut qu'il y ait augmentation dans la quantité des individus 
occupant un espace donné, c'est-à-dire qu'en d'autres termes, la 
population doit augmenter en densité. Un fait démontre qu'il en a été 
ainsi ; c'est que la population de la France a doublé depuis le 
commencement du dernier siècle, ainsi que celle de l'Angleterre dans le 
siècle actuel, et que celles de New-York et de Massachusetts, qui, il y a 
soixante ans, ne comptaient que 700 000 habitants, en comptent 
aujourd'hui plus de 4 000 000. 

La quantité de matière n'a pas cependant augmenté, et elle n'est pas 
susceptible d'augmentation. L'homme ne peut lui en ajouter aucune ; sa 
puissance se borne à effectuer des changements de lieu et de forme. 
Puisqu'il en est ainsi, il est évident qu'une partie de la matière qui existait 
antérieurement a revêtu des formes nouvelles et plus élevées, passant 
des formes simples du granit, du schiste, de l'argile ou du sable, aux 
formes compliquées et hétérogènes qui se manifestent dans les os, les 
muscles et le cerveau de l'homme. 



Avec l'accroissement dans la quantité des individus qu'il fallait nourrir, il a 
fallu un accroissement correspondant dans la quantité de nourriture 
animale et végétale ; et pour que cette quantité pût être fournie, il est 
devenu nécessaire que d'autres parties des rochers, ou de l'argile et du 
sable, résultant de leur décomposition, prissent la forme de blé et de 
seigle, d'avoine et d'herbage, tandis que d'autres parties se 
transformaient encore en moutons et en veaux, en porcs et en boeufs. La 
réalité de ce changement devient évidente dans ce fait, que, quelque 
considérable qu'ait été l'augmentation dans la quantité d'individus à 
nourrir, la facilité pour se procurer de la nourriture est plus grande 
aujourd'hui qu'à aucune autre époque antérieure. Quelle a été 
cependant, pouvons-nous demander aujourd'hui, l'action exercée par 
l'homme pour amener ces résultats ? 

« Les phénomènes de l'univers visible se résolvent en Matière et en 
Mouvement. L'union de tous deux constitue la Force ; et la matière elle- 
même a été envisagée, au point de vue de l'analyse métaphysique, 
comme le résultat et la preuve d'un équilibre de forces. Ces forces 
accomplissent un mouvement de circulation et de va-et-vient perpétuels. 
L'homme ne peut ni créer ni détruire une parcelle de matière, ni modifier 
la quantité de force existante dans l'univers. Sa puissance se borne à 
modifier le mode selon lequel elle se manifeste, se dirige et se distribue. 
Cette force existe dans la matière à l'état latent, et il peut la mettre en 
liberté, en détruisant l'équilibre d'autres forces qui maintenaient celle-ci 
en repos. L'homme peut arriver à ce résultat en donnant une direction 
convenable à quelque force indépendante existant en réserve dans la 
Nature, qui, après l'accomplissement de sa mission, vient former un 
nouvel équilibre avec une ou plusieurs forces libres, pour demeurer en 
repos jusqu'à ce qu'elles soient encore évoquées tour un nouveau travail. 
Tout développement de force entraîne une consommation de matière et 
non son anéantissement, mais son changement de forme. Pour produire 
dans la batterie voltaïque une somme donnée de lumière ou de chaleur, 
ou bien encore une certaine quantité de mouvement électro-magnétique, 
pour transmettre un message sur les fils métalliques de New-York à 
Buffalo, il faut qu'une certaine quantité de zinc soit brûlé par un acide et 
convertie en oxyde. 



Pour donner l'impulsion au bateau à vapeur qui doit parcourir des 
centaines de milles, il faut qu'une quantité donnée de houille se 
décompose en gaz et en cendres, et qu'une certaine quantité d'eau se 
transforme en vapeur. Pour effectuer une action musculaire dans le corps 
humain, le cerveau, c'est-à-dire la batterie galvanique de l'organisme 
humain, doit transmettre son message par l'intermédiaire des fils 
télégraphiques animaux, les nerfs, et, dans cet acte, abandonner une 
partie de sa propre substance ; le muscle, en obéissant à cet ordre, subit 
un changement en vertu duquel une portion de sa substance perd ses 
propriétés vitales et se sépare de la partie vivante, en s'unissant à 
l'oxygène et se transformant en une matière inorganique qui doit être 
rejetée hors de l'économie animale. Les gymnotes, ou anguilles 
électriques de l'Amérique du Sud, si on les stimule pour leur faire donner 
des décharges électriques répétées, s'épuisent au point de pouvoir être 
touchées impunément. Il leur faut un repos prolongé et une nourriture 
abondante pour remplacer la force galvanique qu'elles ont dépensée. 
Les choses ne se passent pas autrement par rapport à l'homme, si ce 
n'est eu égard aux proportions. 

Le télégraphe électro-magnétique a familiarisé la plupart de nos lecteurs 
avec la batterie qui le fait mouvoir. On dispose, en les faisant alterner, 
une certaine quantité de plaques de zinc et de cuivre dans un vase 
contenant un acide. Lorsque les extrémités de l'appareil sont réunies au 
moyen d'un fil métallique, quelle que soit sa longueur, une action 
chimique commence à se manifester à la surface du zinc, et le long du fil 
se propage une force capable de soulever des fardeaux, de mettre des 
roues en mouvement et de décomposer des corps composés, dont les 
éléments ont l'un pour l'autre l'affinité la plus puissante. Au moment où la 
continuité du fil est interrompue et le circuit suspendu, la force disparaît 
et la réaction qui s'opérait entre l'acide et le zinc s'arrête immédiatement. 
Lorsque la communication est rétablie, l'action de l'acide sur le zinc se 
renouvelle, et la force qui s'était évanouie se manifeste de nouveau avec 
toute son énergie primitive. La substance qui forme le fil métallique n’est 
pourtant que le conducteur de la force et ne contribue pas, pour la part la 
plus minime, aux manifestations de celle-ci. Il se passe quelque chose 
d'analogue dans le rôle que remplit l'homme à l'égard de la matière et 
des forces de la nature. L'homme ne sert qu'à les mettre en circulation, 



sans rien ajouter ou rien ôter à leur quantité même. Sa personne n’est 
qu'une scène dans le théâtre de leur action, théâtre où ces forces ont 
leurs entrées et leurs sorties, où chacune d'elles, à son moment donné, 
joue plusieurs rôles tour à tour, subissant ou causant des 
métamorphoses ; mais elles sont immortelles dans leur essence et 
parcourent, à travers des vicissitudes infinies, un cercle immense 
d'applications diverses pour l'entretien de la vie et les ressources qui 
l'alimentent 1. » 

Nous avons ici une circulation perpétuelle, et plus le mouvement est 
rapide, plus la force produite est considérable. Cette circulation a existé 
de tout temps, mais à chaque progrès que la terre a fait pour arriver à sa 
condition actuelle, on a vu un développement plus considérable dans le 
mécanisme de la décomposition et de la recomposition, avec une 
tendance constamment croissante vers le développement des forces qui 
existent toujours dans la matière à l'état latent, et qui attendent le 
moment où l'homme les dégagera. Les géologues nous apprennent que, 
dans la période Silurienne, le continent actuel de l'Europe n'était guère 
représenté que par quelques îles indiquant les points qu'occupent, 
aujourd'hui, l'Angleterre, l'Irlande, la France et l'Italie. La Russie et la 
Suède étaient alors un peu plus nettement définies ; mais ni l'Espagne, ni 
la Turquie n'existaient encore, et ce qu'on y rencontrait, dans la vie 
végétale ou animale, avait un caractère uniforme et n'atteignait que le 
plus humble degré de développement. Plus tard, nous arrivons à 
l'époque de la formation de la houille, époque où la vie végétale était 
exubérante, mais cependant n'offrait encore que le caractère le moins 
varié. Les formations houillères de l'Angleterre, et celles de la Belgique et 
des États-Unis, présentaient alors partout le même genre de plantes et 
offraient toutes l'absence totale de véritables fleurs, ce qui caractérise un 
développement végétal très-peu avancé. 

Or, quel pouvait être, demanderons-nous, le but de toute cette 
végétation ? de produire la décomposition et de dégager les forces 
latentes de la matière. « C'est dans l'estomac des plantes, dit Goethe, 
que le développement commence. » Sans cet estomac, sans cette 
opération de la digestion, on n'aurait jamais vu commencer cette phase 
du changement qui a fait passer le monde inorganique, des formes 



anguleuses aux formes ovales et magnifiques de l'organisme développé 
au plus haut point ; et jamais la terre n'aurait pu devenir la résidence de 
l'homme qui a besoin, pour se soutenir, d'une nourriture à la fois animale 
et végétale (2). 

« Les animaux qu'il consomme (pour citer ici le même auteur) se 
nourrissent eux-mêmes d'aliments végétaux. Les végétaux, à leur tour, 
digèrent les éléments inorganiques qui leur sont fournis par le soleil et 
l'air. La chimie moderne a prouvé que les éléments ultimes de tous les 
corps sont le carbone, l'oxygène, l'azote et l'hydrogène, qui forment les 
quatre principaux éléments de la création organique, ainsi que le soufre, 
le phosphore, le chlore, la chaux, le potassium, le sodium, le fer et 
quelques autres substances inorganiques. Ces éléments doivent être 
introduits dans le corps du végétal, ou de l'animal, afin que celui-ci 
puisse vivre et se développer. De ce petit nombre d'éléments, combinés 
en quantités et en proportions diverses, sont formés l'air et l'eau, les 
rochers et les terres qui sont le résultat de leur décomposition. 

Des expériences nombreuses ont démontré que les éléments qui entrent 
dans la formation des végétaux et des animaux sont empruntés à l'air, à 
l'eau, à la terre et au rocher ; elles révèlent ce fait, que les quantités 
exactes des éléments identiques acquises par ceux-là avaient disparu de 
ceux-ci, sous l'empire de circonstances préparées de telle sorte que ces 
quantités ne pussent être tirées d'autres sources que celles dont la 
disparition était soumise à l'examen. Pour le rapport détaillé des 
expériences et des raisonnements à l'aide desquels on rend ces 
conclusions évidentes, nous renvoyons celui qui étudiera ces matières 
aux ouvrages de Liebig et des autres auteurs qui ont écrit sur la chimie 
organique, et qui ont poursuivi la voie de recherches ouverte et 
parcourue par lui avec tant de succès. 

La propriété fondamentale de la vitalité, commune à tous les corps 
organisés, consiste dans leur constante rénovation matérielle ; attribut 
qui les distingue des corps inertes ou inorganiques, dont la composition 
est toujours fixe. Ceux-ci peuvent toujours être recomposés 
artificiellement en réunissant leurs parties constituantes ; tandis 
qu'aucune habileté chimique ne suffit pour produire du bois, du sucre, de 



l'amidon, de la graisse, de la gélatine, de la chair, etc., dont les éléments, 
bien qu'également simples, également bien connus, se refusent à se 
combiner pour former des composés organisés, autrement que sous les 
influences de cette puissance mystérieuse que nous appelons la force 
vitale. La formation d'un cristal, l'opération de l’ordre le plus élevé qui 
s'accomplisse à notre connaissance dans un corps inorganique et qui 
n'implique qu'un seul acte, celui de l'agrégation moléculaire, peut être 
dirigée artificiellement par le chimiste ; tandis que la formation d'une 
simple cellule telle que celles qui composent le champignon, et les 
algues microscopiques qui colorent les eaux des étangs, bien que 
l'opération organique soit de l'ordre le plus infime, implique la double 
action de l'agrégation et de la désagrégation, et défie la science de 
pouvoir la produire. Il est au-dessus de la portée de l'homme de créer la 
forme la plus chétive et la moins compliquée de la vie. 

Tandis que les éléments constituants de la vitalité sont abondamment 
répandus dans le monde naturel, les végétaux seuls ont une puissance 
d'assimilation suffisante, pour composer leurs tissus en les tirant 
directement des matières inorganiques, à savoir les matières liquides et 
gazeuses, et les molécules terreuses, qui sont des minéraux 
décomposés. Non-seulement les choses se passent ainsi, mais aucune 
partie d'un être organisé ne peut servir d'aliment aux végétaux, jusqu'à 
ce que, par suite de la putréfaction et de la décomposition, elle ait pris la 
forme d'une matière organique. C'est cette propriété qui fait de 
l'organisation végétale la base essentielle de toutes les autres. En 
l'absence de végétaux, il faudrait que tous les animaux devinssent 
carnivores et obtinssent leur subsistance en se détruisant 
réciproquement, ce qui aboutirait promptement à l'extermination de leur 
espèce. C'est pour cette raison que la vie végétale a dû nécessairement 
précéder la vie animale. Que les choses se soient passées ainsi, c'est ce 
qui est prouvé surabondamment par les recherches des géologues, qui, 
en retrouvant dans les roches l'histoire des siècles passés, démontrent 
qu'une longue période s’est écoulée, postérieurement à la croissance 
des lichens et des fougères dans les premiers âges du monde, avant que 
l'espèce la plus humble d'animaux fît son apparition sur la terre. 

L'organisme animal, au contraire, exige, pour se soutenir et se 



développer, des atomes fortement organisés. La nourriture des animaux, 
en toute circonstance, est composée de parties d'organismes. Tandis 
que quelques-uns d'entre eux se nourrissent directement de substances 
végétales, d'autres auxquels il est nécessaire que la matière se soit 
élevée à un plus haut degré d'existence vitale, avant de se l'assimiler, se 
repaissent d'animaux d'un ordre inférieur. Possédant une moindre faculté 
d'assimilation, il faut que leur nourriture, à l'aide d'agents intermédiaires, 
ait formé des combinaisons plus en harmonie avec celles de leurs 
propres tissus que l'organisation végétale même. Sans un arrangement 
et une gradation de cette espèce, les êtres d'une nature plus élevée 
seraient condamnés à périr par défaut d'aliments, ou à dépenser toute 
leur activité en transformations chimiques, sans en réserver aucune 
partie pour la locomotion ou tout autre effort musculaire. Nous pouvons 
remarquer ici, qu'avec cette nécessité de vaincre et de capturer sa proie, 
naît un degré de puissance intellectuelle, qui rend les animaux carnivores 
capables de former certains plans, et d'accomplir, par suite de leur 
association avec leurs semblables, des choses qui dépasseraient leur 
pouvoir s'ils étaient privés de ce secours. L'araignée tisse sa toile avec 
art pour attraper des mouches, et les loups se réunissent en meute pour 
chasser. Partout les fonctions supérieures s'allient à une énergie moindre 
dans les fonctions inférieures. Les êtres chez lesquelles ces dernières 
prédominent se suffisent à eux-mêmes et sont indépendants ; mais ils 
ont peu de portée dans l'instinct et peu de pouvoir, au delà de ce 
qu'exige la satisfaction des grossiers besoins primitifs. En remontant 
l'échelle des êtres jusqu'à l'homme (sommet et couronnement de toutes 
choses), nous trouvons en lui, le plus dépendant de tous, le plus porté à 
l'association (à laquelle le rend si éminemment propre la faculté de la 
parole) ; et quoique, isolé, il soit de tous les êtres celui qui peut le moins 
se suffire à lui-même, au moyen de l'association, il établit sa 
souveraineté sur la nature et sur toutes ses forces animées ou 
inanimées. 

Il existe une autre distinction entre la vie animale et la vie végétale : La 
croissance et le développement des végétaux dépendent de l'élimination 
de l'oxygène, des autres parties qui composent leur nourriture. Les 
végétaux exhalent continuellement ce gaz dans l'air par la surface de 
leurs feuilles. La vie des animaux se manifeste dans la continuelle 



absorption de l'oxygène de l'air, et dans sa combinaison avec certaines 
parties constituantes du corps. Son office consiste à produire la chaleur 
animale, en brûlant les parties combustibles de l'organisme. Il se 
combine avec le carbone des aliments, et, dans cette opération, il se 
dégage exactement la même quantité de chaleur que s'il eût brûlé 
directement en plein air. Le résultat donne du gaz acide carbonique qui 
est rejeté en dehors des poumons et de la peau ; ce gaz est absorbé par 
les feuilles des plantes, le carbone se sépare et s'incorpore à leur 
substance, et l'oxygène s'exhale de nouveau dans l'atmosphère pour 
recommencer à circuler. 

Décrivons plus complètement cette évolution : Le carbone en s'unissant 
avec l'eau, dans la plante, forme, entre autres choses, l'amidon que la 
sève charrie vers la partie de l'organisme qui en a besoin. On en trouve 
abondamment dans les graines. L'amidon forme dans le blé la moitié du 
poids du grain, et n'est composé que de carbone et d'eau. L'homme se 
nourrit de blé, mais on ne trouve pas d'amidon dans le corps humain. 
Lorsqu'il pénètre dans notre estomac, il subit un changement chimique, 
une combustion lente, réelle, pendant laquelle le carbone de l'amidon se 
combine avec l'oxygène et forme du gaz acide carbonique qui, joint à 
l'eau, mise en liberté sous la forme de vapeur, est rejeté dans 
l'atmosphère, en abandonnant l'organisme humain, pour se transformer, 
de nouveau, sous l'influence de l'élaboration que lui fait subir la plante, 
en cet amidon d'où ils étaient tirés. Après avoir servi à conserver la 
chaleur interne, base de la vie animale, ces deux éléments séparés, en 
se rapprochant, recomposent une partie de la substance des plantes qui, 
lorsqu'elle est complétée de nouveau, fait l'office de combustible dans 
l'économie animale. 

Les exemples que nous avons présentés, suffisent, en tant que cela 
concerne les parties constituantes organiques, pour démontrer cette loi, 
que les animaux et les végétaux se transforment réciproquement et 
dépendent l'un de l'autre pour leur subsistance. L'échange de leurs 
éléments s'accomplit par l'intermédiaire de l'air atmosphérique, qui fournit 
aux plantes la plus grande partie de leur nourriture. On a constaté en 
brûlant toute matière végétale sous une forme quelconque, à l'état sec, 
que la partie organique, qui est combustible et disparaît dans l'air, est de 



beaucoup la plus considérable. Elle forme ordinairement, en poids, de 90 
à 97 livres sur 100. Cette partie de la plante ne peut avoir été 
primitivement formée que par l'air, sinon directement, au moins au moyen 
de composés dont les éléments sons eux-mêmes empruntés à l'air, 
existant dans le sol et absorbés par les racines. Pour nous servir des 
expressions du professeur Draper, dans sa Chimie des Plantes, l'air 
atmosphérique est le grand réservoir où toutes choses prennent leur 
source et vers lequel toutes choses retournent. C'est le berceau de la vie 
végétale et le tombeau de la vie animale. 

En moyenne, environ une livre sur dix, du poids net de plantes cultivées, 
y compris leurs racines, tiges, feuilles et graines, est formée d'une 
matière qui existait comme partie de la substance solide du sol sur lequel 
la plante croissait. Chaque organe de la tige, des bourgeons et des 
feuilles de la plante a une charpente réticulée de matière inorganique 
dont la base est le silex ou la chaux. Le silex qui nous est familier sous 
les diverses formes de sable blanc, de caillou et de quartz cristallisé, 
constitue plus de 60 et quelquefois 95 p. 100 (3) de la totalité des 
terrains. C'est le silex qui donne au sol sa porosité, afin que l'air et l'eau 
puissent en pénétrer la texture. L'alumine, au contraire, base de l’argile, 
rend le sol dur et compacte. L'office du silex, dans les plantes, est de 
donner de la force, comme dans la paille du blé, par exemple. Il sert de 
charpente osseuse dans toute la famille des graminées ; Il faut de 93 à 
150 livres de silex soluble pour environ une acre de blé. » 



§2. — Préparation de la terre pour recevoir l'homme. 


Le développement ainsi commencé dans l'estomac des végétaux se 
continue dans celui des animaux, jusqu'à ce que la terre peu à peu se 
prépare à servir aux besoins de l'homme ; et lorsque celui-ci apparaît, 
nous constatons cette différence importante : tandis que tous les autres 
animaux ont été condamnés à rester à jamais les esclaves de la nature, 
lui seul a été doté des facultés nécessaires pour lui permettre d'en 
devenir le souverain, et de lui faire accomplir la tâche qui est dévolue à 
lui-même. 

Si nous jetons en ce moment les yeux sur la terre, nous voyons partout 
les mêmes forces mises en action, produisant de nouvelles 
combinaisons pour l'entretien de la vie végétale, comme préparation de 
la terre qui doit servir de séjour d'abord aux animaux d'un ordre inférieur, 
mais finalement à l'homme. On estime que la somme de calorique qui 
soulève l'eau de la mer, sous forme de vapeur, est égale à la force de 16 
billions de chevaux. Condensée de nouveau, cette vapeur reprend la 
forme d'eau qui, retombant en pluie, va se perdre de nouveau dans 
l'Océan, et dans son passage entraîne avec elle des portions 
considérables du sol résultant de la décomposition des roches dont la 
terre est formée ; cette décomposition, à son tour, est une conséquence 
des températures sans cesse variables, lesquelles sont elles-mêmes le 
résultat du mouvement qui s'opère parmi les molécules dont se 
composent l'air et l'eau. « La congélation, dit le docteur Clarke, est la 
charrue de Dieu qu'il pousse à travers chaque pouce de terre, brisant 
chaque fragment et pulvérisant le tout, » et rendant ainsi toutes les 
parties propres à former facilement de nouvelles combinaisons. 

Les parcelles de terre ainsi obtenues sont mises, par le mouvement des 
eaux, en relation étroite et réciproque, et c'est ici que nous trouvons la 
différence amenant la combinaison et produisant le mouvement. Plus la 
variété des parties est considérable, plus sera grande l'aptitude du corps 
composé à fournir l'entretien à la vie végétale, ainsi qu'on le constate 
dans les deltas du Mississippi, du fleuve des Amazones et du Gange, qui 



tous nous offrent des arbres d'une dimension gigantesque, environnés 
d'arbustes de tout genre, se développant avec une exubérance 
prodigieuse. C'est là que nous trouvons des formes plus humbles de la 
vie animale. Mais l'impureté de l'air empêche que, de longtemps encore, 
ces lieux puissent être habités par l'homme, ou même par les animaux 
d'un ordre élevé. 

D'immenses quantités de cette terre sont entraînées dans l'Océan ; là 
elle disparaît pour passer dans l'estomac de myriades d'êtres animés 
dont celui-ci est le séjour. Des sondages pratiqués récemment dans les 
profondeurs de l'Atlantique ont révélé ce fait, qu'on ne voit point la terre 
adhérer à la ligne de sonde, tandis que cette dernière amène du fond de 
l'Océan, des myriades d'animaux microscopiques. 

« Dans son sein, dit un écrivain moderne, on voit à l'œuvre, de tout 
petits insectes, auxquels la nature a imposé, outre la nécessité de 
chercher leur nourriture et d'avoir soin de leurs petits, la tâche 
perpétuelle de se construire de nouvelles demeures. Pour se défendre et 
pour s'abriter, le Mollusque se livre à un travail incessant, réparant, 
agrandissant et restaurant sa demeure ; lorsqu'il meurt enfin, il la laisse 
comme un nouvel appendice qui s'ajoute à la masse épaisse et toujours 
croissante du calcaire coquillier. Dans les mers plus méridionales, sur un 
espace de plusieurs milliers de lieues, des insectes encore plus infimes 
élèvent leurs massifs remparts de coraux qui, tantôt revêtant une longue 
étendue de côtes et tantôt formant la ceinture d'îles solitaires, défient la 
mer la plus furieuse ; et à mesure que les générations des ces 
Mollusques périssent successivement, elles laissent sur les lits rocheux 
de pierre calcaire coralline, un monument impérissable de leurs travaux 
incessants. Ces roches contiennent les deux cinquièmes de leur poids 
d'acide carbonique, qui semble destiné à y être à jamais emprisonné. Il a 
été enlevé, directement ou indirectement, à l'atmosphère ; et c'est ainsi 
que la mer puise toujours, nécessairement l'acide carbonique dans l'air. 
En conséquence, les travaux accomplis par les animaux marins, ainsi 
que l'anéantissement de la matière végétale, amèneraient, chaque 
année, une diminution dans la quantité de ce gaz, contenue dans 
l'atmosphère, si la nature n'accomplissait une autre opération pour 
compenser cette disparition constante. 



Mais la terre elle-même opère des exhalations dans ce but. Se frayant un 
passage à travers les crevasses et les fissures de son écorce si 
nombreuses à la surface, le gaz acide carbonique s'en dégage en 
quantités considérables et se mêle, chaque jour, avec l'air ambiant. Il 
pétille dans les sources de Carlsbad ; il se précipite, comme vomi par 
des soufflets souterrains, sur le plateau de Paderborn. Il va remplir 
d'écus sonnants les coffres du prince de Nassau ; il cause le naïf 
étonnement des voyageurs qui visitent la Grotte du Chien ; il intéresse le 
chimiste-géologue dans les souterrains de Pyrmont ; il est terrible à la 
fois pour l'homme et pour la brute, dans la fatale Vallée de la Mort, la 
chose la plus merveilleuse du monde, au milieu même des merveilles de 
l'île de Java. Et de plus, il est hors de doute que ce gaz se dégage, 
encore plus abondamment, du milieu inconnu de ces nappes d'eau qui 
occupent une portion si considérable de la surface du globe. Fournie par 
ces sources nombreuses, affluant perpétuellement dans l'air, ou s'élevant 
à la surface de la mer, une certaine quantité d'acide carbonique 
remplace, chaque jour, la quantité soustraite qui doit s'absorber dans la 
croûte solide de la terre. Si nous savions au bout de quel laps de temps 
la terre doit expirer, de nouveau, la somme d'acide carbonique ainsi 
absorbée journellement, nous pourrions exprimer par le langage 
combien de temps exige cette lente et séculaire rotation, pour achever 
l'une de ses immenses évolutions circulaires. 

Ainsi, de même que la vapeur aqueuse de l'atmosphère, l'acide 
carbonique contenu dans celle-ci circule continuellement. Tandis que 
celui qui flotte suspendu dans l'air, pendant une génération, effectue, 
pour ainsi dire, plusieurs évolutions, passant de l'atmosphère à la plante, 
de la plante à l'animal, et de celui-ci retournant encore à l'air, sans être 
jamais, en réalité, la propriété d'aucun être et s'arrêter longtemps nulle 
part, toute la quantité de carbone produite se meut lentement dans un 
cercle plus considérable, entre l'air et l'eau. Il s'élève de la terre à une 
extrémité de la courbe, à l'état de gaz élastique ; comme passe-temps, il 
prend, sur sa route, successivement et pendant de cours intervalles, des 
formes variées de plantes et d'animaux, jusqu'au moment où il s'absorbe 
de nouveau dans la terre, à l'autre extrémité de la courbe, à l'état de 
pierre calcaire solide et de plantes fossiles (4). » 



Les couches de pierre calcaire, résultant du travail de ces petits êtres qui 
absorbent ainsi l'acide carbonique émané de l'atmosphère, deviennent à 
leur tour les noyaux d'îles destinées à offrir des lieux de séjour aux 
classes inférieures d'animaux et finalement à l'homme. La manière dont 
s'accomplit l'œuvre préparatoire est parfaitement décrite dans le passage 
suivant : 

« Les îles de corail des mers tropicales offrent les exemples les plus 
remarquables de la rapidité avec laquelle un rocher nu se pare de la vie 
végétale et se dispose à devenir l'habitation d'êtres humains. Les 
créatures qui élèvent ces îles, et les font sortir des profondeurs 
inconnues de l'Océan, participent, ainsi que l'indique leur nom de 
zoophyte (ou animal-plante) des caractères distinctifs de deux ordres de 
vitalité. Ils accomplissent leurs fonctions sans l'office du cœur ou d'un 
système quelconque de circulation ; les divers polypes d'un groupe ont 
chacun une bouche, des tentacules et un estomac, — là s'arrête la 
propriété individuelle, — et forment une masse vivante d'animaux nourris 
par des bouches et des estomacs nombreux, mais unis entre eux par des 
tissus. Ils n'ont d'autres pouvoirs d'action que celui d'allonger leurs bras 
pour saisir la nourriture que les flots, en passant, mettent à leur portée ; 
ils se propagent par bourgeons, une légère saillie se montre d'abord sur 
leur côté, le bourgeon augmente, on voit se développer un cercle de 
tentacules, avec une bouche au milieu, et la croissance continue jusqu'à 
ce que le rejeton soit aussi grand que son auteur et commence à 
pousser à son tour des bourgeons, et c'est ainsi que le groupe continue à 
se développer. Ils secrétent le corail (comme le quadrupède secrète ses 
os) jusqu'à ce qu'ils aient construit des récifs isolés et atteint la surface 
de l'eau. Mais il est indispensable, pour la vie de ces architectes sous- 
marins, qu'ils soient couverts par les vagues, et lorsqu'ils sont arrivés à la 
hauteur de la marée basse, ils meurent. Une nouvelle phase se 
manifeste alors ; le sommet du rocher se couvre, par couches » 
successives, de fragments pulvérisés de corail et de gravier que » les 
flots ont détachés des flancs du récif et lancés à la surface. Agassiz pose 
en fait, que toute la partie de la Floride comme sous le nom 
d'Everglades, n’est qu'un vaste banc de corail, composé de récifs à peu 
près parallèles, qui, sortis du fond de la mer pour venir à sa surface, se 



sont développés et se sont soudés à la terre ferme, en remplissant, 
graduellement, les intervalles qui les séparaient des dépôts de sable 
corallifère et des débris apportés là par l'action des marées et des 
courants. 

Le coco, avec son enveloppe qui semble si bien faite pour flotter sur les 
eaux, prend racine sur le sable nu de l'île de corail, à peine élevée au- 
dessus du niveau de l'Océan, et, baigné par l'embrun, se développe avec 
un grand luxe de végétation. » Nourri d'abord seulement par le peu 
d'aliments organiques que lui fournissent les débris des zoophytes qui 
construisirent l'île, la décomposition de ses feuilles donne bientôt un 
terreau suffisant pour faire croître d'autres végétaux. Les usages du 
cocotier sont nombreux. Quand les habitants apparaissent sur l’île, il leur 
offre la matière première des vêtements légers que demande le climat ; 
avec la coque de la noix ceux-ci font des tasses pour boire et d'autres 
ustensiles, des nattes, des cordages, des lignes à pêcher et de l'huile ; il 
donne, en outre, un aliment, une boisson et des matériaux de 
construction ; le fruit se présente sur le même arbre et au même instant à 
tous les degrés de formation, depuis la première, après la chute de la 
fleur, jusqu'au moment où il devient une noix dure, sèche, qui semble 
toute prête à germer. Le pandanus, ou pin spirale, qui prend racine 
promptement dans un terrain maigre, en poussant de son tronc des arcs- 
boutants qui s'implantent dans la terre et élargissent la base, soutien de 
l'arbre dans sa croissance, fournit un fruit à gousses douceâtres, qui, 
bien que légèrement amer, dit M. Dana dans sa Géologie d'un voyage 
d'exploration de la mer du Sud (à laquelle nous empruntons ces faits), 
peut se conserver et servir de nourriture quand les autres aliments 
viennent à manquer. Le petit poisson et les crabes des récifs, ainsi que 
les gros poissons qu'on pèche dans les eaux profondes avec des 
hameçons en bois, aident à la subsistance des indigènes. Ces chétives 
ressources, ajoute M. Dana, entretiennent une population de 10 000 
individus dans la seule île de Taputeouea, dont la superficie habitable 
n'excède pas six milles carrés. 

L'opération à l'aide de laquelle, en cette circonstance, le sommet de la 
montagne sous-marine sortie des flots est préparé à devenir la demeure 
de l'homme, par suite de la germination des plantes, s'accomplit 



rapidement. Celle qui transforme, en fragments pulvérisés, les pics des 
montagnes terrestres comprend un plus grand nombre de phases 
intermédiaires, et une bien plus grande variété de résultats. Quelques- 
uns des rochers, tels que les ardoises et les schistes, se décomposent 
avec une telle facilité qu'on peut observer tout le phénomène dans un 
court espace de temps, et nous avons constamment l'occasion d'en 
surveiller les progrès. Au contraire, les masses de roches granitiques, 
qui, suivant l’opinion des géologues, constituant les couches inférieures 
et primitives du globe, ont été amenées, par suite du déchirement et du 
soulèvement de la croûte terrestre, à en occuper les sommets, sont 
d'une nature moins friable. Mais leur composition chimique favorise leur 
prompte désagrégation sous l'influence des éléments. La présence des 
alcalis dans le feldspath et le mica, qui dans le granit, sont combinés 
avec la silice, exerce dans ce changement une action puissante. L'acide 
carbonique, le grand dissolvant des matières les plus dures, décompose 
la potasse, avec laquelle la silice se trouve combinée dans le feldspath et 
la rend soluble. L'intensité de la gelée et la longueur du temps pendant 
lequel les roches du sommet des montagnes sont exposées au froid, les 
brusques changements de température auxquels elles sont soumises, et 
qui à raison de leur peu d'aptitude à conduire le calorique, entraîne 
l'inégalité dans la contraction et la dilatation de leur surface, lesquelles, 
à leur tour, produisent l'exfoliation et les craquements, l'humidité de l'air 
pendant l'été, alors que les vapeurs aqueuses se condensent sur leur 
sommet, telles sont, entre autres circonstances, celles qui hâtent la 
destruction des roches dans ces régions. 

A mesure que la désagrégation s'accomplit par suite de la marche des 
saisons, les parcelles décomposées tombent par leur propre poids et 
sont entraînées par les pluies dans les vallées sous-jacentes, qui 
reçoivent de la même façon les débris provenant des roches 
intermédiaires. Pendant cette opération les roches ne sont pas 
simplement divisées en petits fragments par une action mécanique ; mais 
de leurs éléments insolubles naissent des sels solubles tels que ceux de 
chaux, de soude, etc., qui peuvent être absorbés par la racine des 
plantes. Dans la décomposition du feldspath, le silicate de potasse est 
enlevé peu à peu par les eaux, et tandis que le sable reste sur les 
pentes, la fine alumine ou l'argile s'accumule dans les vallées, et forme 



un mélange d'argile et de sable plus favorable à la croissance de l'herbe 
et des céréales. C'est ainsi qu'on assiste à toutes les gradations, depuis 
le granit aride et nu du sommet des collines, en passant par les terrains 
maigres et poreux des coteaux, jusqu'aux riches terres des prairies de 
la vallée. 

Cependant une espèce de végétation peut trouver sa nourriture même 
sur la surface des rochers (5). Les lichens et les algues croissent au- 
dessus de la limite des neiges éternelles ; et dans les climats glacés du 
Nord, à la surface nue des roches granitiques, on voit fleurir une espèce 
de lichens que le voyageur canadien, pressé par la faim, recherche 
comme aliment et auquel il donne le nom appétissant de tripe de roche. 
Des débris de ces matières végétales sont balayés par chaque orage, et 
viennent s'accumuler à leur base avec les dépôts d'origine minérale. 
Après un laps de temps suffisant, il se forme au pied des versants un sol 
capable de nourrir de grands arbres. Le premier arbre laisse tomber ses 
feuilles et ses branches pour nourrir le sol qui s'engraisse, dans un cercle 
autour de son tronc, mesuré par l'étendue de ses branches. En prenant 
ce point de départ, l'opération continue, probablement, comme il suit : 
Sur la circonférence extérieure du premier cercle ainsi fertilisé, et au 
point du versant, qui placé entre le tronc et le sommet de la colline, n'est 
pas aussi riche que le point inférieur, dans l'ensemble des principes 
végétaux propres à la nutrition, il devient possible à un autre arbre de 
croître. Celui-ci, à son tour, devient le centre d'un cercle de terrain 
fertilisé, sur la circonférence supérieure duquel s'accumulent, par suite 
de la chute des feuilles et des branches, de nouveaux matériaux 
capables de nourrir un nouveau rejeton. Chaque nouvelle plante devient 
ainsi un engrais du terrain pour celle qui doit la remplacer ; et la 
végétation remonte vers le sommet, à travers un sol d'une fécondité sans 
cesse décroissante et qui, bien que devenu plus fertile et plus tenace par 
le développement même de cette végétation, abandonne toujours 
quelque portion de ses éléments minéraux et végétaux qui vont fertiliser 
la vallée sous-jacente. Le mode de procéder, ainsi qu'une foule d'autres 
que l'on constate dans les opérations de la nature, consiste dans l'action 
et la réaction, et dans une perturbation de l'équilibre, mettant en 
mouvement le mécanisme qui doit le rétablir. Les forces élémentaires, la 
gravitation et l'action dissolvante des courants d'eau portent jusqu'aux 



plaines les plus basses les principes minéraux organiques qui doivent 
alimenter la végétation ; et la végétation à son tour les reporte sur les 
coteaux, préparant le sol pour ses propres progrès, à mesure qu'elle 
continue son développement. Les plantes les plus grêles et les plus 
chétives apparaissent toujours les premières, semblables aux pionniers 
et aux troupes légères qui déblayent le terrain, devant les colonnes 
épaisses de l'armée qui les suit (6). » 

La plante est ainsi, nous le voyons, un fabricant de terrain, et ce qui, à 
cet égard, est vrai par rapport à elle, l'est également de tous les êtres 
vivants doués de mouvement qui parcourent la surface de la terre. Le 
développement commencé dans l'estomac de la plante se continue dans 
celui de l'homme, que l'on a comparé avec raison à une machine 
locomotive. Nous introduisons dans l'estomac de celle-ci du combustible, 
sous l'empire de circonstances qui tendent à favoriser sa décomposition, 
c'est-à-dire le mouvement des éléments qui le composent. Ce 
mouvement donne la force. L'homme introduit dans son estomac, en 
guise de combustible, les divers produits des règnes végétal et animal ; 
arrivés dans ce réceptacle, ils sont soumis à l'opération de 
décomposition d'où résultent la chaleur vitale et la force. La manière dont 
se combinent les végétaux et les animaux, pour produire cette 
augmentation de mouvement, est parfaitement démontrée dans le 
passage suivant : 

« L'homme lui-même et les autres animaux se prêtent secours pour 
accomplir la même transformation. Ils consomment des aliments 
végétaux, et cette consommation a les mêmes résultats définitifs que 
lorsque ces substances périssent par suite d'une décomposition réelle, 
ou sont anéantis par l'action du feu. Ces aliments sont introduits dans 
l'estomac sous la forme dans laquelle la plante la donne ; ils sont expirés 
de nouveau, par les poumons et la peau, sous la forme d'acide 
carbonique et d'eau. Nous pouvons d'ailleurs suivre cette opération de 
plus près, et cet examen sera pour nous, à la fois intéressant et instructif. 

La feuille de la plante vivante absorbe l'acide carbonique qu'elle soustrait 
à l'air, et abandonne l'oxygène contenu dans ce gaz. Elle ne retient que 
le carbone. Les racines pompent l'eau qu'elles empruntent au sol, et de 



ce carbone et de cette eau la plante forme de l'amidon, du sucre, de la 
graisse et d'autres substances. L'animal introduit dans son estomac cet 
amidon, ce sucre, ou cette graisse, et à l'aide de ses poumons aspire 
l'oxygène de l'atmosphère ; avec ces matériaux il anéantit les travaux 
antérieurs de la plante vivante, rejetant de nouveau par les poumons et 
la peau l'amidon et l'oxygène, sous la forme d'acide carbonique et d'eau. 
L'opération est clairement représentée dans le tableau suivant : 


La plante 


L'animal 


Absorbe: Produit : 


L'acide carbonique 
par ses feuilles 
L'eau par ses 
racines 


L'amidon, etc., 
dans sa substance 
solide 

L'oxygène par ses 
feuilles 


L'amidon et la 

graisse dans son L'acide carbonique 
estomac et l'eau par la peau 

L'oxygène dans et les poumons, 
ses poumons 


« L'évolution commence avec l'acide carbonique et l'eau, et se termine 
avec les mêmes substances. Les mêmes matériaux, le même carbone 
par exemple, circulent de nouveau, dans tous les sens, tantôt flottant 
dans l'air invisible, tantôt formant la substance de la plante croissante, 
tantôt celle de l'animal qui se meut, et tantôt encore se dissolvant dans 
l'air, prêt à recommencer la même et incessante révolution. Le carbone 
forme aujourd'hui une partie d'un végétal, demain il peut entrer dans la 
structure du corps humain, et huit jours après il peut avoir pénétré dans 
une autre plante et dans un autre animal. Ce qui m'appartient cette 
semaine vous appartient la semaine suivante. En réalité, rien ne 
constitue une propriété privée dans une matière sans cesse en 
mouvement (7). » 



§ 3. L'homme a cela de commun avec les animaux qu'il 
consomme des subsistances. Sa mission sur cette terre 
consiste à diriger les forces naturelles, de telle façon qu'il 
fasse produire au sol des quantités plus considérables des 
denrées nécessaires à ses besoins. 

— Conditions sous l'influence desquelles, uniquement, ces 
quantités peuvent s'augmenter. Elles ne peuvent être remplies 
que dans les pays où les travaux sont diversifiés, où 
l'individualité reçoit son développement, où la puissance 
d'association s’accroît. 


Dans les premiers âges de la société les changements de forme sont 
très-lents ; et c'est ainsi que nous voyons, du temps des Plantagenets, et 
quelques siècles plus tard, que le rendement d'un acre de terre n'était 
que de six ou huit boisseaux de froment. Quelque faible que fût ce 
rendement, il était cependant accompagné d'une amélioration constante, 
dans la forme de la matière résultant du mouvement qui avait été 
jusqu'alors obtenu. Les rochers avaient été décomposés, et les argiles et 
les sables avaient revêtu une forme d'un ordre plus élevé ; la magnifique 
verdure du froment avait remplacé la couleur brune et sombre de la terre 
nue. Peu à peu, on voit l'homme disposer de plus en plus en souverain 
des forces diverses destinées à son usage, et faire de nouveaux progrès 
jusqu'à l'époque plus récente où il obtient 30, 40 et 50 boisseaux par 
acre, en même temps que les autres produits se comptent par centaines 
d'acres. 

Sans la chaleur vitale cette domination des forces ne pourrait s'obtenir, et 
sans combustible il ne pourrait exister de chaleur. Ce combustible, ainsi 
que nous le voyons, c'est l'alimentation sans laquelle il ne peut y avoir 
d'action vitale ; et c'est ainsi que nous atteignons le point où l'homme et 
les autres animaux se trouvent placés réciproquement sur le même 
niveau. Comme tous les animaux, il mange, boit et dort ; comme eux 
aussi il doit se procurer des provisions d'aliments. 



S'il jette les yeux autour de lui, il aperçoit des masses immenses de 
matière tenues en repos à raison de la force de gravitation, et, par 
conséquent, demeurant improductives. C'est une réserve de puissance 
latente attendant le moyen auxiliaire qui la mettra en liberté. Le sol durci 
donne à peine un maigre herbage ; mais à cette heure, il le remue de 
manière à exposer ses molécules à l'action du soleil et de la pluie ; puis il 
y met une semence prête à recevoir dans son estomac l'aliment 
nécessaire à sa nourriture. La semence germe, et la plante se développe 
avec le secours de la terre et de l'atmosphère, produisant l'avoine, le 
seigle ou le blé nécessaires à l'entretien de l'homme ou des animaux 
dont il se nourrit. En tout ceci, cependant, il n'a pas fait plus que ne fait 
l'individu qui alimente la locomotive, en plaçant la matière dans les 
circonstances propres à favoriser sa décomposition, et en communiquant 
ainsi à ses molécules une individualité grâce à laquelle elles ont pu se 
combiner avec d'autres molécules. L'acte de combinaison est un acte de 
mouvement, et ce mouvement communique la force. 

Pour arriver à ce résultat, il a labouré plus profondément ; et, de cette 
manière, il a pu offrir à l'action du soleil et de la pluie une quantité plus 
considérable du sol. Il a ouvert des tranchées et il a ainsi facilité 
l'écoulement des eaux qui, autrement, seraient demeurées stagnantes et 
auraient détruit ses semences ; et précisément, pour avoir ainsi favorisé 
le mouvement de la matière, il s'est trouvé récompensé par un 
accroissement plus rapide dans la quantité du sol qui a revêtu la forme 
nécessaire à ses besoins. 

Plus le mouvement est considérable, plus le progrès dans la forme est 
rapide. Le pin au port si raide fait place à l'orge à la tige si gracieuse, en 
même temps que de magnifiques champs de trèfle rouge remplacent les 
mauvaises herbes des marais follement développées ; le loup décharné 
disparaît de la terre, qui à cette heure nourrit le noble coursier et l'homme 
civilisé. 

En acquérant un empire plus étendu sur les forces naturelles, l'homme 
devient ainsi capable d'obtenir une quantité constamment plus 
considérable de substances alimentaires sur toute surface donnée, avec 
un accroissement constant dans le pouvoir de vivre en relation avec ses 



semblables. L'association se développe, donnant à son tour le pouvoir de 
mettre en activité d'autres forces, qui étaient ainsi demeurées en grande 
partie inertes et n'attendaient que la main de l'homme. Il soulève la pierre 
à chaux et la soumet au procédé de décomposition, qui fournit à l'air de 
l'acide carbonique et à la terre de la chaux vive. Il arrache à la mine le 
charbon de terre, et celui-ci se décompose à son tour, fournissant à 
l'atmosphère de nouvelles quantités de matériaux qui se recomposeront 
sous la forme de végétaux destinés à le nourrir. Il exploite le minerai de 
fer qu'il décomposera à l'aide de la houille, et là encore se trouvent de 
nouvelles quantités de matières indispensables à l'entretien de la vie 
organique, et fournies également par la même opération, nécessaire 
pour lui donner les instruments dont il a besoin pour l'œuvre de culture. 
La matière ainsi décomposée continue à se mouvoir, et doit continuer à 
se mouvoir ainsi tant que les hommes verront s'augmenter leur 
puissance d'association. Les divers minerais ne reviennent jamais à leur 
forme primitive, et la chaux ne redevient pas de la pierre calcaire, après 
être entrée dans la composition des substances alimentaires. 
Consommées, celles-ci retournent encore à l'air atmosphérique, ou à la 
terre ; et l'homme lui-même meurt enfin et est enseveli, et s'acquitte ainsi 
de la dette qu'il a contractée envers la nature. Même lorsqu'il vit encore, il 
absorbe constamment, et abandonne à la terre et à l'atmosphère, les 
molécules qui composent son système animal, ainsi que nous le voyons 
si bien expliqué dans le passage suivant : 

« Dans les forêts naturelles où les feuilles tombent chaque année et où 
les arbres meurent périodiquement, la matière minérale abandonne le sol 
pour la plante, et retourne à son tour au sol, sous la forme des débris de 
celle-ci, ne parcourant ainsi qu'une phase de courte durée, de la terre à 
la plante et de la plante à la terre. Et il en est de même aussi dans les 
prairies naturelles, où chaque année, à l'automne, l'herbe s'épaissit, se 
fane et rend ses matières minérales au sol ; et où chaque année aussi, 
au printemps, les jeunes herbages poussent et se nourrissent des débris 
de l'année antérieure. Mais il en est autrement lorsque les produits 
végétaux sont consommés par les animaux. Ils sont alors introduits dans 
leur estomac, ils s'y dissolvent ou s'y digèrent, et leurs diverses parties 
sont absorbées par les vaisseaux destinés à cet usage, pour être 
charriées vers les parties du corps où leurs services sont nécessaires. 



Nous n'avons pas à suivre, quant à présent, la matière saline au-delà du 
sang et des tissus. C'est principalement dans les os que sont déposés 
l'acide phosphorique et la chaux, sous la forme de phosphate de chaux. 

L'importance du phosphate de chaux pour l'économie animale deviendra 
manifeste, si nous citons ce fait, qu'ordinairement les os secs laissent 
pour résidu, après la combustion, la moitié de leur poids, d'une cendre 
blanche qui consiste, pour la plus grande partie, en phosphate de chaux. 

Mais, ainsi que nous l'avons déjà expliqué, toutes les parties du corps, 
même les plus solides, accomplissent une série constante de 
renouvellements. Les os sont soumis à cette loi de changement aussi 
bien que les parties molles ; et l'acide phosphorique introduit aujourd'hui, 
au bout de quelques jours est rejeté au dehors, mêlé à d'autres matières 
de rebut et aux excrétions du corps ; le corps lui-même meurt enfin, et 
toutes ses parties matérielles retournent immédiatement à la terre d'où il 
est venu. Là elles subissent, sous l'influence de l'air, une complète 
disjonction ou décomposition, par suite de laquelle leur matière minérale 
même arrive à cet état où elle peut, avec avantage, pénétrer dans les 
racines de nouvelles plantes. Relativement à la révolution qu'accomplit 
cette matière minérale, il y a d'autres détails minutieux et pleins d'intérêt ; 
mais nous ne voulons pas mettre à l'épreuve la patience de nos lecteurs 
en y insistant ici. Les changements généraux que nous avons indiqués 
se trouvent reproduits succinctement dans le tableau ci-dessous : 


Produit : 


a. Parties 
plantes. 


b. c. Les os et les 
tissus, avec l'oxygène 
enlevé aux poumons. 


Acide Les phosphates et 

Absorbé par phosphorique, autres sels qui se 

la Plante. chaux, sel commun trouvent dans les 

et autres tirés du sol excrétions. 


par l'Animal. 


par le Sol. 


Substance Système osseux 

complète des complet, sang et 

plantes tissus, 


Excréments des 
animaux, plantes et 
animaux morts. 


L'acide phosphorique, 
la chaux, etc., etc. 


« Il peut se faire qu'un investigateur curieux de la terre humaine en 
recueille assez pour « boucher un trou et se défendre contre le vent. » 



Mais notre science nous apprend que cette terre n'est pas l'espèce de 
matière dont est faite l'argile ; et ces usages si grossiers ne sont, après 
tout, que des manques de respect imaginaires envers nos cendres 
chéries. Elles ont un autre usage désigné auquel elles ne peuvent 
échapper, de quelque manière qu’on les traite. La plante est 
merveilleusement organisée de manière à ne pas se développer sans 
l'acide phosphorique, etc., qu'elle est forcée de recueillir, pour le fournir à 
l'animal, à mesure qu'il se développe. Et le sol est si pauvrement pourvu 
de ces substances, et d'autres indispensables, que la plante et l'animal 
doivent tous deux rendre infailliblement à la terre, leur mère commune, 
les matériaux qu'ils lui ont empruntés, lorsque le terme de leur vie est 
arrivé. C'est ainsi qu'est assurée la circulation constante de la même 
quantité, relativement faible, de substance minérale, et que l'obligation 
est imposée à chaque parcelle de se préparer avec zèle à rendre un 
nouveau service, aussitôt qu'a été accomplie chaque charge imposée 
primitivement. Comme nous n'avons pas la propriété de nos cendres 
après la mort, nous ne devons pas avoir pour elles une affection ou un 
respect insensé ; et assurément nous ne devons pas craindre qu'on 
puisse jamais les empêcher longtemps de se mêler, sous une forme 
quelconque, à de nouvelles phases de la vie végétale ou animale (8). » 

La plante et l'animal doivent tous deux, ainsi que nous le voyons ici, 
restituer infailliblement les matériaux qu'ils ont empruntés à leur mère 
commune, la terre ; et ce n'est qu'à cette condition que le mouvement 
peul être augmenté ou même se conserver. La terre, notre puissante 
mère, ne donne rien, mais elle est disposée à prêter volontiers toute 
chose, et plus la demande qui lui sera faite sera considérable, plus aussi 
le sera la quantité fournie, pourvu que l'homme se rappelle qu'il ne fait 
qu'emprunter à une banque immense, où la ponctualité est exigée aussi 
rigoureusement que dans les banques d'Amérique, de France, ou 
d'Angleterre. 

Pour que cette condition puisse être remplie, il faut qu'il y ait association, 
et la différence est aussi indispensable à l'association dans le monde 
social que dans le monde matériel. L'individu dont la terre produit du blé 
n’a pas besoin de s'associer avec son confrère producteur de blé ; le 
planteur de canne à sucre n’a pas besoin de faire des échanges avec un 



autre planteur son voisin, non plus que le producteur de laine, d'aller 
trouver le fermier son confrère, qui a aussi de la laine à lui vendre ; niais 
tous, et chacun d'eux, trouvent avantage à échanger le travail et ses 
produits avec le charpentier, le forgeron, le maçon, celui qui met en 
oeuvre le moulin à scier, le mineur, le fabricant de fourneaux, le fileur, le 
tisserand et l'imprimeur, tous ayant besoin d'acheter des aliments et de 
donner en paiement leurs services, ou les diverses denrées qu'ils ont à 
céder. Là où il y a diversité de travaux, le producteur et le consommateur 
prennent leur place l'un à côté de l'autre ; un mouvement rapide a lieu 
parmi les produits du travail, avec un accroissement constant dans la 
puissance de rembourser à la terre, notre mère, les prêts qu'elle nous fait 
et d'établir auprès d'elle un crédit pour des prêts futurs plus 
considérables. Là, au contraire, où il ne se trouve que des fermiers et 
des planteurs, et où conséquemment il n'y a pas de mouvement dans la 
société, le producteur et le consommateur sont séparés par un si profond 
intervalle, que le pouvoir de rembourser les emprunts faits à la vaste 
banque s'anéantit, et que le mouvement cesse peu à peu parmi les 
parcelles de la terre elle-même, ainsi que nous le constatons dans tous 
les pays purement agricoles. La Virginie et les Carolines se sont 
appliquées constamment à épuiser les éléments de fertilité que le sol 
contenait primitivement, par suite du défaut de consommateurs et de leur 
dépendance nécessaire de marchés éloignés ; et c'est ce qui a lieu sur 
une grande échelle aux États-Unis, et particulièrement dans les États du 
Sud. Le fermier qui commence son exploitation sur une riche terre de 
prairie obtient d'abord 40 ou 50 boisseaux de blé par acre, mais la 
quantité diminue, d'année en année, et tombe finalement à 15 ou 20 
boisseaux. Il y a cent ans, les fermiers de New-York recueillaient 
ordinairement 24 boisseaux de froment, mais la moyenne aujourd'hui 
n’est guère de plus de moitié, en même temps que le riche état de l'Ohio 
est déchu au point de ne donner qu'une moyenne de 11 boisseaux ; et à 
chaque degré de diminution progressive, on voit diminuer la capacité 
d'association, la puissance du sol pour fournir les moyens d'entretien 
étant toujours la mesure du pouvoir des individus de vivre en société. 
Que cet état de choses doive certainement se révéler, lorsque le 
consommateur et le producteur sont séparés par un immense intervalle, 
c'est ce qui est clairement démontré dans l'émigration remarquable qui a 
lieu en ce moment même, de l'état de l'Ohio dont l'établissement n'a 



guère commencé qu'il y a cinquante ans ; de la Géorgie, qui possède 
une population de 900 000 citoyens et un territoire capable de nourrir la 
moitié de l'Union, et de l'Alabama qui, il y a quarante ans, n'était qu'un 
désert occupé dans sa principale étendue par quelques bandes d'indiens 
errants (9). 

« La plante, dit le professeur Johnston, dans l'article auquel nous avons 
déjà fait de si larges emprunts, est l'esclave de l'animal. L'homme, 
continue-t-il, placé sur la terre, s'il n’y eut été précédé par la plante, serait 
un être complètement dépourvu de secours. Il ne pourrait vivre de la 
terre ou de l'air ; et cependant son corps a besoin d'une quantité 
constante des éléments que chacun d'eux contient. C'est la plante qui 
choisit, recueille et réunit ces matériaux indigestes, et en fabrique des 
aliments pour l'homme et les autres animaux. Et ceux-ci n'apparaissent 
que pour rendre à leurs esclaves laborieux les matériaux de rebut dont ils 
ne peuvent plus faire usage, en qu'ils soient soumis à une nouvelle 
élaboration et deviennent des aliments agréables au goût. Considérée 
sous cet aspect, la plante semble uniquement l'esclave de l'animal ; et 
cependant combien cette esclave est dévouée ! Combien elle est belle et 
intéressante ! Elle travaille sans cesse et pourtant elle s'impose à elle- 
même sa tâche. Elle se fatigue jusqu'à en mourir ; et cependant elle 
renaît à un moment précis, aussitôt que le printemps reparaît, jeune, 
belle et aussi bien disposée que jamais, reprenant avec joie l'œuvre à 
laquelle elle est destinée (10). Toutefois elle ne peut agir ainsi qu'à la 
condition que les matériaux de rebut dont l’homme ne peut plus faire 
usage, retourneront à leur point de départ. » 

Ces matériaux, ainsi que nous l'avons vu, sont tirés principalement de 
l'atmosphère ; mais pour qu'ils puissent lui être empruntés, il est 
indispensable que la terre elle-même contienne les éléments nécessaires 
pour se combiner avec eux (11). L'atmosphère qui plane aujourd'hui, sur 
les champs de tabac épuisés de la Virginie, contient les mêmes éléments 
que celle qui plane sur les plus belles fermes du Massachusetts, de la 
Belgique ou de l'Angleterre ; et cependant il n'y existe aucune puissance 
de combinaison, parce que certains autres éléments ont été enlevés et 
envoyés au dehors, et qu'à défaut de ceux-ci il ne peut y avoir aucun 
mouvement dans le sol. Pendant que ces éléments existaient dans le 



pays, les individus pouvaient vivre réunis sur le territoire ; mais avec 
l'appauvrissement de celui-ci les premiers ont disparu. Pour que la 
puissance d'association entre les individus s'accroisse, il faut qu'il y ait un 
échange réciproque constamment croissant, c'est-à-dire mouvement, 
entre la terre et l'atmosphère ; et cet échange ne peut avoir lieu dans un 
pays quelconque où n'existe pas la diversité des travaux, et dans lequel, 
conséquemment, le lieu de consommation étant éloigné du lieu de 
production, le fermier se borne à la culture unique des produits qui 
peuvent supporter le transport en des contrées lointaines. Aussi voyons- 
nous diminuer considérablement la puissance productive de la terre, 
dans les pays du continent oriental où il n'existe que peu ou point de 
manufactures, en Irlande, en Portugal, en Turquie, dans l'Inde, etc. Aussi 
voyons-nous pareillement, avec l'abaissement du chiffre de la population 
et la diminution du mouvement dans la société, la difficulté de se 
procurer les substances alimentaires augmenter, en même temps que 
diminue la quantité d'individus qui ont besoin d'être nourris. 

Les famines sont, aujourd'hui, plus fréquentes dans l'Inde qu'elles ne 
l'étaient il y a un siècle, à une époque où la population était bien plus 
nombreuse, et où la combinaison des efforts actifs existait dans toute 
l'étendue du pays. Si nous portons nos regards sur les siècles passés, 
nous retrouvons partout des faits de même nature. La vallée de 
l'Euphrate offrait autrefois aux regards des millions d'individus bien 
nourris ; mais à mesure qu'ils ont disparu, le mouvement a cessé, et le 
petit nombre de nomades qui l'occupent aujourd'hui ne se procurent, 
qu'avec peine, les moyens de soutenir leur existence. Lorsque l'Afrique, 
formant une province, était largement peuplée, sa population était 
abondamment nourrie, mais le petit nombre d'individus qui y restent 
maintenant y périssent faute de nourriture. Il en a été de même, en 
général, dans l'Attique et en Grèce, dans l'Asie mineure, en Égypte et 
partout en réalité. L'association, c'est-à-dire la combinaison des moyens 
d'action, est nécessaire pour permettre à l'homme d'obtenir l'empire sur 
les diverses forces existantes dans la nature ; et cette combinaison ne 
peut jamais avoir lieu, si ce n'est lorsque le métier du tisserand et le 
fuseau prennent leurs places naturelles à côté de la charrue et de la 
herse. Le consommateur doit se placer près du producteur, pour 
permettre à l'individu de remplir la condition à laquelle il obtient des prêts 



de cette vaste banque, la terre, leur mère commune, de remplir, disons- 
nous, cette simple condition, que lorsqu'il aura consommé le capital qui 
lui a été fourni, il le restituera au lieu d'où il a été tiré. 

Dans tous les pays où l'on a rempli cette condition, nous voyons un 
accroissement constant dans le mouvement de la matière destinée à 
fournir à l'homme ses aliments, et un accroissement également constant 
dans le nombre des individus qui ont besoin de s'en procurer ; et, 
pareillement, une amélioration dans la quantité et la qualité des 
substances alimentaires à répartir entre les membres de cette population 
croissante. An temps des Plantagenets et des Lancastres, alors que la 
population de l'Angleterre ne dépassait guère deux millions d'individus, 
un acre de terre ne donnait guère que six boisseaux de froment, et 
quelque faible que fût la quantité d'individus à nourrir, les famines étaient 
fréquentes et cruelles. De nos jours nous voyons dix-huit millions 
d'individus occupant la même superficie, et se procurant des provisions 
bien plus considérables d'une nourriture très-supérieure. 

En reportant nos regards vers la France, nous rencontrons des faits 
exactement semblables. En 1760, la population était de 21 000 000 et la 
production totale de blé de 94 500 000 hectolitres ; tandis qu'en 1840, la 
première s'était élevée au chiffre de 34 000 000 et la seconde à 182 516 
000 hectolitres, ce qui donne pour chaque individu la quantité de 20 % en 
plus, dans la dernière période comparée à la première, avec une 
amélioration considérable dans la qualité du blé lui-même ; et cependant 
la superficie appropriée à la culture des céréales n'avait guère augmenté. 
C'est à la même époque qu'on introduisit la culture de la pomme de 
terre ; et des légumes verts de diverses espèces fournissent aujourd'hui 
des quantités de substance alimentaire qui, seules, sont elles-mêmes 
pour les deux tiers aussi considérables que toute la quantité produite il y 
a 80 ans (12). Le produit total a été triplé à cette époque, tandis que le 
chiffre des individus à nourrir n'a augmenté que de 60 %. Le paysan 
français s'acquitte aujourd'hui des dettes qu'il a contractées envers la 
terre, notre mère commune, en lui restituant l'engrais donné par ses 
récoltes ; et il devient capable de le faire, par suite de la diversité des 
travaux ; tandis ' qu'à une époque plus reculée, lorsque dans ce pays il 
existait à peine des manufactures, les famines étaient assez fréquentes, 



et souvent assez désastreuses, pour enlever une large part de cette 
même population disséminée sur le sol. 

Il en est de même en Belgique, en Allemagne et dans tous les autres 
pays où la diversité des travaux — la différence — facilite l'œuvre de 
l'association ; tandis que le contraire, exactement, s'observe dans tous 
les pays purement agricoles qui s'occupent constamment à épuiser le sol 
et à diminuer la puissance d'association, ainsi que nous l'avons constaté 
d'une façon permanente, dans la Virginie et la Caroline de ce côté de 
l'Océan, et du côté opposé en Portugal et en Turquie. 

A chaque pas que fait l'homme vers l'accroissement de la puissance 
d'association, qui résulte d'une augmentation de mouvement parmi les 
éléments dont se compose sa nourriture, il peut appeler à son aide 
d'autres forces qu'il emploiera à moudre son blé, et à en transporter le 
produit au marché ; à transformer ses arbres en planches, à les façonner 
pour construire des maisons, à convertir sa laine en drap, enfin à 
transmettre ses messages avec une rapidité qui semble, pour ainsi dire, 
supprimer le temps et l'espace. A chaque pas qu'il fait, il peut, de plus en 
plus, économiser ses labeurs personnels et consacrer son temps et son 
intelligence avec un redoublement d'énergie à la production du blé qu'il 
faut moudre, des arbres qu'il faut scier, ou de la laine qu'il faut convertir 
en drap ; et préparer ainsi un accroissement d'association avec ses 
semblables et une correspondance plus développée avec ceux qui sont 
éloignés, chaque progrès n'étant que le précurseur d'un progrès 
nouveau. 

C'est ainsi, qu'avec le développement des forces latentes de la terre, se 
manifeste une tendance chaque jour croissante vers l'augmentation dans 
le mouvement de la matière et un perfectionnement dans la forme sous 
laquelle elle existe ; cette matière passant de la forme inorganique à la 
forme organique et aboutissant à la plus élevée, c'est-à-dire à l'homme. 
Plus la matière tend à revêtir cette dernière, plus se développe la 
puissance d'association, avec la faculté constamment croissante, de la 
part de l'homme, de diriger les grandes forces de la nature, 
accompagnée d'un développement également rapide de son 
individualité, ou du pouvoir de se gouverner lui-même ; développement 



qui nous est un sûr garant qu'il saura constamment maintenir et 
augmenter le sentiment de sa responsabilité. 



§ 4. Loi de l'augmentation relative, dans l'accroissement de 
la quantité de l'espèce humaine et de la quantité des 
subsistances. 


Nous trouverons maintenant la loi de l'accroissement relatif de la quantité 
de l'espèce humaine, et de celle des substances alimentaires et autres 
denrées nécessaires à son entretien, dans les propositions suivantes : 

— Le mouvement donne la force, et plus le mouvement est rapide, plus 
est considérable la force obtenue. 

— Avec le mouvement, la matière revêt des formes nouvelles et plus 
élevées, passant des formes simples du monde inorganique, et à travers 
les formes complexes du monde végétal, aux formes encore plus 
complexes du monde animal et aboutissant à l'homme. 

— Plus le mouvement est rapide, plus est grande la tendance aux 
changements de forme, à l'accroissement de la force, et plus est 
considérable l'accroissement de puissance dont l'homme peut disposer. 

— Plus les formes sous lesquelles la matière existe sont simples, moins 
est énergique la résistance à la gravitation ; plus est grande la tendance 
à la centralisation, moins il y a de mouvement et moins il y a de force. 

— Plus la forme est complexe, plus le pouvoir de résistance à la 
gravitation devient considérable ; plus la tendance à la décentralisation 
devient grande, plus il y a de mouvement et plus il y a de force. 

— A chaque nouvel accroissement de puissance d'une part, il y a, d'autre 
part, diminution de résistance. Plus il y a de mouvement produit, plus il 
doit y avoir, conséquemment, de tendance à une nouvelle augmentation 
de mouvement et de force. 

— La forme la plus complexe et la plus excellemment organisée sous 
laquelle la matière existe est celle de l'homme ; c'est là seulement que 



nous trouvons cette faculté de direction nécessaire pour produire une 
augmentation de mouvement et de force. 

— — Partout où existe surtout l'homme nous trouverons donc la 
tendance la plus considérable à la décentralisation de la matière, c'est-à- 
dire à l'accroissement de mouvement, à de nouveaux changements de 
forme, et à ce développement de plus en plus élevé, qui d'abord se 
manifeste dans le monde végétal, et aboutit à la production de nouvelles 
quantités d'individus humains. 

— A chaque nouvel accroissement dans la proportion suivant laquelle la 
matière a revêtu la forme d'homme, nous trouverons, par suite, un 
accroissement dans le pouvoir de celui-ci, de guider et diriger les forces 
destinées à son usage avec un mouvement qui s'accélère constamment, 
et des changements de forme constamment plus rapides, et un 
accroissement constant dans son pouvoir d'avoir à sa disposition les 
substances alimentaires et les vêtements nécessaires à son entretien. 

Que dans le monde matériel la résistance à la gravitation soit en raison 
directe de l'organisme, c'est ce qui sera évident pour le lecteur, après un 
moment de réflexion. La matière inorganique se développant sous 
l'influence de la chaleur, le plus léger abaissement de température suffit 
pour la condenser de nouveau et la faire retomber en pluie. Dans le 
monde organique, on trouve les formes les plus humbles de la vie 
végétale dans les petites plantes qui chaque année retournent à la 
poussière d'où elles sont venues ; tandis qu'on trouve les formes les plus 
élevées dans le chêne, qui pendant plusieurs siècles étend ses rameaux 
en défiant l'effort des vents, donne, chaque année, des feuilles, des 
fleurs et des fruits, malgré la force de gravitation. Dans le monde animal, 
ce sont les mollusques, les insectes corallifères et les polypes, placés au 
dernier échelon des êtres organisés, qui sont le plus subordonnés à 
l'empire des forces qui les enchaînent à la terre. Mais cette subordination 
diminue à mesure que nous nous élevons jusqu'au cheval, jusqu'à 
l'abeille et à l'oiseau. Arrivés à l'homme, nous le trouvons se créant une 
demeure sur les eaux vives, ou à son gré pénétrant dans les profondeurs 
de l'Océan ; tantôt faisant sur un navire le tour du globe, et tantôt se 
préparant des machines à l'aide desquelles il peut descendre au sein de 



l'immense abîme ; et non-seulement en remonter, mais en rapporter, 
contrairement aux lois de la gravitation, les matières inorganiques qui 
conviennent à ses besoins. 

Il en est de même à l'égard des races humaines. Plus elles sont 
abaissées par rapport à leur condition morale et physique, plus elles sont 
soumises aux forces centralisatrices, et c'est pourquoi, dans les premiers 
âges de la société, lorsque ces races n'exercent qu'un faible pouvoir sur 
la nature, nous voyons qu'il a été si facile aux Attila et aux Alaric de 
réunir des millions d'individus, pour piller et massacrer ceux qui avaient 
le bonheur d'être mieux pourvus qu'eux-mêmes des biens terrestres. 
C'est pourquoi encore nous voyons les grandes villes du globe exercer 
une force d'attraction si puissante sur les individus qui ont des 
dispositions perverses, et sur ceux qui vivent plus volontiers de rapine 
que d'une honnête industrie. 

Le rapport direct entre le mouvement, la force et la fonction, que nous 
avons affirmé plus haut, en ce qui concerne tous les êtres organisés, est 
pleinement démontré dans la vie individuelle de l'homme. De sa 
naissance à son âge viril, ses fonctions vitales, c'est-à-dire la digestion, 
la circulation et l'assimilation, s'accomplissant avec rapidité et énergie, 
triomphent, en grande partie, des lois physiques et chimiques qui sont en 
antagonisme direct avec la vitalité ; « et c'est ainsi qu'elles donnent lieu à 
la croissance du corps» jusqu'au moment où le terme du développement 
est atteint. La circulation, échange des relations réciproques de son 
système, qui représente toutes les forces actives mises en jeu par 
l'assimilation, parcourt l'intervalle de 130 pulsations par minute à 60 dans 
l'âge de déclin. L'histoire de sa jeunesse forme une série de triomphes 
sur la résistance que lui opposent les influences environnantes, jusqu'au 
jour où il atteint sa grande climatérique ; et dans toute la marche 
accomplie pour s'émanciper de l'empire des forces opposées de la 
nature, la rapidité du mouvement à l'intérieur de son organisme est la 
mesure et l'exposant de la somme de pouvoir, de vie et de liberté qui lui 
sont propres. Lorsqu'un des plateaux de la balance commence à baisser, 
lorsque le mouvement et la sensibilité, sa compagne inséparable, 
commencent à s'affaiblir, lorsque la transformation opérée par la 
digestion et le commerce de la circulation et l'assimilation, résultat de la 



nutrition, commencent à diminuer de force et de rapidité, l'homme aussi 
commence à mourir. A partir de ce moment, la balance du pouvoir qui lui 
est opposé s'augmente constamment, en même temps que la résistance 
de son organisme vital, perd aussi constamment le mouvement et la 
force, jusqu'au jour où, finalement, son corps est forcé d'obéir aux lois de 
décomposition et de gravitation. 

Dans le monde matériel, le mouvement parmi les atomes de la matière 
est une conséquence de la chaleur physique. Ce mouvement est donc le 
plus considérable sous l'équateur, et diminue jusqu'à ce qu'en nous 
approchant des pôles nous atteignions la région de centralisation et de 
mort physique. 

Dans le monde moral, le mouvement est une conséquence de la chaleur 
sociale, le mouvement consistant, ainsi que nous l'avons déjà démontré, 
dans un échange de rapports résultant de l'existence des différences qui 
développent la vie sociale. Le mouvement le plus considérable a lieu 
dans les agglomérations sociales où se trouvent heureusement 
combinés l'agriculture, l'industrie et le commerce ; et dans lesquelles, 
conséquemment, la société jouit de l'organisation la plus élevée. Il 
diminue à mesure que nous approchons des États despotiques et en 
décadence de l'Orient, régions de centralisation et de mort sociale. Il 
s'accroît à mesure que nous quittons les États purement agricoles du sud 
pour les contrées d'une industrie plus diversifiée dans les États du nord 
et de l'est ; et là, conséquemment, nous trouvons la décentralisation et la 
vie. 

Dans le monde matériel aussi bien que dans le monde moral, la 
centralisation, l'esclavage et la mort sont des compagnons inséparables. 



§ 5. Loi de Malthus sur la population. Elle enseigne, qu'en 
même temps que la tendance de la matière à revêtir les 
formes les plus humbles n'augmente que dans une 
proportion arithmétique, on constate que cette même 
tendance, lorsqu'elle cherche à atteindre la forme la plus 
élevée, n'existe que dans une proportion géométrique. 


La manière d'envisager les faits que nous venons de présenter diffère 
complètement de celle qui est admise aujourd'hui généralement, et 
connue sous le nom de loi de la population de Malthus, loi qui peut se 
formuler brièvement dans les termes suivants : la population tend à 
s'accroître dans une proportion géométrique, tandis que la quantité de 
subsistances ne peut s'accroître que dans une proportion arithmétique. 
La première, conséquemment, dépasse perpétuellement la seconde ; et 
de là vient que l'on voit partout se produire la maladie de l'excès de 
population avec ses compagnes ordinaires, la pauvreté, la misère et la 
mort ; maladie qui exige comme remèdes, d'une part, les guerres, les 
pestes et les famines, et de l’autre l'exercice de la contrainte morale qui 
engagera les individus des deux sexes à s'abstenir du mariage, et à 
éviter ainsi le danger résultant d'une nouvelle augmentation dans le 
nombre des individus à nourrir. Si l'on réduit cette théorie à des 
propositions distinctes, on peut alors la formuler comme il suit : 

1° La matière tend à se revêtir de formes de plus en plus élevées, 
passant des formes simples de la vie inorganique aux formes complexes 
et magnifiques de la vie végétale et animale, et finalement aboutissant à 
l'homme ; 

2° Cette tendance existe à un faible degré en ce qui concerne les formes 
les plus humbles de la vie, la matière ne tendant à prendre, que dans 
une proportion arithmétique, les formes de pommes de terre, de navets 
et de choux, de harengs et d'huîtres ; 


3° Lorsque, cependant, nous atteignons la forme la plus élevée que la 



matière soit susceptible de revêtir, nous trouvons que la tendance à 
prendre cette forme augmente dans une proportion géométrique ; 
comme conséquence de ce fait, tandis que l'homme tend à croître en 
nombre dans la proportion des chiffres 1, 2, 4, 8, 16 et 32, les pommes 
de terre et les choux, les pois et les navets, les harengs et les huîtres 
n’augmentent que dans la proportion de 1, 2, 3 et 4 ; d'où découle ce 
résultat, que la forme la plus élevée dépasse perpétuellement les formes 
inférieures, et engendre la maladie de l'excès de population. 

Si de pareils faits étaient affirmés relativement à toute autre chose que 
l'homme, on les regarderait comme absurdes au plus haut degré, et l'on 
exigerait que les individus qui les avancent expliquassent comment on 
aurait ainsi mis à l'écart une loi universelle. Partout ailleurs 
l'augmentation dans la quantité est en raison inverse du développement. 
Il faut des quantités innombrables de petits insectes corallifères pour 
élever des îles destinées à des animaux et à des individus humains qui 
se comptent par milliers et par millions. Il faut des milliers d'individus de 
la Clio Borâlis pour fournir une bouchée à l'énorme baleine. La lignée 
d'un couple de carpes pourrait, nous dit-on, en une seule décade, croître 
jusqu'au chiffre de plusieurs millions. D'innombrables fougères préparent 
le sol, pour un seul chêne ; et les petits nés d'une seule paire de lapins 
compteraient par millions au bout d'une vingtaine d'années, tandis qu'il 
n'en naîtrait pas une douzaine d'un couple d'éléphants. Et lorsque nous 
atteignons la forme la plus élevée que la matière puisse revêtir, nous 
apprenons qu'il existe une loi nouvelle et supérieure, en vertu de laquelle 
la population humaine s'accroît dans une proportion géométrique, tandis 
que la multiplication des harengs, des lapins, des pommes de terre, des 
navets, et de toutes les autres denrées nécessaires à son usage, n'a lieu 
que dans une proportion arithmétique ! Telle est la loi extraordinaire 
proposée par Malthus, applicable au seul être auquel a été inculqué le 
désir de l'association, comme nécessaire pour concorder avec la 
condition unique de son existence ; au seul être auquel a été départie 
une variété infinie de facultés qui le rendent apte à s'associer avec ses 
semblables, facultés qui, pour se développer, exigent l'association ; au 
seul être également qui, ayant été doué du pouvoir de distinguer le bien 
du mal, et devenu ainsi responsable de ses actions, aurait pu demander, 
avec raison, d'être affranchi d'une loi qui exigeait de lui le choix entre le 



renoncement à cette espèce d'association, qui, de toutes est la plus 
propre à l'amélioration de son intelligence et de son cœur, et la nécessité 
de mourir de faim. Telle est, cependant, suivant les doctrines 
généralement admises de l'économie politique moderne, la loi de la 
population instituée par un Créateur qui n'est que sagesse, puissance et 
bonté, à l'égard de la créature faite à son image et douée du pouvoir de 
commander à toutes les forces de la nature et de les appliquer à son 
usage ; et quelque étrange que cela paraisse, aucune proposition 
soumise à l'examen n'a exercé, on n’exerce aujourd'hui, une influence 
aussi considérable sur les destinées de la race humaine. Il faut l'attribuer 
en partie à ce que cette loi s'est corroborée par une autre, en vertu de 
laquelle on suppose que partout l'homme a commencé l'œuvre de culture 
sur des terrains riches, nécessairement ceux des marais et des rivières, 
en recueillant pour son travail un large profit ; et qu'il s'est trouvé forcé, à 
mesure que la population et la richesse se sont développées, de 
s'adresser à des terrains moins riches, ne recueillant en retour de tous 
ses efforts qu'un profit constamment moindre ; théorie qui, si elle était 
vraie, établirait pleinement l'exactitude de celle de Malthus. Quels sont 
ses titres à être admise comme telle, c'est ce que nous allons faire voir 
maintenant. 



CHAPITRE IV. 



DE L'OCCUPATION DE LA TERRE. 


§ 1 .La puissance de l'homme est limitée, dans l'état de 
chasseur et dans l'état pastoral. Mouvement du colon 
isolé. 

— Il commence toujours par la culture des terrains plus 
ingrats. Avec l'accroissement de la population, Il acquiert un 
accroissement de force, et devient capable de commander les 
services de sols plus fertiles, dont il obtient des quantités plus 
considérables de subsistances. Transition graduelle de l'état 
d'esclave, à celui de dominateur, de la nature. 


De quelque côté que nous jetions nos regards nous verrons que l'homme 
a commencé par vivre en chasseur, subsistant de son butin de chasse et 
dépendant complètement des dons spontanés fournis par la terre ; et 
qu'ainsi il a été partout l'esclave de la nature. Plus tard nous le trouvons 
à l'état de pasteur, environné d'animaux qu'il a apprivoisés et dont il 
dépend pour ses provisions de nourriture, en même temps qu'il tire de 
ces mêmes animaux les peaux qui le protégeront en hiver contre les 
rigueurs du froid. 

Dans un semblable état de choses il ne peut exister qu'une faible 
puissance d'association ; on estime alors que huit cents acres de terre 
sont nécessaires pour permettre, à un chasseur, d'obtenir autant de 
subsistances qu'il pourrait le faire, d'une demi-acre de terre mise en 
culture. Liebig nous en explique ainsi la raison : 

« Une nation de chasseurs, dit-il, disséminée sur un espace restreint, est 
complètement incapable de s'accroître au-delà d'une certaine limite qui 
est bientôt atteinte. Le carbone nécessaire à la respiration doit s'obtenir 
des animaux ; et de ceux-ci il ne peut vivre qu'un nombre borné sur 
l'espace que nous supposons. Les animaux reçoivent des plantes les 



parties constituantes de leurs organes et de leur sang, et le transmettent, 
à leur tour, aux sauvages qui ne subsistent que de la chasse. Ceux-ci 
pareillement reçoivent cette nourriture, ne contenant plus les composés 
dépouillés d'azote qui, pendant la vie des animaux, servaient à entretenir 
le mécanisme de la respiration. Chez ces individus qui se bornent à une 
alimentation animale, c'est le carbone de la chair et du sang qui doit 
remplacer l'amidon et le sucre. Mais quinze livres de viande ne 
contiennent pas plus de carbone que quatre livres d'amidon ; et tandis 
que le sauvage, avec un seul animal et un poids égal d'amidon, pourrait 
se conserver en vie et en santé pendant un certain nombre de jours, il 
serait forcé, s'il se bornait à se nourrir de chair, de consommer cinq 
animaux semblables pour se procurer le carbone nécessaire à la 
respiration pendant le même espace de temps (1). » 

Pour que la puissance d'association s'accroisse, il est donc 
indispensable que l'homme puisse se procurer de plus grandes quantités 
d'aliments végétaux, et il ne peut le faire qu'à l'aide de la culture. Ceci 
toutefois implique un état qui se rapproche de celui d'individualité, 
individualité qui, en pareil cas, ne peut exister en aucune façon. Les 
terres sont alors un fonds commun, et il en est de même des troupeaux ; 
et lorsqu' à raison du manque de provisions il devient nécessaire de se 
déplacer, la tribu émigre, en masse, ainsi qu'on l'a vu dans les tribus de 
l'Asie et du nord de l'Europe, et qu’on le voit aujourd'hui chez celles du 
continent occidental. Sous l'empire de pareilles circonstances, il ne peut 
rien exister d'analogue à cette individualité qui consiste, pour les 
hommes, dans le pouvoir de déterminer par eux-mêmes, s'ils émigreront 
ou s'ils resteront dans les lieux où ils s'étaient d'abord fixés. Si la majorité 
de la tribu décide qu'il faut partir, tous doivent le faire ; car le petit nombre 
de ceux qui resteraient seraient massacrés par d'autres tribus, avides 
d'accroître le territoire sur lequel elles avaient été accoutumées à errer, 
et dont elles n'avaient tiré qu'une misérable subsistance. Dans cette 
phase de la société, l'homme n’est donc pas seulement l'esclave de la 
nature, mais encore l'esclave des individus qui l'environnent et forcé de 
céder à la volonté tyrannique de la majorité. 

L'absence du pouvoir, pour l'homme pris individuellement, de déterminer 
la série de ses actes personnels, ou pour une minorité, de décider et 



d'agir par elle-même, est donc, ainsi, une conséquence nécessaire de 
l'impossibilité d'appeler à leur secours les forces naturelles qui les 
environnent de toutes parts, et à l'aide desquelles ils obtiendraient des 
quantités plus considérables de subsistances sur de moindres 
superficies de terrain ; ce qui leur permettrait de vivre dans des rapports 
réciproques plus intimes. Comment, toutefois, le chasseur ou le pâtre, 
pourrait-il contraindre la nature à travailler à son profit ? 

« Les instruments qu'il emploie sont de l'espèce la plus grossière, tels 
que la nature les met à sa portée, tels, par exemple, que le coquillage 
dont se servent, en guise de houe, les insulaires de la mer du Sud. 
Toutes les armes et tous les outils dont ses ancêtres ont fait usage, à 
l'époque où la tribu traversait les périodes de la vie de chasseur et de 
pâtre, étaient du même genre. Un caillou avait servi de fer de flèche, et 
l'arête vive d'un silex fourni le seul instrument tranchant qu'ils eussent su 
façonner. Un arc taillé au moyen d'un pareil couteau, et dont la corde 
était une lanière coupée dans la peau d'un daim, était son arme 
principale pour chasser ou combattre de loin ; avec une massue durcie 
au feu, quelquefois munie d'une pierre coupante attachée à l'extrémité 
par des lanières, il combattait corps à corps. L'os pointu de la jambe d'un 
daim servait à sa femme d'aiguille, et les tendons du même animal 
fournissaient le fil pour coudre les vêtements de peau de sa famille. 
L'expérience et la tradition de sa tribu ne lui avaient pas fait connaître 
d'autres instruments. Que l'on parcoure le plus prochain musée où se 
trouve rassemblée une collection des outils employés par les sauvages, 
on verra combien ces outils sont imparfaits, et, en même temps, on 
observera, avec quelque étonnement, qu'ils suffisent pleinement aux 
besoins restreints de ceux qui s'en servent ; et que, pendant une longue 
suite d'années, des générations se succèdent sans faire d'amélioration 
sensible dans leur outillage primitif. » (2). 

Quelle sera sa manière de procéder, sous l'empire de pareilles 
circonstances, c'est ce qu'on démontre dans le tableau ci-après de la 
marche suivie par un individu que l'on suppose isolé, et par ses 
descendants, pendant une période de temps que le lecteur peut à son 
gré prolonger, de plusieurs années à plusieurs siècles. En admettant une 
pareille hypothèse et plaçant ainsi notre colon dans une île, nous 



pouvons éliminer les causes de perturbation qui, partout, dans la vie 
réelle, sont résultées du voisinage d'autres individus aussi peu avancés 
dans la fabrication des instruments nécessaires pour soumettre la nature, 
et poussés, conséquemment, par l'appréhension de la faim, à piller et à 
massacrer leurs semblables. Ayant ainsi, à l'aide du procédé adopté par 
les mathématiciens, étudié quelle serait la marche suivie par l'homme 
abandonné à lui-même, en supprimant les causes de perturbation, nous 
serons alors préparés à aborder l'examen de ces mêmes causes, par 
suite desquelles cette marche a été si prodigieusement différente dans 
un grand nombre de pays. 

Le premier cultivateur, le Robinson de son temps, pourvu cependant 
d'une femme, ne possède ni hache, ni bêche. La population étant peu 
nombreuse, la terre est, conséquemment, abondante, et il peut la choisir 
lui-même, sans craindre qu'on mette son droit en question le moins du 
monde. Il est environné de terrains ayant au plus haut degré les qualités 
voulues pour le rémunérer largement de son travail ; mais ces terrains 
sont couverts d'arbres énormes qu'il ne peut abattre, ou de marais qu'il 
ne peut dessécher. Pénétrer à travers les premiers est même une 
sérieuse tâche ; car il a affaire à une masse de racines, de tronçons, de 
débris de bûches et de broussailles, tandis que dans les derniers, à 
chaque pas il enfonce jusqu'aux genoux. En même temps l'atmosphère 
est impure, les brouillards séjournent sur les bas-fonds, et le feuillage 
épais des bois, empêche l'air de circuler. Il n’a pas de hache, mais lors 
même qu'il en aurait une, il n'oserait s'aventurer dans de pareils lieux ; 
car, en ce cas, ce serait risquer sa santé et, presque infailliblement sa 
vie. Puis, la végétation y est tellement exubérante, qu'avant qu'il pût, 
avec les instruments imparfaits dont il dispose, défricher une seule acre 
de terre, une partie en serait, de nouveau, tellement envahie par la 
végétation qu'il lui faudrait recommencer sans cesse son travail de 
Sisyphe. Les terrains élevés, comparativement pauvres en bois de haute 
futaie, ne sont guère susceptibles de récompenser ses efforts. Il y a 
cependant des endroits sur les collines où le peu d'épaisseur de la 
couche de terre a empêché de croître les arbres et les buissons ; ou bien 
il se trouve des espaces entre les arbres qui peuvent être cultivés, 
pendant qu'il en reste encore ; et quand l'homme arrache ces racines de 
quelques arbustes disséminés sur la surface de la terre, il n'a pas à 



appréhender leur prompte reproduction. Avec ses mains il peut même 
réussir à enlever l'écorce des arbres, ou bien, à l'aide du feu, les détruire 
dans une assez grande étendue pour n'avoir plus besoin que de temps 
pour lui donner quelques acres de terre défrichées, sur lesquelles il 
pourra répandre ses semences, sans trop redouter les mauvaises 
herbes. Faire de pareilles tentatives sur des terrains plus riches serait 
peine perdue. En quelques endroits le sol est toujours humide, tandis 
qu'en d'autres les arbres sont trop grands pour que le feu puisse les 
attaquer sérieusement, et l'action du feu n'aurait d'autre résultat que de 
faire croître les mauvaises herbes et les broussailles. Il commence donc 
l'œuvre de culture sur les terrains plus élevés, où pratiquant avec son 
bâton des trous dans le sol léger qui se draine lui-même, il enterre le 
grain à un pouce ou deux de profondeur, et au temps de la récolte, il 
obtient un rendement double de ce qu'il a semé. En broyant ce grain 
entre des pierres, il se procure du pain, et sa condition est améliorée. Il a 
réussi à faire travailler la terre à son profit, dans le temps où lui-même 
s'occupe de prendre au piège des oiseaux ou des lapins, ou de cueillir 
des fruits. 

Plus tard l'homme réussit à rendre une pierre tranchante et il se procure 
ainsi une hache, à l'aide de laquelle il devient capable d'opérer plus 
rapidement en dépouillant les arbres de leur écorce, et d'extirper les 
pousses et leurs racines, opération, néanmoins, très-lente et très- 
pénible. Avec le temps il met en œuvre un nouveau sol dont la puissance 
productrice, en ce qui concerne les substances alimentaires, était moins 
apparente que ceux sur lesquels il avait fait ses premières tentatives. Il 
découvre un minerai de cuivre et réussit à le traiter par le feu, et peut 
ainsi obtenir une meilleure hache, avec bien moins de peine qu'il ne lui 
en a fallu pour se procurer celle de qualité inférieure qu'il avait employée 
jusqu'à ce jour. Il se procure aussi un instrument qui ressemble quelque 
peu à une bêche ; et aujourd'hui il peut pratiquer des trous de quatre 
pouces de profondeur, plus aisément qu'il ne pouvait le faire pour ceux 
de deux pouces seulement, avec un bâton. Maintenant qu'il pénètre dans 
un sol plus profond et qu'il peut remuer et diviser la terre, la pluie est 
absorbée au sein de ce même sol, tandis qu'auparavant elle ne faisait 
que couler sur une surface aride ; le nouveau sol ainsi obtenu se trouve 
meilleur, et peut se cultiver plus facilement que celui sur lequel il 



dépensait jusqu'alors sa peine en pure perte. Ses semences protégées 
plus efficacement sont moins exposées à être gelées en hiver, ou 
desséchées en été ; aujourd'hui il recueille le triple de ce qu'il a semé. 
Bientôt nous le verrons exploitant un autre sol nouveau. Il a trouvé un 
terrain qui, traité par le feu, lui donne de l'étain, et, de la combinaison de 
ce métal avec le cuivre, il obtient du laiton qui lui fournit de meilleurs 
instruments et lui permet d'opérer plus rapidement. En même temps qu'il 
peut labourer plus profondément le terrain déjà occupé, il peut défricher 
d'autres terrains sur lesquels la végétation devient plus exubérante ; en 
effet, il peut maintenant détruire les arbustes, avec quelque espoir de 
prendre possession de la terre, avant qu'ils ne soient remplacés par 
d'autres également inutiles à ses projets. Puis ses enfants ont grandi et 
ils peuvent sarcler le terrain, et peuvent, d'ailleurs, l'aider à faire 
disparaître les obstacles qui entravent ses progrès. Il profite maintenant 
de l'association et de la combinaison des efforts actifs, comme il avait 
déjà profité du pouvoir obtenu sur les diverses forces naturelles qu'il a 
soumises à son service. Bientôt nous le voyons mettre le feu à une pièce 
de terrain ferrugineux qu'il foule de tous côtés, et il obtient alors une 
hache et une bêche véritables, d'une qualité inférieure, il est vrai, mais 
pourtant bien supérieure encore à celles qui jusqu'à ce jour l'ont aidé 
dans ses travaux. Avec le secours de ses fils arrivés à l'âge viril, il abat le 
pin léger qui croît sur le flanc de la colline, laissant toutefois intacts les 
gros arbres des vallées où coule la rivière. Son terrain cultivable s'accroît 
en étendue, en même temps qu'avec sa bêche il peut pénétrer plus 
avant qu'autrefois, exploitant les qualités d'un sol dont les couches sont 
plus éloignées de la surface. Il constate avec grand plaisir que sous le 
sable léger il se trouve de l'argile, et qu'en combinant ces deux éléments, 
il obtient un nouveau sol bien plus productif que celui sur lequel il avait 
travaillé en premier lieu. Il remarque également, qu'en retournant les 
surfaces il facilite la décomposition ; et chaque accroissement de ses 
connaissances augmente la rémunération de ses efforts. Avec un nouvel 
accroissement de sa famille, il a conquis l'avantage important d'une 
combinaison plus considérable d'efforts actifs. Les opérations qu'il était 
indispensable d'accomplir pour rendre son terrain plus promptement 
productif, mais qui étaient impraticables pour lui seul, deviennent simples 
et faciles, aujourd'hui qu'elles sont entreprises par ses nombreux fils et 
petits-fils, dont chacun se procure une quantité bien plus considérable de 



subsistances qu'il ne le pouvait primitivement, seul, et cela au prix 
d'efforts bien moins rudes. Bientôt ils étendent leurs opérations en 
quittant les hauteurs et se dirigent vers les terrains bas de la rivière, 
dépouillant de leur écorce les grands arbres et mettant le feu aux 
broussailles, et facilitant ainsi le passage de l'air pour rendre peu à peu la 
terre propre à être occupée. 

Avec l'accroissement de population, arrive maintenant un accroissement 
dans la puissance d'association, qui se manifeste par une plus grande 
division des travaux, et accompagné d'une plus grande facilité de faire 
servir à son profit les grands agents naturels qui doivent être employés 
dans ces travaux. Maintenant une partie de la petite communauté 
accomplit tous les travaux des champs, tandis que l'autre se livre 
uniquement à ceux qui devront donner un nouveau développement aux 
richesses minérales dont elle est environnée de toutes parts. On invente 
la houe, à l'aide de laquelle les enfants peuvent débarrasser le sol des 
mauvaises herbes et arracher les racines dont sont encore infestées les 
meilleures terres, celles qui ont été le plus récemment soumises à la 
culture. On a réussi à apprivoiser le bœuf, mais jusqu'à ce jour on a eu 
peu d’occasion d'utiliser ses services. On invente alors la charrue, et au 
moyen de lanières de cuir, on peut y atteler le bœuf, et, grâce à ce 
secours, labourer le sol plus profondément, en même temps qu'on étend 
la culture sur un espace plus vaste. La communauté s'accroît, et, avec 
elle, la richesse des individus qui la composent, devenus capables, 
d'année en année, de se procurer de meilleurs instruments et de 
soumettre à la culture plus de terres, et des terres de meilleure qualité. 
Les subsistances et les vêtements deviennent plus abondants, en même 
temps que l'air devient plus salubre sur les terrains plus bas, par suite du 
défrichement des bois. La demeure devient aussi plus confortable. Dans 
le principe ce n'était guère qu'un trou pratiqué dans la terre. Par suite, 
elle se composa de troncs d'arbres morts que les efforts isolés du 
premier colon parvinrent à rouler et à superposer. Jusque-là la cheminée 
était chose inconnue, et l'homme devait vivre au milieu d'une fumée 
perpétuelle, s'il ne voulait mourir de froid ; la fenêtre était un objet de 
luxe, auquel on n'avait pas encore songé. Si la rigueur de l'hiver 
l'obligeait à tenir sa porte close, non-seulement il était suffoqué, mais il 
passait ses journées au milieu de l'obscurité. L'emploi de son temps, 



pendant la plus grande partie de l'année, était donc complètement stérile, 
et il courait le risque de voir sa vie abrégée par la maladie, résultat de 
l'air insalubre qu'il respirait dans l'intérieur de sa misérable hutte, ou du 
froid rigoureux qu'il endurait au dehors. Avec l'accroissement de la 
population, tous ont acquis la richesse, produit de la culture de sols 
nouveaux et de meilleure qualité, et d'un pouvoir plus grand de 
commander les services de la nature. Avec l'accroissement dont nous 
venons de parler, il y eut un nouvel accroissement dans la puissance de 
l'association, en même temps qu'une tendance croissante au 
développement de l'individualité, à mesure que les modes de travail sont 
devenus de plus en plus diversifiés. Maintenant l'homme abat le chêne 
immense et l'énorme pin ; avec ces matériaux il peut, dès lors, construire 
de nouvelles demeures ; et chacune d'elles est, successivement et 
régulièrement, construite dans de meilleures conditions que la première. 
La santé s'améliore et la population s'accroît encore plus rapidement. 
Une partie de cette population s'occupe aujourd'hui des travaux des 
champs, tandis que l'autre prépare les peaux de bêtes et les rend 
propres à devenir des vêtements ; une troisième classe fabrique des 
haches, des bêches, des houes, des charrues et autres instruments 
destinés à seconder l'homme dans les travaux des champs et ceux de 
construction. La quantité de subsistances augmente rapidement et, avec 
elle, la puissance d'accumulation. Dans les premières années, on était 
perpétuellement exposé au danger de la disette ; aujourd'hui qu'il y a un 
excédant, une partie des produits est mise en réserve en prévision de 
l'insuffisance des récoltes. 

La culture s'étend sur le flanc des collines, où des sols creusés plus 
profondément, maintenant sillonnés par la charrue, donnent un rapport 
plus considérable, tandis qu'en bas, sur le revers des coteaux, chaque 
année est marquée successivement par la disparition des grands arbres 
qui, jusqu'alors, occupaient les terrains plus riches, les espaces 
intermédiaires devenant, dans l'intervalle, plus fertiles, par suite de la 
décomposition d'énormes racines, et plus faciles à labourer, par suite du 
dépérissement graduel des tronçons d'arbres. Un seul bœuf attelé à une 
charrue peut maintenant retourner les mottes de terre, sur un espace 
plus considérable que deux bœufs ne pouvaient le faire dans le principe. 
Un seul laboureur fait alors plus de besogne que n'en auraient pu 



accomplir, sur le terrain cultivé primitivement, des centaines d'individus à 
l'aide de bâtons pointus. La communauté étant devenue ensuite capable 
de drainer quelques-uns des terrains bas, on obtient d'abondantes 
moissons de blé, d'un sol meilleur maintenant mis en culture pour la 
première fois. Jusqu'alors les boeufs erraient dans les bois, attrapant 
pour se nourrir ce qu'ils pouvaient ; mais aujourd'hui on abandonne la 
prairie à leur usage ; l'emploi de la hache et de la scie permet à la famille 
de les retenir dans l'enceinte d'une clôture, et de diminuer ainsi la peine 
qu'il y avait à se procurer des provisions de viande, de lait, de beurre et 
de peaux. Jusqu'à ce jour, son animal domestique était surtout le porc 
qui pouvait se nourrir de glands ; aujourd'hui elle y joint le bœuf et peut- 
être les moutons, les terres cultivées primitivement étant abandonnées à 
ces derniers. Elle se procure beaucoup plus de viande et de blé, et avec 
bien moins de peine qu'à aucune autre époque antérieure, conséquence 
de l'accroissement du nombre de ses membres et de la puissance 
d'association. De nombreuses générations ont déjà disparu, des 
générations plus jeunes profitent aujourd'hui de la richesse que les 
premières ont accumulée, et peuvent ainsi appliquer leur propre travail 
avec un avantage chaque jour plus considérable, en obtenant une 
rémunération constamment croissante, en même temps qu'une 
augmentation a lieu dans la faculté d'accumuler, et qu'il reste des efforts 
moins pénibles à accomplir. Maintenant elle appelle à son secours des 
forces nouvelles, et l'on ne laisse plus l'eau couler en pure perte. L'air lui- 
même est approprié au travail ; les moulins à vent doivent moudre le blé 
et les scieries débiter le bois de charpente, qui disparaît plus rapidement, 
tandis que le drainage est en voie d'amélioration, grâce à des bêches et 
des charrues plus perfectionnées. Le petit fourneau fait son apparition, et 
le charbon étant appliqué maintenant à la réduction du minerai de fer que 
donne le sol, il se trouve que le travail d'un seul jour devient plus 
fructueux que n'était autrefois celui de plusieurs semaines. La population 
se répand le long des collines, descend dans les vallées, et devient de 
plus en plus compacte au siège de l'établissement primitif ; à chaque pas 
en avant, nous trouvons la tendance croissante à combiner les efforts 
pour produire les substances alimentaires, fabriquer les vêtements et les 
ustensiles de ménage, construire des maisons, et préparer les machines 
destinées à l'aider dans tous ces travaux. Maintenant les arbres les plus 
gros, ceux qui croissent sur le terrain le plus fertile, disparaissent, et des 



marais profonds sont desséchés. Bientôt on trace des routes pour 
faciliter les relations entre l'ancien établissement et les établissements 
plus nouveaux qui se sont formés autour de celui-ci, et permettre ainsi à 
l'individu qui cultive le blé de l'échanger contre de la laine, on peut-être 
contre des bêches ou des charrues perfectionnées, contre des 
vêtements ou des ameublements. 

La population s'accroît encore ; sa richesse et sa force prennent un 
nouveau développement ; elle acquiert ainsi du loisir pour songer aux 
résultats que lui fournit sa propre expérience, non moins que celle de ses 
devanciers. De jour en jour l'intelligence est provoquée davantage à 
l'action. Le sable des alentours s'est trouvé recouvrir une couche de 
marne ; on combine ces deux éléments à l'aide des moyens 
perfectionnés aujourd'hui en usage ; on crée ainsi un sol d'une qualité 
bien supérieure à ceux qu'on avait jusqu'à ce jour soumis à la culture. En 
même temps qu'il y a accroissement dans la rémunération du travail, 
tous les individus sont mieux nourris, mieux vêtus, mieux logés, et tous 
sont excités à faire de nouveaux efforts ; jouissant d'une meilleure santé 
et pouvant travailler à l'intérieur aussi bien qu'au dehors, suivant la 
saison, ils peuvent se livrer à un travail plus constant et plus régulier. 
Jusqu'à ce jour ils ont eu de la peine à moissonner dans la saison 
favorable. Le moment de la moisson passant rapidement, il s'est trouvé 
que toute la force employée par la communauté était insuffisante pour 
empêcher qu'une quantité considérable de blé ne restât sur pied, à 
moins qu'étant devenu trop mûr, il ne tombât sur le sol ébranlé par les 
secousses du vent, ou les efforts des moissonneurs pour le récolter. Très 
souvent ce blé s'est trouvé complètement perdu, par suite des 
changements de temps, lors même que le moment était opportun pour le 
recueillir. Le travail a été surabondant pendant le cours de l'année, en 
même temps que la moisson créait une demande de travail à laquelle on 
ne pouvait répondre. La faucille remplace maintenant l'œuvre des bras, 
en même temps que la faux permet au fermier de couper ses foins. Puis 
viennent la faux à râteau et la herse, instruments qui tous ont pour but 
d'augmenter la facilité d'accumulation, et d'accroître ainsi la possibilité 
d'appliquer le travail à de nouveaux terrains plus profonds ou plus 
étendus, plus complètement couverts de bois, ou plus exposés aux 
inondations, et dès lors exigeant des remblais ainsi que des drainages. 



On crée aussi de nouvelles combinaisons. On constate que l'argile forme 
une couche inférieure, relativement à la terre appelée chaux, et que cette 
dernière, comme les terres ferrugineuses, a besoin d'être décomposée 
pour devenir propre à se combiner. La route tracée, le wagon, le cheval, 
facilitent le travail et permettent au fermier d'obtenir promptement des 
approvisionnements de la terre carbonifère qui a reçu le nom de houille ; 
et l'homme obtient maintenant, en brûlant la chaux et la combinant avec 
l'argile, un terrain de meilleure qualité qu'à aucune autre époque 
antérieure, un terrain qui lui donne plus de blé et qui exige de lui un 
travail moins pénible. La population et la richesse s'accroissent encore et 
la machine à vapeur prête son secours pour le drainage, en même temps 
que le chemin de fer et la locomotive facilitent le transport de ses 
produits au marché. Son bétail étant maintenant engraissé sous son toit, 
une portion considérable de ses riches prairies est convertie en engrais, 
qu'il appliquera aux terrains plus pauvres qui ont été primitivement mis 
en culture. — Au lieu d'expédier les subsistances qui doivent les 
engraisser au marché, il tire maintenant du marché leurs débris sous la 
forme d'os, à l'aide desquels il entretient la bonne qualité de sa terre. En 
passant ainsi progressivement de terrains peu fertiles à des terrains de 
meilleure qualité, on se procure une quantité constamment croissante de 
substances alimentaires et d'autres choses nécessaires à la vie, avec un 
accroissement correspondant dans la faculté de consommer et 
d'accumuler. Le danger de la disette et de la maladie a désormais 
disparu. La rémunération du travail devenant plus considérable et la 
condition de l'homme, en s'améliorant chaque jour, rendant le travail 
agréable, on voit aussi l'homme partout s'appliquant davantage au 
travail, à mesure que son labeur devient moins pénible. La population 
augmente encore, et l'on voit cet accroissement rapide devenir plus 
considérable, à chacune des générations qui se succèdent, en même 
temps qu'avec celles-ci on voit s'accroître la faculté de vivre dans des 
rapports réciproques, par suite du pouvoir de se procurer constamment 
des approvisionnements plus considérables sur la même superficie de 
terrain. A chaque pas fait dans cette direction, on voit le désir de 
l'association et de la combinaison des efforts actifs se développer, avec 
le développement du pouvoir de satisfaire ce désir ; et c'est ainsi que les 
travaux des individus deviennent plus productifs et qu'augmentent les 
facilités du commerce, avec une tendance constante à produire 



l'harmonie, la paix, la sûreté des personnes et des propriétés garantie 
soit entre ces individus soit avec le monde, accompagnée d'une 
augmentation constante de population, de richesse, de prospérité et de 
bonheur. 

Telle a été l'histoire de l'homme partout où l'on a laissé s'accroître la 
population et la richesse. Avec le développement de la population, il y a 
eu accroissement de la puissance d'association entre les individus pour 
conquérir la domination sur les grandes forces existantes dans la nature, 
pour dégager ces mêmes forces et les contraindre à lui prêter secours 
dans le travail ayant pour but de produire la nourriture, le vêtement et 
l'abri exigés pour ses besoins, et lui rendre plus faciles les moyens 
d'étendre la sphère de ses associations. Partout on a vu l'homme 
commencer pauvre, sans ressources personnelles, et incapable de 
combiner ses efforts avec ceux de ses semblables, et, conséquemment, 
partout l'esclave de la nature. Partout, à mesure que la population a 
augmenté, on l'a vu devenir, d'année en année et de siècle en siècle, de 
plus en plus en plus le dominateur de cette même nature, et chaque 
progrès dans ce sens a été marqué par le rapide développement de 
l'individualité suivi d'un accroissement dans la puissance d'association, 
dans le sentiment de la responsabilité, et dans la puissance du progrès. 

Que les choses se soient passées ainsi chez toutes les nations et dans 
toutes les parties de la terre, c'est ce qui est tellement évident qu'il 
semblerait presque inutile de fournir la preuve d'un pareil fait ; et cela le 
serait réellement, si l'on n'eût affirmé que la marche des choses avait eu 
lieu précisément en sens inverse ; que l'homme avait toujours commencé 
l'œuvre de culture sur les terrains fertiles, et qu'alors les subsistances 
avaient été abondantes ; mais qu'à mesure que la population avait 
augmenté, ses successeurs s'étaient vus forcés d'avoir recours à des 
terrains de qualité inférieure, qui n'accordaient à leur labeur qu'une 
rémunération de moins en moins considérable, en même temps qu'il y 
avait tendance constante à l'excès de population, à la pauvreté, à la 
misère et à la mortalité. S'il en était ainsi, il ne pourrait rien exister qu'on 
pût appeler l'universalité, dans les lois naturelles auxquelles l'homme est 
soumis ; car, en ce qui concerne toutes les autres sortes de matières, 
nous le voyons invariablement s'adresser d'abord à celles qui sont 



inférieures, et passer, à mesure que la richesse et la population se 
développent, à celles qui sont supérieures, avec une rémunération 
constamment croissante pour son travail. Nous l'avons vu commencer 
par la hache formée d'un caillou tranchant, et passer successivement à 
l'usage de la hache de cuivre, de bronze et de fer, jusqu'au moment où il 
est arrivé enfin à celle d'acier ; nous l'avons vu abandonner le fuseau et 
la quenouille pour le métier à filer et la mécanique, le canot pour le 
navire, le transport à dos d'homme pour le transport sur les wagons du 
chemin de fer, les hiéroglyphes tracés sur des peaux par un pinceau 
grossier pour le livre imprimé, et la société grossière de la tribu sauvage, 
chez laquelle la force constitue le droit, pour la communauté sociale 
organisée, où l'on respecte les droits des individus, faibles sous le 
rapport du nombre ou de la puissance musculaire. Après avoir étudié ces 
faits et nous être convaincus que telle a été la marche suivie par 
l'homme, en ce qui concerne toutes les choses autres que la terre, 
nécessaires pour la culture, nous sommes portés à croire que là aussi il 
en a dû être de même, et que cette théorie invoquée, en vertu de laquelle 
l'homme devient de plus en plus l'esclave de la nature, à mesure que la 
richesse et la population se développent, doit être une théorie fausse. 



§ 2. Théorie de Ricardo. 

— Elle manque de cette simplicité qui caractérise 
constamment les lois de la nature. Elle est basée sur la 
supposition d'un fait qui n'a jamais existé. La loi, ainsi que le 
prouve l'observation, est directement le contraire de la théorie 
qu'il a proposée. 


Il y a aujourd'hui quarante ans que M. Ricardo communiqua au monde sa 
découverte sur la nature et les causes de la rente et les lois de son 
progrès (3), et, pendant presque tout ce laps de temps, cette découverte 
a été admise par la plupart des économistes de l'Europe et de 
l'Amérique, comme étant tellement incontestable que le doute, à l'égard 
de sa vérité, ne pouvait être regardé chez un individu que comme une 
preuve de son incapacité à la comprendre. Fournissant, ainsi qu'elle le 
faisait, une explication simple et facile de la pauvreté existante dans le 
monde, à l'aide d'une loi émanée d'un Créateur, qui n'est que sagesse, 
puissance et bonté, elle affranchissait les classes gouvernantes de toute 
responsabilité à l'égard des misères dont elles étaient environnées, et 
fut, par conséquent, adoptée tout d'abord. Depuis cette époque jusqu'à 
nos jours, elle a été la doctrine immuable de la plupart des écoles de 
l'union américaine et de l'Europe ; et, toutefois, il ne s'est jamais trouvé, 
parmi ceux qui l'enseignaient, deux économistes complètement d'accord 
sur le sens réel de ce que leur maître avant voulu enseigner. Après avoir 
étudié les ouvrages des plus éminents parmi ces économistes, et n'avoir 
constaté qu'un désaccord presque général, l'élève, en désespoir de 
cause, a recours à M. Ricardo lui-même ; et alors il trouve, dans son 
fameux chapitre sur la rente, des assertions contradictoires qui ne 
peuvent se concilier, et une série de complications telles qu’on n'en avait 
jamais rencontrées auparavant dans le même nombre de pages. Plus il 
étudie, plus sont considérables les obstacles qui lui apparaissent, et plus 
il se rend facilement compte de la diversité des doctrines enseignées par 
des hommes qui déclarent hautement appartenir à la même école, et qui 
tous, s'ils ne s'entendent guère sur aucun autre point, s'accordent sur 
celui-là seul, qu'ils regardent la nouvelle théorie de la rente comme la 



grande découverte du siècle. 


En portant ses regards autour de lui, il s'aperçoit que toutes les lois de la 
nature, reconnues, sont caractérisées par la plus parfaite simplicité et 
l'étendue la plus large ; que ces lois sont d'une application universelle, et 
que ceux qui les enseignent n'ont nul besoin d'avoir recours à de 
mesquines exceptions pour rendre compte de faits particuliers. La 
simplicité de la loi de Kepler « sur les aires égales dans des temps 
égaux » est parfaite. La vérité de cette loi est, conséquemment, 
universelle, et tous ceux auxquels on l'explique, non-seulement se 
sentent assurés qu'elle est vraie, mais encore qu'elle doit continuer de 
demeurer telle, par rapport à toutes les planètes que l'on peut découvrir, 
quelque nombreuses qu'elles puissent être et quelle que soit leur 
distance du soleil et de notre terre. Un enfant peut la comprendre, et 
l'individu le plus novice peut ainsi se l'assimiler assez complètement pour 
l'enseigner lui-même aux autres. Elle n'a besoin d'aucun commentaire, et 
c'est en cela qu'elle diffère, prodigieusement, de celle sur laquelle nous 
appelons en ce moment l'attention du lecteur. Quels que soient les autres 
mérites de cette dernière, on ne pourra lui attribuer celui de la simplicité 
ou de l'universalité. 

Au premier coup d'œil, cependant, elle paraît extrêmement simple. On 
paye une rente, dit-on, pour un terrain de première qualité qui rapporte 
100 quarters, en retour d'une quantité donnée de travail, lorsqu'il devient 
nécessaire, avec l'accroissement de la population, de cultiver le terrain 
de seconde qualité pouvant ne rapporter que 90 quarters, en retour de la 
même quantité de travail ; et le montant de la rente que l'on reçoit ainsi, 
pour le n° I, est égal à la différence qui existe entre leurs produits 
respectifs. Aucune proposition n'a pu être destinée à commander un 
assentiment plus général. Tout individu qui l'entend énoncer aperçoit 
autour de lui un terrain qui paye une rente, et voit également que celui 
qui donne 40 boisseaux par acre paye un revenu plus considérable que 
le terrain qui n'en donne que 30, et que cette différence est presque 
équivalente à la différence du produit. Il devient immédiatement disciple 
de M. Ricardo, et admet que la raison pour laquelle on paye certains prix 
en retour de l'usage de la terre, c'est qu'il existe des sols de diverses 
qualités, lorsque assurément il regarderait comme souverainement 



absurde l'individu qui entreprendrait de lui prouver qu’on paye les boeufs 
certains prix, parce que l'un de ces animaux est plus pesant qu'un autre ; 
qu'on paye des rentes pour des maisons, parce que quelques-unes 
pourront loger 20 personnes, tandis que d'autres n'en logeront que 10, 
ou que tous les navires peuvent prendre du fret, parce que quelques-uns 
ont une capacité différente des autres. 

Tout le système, ainsi que le lecteur s'en apercevra, est basé sur 
l'affirmation de l'existence d'un fait : à savoir, qu'au commencement de la 
mise en culture, lorsque la population est peu nombreuse, et que, 
conséquemment, la terre est abondante, les terrains les plus fertiles, 
ceux que leurs qualités rendent propres à rémunérer le plus largement 
une quantité donnée de travail, sont les seuls cultivés. Un fait semblable 
existe ou n'existe pas ; s'il n'existe pas, tout le système s'écroule. On se 
propose en ce moment de démontrer qu'il n'existe en aucune façon, et 
qu'il serait contraire à la nature des choses qu'il en fût, ou que jamais il 
pût en avoir été ainsi. 

Le tableau que nous offre M. Ricardo diffère complètement de celui que 
nous avons précédemment soumis à l'examen du lecteur. Le premier, 
plaçant le colon sur les terrains les plus fertiles, exige que ses enfants et 
ses petits-enfants se trouvent réduits, successivement et régulièrement, 
à la déplorable nécessité d'occuper les terrains qui ne peuvent donner 
qu'une rémunération plus faible au travail, et qu'ils deviennent ainsi de 
plus en plus, de génération en génération, les esclaves de la nature. Le 
second, plaçant le cultivateur primitif sur les terrains plus ingrats, nous 
montre ceux qui viennent après lui, usant du pouvoir constamment 
croissant de passer à la culture de terrains plus fertiles, et devenant 
aussi de plus en plus, de génération en génération, les dominateurs de la 
nature, la forçant à travailler à leur profit et s’avançant constamment, de 
triomphe en triomphe, avec un invariable accroissement dans la 
puissance d'association, dans le développement de l'individualité, dans le 
sentiment de la responsabilité, et dans la faculté de faire de nouveaux 
progrès. De ces deux tableaux, quel est le vrai ? C'est ce qu'il faut établir 
par la détermination d'un fait : Comment les hommes ont-ils agi 
autrefois ? et comment agissent-ils aujourd'hui par rapport à l'occupation 
de la terre ? Si l'on peut démontrer que, dans tous les pays et dans tous 



les siècles, l'ordre des événements qui se sont succédé a été en 
opposition directe avec celui que M. Ricardo suppose avoir existé, alors 
sa théorie doit être abandonnée comme tout à fait dénuée de fondement. 
Qu'il en ait été ainsi, et que partout, dans, les temps anciens et 
modernes, la culture ait toujours commencé par les terrains les plus 
ingrats, et que l'homme n'ait pu, que grâce au développement de la 
population et de la richesse, soumettre à la culture les terrains plus 
fertiles, c'est ce que nous allons démontrer maintenant par un examen 
succinct des faits, tels qu'ils s'offrent à nous dans l'histoire du monde. 

Nous commençons cet examen par les États-Unis, par la raison que leur 
établissement étant de date récente et se trouvant encore en progrès, la 
méthode que le colon a été, et est encore porté à suivre, peut être 
indiquée facilement. Si nous constatons qu'il commence invariablement 
par les terrains élevés et maigres qui n'exigent que peu de défrichement 
et aucun drainage, lesquels ne peuvent rendre au travail qu'une faible 
rémunération, et qu'aussi invariablement il passe, des terrains élevés aux 
terrains plus bas, lesquels ont besoin à la fois d'être défrichés et drainés, 
nous aurons alors présenté au lecteur un tableau véritable confirmé par 
la pratique, au moins par la pratique dans l'Amérique du nord. Si 
cependant nous pouvons alors suivre le cultivateur dans l'intérieur du 
Mexique, à travers le Brésil, le Pérou et le Chili, en Angleterre et dans 
toute l'étendue de la France, de l'Allemagne, de l'Italie, de la Grèce et de 
l’Égypte, dans l'Asie et dans l'Australie, et démontrer que telle a été, 
invariablement, sa méthode d'action, on peut croire alors, que lorsque la 
population est peu nombreuse et par conséquent la terre abondante, la 
culture commence et doit toujours commencer sur les terrains les moins 
fertiles ; qu'avec l'augmentation de la population et de la richesse, on 
exploite toujours les terrains plus fertiles, qui donnent une rémunération 
constamment croissante aux efforts du travailleur ; et qu'avec le progrès 
de la population et de la richesse, il y a une diminution constante dans la 
quantité proportionnelle de ces efforts indispensable pour se procurer les 
choses nécessaires à la vie, avec un accroissement également constant 
dans la quantité proportionnelle de ceux que l'on peut appliquer à rendre 
plus considérable la somme de son bien-être, et des choses qui 
contribuent à sa commodité, à son luxe et à ses jouissances. 



§3. — Marche de la colonisation aux Etats-Unis. 


On voit les premiers colons de race anglaise s'établir sur le sol stérile de 
Massachusetts et fonder la colonie de Plymouth. Le continent américain 
tout entier était devant eux, mais comme tous les colonisateurs, ils 
n'avaient à prendre que ce qu'ils pouvaient obtenir avec les moyens dont 
ils disposaient. D'autres établissements se formèrent à Newport et à 
New-Haven, et de là on peut, en suivant leurs traces, les voir longer le 
cours des fleuves, mais en tout cas occuper les terrains plus élevés, 
abandonnant le défrichement des bois et le dessèchement des marais à 
leurs successeurs plus riches. Si l'on demandait au lecteur de désigner 
les terrains de l'Union qui semblent le moins destinés à produire des 
subsistances, son choix tomberait sur les terrains rocheux d'abord 
occupés par les hardis puritains ; et s'il se plaçait alors sur les hauteurs 
de Dorchester, près de Boston, et qu'il jetât les regards autour de lui, il se 
trouverait environné de preuves de ce fait : que tout ingrat qu'était en 
générale le sol de Massachusetts, les parties les plus riches restent 
encore incultes ; tandis que, parmi les parties cultivées, les plus 
productives sont celles qui ont été appropriées aux besoins de l'homme 
dans ces cinquante dernières années. 

Si nous jetons maintenant les yeux sur New-York, nous voyons qu'on a 
procédé de même. Le sol improductif de l’île Manhattan et les terrains 
élevés des rives opposées ont appelé d'abord l'attention, tandis que les 
terrains plus bas et plus riches, qui se trouvent tout à fait à portée du 
cultivateur, restent même jusqu'à ce jour, incultes et non-soumis au 
drainage. En suivant la population, nous la voyons longer le cours de 
l'Hudson jusqu'à la vallée des Mohicans, et là s'établir près de la source 
du fleuve sur des terrains qui n'exigent que peu de défrichement ou de 
drainage. Si nous avançons davantage vers l'Ouest, nous voyons le 
premier chemin de fer suivre la succession des terrains plus élevés sur 
lesquels on trouve les villages et les bourgs des plus anciens colons ; 
mais si nous suivons la route nouvelle et directe, nous la voyons 
traverser les terrains les plus fertiles de l'État qui ne sont encore ni 
cultivés ni desséchés. 



En considérant ensuite l'histoire même de ces bourgs et de ces villages, 
nous constatons qu'eux-mêmes sont arrivés tard dans l'ordre 
d'établissement. Il y a soixante ans, Geneva existait à peine, et la route, 
de ce point à Canandaigua, n'était qu'un sentier tracé par des Indiens, 
sur lequel on ne trouvait encore que deux familles établies ; mais en 
portant, de là, nos regards vers le sud, dans la direction des hautes 
terres qui confinent à la Pennsylvanie, nous trouvons partout des traces 
d'occupation. C'est là qu'a été créé le domaine considérable acquis par 
M. Pulteney, et qu'un établissement s'est formé sur la petite baie de 
Coshocton ; les terrains environnants sont représentés comme étant 
d'une très-grande valeur, « à raison de l'absence complète de toutes les 
maladies périodiques, particulièrement les fièvres intermittentes », dont 
eurent tant à souffrir, on ne l'ignore pas, les premiers colons qui 
s'établirent sur les terrains fertiles des parties basses (4). 

Dans le New-Jersey, nous les trouvons occupant les terrains élevés, vers 
les sources des fleuves, tandis qu'ils négligent les terrains plus bas qui 
ne peuvent se drainer (5). Cet État abonde aussi en beau bois de 
construction, couvrant un sol riche qui n'a besoin que d'être défriché, 
pour donner au travailleur une rémunération plus ample qu'aucun autre 
mis en culture n'en a donné depuis un siècle, lorsque la terre était plus 
abondante et la population peu nombreuse. Sur le bord du Delaware, 
nous voyons les quakers choisissant les sols plus légers qui produisent 
le pin, tandis qu'ils évitent les sols plus fertiles et plus gras du rivage 
opposé de la Pennsylvanie. Chaque colon choisit également les parties 
plus élevées et plus asséchées de son exploitation rurale, abandonnant 
les prairies, dont un grand nombre, même aujourd'hui, restent dans l'état 
de nature, tandis que d'autres ont été soumises au drainage pendant ces 
dernières années. Les meilleures portions de chaque ferme sont, 
invariablement, celles qui ont été le plus récemment mises en culture, 
tandis que les terrains les plus ingrats des divers lieux aux alentours sont 
ceux où l'on voit les plus anciens bâtiments d'exploitation rurale. Si nous 
avançons encore à travers les terrains sablonneux de l'État en question, 
nous trouvons des centaines de petites clairières depuis longtemps 
abandonnées par leurs propriétaires, attestant la nature du sol que 
cultivent les individus, lorsque la population est peu nombreuse et que le 



terrain fertile est très-abondant. Après avoir défriché les terres qui 
produisent le chêne, ou drainé celles qui donnent le cèdre blanc, ils 
abandonnent celles qui produisent le pin de cet État, le plus misérable de 
tous les arbres de ce genre. 

Les Suédois ont formé un établissement à Lewistown et à Christiane, sur 
le sol sablonneux du Delaware. Traversant cet État vers l'entrée de la 
baie de Chesapeake, nous trouvons, dans les petites villes en 
décadence d'Elkton et de Charlestown, autrefois les centres d'une 
population assez active, une nouvelle preuve du peu de fertilité des 
terres occupées primitivement, lorsque les belles prairies, au milieu 
desquelles se trouvent aujourd'hui les fermes les plus riches de cet État, 
étaient en grand nombre, mais considérées comme sans valeur. Penn 
vient après les Suédois, et, profitant des dépenses qu'ils ont faites et de 
leur expérience, choisit les terrains élevés sur le Delaware, à environ 
douze milles au nord de l'emplacement qu'il choisit ensuite pour sa ville, 
près du confluent de cette rivière et du Schuylkill. En partant de ce 
dernier point, et suivant la ligne de l'établissement, nous constatons qu'il 
ne se développe pas d'abord en descendant vers les riches prairies, 
mais en remontant et longeant les hauteurs entre les deux rivières, où 
l'on aperçoit encore, sur une étendue de plusieurs milles, d'anciens 
établissements qui attestent les desseins des premiers colonisateurs. Si 
nous passons sur la rive droite ou la rive gauche de la rivière, nous 
reconnaissons, dans la nature des constructions, des preuves d'une 
occupation et d'une culture plus récentes. Sur les cartes des premiers 
temps, les terrains fertiles, situés dans le voisinage de la Delaware, 
depuis New-Castle ; et presque à la limite atteinte par la marée 
montante, à une distance de plus de soixante milles, sont notés comme 
formant de vastes étendues, et, de plus, marqués de points indiquant des 
arbres, pour montrer qu'ils n'ont pas encore été défrichés, tandis que 
tous les terrains élevés sont divisés en petites fermes (6). En passant au 
nord et à l'ouest, nous voyons les plus anciennes habitations toujours à 
une grande distance de la rivière ; ce n'est qu'à des époques plus 
récentes, que l'accroissement de la population et de la richesse a amené 
la culture au bord de l'eau. A chaque nouveau mille que nous 
parcourons, nous trouvons des preuves plus nombreuses de la culture 
récente des terrains de meilleure qualité. Partout nous rencontrons 



maintenant des fermes sur les flancs des collines, tandis que les terrains 
bas deviennent de plus en plus âpres et incultes. Plus loin encore, la 
culture abandonne presque partout le bord de la rivière ; et si nous en 
recherchons la trace, nous devons passer en deçà dans des lieux où, à 
une certaine distance, nous trouverons des fermes qui ont été exploitées 
pendant cinquante ans ou davantage. Si maintenant, suivant l'ancienne 
route qui forme aux alentours des sinuosités, et cherchant évidemment 
des collines à traverser, nous nous enquérons de la cause qui prolonge 
ainsi la distance, nous apprenons que cette route a été faite pour les 
convenances des premiers colons ; si, au contraire, nous suivons les 
routes nouvellement tracées, nous voyons qu'elles se maintiennent 
constamment sur les terrains bas et fertiles soumis en dernier lieu à la 
culture (7). 

En revenant au fleuve et continuant notre course, les arbres deviennent 
de plus en plus nombreux, et le terrain à prairies de moins en moins 
drainé et occupé, jusqu'à ce qu'enfin, au moment où nous remontons les 
petits embranchements de la rivière, la culture disparaît et les bois 
primitifs restent intacts, toutes les fois, du moins, que les besoins de 
l'industrie houillère, de date toute récente, n'ont pas amené à les abattre. 
Si nous voulons voir le terrain choisi par les premiers colons, il nous 
suffira de gravir le flanc de la colline, et sur le plateau supérieur nous 
trouverons des maisons et des fermes, dont quelques-unes ont 
cinquante ans d'existence et qui aujourd'hui, pour la plupart, sont 
abandonnées. En traversant les montagnes, nous voyons près de leur 
sommet, les habitations des premiers colons, qui choisissaient le terrain 
où croit le pin, facile à défricher, et auxquels les souches de sapin 
fournissaient tantôt du goudron, tantôt des matières destinées à 
remplacer les chandelles que la pauvreté ne leur permettait pas 
d'acheter. Immédiatement après, nous nous trouvons dans la vallée de la 
Susquehanna, sur les terrains à prairies, dont la nature nous est révélée 
par la grande dimension des arbres qui les couvrent, mais sur lesquels la 
bêche ni la charrue n'ont pas encore laissé leur empreinte. Ainsi les 
terrains fertiles sont abondants, mais le colon préfère ceux qui sont 
moins riches ; les dépenses qu'il faudrait faire pour défricher les premiers 
dépasseraient leur valeur après le défrichement. En descendant la petite 
rivière, nous atteignons le Susquehanna, et à mesure que nous 



avançons, nous voyons la culture descendre des collines, les vallées 
sont de plus en plus déboisées ; les prairies et les bestiaux apparaissent, 
signes irrécusables d'un accroissement de richesse et de population. 

En passant à l'ouest et remontant la Susquehanna, l'ordre est encore 
interverti. La population diminue, la culture tend à abandonner les bas- 
fonds sur le bord de la rivière et à gravir les flancs des collines. Si, 
quittant la rivière et gravissant les bords, nous passons au pied des 
hauteurs de Mancy, la route que nous suivons traversera un beau terrain 
calcaire, dont la fertilité ayant été moins évidente pour les premiers 
colons, il en est résulté que de vastes superficies de ce même terrain, 
contenant des centaines d'acres, passèrent de main en main en échange 
d'un dollar ou même d'une cruche de whisky. Ils préféraient les terrains 
qui produisent le chêne, parce qu'ils pouvaient écorcer ces arbres et les 
détruire ensuite par le feu. Avec l'accroissement de la population et de la 
richesse, on les voit revenir aux terrains qu'ils avaient d'abord dédaignés, 
combinant les terrains de qualité supérieure avec ceux de qualité 
secondaire, et obtenant pour leur travail une rémunération bien plus 
considérable. Si maintenant nous pouvions considérer le pays à vol 
d'oiseau, il nous serait facile de suivre très-exactement le cours de 
chaque petit ruisseau, à cause du bois qui reste encore sur ses bords, 
remarquable au milieu des terrains plus élevés et défrichés des lieux 
avoisinants. En atteignant la source de la rivière, nous nous retrouvons 
au milieu de la culture, et nous voyons que là, comme partout ailleurs, les 
colons ont choisi les terrains élevés et secs sur lesquels ils pouvaient 
commencer leur oeuvre avec la charrue, de préférence aux terrains plus 
fertiles qui exigeaient l'emploi de la hache. Si au lieu de tourner au sud 
dans la direction des comtés plus anciens, nous portons nos regards au 
nord vers les comtés nouvellement colonisés, nous verrons que le chef- 
lieu de la population occupe toujours les terrains les plus élevés, près de 
la source des divers petits cours d'eau qui y prennent leur point de 
départ. Si nous passons à l'ouest et que nous traversions la crête de 
l'Alleghany jusqu'aux sources de l'Ohio, l'ordre des faits est de nouveau 
renversé. La population, d'abord disséminée, occupe les terrains plus 
élevés ; mais à mesure que nous descendons la rivière, les terrains plus 
bas sont de plus en plus cultivés, jusqu'au moment où nous nous 
trouvons enfin à Pittsburg, au milieu d'une population compacte, 



consacrant toute son activité à combiner la houille, la pierre à chaux et le 
minerai de fer, dans le but de préparer une machine qui permette au 
fermier de l'ouest de fouiller profondément le terrain dont, jusqu'à ce jour, 
il n'a fait qu'écorcher, pour ainsi dire, les couches superficielles, et de 
défricher et de drainer les terrains fertiles des bas-fonds sur les bords de 
la rivière, au lieu des terrains plus élevés et plus secs dont il faisait 
jusqu'alors ses moyens de subsistance. 

Les premiers colons de l'Ouest choisirent constamment les terrains plus 
élevés, abandonnant à leurs successeurs les terrains plus bas et plus 
fertiles. Malgré la fécondité du sol, on évitait et on évite encore les 
vallées situées immédiatement dans le voisinage des rivières, à raison 
du danger des fièvres qui, encore aujourd'hui, enlèvent en si grand 
nombre, les individus émigrant vers les États de fondation récente. La 
facilité de recueillir quelque faible récolte poussait toujours à choisir le 
terrain le plus promptement cultivable, et aucun autre ne remplissait 
mieux ce but qu'un terrain couvert de peu de bois et débarrassé de 
broussailles. Par suite de la chute constante des feuilles et de leur 
décomposition, le sol était demeuré couvert d'une légère moisissure, ce 
qui empêchait l'herbe de pousser ; et en faisant périr les arbres, pour 
laisser pénétrer le soleil, les colons purent obtenir une faible 
rémunération de leur travail. Le principal but à atteindre, le but vraiment 
important, était d'avoir un emplacement sec pour y construire une 
habitation ; et conséquemment, on vit le colon choisir toujours les 
hauteurs ; la même raison qui l'empêchait de commencer l'œuvre du 
drainage artificiel agissant avec la même énergie relativement au terrain 
nécessaire pour la culture (8). 

En arrivant au Wisconsin, le voyageur trouve le premier colon de cet 
État, appartenant à la race blanche, placé sur le terrain le plus élevé 
connu sous le nom du Gros-Rempart, et il suit les anciennes routes le 
long des crêtes sur lesquelles se trouvent les petits bourgs et les villages 
créés par les individus qui ont dû commencer en ces lieux l'œuvre de la 
culture. Quelquefois il traverse une prairie humide dans laquelle peut se 
trouver le terrain le plus riche de l'État et « la terreur du premier émigrant 
( 9 ). » 



En descendant l'Ohio et en arrivant au confluent de ce fleuve et du 
Mississippi, nous perdons de vue tous les indices qui attestent l'existence 
d'une population, sauf le le pauvre bûcheron qui risque sa santé, dans le 
labeur auquel il se livre pour se procurer le bois destiné à la construction 
des nombreux bateaux à vapeur. Là, pendant des centaines de milles, 
nous traversons le terrain le plus riche couvert d'arbres gigantesques ; 
malgré toutes ses qualités productives, il reste sans valeur, pour tous les 
besoins de la culture ; n'étant pas protégé par des digues, il est exposé 
aux inondations du fleuve, et le voisinage de ce dernier est funeste à la 
vie et à la santé ; des millions d'acres de terre possédant les qualités qui 
les rendent propres à récompenser le plus amplement le travailleur 
restent sans être défrichés, ou drainés, tandis que les terrains plus 
élevés et plus ingrats sont soumis à la culture (10). 

En descendant plus loin nous rencontrons la population et la richesse se 
préparant à gravir le Mississippi, et abandonnant les bords du golfe du 
Mexique. Des digues ou levées protègent contre l'invasion du fleuve, et 
l'on aperçoit de magnifiques plantations, sur une terre semblable sous 
tous les rapports à la région sauvage et sans culture qu'on vient de 
laisser derrière soi. Si maintenant le voyageur veut chercher les 
habitations des premiers colons, il doit laisser le bord de la rivière et 
gravir les hauteurs ; et à chaque pas il trouvera une nouvelle preuve de 
ce fait, que la culture commence invariablement par les sols les moins 
fertiles ; si vous demandez aux colons pionniers pourquoi ils dépensent 
leur labeur sur le sol ingrat des hauteurs tandis qu'il y a abondance de 
sols fertile, leur réponse sera invariablement celle-ci : qu’ils peuvent 
cultiver le premier, tel qu'il se comporte, tandis qu'ils ne peuvent cultiver 
les seconds. Le pin des collines est petit et l’on peut s'en débarrasser 
facilement ; puis il fournit du combustible, en même temps que ses 
souches fournissent la lumière artificielle. Essayer de défricher le terrain 
qui porte le gros bois de construction serait pour le colon une cause de 
ruine. Si, au lien de descendre le Mississippi nous remontons le Missouri, 
le Kentucky, le Tennessee, ou la rivière Rouge, nous constatons 
invariablement : que plus la population est compacte et plus la masse de 
richesse est considérable, plus aussi les bons terrains sont cultivés ; qu'à 
mesure que la population diminue, en même temps que nous nous 
rapprochons des sources des cours d'eau et que la terre devient plus 



abondante, la culture s'éloigne du bord des rivières, la quantité de bois et 
des terres à prairies non drainées augmente, et que les habitants 
disséminés obtiennent des couches superficielles du sol, une 
rémunération moins considérable pour leur travail, en même temps que 
diminue leur pouvoir de se procurer facilement les choses nécessaires à 
la vie et tout ce qui contribue à leur commodité et à leur bien-être. Si 
nous traversons le Mississippi pour pénétrer dans le Texas, nous 
trouvons la ville d'Austin, siège du premier établissement américain, 
placé sur le Colorado, tandis que des millions d'acres du plus beau bois 
et des plus belles terres à prairies du monde, complètement inoccupées, 
ont été négligées, comme ne pouvant rembourser les frais de simple 
appropriation. Si nous portons nos regards sur la colonie espagnole de 
Bexar, nous y constaterons une nouvelle démonstration du même fait 
universel, à savoir la tendance complète de la colonisation à se porter 
vers les sources des cours d'eau. 

Si nous tournons les yeux vers les États atlantiques du sud, nous 
rencontrons partout la preuve de ce même fait si important. Les plus 
riches terrains de la Caroline du nord, sur une étendue de plusieurs 
millions d'acres, ne sont jusqu'à ce jour, ni défrichés ni drainés, tandis 
qu'on y voit sur tous les autres points des individus dépensant leur labeur 
sur des terrains peu fertiles qui ne leur rendent que de trois à cinq 
boisseaux par acre. La Caroline du sud possède des millions d'acres des 
plus beaux terrains à prairies et autres, susceptibles de donner 
d'immenses revenus au cultivateur, et qui n’attendent que le 
développement de la richesse et de la population ; et il en est de même 
dans la Géorgie, la Floride et l'Alabama. Les terres les plus fertiles de 
l'ouest, du sud et du sud-ouest, sont tellement dépourvues de valeur que 
le Congrès en a fait une concession, sur une étendue de près de 40 
millions d'acres, aux États dans lesquels elles se trouvent situées, et 
ceux-ci les ont acceptées. 

Les faits sont partout les mêmes, et s'il était possible de trouver une 
exception apparente, elle ne ferait que prouver la règle. Par la même 
raison que le colon se bâtit une hutte de bois afin de se pourvoir d'un abri 
jusqu'à ce qu'il puisse en avoir un construit en pierre, il commence à 
cultiver là où il peut faire usage de sa charrue, et éviter ainsi le danger de 



mourir de faim, qui résulterait de ses efforts pour s'en servir dans les 
lieux où cela lui serait impossible, et où les fièvres, suivies de la mort, 
seraient l'inévitable résultat de ses tentatives. Dans tous les cas que 
l'histoire nous a transmis, lorsqu'on a voulu essayer de former des 
établissements sur des terrains fertiles, ou ils ont échoué complètement, 
ou leur progrès a été très-lent ; et ce n’est qu'après des efforts répétés 
qu'ils ont prospéré. Le lecteur qui désire avoir une preuve de ce fait, et 
de la nécessité absolue de commencer par les terrains moins fertiles, 
peut l'obtenir en étudiant l'histoire des colonies françaises dans la 
Louisiane et à Cayenne, et en comparant leurs échecs répétés avec le 
développement constant des colonies formées dans la région du Saint- 
Laurent, où se sont formés des établissements nombreux et assez 
prospères, sur des points où la terre est maintenant considérée comme 
presque complètement sans valeur, parce qu'on peut obtenir ailleurs 
avec très-peu de travail des terrains de meilleure qualité. Il peut se 
convaincre surabondamment en comparant le développement calme, 
mais constant, des colonies établies sur les terrains stériles de la 
Nouvelle-Angleterre, avec les échecs multipliés de la colonisation sur les 
terrains plus fertiles de la Virginie et de la Caroline. Ces derniers ne 
pourraient être mis en culture par des individus travaillant pour eux- 
mêmes. Aussi voyons-nous les plus riches colons acheter des nègres et 
les forcer d'accomplir leur tâche, tandis que le travailleur libre va 
chercher les terrains légers et sablonneux de la Caroline du nord. Aucun 
individu abandonné à lui-même ne commencera l'œuvre de la culture sur 
les terrains riches, parce que c'est alors que ceux-ci donnent le moindre 
rapport ; et c'est sur ces terrains, dans tous les pays nouveaux du 
monde, que la condition du travailleur se trouve la pire, le travail y étant 
entrepris avant que ne se soit formée l'habitude de l'association, qui ne 
vient qu'avec l'augmentation de la richesse et de la population. Le colon 
qui cherchait les terrains élevés et légers obtenait des moyens de 
subsistance, bien que la rémunération de son travail fût très-faible. S'il 
eût entrepris de drainer les riches terrains du marais Terrible (11), il serait 
mort de faim, ainsi que cela est arrivé à ceux qui ont colonisé l'île fertile 
de Roanoke. 



§ 4 . — Marche de la colonisation au Mexique, 
aux Antilles et dans l'Amérique du Sud. 


En traversant le Rio-Grande, pour pénétrer dans le Mexique, le, lecteur 
trouvera une nouvelle démonstration de l'universalité de cette loi. A sa 
gauche, près de l'embouchure de la rivière, mais à quelque distance de 
ses bords, il apercevra la ville de Matamoras, dont la création est de date 
récente. Partant de ce point, il peut suivre le cours de la rivière, à travers 
de vastes étendues des plus riches terrains à l'état de nature, où se 
rencontrent des établissements disséminés çà et là, et occupant les 
points les plus élevés jusqu'à l'embouchure du San-Juan ; en suivant 
celui-ci jusqu'à sa source, il se trouvera dans un pays assez peuplé, dont 
la capitale est Monterrey. Placé là s'il porte ses regards vers le nord, il 
voit la culture s'avançant à travers les terrains élevés du Chihuahua, 
mais s'éloignant invariablement des bords de la rivière. La ville de ce 
nom est située à une distance de vingt milles, même de l'affluent 
tributaire du grand fleuve, et à plus de cent milles de l'embouchure du 
petit cours d'eau. En passant à l'ouest, de Monterrey à Saltillo et de là au 
sud, le voyageur cheminera à travers des plaines sablonneuses, dont 
l'existence est une preuve de la nature générale du pays. Arrivé au 
Potosi, il se trouve au milieu d'une contrée sans rivière, où l'irrigation est 
presque impossible, et dans laquelle, toutes les fois que viennent à 
manquer les pluies périodiques, sévissent la famine et la mort ; 
cependant s'il jette les yeux vers la côte, il aperçoit un pays arrosé par de 
nombreuses rivières, où le coton et l'indigo croissent spontanément ; où 
le maïs pousse avec une exubérance de végétation inconnue partout 
ailleurs ; un pays qui pourrait approvisionner de sucre le monde entier, et 
où le seul danger à redouter, à cause de la nature du sol, c'est de voir les 
récoltes étouffées, à raison du rapide développement des plantes qui 
surgissent sur une terre féconde, sans l'assistance, et même contre la 
volonté de l'homme qui entreprendrait de les cultiver ; mais on n'y 
aperçoit point de population. Le terrain n'est ni cultivé, ni desséché, et 
demeurera probablement tel qu'on le voit aujourd'hui ; en effet, ceux qui 
entreprendraient cette double tâche avec les ressources dont le pays 



dispose actuellement, mourraient de faim, s'ils étaient épargnés par les 
fièvres qui, là comme partout, régnent sur les terres plus fertiles, jusqu'au 
moment où celles-ci auront été soumises à la culture (12) 

En s'avançant, le voyageur aperçoit Zacatecas, situé sur des hauteurs, et 
aride, ainsi que Potosi, et cependant cultivé. En continuant son chemin 
sur la crête, il a sur sa gauche Tlascala, autrefois centre d'une population 
nombreuse et riche, placée à une grande distance de tout cours d'eau, et 
occupant les terrains élevés d'où descendent les petits ruisseaux qui 
vont se réunir aux eaux de l'Océan Atlantique et de l'Océan Pacifique. 
Sur sa droite est la vallée de Mexico, région susceptible de récompenser 
amplement les efforts du travailleur, et qui, du temps des Cortez, 
produisait d'abondantes subsistances pour quarante cités. Cependant la 
population et la richesse ayant diminué, les individus qu'on y trouve 
encore se sont retirés vers les hautes terres qui bordent la vallée, pour 
cultiver le sol plus ingrat dont la seule ville qui reste encore tire ses 
moyens de subsistance ; comme conséquence de ce fait, il arrive que le 
prix du blé est plus élevé qu'à Londres ou à Paris, tandis que le salaire 
est très-bas. Là le terrain fertile surabonde, mais la population s'en 
éloigne, tandis que, suivant M. Ricardo, c'est celui qui devrait être 
approprié tout d'abord. 

En passant au sud, on voit Tabasco presque entièrement inoccupé, bien 
que possédant des terres fertiles. En arrivant dans le Yucatan, pays où 
l'eau est un objet de luxe, nous rencontrons une population considérable 
et prospère, presque dans le voisinage des meilleurs terrains de 
l'Honduras, terrains qui, au moment où la population et la richesse auront 
augmenté dans une proportion suffisante, donneront au travailleur un 
revenu aussi considérable, si même il ne l'est plus, que celui qu'on a 
recueilli jusqu'à ce jour ; cependant, aujourd'hui, ce n'est qu'un désert 
n'offrant de moyens de subsistance qu'à quelques misérables bûcherons 
qui exploitent le bois de campêche ou le bois d'acajou. 

Si nous nous arrêtons là et que nous regardions dans la direction du 
nord, vers la mer des Caraïbes, nous apercevons les petites îles nues et 
couvertes de rochers de Montserrat, de Levis, de Saint-Kitts, de Sainte- 
Lucie, de Saint-Vincent et autres cultivées dans toute leur étendue, 



tandis que la Trinité, avec le sol le plus riche du monde, reste presque à 
l'état de nature, et que Porto Rico, dont le terrain est d'une fertilité 
incomparable, ne commence qu'aujourd'hui à être soumis à la culture. 

Si nous nous tournons ensuite vers le sud, nous remarquons la ligne du 
chemin de fer de Panama, percée à travers les jungles épaisses qui se 
reproduisaient presque aussi rapidement qu'elles avaient été détruites. 
Abandonnée à elle-même, cette ligne serait presque envahie de nouveau 
par ces jungles dans l'espace d'une année, la destruction des matières 
mortes étant, en ce pays, en raison directe de la croissance de la matière 
vivante. Sur les flancs de Costa-Rica et de Nicaragua, on voit des terres 
d'une fertilité incomparable, complètement inoccupées, tandis qu'on peut 
apercevoir partout des villages indiens à mi-chemin des montagnes sur 
des terres qui se drainent elles-mêmes (13). 

En portant nos regards plus au sud, et remarquant la position de Santa 
Fe de Bogota, et la ville de Quito, centres de population où les habitants 
se groupent sur les terrains élevés et secs, tandis que la vallée de 
l'Orénoque (14) reste inoccupée, le lecteur verra se produire sur une 
grande échelle le même fait, dont nous avons démontré l'existence dans 
de faibles proportions sur le bord des rivières de Pennsylvanie. Puis, 
faisant une halte sur les pics du Chimboraçao, et jetant les yeux autour 
de lui, il apercevra le seul peuple civilisé, à l'époque de Pizarre, occupant 
le Pérou, pays élevé et sec, où le drainage s'effectue par de petits 
ruisseaux dont le courant rapide a empêché qu'il ne se formât des marais 
où la matière végétale pourrait périr, afin de rendre un sol riche pour la 
production du bois de haute futaie, avant la période de culture, ou, plus 
tard, des substances alimentaires. Le terrain, étant peu fertile, fut 
défriché facilement ; n'ayant pas besoin de drainage artificiel, il fut 
occupé de bonne heure (15). 

En se tournant maintenant vers l'est, il voit devant lui le Brésil, pays 
baigné par les plus grands fleuves du monde, qui, jusqu'à ce jour, n'est 
qu'un désert, et cependant peut produire d'énormes quantités de sucre, 
de café, de tabac et de tous les autres produits des régions tropicales. 
Ses champs sont couverts de troupeaux innombrables de bétail, et les 
métaux les plus précieux se trouvent presque à la surface du sol. Mais, « 



étant privé de ces plateaux qui couvrent une partie considérable de 
l'Amérique espagnole, le Brésil n'offre pas une situation que choisissent 
volontiers les colonisateurs européens (16). » « Les plus grandes 
rivières, dit un autre auteur, sont celles qui sont les moins navigables, et 
la raison en est (17) que ces rivières constituent les moyens de drainage 
des grands bassins de l'univers, dont le sol ne doit être soumis à la 
culture que lorsque la population et la richesse, et, conséquemment, la 
puissance d'association, ont augmenté considérablement. » Avec cette 
augmentation viendra le développement de l'individualité, et alors les 
hommes deviendront libres. Mais partout on voit l'homme fort cherchant 
à cultiver les terres fertiles avant le développement de la population et de 
la richesse, et, par suite, s'emparant du pauvre Africain et le forçant de 
travailler pour un faible salaire, et sous l'influence de conditions funestes 
à la vie humaine. Les fleuves les plus utiles du Brésil, ceux qui sont le 
plus navigables, ne sont pas l'Amazone, le Topayos, le Zingu ou le 
Negro, « traversant des contrées qui, un jour (18), dit Murray, seront les 
plus magnifiques de l'univers ; mais ceux qui coulent entre la chaîne des 
côtes et la mer, et dont aucun ne peut atteindre un cours prolongé. » Et 
c'est pourquoi nous constatons, en comparant les diverses parties de 
cette contrée, que le même fait d'une si haute importance, se révèle sur 
une échelle si considérable dans les parties orientales et occidentales du 
continent. Les petites pentes escarpées du Pérou ont offert l'exemple de 
la plus ancienne civilisation de cette portion du globe, et si nous jetons 
maintenant les yeux sur les pentes analogues du Chili, nous voyons un 
peuple dont la population et la richesse s'accroissent rapidement, tandis 
que la grande vallée de la Plata, dont les terrains sont susceptibles de 
donner au travailleur la plus ample rémunération, reste, jusqu'à cette 
heure, plongée dans la barbarie. Là, comme partout ailleurs, il nous est 
démontré que la culture commence sur les terrains les moins fertiles. 



§5. — Marche de la colonisation en Angleterre. 


En traversant l'Océan et débarquant dans le sud de l'Angleterre, le 
voyageur se trouve dans un pays où les cours d'eau sont de peu 
d'étendue et les vallées circonscrites, et conséquemment de bonne 
heure bien appropriées à la culture. Ce fut là que César trouva le seul 
peuple de l'île qui ai fait quelque progrès dans l'art du défrichement, les 
habitudes de la vie parmi les indigènes devenant plus grossières et plus 
barbares à mesure qu'ils s'éloignaient de la côte. Les tribus éloignées, à 
ce qu'il nous rapporte, n'ensemençaient jamais leurs terres, mais 
poursuivaient le gibier à la chasse ou gardaient leurs troupeaux, vivant 
des dépouilles de l'un ou du lait de ceux-ci, et n'ayant d'autres vêtements 
que leurs peaux. — S'il dirige ensuite sa marche vers le comté de 
Cornouailles, il trouve un pays signalé pour sa stérilité, offrant de toutes 
parts des indices d'une culture « qui remonte à une antiquité reculée et 
inconnue », et sur la limite extérieure de cette terre stérile, dans une 
partie du pays aujourd'hui si éloignée de tous les lieux de passage qu'elle 
est même à peine visitée, il trouve les ruine de Tintagel, le château où le 
roi Arthur tenait sa cour (19). Sur sa route, il n'aperçoit guère d'éminence 
qui aujourd'hui ne révèle des preuves de son antique occupation (20). S'il 
recherche ensuite les centres de l'ancienne culture, on le renverra aux 
emplacements des bourgs pourris, à ces parties du royaume où des 
individus, qui ne savent ni lire ni écrire, vivent encore dans des huttes en 
terre, et reçoivent pour leur labeur huit schellings par semaine, à ces 
communes où la culture a recommencé sur une si grande échelle (21). 
S'il cherche le palais des rois normands, il le trouvera à Winchester, et 
non dans la vallée de la Tamise. S'il cherche encore les forêts et les 
terrains marécageux de l'époque des Plantagenets, partout on lui 
montrera des terres cultivées d'une fertilité incomparable (22). Si la 
curiosité l'engageait à voir le pays dont les marécages ont englouti 
presque toute l'armée du conquérant normand, au retour de son 
expédition dévastatrice dans le nord (expédition qui, même au siècle de 
Jacques 1er, faisait trembler encore l'antiquaire Camden), on lui 
montrerait le Lancashire méridional, avec ses champs si fertiles, couverts 
de blés ondulants, et les plaines où paissent de magnifiques bestiaux. 



S'il demande où est la terre la plus récemment cultivée, on le conduira 
aux marais de Lincoln, jadis les déserts sablonneux de Norfolk et du 
duché de Cambridge (23), qui tous aujourd'hui donnent les meilleures et 
les plus considérables récoltes de l'Angleterre ; mais qui, cependant, 
durent être presque entièrement sans valeur jusqu'au moment où la 
machine à vapeur, avec sa puissance merveilleuse, vint seconder 
l'œuvre de l'agriculteur. « La dépense de quelques boisseaux de houille, 
dit Porter, donne au fermier le pouvoir d'enlever à ses champs une 
humidité superflue, en faisant des déboursés comparativement 
insignifiants (24). » 

Si le voyageur désire, ensuite, étudier comment a eu lieu 
successivement l'occupation de la terre dans les villes et les villages, il 
trouvera, en se livrant à cette enquête, que ceux qui ont accompli l'œuvre 
de culture ont cherché les flancs des collines, laissant les sites moins 
élevés aux individus qui avaient besoin d'employer l'eau qui s'écoulait de 
leurs terres desséchées (25). En outre, s'il désire comparer la valeur 
actuelle du terrain qu'on regardait il y a si peu de temps comme ingrat, il 
apprendra qu'il n'a plus le même rang que le terrain considéré autrefois 
comme fertile, et qu'il donne aujourd'hui un revenu plus élevé ; 
fournissant ainsi une nouvelle preuve de ce fait, que non-seulement ce 
sont les terrains de meilleure qualité qui ont été soumis à la culture en 
dernier lieu, mais que la faculté d'en tirer parti s'obtient au prix d'un travail 
bien moins considérable, les salaires ayant constamment haussé avec 
l'accroissement du revenu (26). 

En arrivant dans le nord de l'Écosse, si nous désirons trouver les centres 
de la plus ancienne culture, il faudra visiter les districts éloignés qui sont 
aujourd'hui ou complètement abandonnés, ou sur lesquels le pâturage 
de quelque gros bétail peut seul engager à revendiquer la propriété du 
sol (27), et si nous recherchons les plus anciennes habitations, nous les 
trouvons dans les cantons qui, aux époques modernes, restent à l'abri de 
l'invasion de la charrue (28). Les emplacements où le peuple autrefois 
avait coutume de s'assembler, et où il avait laissé après lui des traces de 
son existence, dans des pierres rangées en cercle semblables à celles 
de la plaine de Salisbury en Angleterre, se retrouveront invariablement 
dans les parties du royaume qui aujourd'hui n’engagent que très- 



faiblement à les occuper ou à les cultiver (29). En recherchant les 
demeures de ces chefs qui autrefois troublaient si souvent la paix du 
pays, nous les trouvons dans les parties les plus élevées ; mais si nous 
voulons voir ce qu'on a appelé le grenier de l'Écosse, on nous renvoie 
aux terrains légers du Moray Frith faciles à défricher et à cultiver. Si nous 
demandons à connaître les terrains les plus neufs, on nous conduit aux 
Lothians, ou vers les bords de la Tweed, qui n'ont été, que pendant un 
court intervalle, habités par des barbares dont la plus grande joie 
consistait à faire des invasions dans les comtés anglais adjacents, pour 
les piller. En cherchant les forêts et les marais de l'époque de Marie et 
d'Élisabeth, nos yeux rencontrent les plus belles fermes de l'Écosse. Si 
nous voulons voir la population la plus pauvre, on nous renvoie aux îles 
de l'ouest, Mull ou Skye, qui étaient occupées lorsque les terres à 
prairies n'avaient pas encore été drainées ; à l'île de Mona, célèbre à 
l'époque où le sol fertile des Lothians n'était pas encore cultivé ; ou bien 
aux îles Orcades, considérées autrefois comme ayant une valeur assez 
considérable pour être reçues par le roi de Norvège, en nantissement 
d'une somme à payer, bien plus considérable que celle qu'on pourrait 
trouver aujourd'hui de ces pauvres îles, lors même que la vente 
comprendrait la terre et le droit de souveraineté réunis. Placés sur les 
hauteurs de Sutherland, nous nous trouvons au milieu des terres, qui, de 
temps immémorial, ont été cultivées par des highlanders mourant de 
faim ; mais sur les terrains plats situés plus bas, on voit de riches 
récoltes de navets croissant sur un sol qui n'était, il y a quelques années, 
qu'un désert. Plaçons-nous où nous voudrons, sur le siège d'Arthur, ou 
les tours de Stirling, ou sur les hauteurs qui bordent la grande vallée de 
l'Écosse, nous apercevons des terrains fertiles, presque complètement, 
sinon tout à fait inoccupés et non drainés, tandis qu'à côté nous pouvons 
apercevoir des terrains élevés et secs, qui depuis une longue suite de 
siècles ont été mis en culture. 



§6. — Marche de la colonisation en France, en Belgique et 
en Hollande. 


Si nous jetons les yeux sur la France au temps de César, nous voyons 
les Arvernes, les Éduens, les Séquanais, descendants des plus anciens 
possesseurs de la Gaule, et dont ils forment les tribus les plus 
puissantes, établis sur les flancs des Alpes, dans un pays aujourd'hui 
bien moins populeux qu'il ne l'était alors (30). C'est là cependant que 
nous trouvons les centres principaux du commerce dans les riches cités 
d'Autun, de Vienne et de Soissons, tandis que la Gaule Belgique, 
aujourd'hui si riche, n'offrait aux regards qu'une seule résidence un peu 
remarquable, à l'endroit où passe la rivière de Somme où se trouve la 
ville d'Amiens. En montant encore davantage, au milieu des Alpes 
mêmes, nous voyons les Helvétiens, avec leur douzaine de villes et leurs 
villages, au nombre de près de quatre cents. En portant nos regards vers 
l'ouest, nous voyons dans la sauvage Bretagne, où les loups foisonnent 
encore, une autre portion des anciens colons de la Gaule, avec leurs 
misérables forts, placés sur les promontoires formés par les rochers 
escarpés de la côte, ou dans les gorges presque inaccessibles de 
l'intérieur du pays. Partout aux alentours, au milieu des terrains les plus 
élevés et les plus ingrats, on aperçoit, même aujourd'hui, des 
monuments de leur existence, dont on ne retrouve pas les analogues au 
milieu des terrains les plus bas et les plus fertiles de la France. En 
recherchant sur la carte les villes dont les noms nous sont le plus 
familiers (comme liés à l'histoire de ce pays, au temps du fondateur de la 
dynastie capétienne, de saint Louis et de Philippe-Auguste), telles que 
Châlons, Saint-Quentin, Soissons, Reims, Troyes, Nancy, Orléans, 
Bourges, Dijon, Vienne, Nîmes, Toulouse, ou Cahors, autrefois centres 
principaux des opérations de banque de la France, nous les trouvons à 
une grande distance vers les sources des rivières sur lesquelles elles 
sont situées, ou occupant les terrains élevés situés entre les rivières. Si 
nous considérons ensuite les résidences centrales du pouvoir à une 
époque plus rapprochée de nous, nous les rencontrons dans la farouche 
et sauvage Bretagne, encore habitée par un peuple à peine échappé à la 
barbarie, à Dijon, — au pied des Alpes, — en Auvergne, naguère, si ce 



n’est même encore, à cette époque, « asile secret et assuré du crime, au 
milieu des rochers et des solitudes inaccessibles que la nature semble 
avoir destinés à servir de retraite aux bêtes fauves plutôt qu'à devenir le 
séjour d'êtres humains » ; — dans le Limousin, qui a donné tant de 
papes à l'Église, qu'à la longue, les cardinaux de ce pays pouvaient 
dicter, pour ainsi dire, les votes du conclave, et qui, encore aujourd'hui, 
est l'une des régions les moins fertiles de la France ou sur les flancs des 
Cévennes, où la littérature et l'industrie étaient très-avancées, à une 
époque où les terrains les plus fertiles du royaume restaient incultes (31). 
Même encore maintenant, après tant de siècles écoulés, ses terrains les 
plus fertiles restent encore sans être drainés ; l'empire est couvert dans 
toute son étendue de terrains marécageux, pour l'amendement desquels 
on invoque aujourd'hui l'assistance du gouvernement (32). 

Si nous nous tournons ensuite vers la Belgique, nous voyons que le 
Luxembourg et le Limbourg, pays pauvres et grossiers, ont été cultivés 
depuis une époque qui se place bien au-delà de la limite historique, 
tandis que les Flandres, aujourd'hui si riches, restèrent jusqu'au Vile 
siècle un désert impénétrable. Au Xllle siècle même, la forêt de Soignies 
couvrait l'emplacement de la ville de Bruxelles, et la fertile province du 
Brabant était, en très-grande partie, sans culture ; et cependant, si nous 
entrons dans une province tout à fait voisine, celle d'Anvers, dans la 
Campine, maintenant presque abandonnée, nous trouvons des preuves 
de culture qui remontent jusqu'au commencement de l'ère chrétienne. 
C'est là qu'on trouve l'ancienne cité d'Heerenthals, avec ses murs et ses 
portes, et Gheel, dont la fondation date du Vile siècle ; le voyageur y 
traverse le domaine des comtes de Mérode, avec son château de 
Westerloo, l'un des plus anciens de la Belgique, et dans les fossés 
duquel on trouve encore des instruments de guerre dont l'usage date de 
la période romaine. Partout les plus anciens villages se trouvent placés, 
ou sur les monticules ou dans les sables, dans le voisinage des marais, 
dont le pays était alors couvert dans une si grande étendue. Le 
commerce de laine du pays prit sa source dans la Campine, et ce fut à la 
nécessité des communications, entre la population de ces terrains peu 
fertiles et d'autres, qu'il faut attribuer l'existence d'un grand nombre de 
bourgs et de villes. Du temps de César, l'emplacement de la ville actuelle 
de Maastricht n'était connu que comme le lieu de passage du Maes, et 



celui d'Amiens n'était guère que le lieu de passage de la Somme, tandis 
que le Brœcksel, d'une époque plus récente, aujourd'hui Bruxelles, 
n’arriva à être connu que pour avoir servi à ceux qui avaient besoin de 
traverser la Senne. 

En consultant l'histoire ancienne de la Hollande, nous voyons un peuple 
misérable, entouré de forêts et de marais qui couvrent les terres les plus 
fertiles, vivant à peine sur des îles sablonneuses et forcé de se contenter, 
pour sa subsistance, d'œufs, de poissons et d'aliments végétaux d'une 
nature quelconque en très-petite quantité. Son extrême pauvreté 
l'affranchit des impôts écrasants de Rome, et peu à peu sa population et 
sa richesse augmentèrent. La première entre toutes les provinces, dès 
une époque reculée, fut l'étroit district s'étendant entre Utrecht et la mer, 
qui, dans la suite, donna son nom de terre principale (Haupt ou 
Headland) à toute la contrée ; et c'est là que nous trouvons le sol le plus 
ingrat, qui ne peut guère donner que de l'agrostis ou de la fougère. Ne 
pouvant se procurer des subsistances à l'aide de l'agriculture, les 
Hollandais cherchèrent à les obtenir par l'industrie et le commerce. La 
richesse et la population continuèrent à se développer, et avec leur 
développement vint le défrichement des bois, le dessèchement des 
marais et la mise en culture des terrains fertiles qu'on avait tant évités 
dans le principe, jusqu'au jour où nous reconnaissons la Hollande 
comme la plus riche nation de l'Europe. 



§7. — Marche de la colonisation dans la Péninsule 
Scandinave, en Russie, en Allemagne, en Italie, dans les 
îles de la Méditerranée, en Grèce et en Égypte. 


Plus au nord, nous rencontrons un peuple dont les ancêtres, quittant le 
voisinage du Don, traversèrent les riches plaines de l'Allemagne 
septentrionale, et finirent par choisir pour leur demeure les montagnes 
arides de la Péninsule Scandinave, comme la terre qui leur convenait le 
mieux dans leur position actuelle (33). Dans l'état d'infécondité où se 
trouvait alors le sol en général, les parties moins fertiles furent celles où 
l'on s'établit d'abord. Partout, dans toute l'étendue du pays, on constate 
la répétition des mêmes faits que nous avons déjà signalés par rapport à 
l'Écosse, les traces anciennes de l'agriculture sur des terrains élevés et 
peu fertiles, abandonnés depuis longtemps. Il est si vrai que les choses 
se sont passées ainsi qu'elles ont consolidé cette opinion, que la 
Péninsule avait dû être réellement le centre d'occupation de la grande 
Ruche du Nord, dont le débordement avait peuplé l'Europe méridionale. 
On supposait que personne n'aurait cultivé ces terrains si ingrats, 
lorsqu'il lui était loisible de choisir, pour les exploiter, des terrains très- 
riches, qui, selon M. Ricardo, sont toujours les premiers qu'on occupe de 
préférence. Les faits qu'on observe ici ne sont cependant que la 
répétition de ceux qui se sont offerts à nous, dans l'Amérique 
septentrionale et méridionale, en Angleterre, en Écosse, en France et en 
Belgique. 

Si nous portons ensuite nos regards sur la Russie, nous voyons se 
représenter le même fait si important (34). « Presque partout, dit un 
voyageur moderne anglais, nous voyons le terrain le moins fertile choisi 
pour la culture, tandis qu'à côté de celui-ci le terrain de la meilleure 
qualité reste abandonné. En effet, le sol moins fertile est généralement 
plus élevé et ne donne pas la peine de le soumettre au drainage (35). » 

« Dans la Germanie, suivant Tacite ; il n'y avait d'occupé qu'une partie du 
pays plat et découvert, les indigènes habitant surtout les forêts, ou la 
crête de cette chaîne continue de montagnes séparant les Suèves des 



autres peuplades qui habitent des parties plus éloignées (36). » Si nous 
considérons maintenant le pays arrosé par le Danube et ses affluents, 
nous voyons la population nombreuse vers les sources des rivières, mais 
diminuant peu à peu à mesure que nous descendons le grand fleuve, 
jusqu'à ce qu'enfin, parvenus aux terres les plus fertiles, nous les 
trouvons complètement inoccupées. En faisant une halte de quelques 
instants en Hongrie, nous voyons dans la Puszta le berceau, ou plutôt, 
ainsi que nous l'apprend tout récemment un voyageur, le donjon de la 
nationalité hongroise ; et là nous avons une vaste plaine qui s'étend de la 
Theiss au Danube, d'une contenance d'environ 15,000 milles carrés, 
consistant en une série de monticules sablonneux qui semblent rouler et 
onduler comme des vagues, au point de confondre, pour les yeux, le ciel 
et la terre (37). 

Au-delà de la Theiss, abondent des terrains fertiles où la vie ne se révèle 
que par la présence de troupes innombrables d'oiseaux sauvages, de 
grues, de canards et autres que l’on rencontre au milieu des roseaux ; 
sur les bords, on aperçoit un vautour déchirant quelque charogne, parfois 
l'aigle hardi, ou l'épervier au vol lourd, et tous faisant à peine un 
mouvement à notre approche. C'est là un tableau de solitude désolée et 
d'un aspect assez triste, mais qui ne représente qu'une partie de ces 
immenses districts marécageux de la Hongrie, dont le drainage, sous 
l'influence d'une culture efficace, ferait reconquérir tant de terres 
fécondes, et qui, aujourd'hui, engendrent si fréquemment des fièvres 
mortelles et d'autres maladies (38). 

En portant les regards sur l'Italie, nous voyons une population 
nombreuse dans les hautes terres de la Gaule cisalpine, à une époque 
où les terrains fertiles de la Vénétie étaient inoccupés. En passant vers le 
sud, et longeant les flancs des Apennins, nous trouvons une population 
qui s’accroît peu à peu, en même temps que se développe une plus 
grande tendance à cultiver les terrains de meilleure qualité, et des bourgs 
dont on pourrait presque reconnaître l'âge d'après leur situation. Les 
montagnes des Samnites étaient peuplées, l'Étrurie était occupée, Veïès 
et Albe étaient bâties, avant que Romulus rassemblât ses bandes 
d'aventuriers sur les bords du Tibre, et Aquilée, dans l'histoire romaine, 
occupait un rang qui était refusé à l'emplacement de la Pise moderne. 



Dans l'île de Corse, il existe trois régions distinctes : dans la première 
région, la plus basse, peuvent croître la canne à sucre, le cotonnier, le 
tabac et même la plante à indigo ; et de cette partie on pourrait faire, 
nous dit-on, « l'Inde de la Méditerranée (39). » La seconde représente le 
climat de la Bourgogne, le Morvan et la Bretagne en France, tous pays 
qui ont été, le lecteur l'a déjà vu, les centres d'anciens établissements ; et 
c'est là, conséquemment, « que la plupart des Corses vivent dans des 
hameaux disséminés sur le flanc des montagnes ou dans les vallées 
(40). » En jetant ensuite les yeux sur la Sicile, nous apprenons « que les 
indigènes paraissent avoir eu de grossières habitudes pastorales ; qu'ils 
étaient dispersés parmi de petits villages situés sur des hauteurs, ou 
dans des grottes taillées dans le roc, comme les premiers habitants » 
des îles Baléares et de la Sardaigne (41). » Et cependant, parmi toutes 
les îles de la Méditerranée, aucune ne possédait aussi abondamment de 
ces terrains fertiles qui, d'après M. Ricardo, auraient dû être les premiers 
appropriés. 

Si maintenant nous tournons nos regards vers la Grèce, nous 
rencontrons le même fait universel si important. Les établissements les 
plus anciennement formés furent ceux des montagnes de l'Arcadie, qui 
précédèrent, de longue date, ceux des terres de l'Élide arrosées par 
l'Alphée ; et le maigre sol de l'Attique, dont la stérilité était assez connue 
pour qu'on ait pu la regarder comme la cause qui la sauva autrefois des 
dévastations des envahisseurs, ce sol, disons-nous, fut un des premiers 
occupés, tandis que la grasse Béotie n'arriva qu'à pas lents et au dernier 
rang. Sur les hauteurs, en divers endroits, les emplacements des villes 
abandonnées présentaient, aux époques historiques de la Grèce, des 
preuves d'occupation et de culture ancienne (42). Les pentes raides et 
de peu d'étendue de l'Argolide orientale furent abandonnées de bonne 
heure, comme n'étant pas susceptibles de donner un revenu au 
travailleur ; et cependant, c'est là qu'existaient les « salles de Tyrinthe » 
et qu'on trouve aujourd'hui les ruines du palais d'Agamemnon et de 
l'Acropole de Mycènes. « L'emplacement de la ville, au rapport d'Aristote, 
avait été, choisi, par « cette raison que la partie basse de la plaine était 
alors tellement marécageuse qu'elle ne produisait rien », tandis que, de 
son temps même, c'est-à-dire environ huit siècles plus tard, la plaine de 



Mycènes était devenue aride et celle d'Argos parfaitement desséchée et 
très-fertile (43). Au nord du golfe de Corinthe, nous apercevons les 
Phocéens, les Locriens et les Étoliens, groupés sur les terrains les plus 
élevés et les moins fertiles, tandis que les riches plaines de la Thessalie 
et de la Thrace restaient presque complètement dépeuplées. 

En traversant la Méditerranée, nous voyons que la Crète, pays 
montagneux et couvert de rochers, a été occupée depuis les siècles les 
plus reculés, tandis que le Delta du Nil restait à l'état de désert. En 
remontant ce fleuve, la culture nous apparaît de plus en plus ancienne à 
mesure que nous nous élevons, jusqu'à ce qu'enfin, à une très-grande 
distance, vers sa source, nous atteignions Thèbes, la première capitale 
de l'Égypte. Avec l'accroissement de la population et de la richesse, nous 
voyons la cité de Memphis devenir la capitale du royaume ; mais, plus 
tard encore, le Delta est occupé, des bourgs et des villes s'élèvent en 
des lieux qui étaient inaccessibles aux anciens rois, et à chaque pas 
dans cette direction, la rémunération du travail a augmenté. 

En quittant le Nil pour nous diriger à l'est, nous voyons la portion la plus 
civilisée de la population de l'Afrique septentrionale se groupant autour 
des montagnes de l'Atlas, tandis que les terres plus riches, situées dans 
la direction de la côte, restent à l'état de nature. En regardant ensuite 
vers le sud, on trouve la capitale de l'Abyssinie, à une altitude qui n'est 
pas moins de 8,000 pieds au-dessus du niveau de la mer, tandis que des 
terrains d'une fécondité incomparable restent complètement abandonnés 
sans culture. Partout, dans toute l'étendue de l'Afrique, la plus grande 
somme de population et de richesse et l'état le plus rapproché de la 
civilisation se trouvent sur les plateaux élevés, qui, drainés 
naturellement, deviennent propres à être occupés de bonne heure, tandis 
que partout sur les terrains fertiles, vers l'embouchure des grandes 
rivières, la population est peu nombreuse et l'on n'y rencontre l'homme 
qu'au dernier degré de barbarie. 



§8. — Marche de la colonisation dans l'Inde. 

La théorie de Ricardo est celle de la dépopulation et de la 
faiblesse croissante, tandis que la loi est celle du 
développement de l'association et de l'augmentation de la 
puissance. 


En passant par la mer Rouge et pénétrant dans la mer Pacifique, nous 
apercevons des îles presque innombrables, dont les basses terres sont 
inoccupées ; leur fécondité supérieure les rend funestes à la vie, tandis 
que la population s'agglomère autour des hauteurs. Plus au sud sont les 
riches vallées de l'Australie, inhabitées, ou lorsqu'elles sont habitées, à 
tout prendre, ce n'est que par une population placée au dernier échelon 
de l'espèce humaine, tandis que sur les petites îles, sur les points élevés 
de la côte, on trouve une race supérieure, habitant des maisons, se 
livrant à l'agriculture et à l'industrie. En dirigeant nos pas au nord, vers 
l'Inde, nous rencontrons Ceylan, au centre de laquelle se trouvent les 
États du roi de Kandy, dont les sujets ont la même aversion pour les 
terrains bas et fertiles, terrains malsains dans leur état actuel, que celle 
qui est ressentie par la population du Mexique et de Java. Pénétrant 
dans l'Inde par le cap Comorin, et suivant la grande ligne de hautes 
terres, qui forme, pour ainsi dire, l'épine dorsale de la Péninsule, nous 
trouvons les villes de Seringapatam, de Poonah et d'Ahmed-Nugger, 
tandis qu'au-dessous, près de la côte, on voit les villes de Madras, de 
Calcutta et de Bombay, fondées par les Européens, créations de date 
très-récente. Comme intermédiaires entre les deux catégories, on 
aperçoit de nombreuses cités, dont la situation, tantôt à une très-grande 
distance des bords des rivières, et tantôt près de leur source, démontre 
que les terrains les plus fertiles n'ont pas été les premiers cultivés. Si 
nous nous arrêtons sur les hautes terres entre Calcutta et Bombay, nous 
avons d'un côté le Delta de l'Indus, et de l'autre celui du magnifique 
fleuve du Gange. Le premier poursuit son cours à travers des centaines 
de milles, sans qu'on aperçoive presque aucun établissement sur ses 
rives, tandis que, dans le haut du pays, à droite et à gauche, il existe une 
population nombreuse. Le riche Delta du second est inoccupé, et si nous 



voulons trouver le siège de la culture primitive, nous devons suivre le 
cours de l'Indus, jusqu'à ce qu'arrivés à une grande distance vers sa 
source, nous rencontrons Delhi, capitale de toute l'Inde, lorsque le 
gouvernement restait encore entre les mains de ses souverains 
indigènes. Là, comme partout, l'homme délaisse les terrains bas et 
fertiles qui ont besoin d'être défrichés et drainés, et cherche dans les 
terrains plus élevés, qui se drainent eux-mêmes, le moyen d'appliquer 
son travail à se procurer des substances alimentaires ; et là, comme 
toujours, lorsqu'on ne cultive que les couches superficielles du sol, la 
rémunération du travailleur est insignifiante. Aussi voyons-nous l'Hindou 
travailler pour une roupie ou deux par mois, salaire qui lui suffit pour se 
procurer chaque jour une poignée de riz et s'acheter un lambeau de 
coton dont il couvre ses reins. Les sols les plus fertiles existent en 
quantité illimitée sur une terre qui reste intacte, et tout près de celle que 
le travailleur creuse avec un bâton, à défaut de bêche, ramassant sa 
récolte avec ses mains, à défaut de faucille, et rapportant chez lui sur ses 
épaules sa misérable moisson, faute d'un cheval ou d'une charrette. 

Passant au Nord, par le Caboul et l'Afghanistan, et laissant sur notre 
gauche la stérile Perse, dont les terrains secs et maigres ont été cultivés 
pendant une longue suite de siècles, nous atteignons le point le plus 
élevé de la surface de la terre ; et là, même sur les monts Himalayas, 
nous retrouvons le même ordre de culture ; partout les villages sont 
situés sur les pentes, sur lesquels la population fait croître du millet, du 
maïs et du sarrasin ; tandis que les terres des vallées forment 
généralement une masse de jungles, qui n'est ni appropriée, ni cultivée 
(44). Dans le voisinage immédiat se trouve le berceau de la race 
humaine, où prennent leur source les rivières qui se déchargent dans 
l'Océan Glacial et la baie du Bengale, la Méditerranée et l'Océan 
Pacifique. C'est la région, parmi toutes les autres, qui convient le mieux 
au but qu'on se propose ; celle qui fournira le plus facilement à l'homme 
qui travaille, sans le secours d'une bêche ou d'une hache, une faible 
quantité de subsistances, et conséquemment la moins appropriée à ses 
besoins, lorsqu'il a conquis le pouvoir d'asservir les forces de la nature. 

Là nous retrouvons de toutes parts l'homme à l'état de barbarie ; et en 
faisant une halte, nous pouvons suivre la marche des peuplades et des 



nations qui se dirigent successivement vers les terrains moins élevés et 
plus productifs ; mais qui, dans tous les cas, sont forcés de chercher la 
route la moins interrompue par les cours d'eau et, conséquemment, se 
maintiennent sur la crête qui sépare les eaux de la mer Noire et de la 
Méditerranée, de celles de la Baltique ; placés sur ce point nous pouvons 
les observer descendant des parties escarpées, quelquefois s'arrêtant 
dans le but de cultiver le terrain élevé, qu'on peut, avec des instruments 
passables, rendre susceptible de donner une faible quantité de 
subsistances ; d'autres fois s'avançant et arrivant dans le voisinage de la 
mer, pour s'établir non sur les terrains fertiles, mais sur les terrains 
ingrats du flanc ardu des collines, ceux sur lesquels l'eau ne peut 
séjourner et servir d'aliment à la croissance des arbres, ou offrir des 
obstacles aux colons, dont les moyens sont insuffisants pour le drainage 
des marais ; ou sur de petites îles formant des prés sur lesquelles l'eau 
ne fait que passer rapidement, ainsi que cela a lieu pour les îles de la 
mer Égée, cultivées depuis une époque si reculée. On voit quelques- 
unes de ces peuplades atteindre la Méditerranée, où l'on trouve les 
premières traces d'une civilisation, qui s'anéantit très-promptement, sous 
la pression des flots d'émigrants qui se succèdent ; tandis que d'autres 
s'avancent plus loin à l'ouest et pénètrent en Italie, en France et en 
Espagne. D'autres enfin plus aventureuses abordent dans les îles 
Britanniques. Nous les voyons encore, après quelques siècles de repos, 
traverser le grand Océan atlantique et commencer à gravir la pente de 
l'Alleghany ; se préparant à gravir et à franchir la grande chaîne qui 
sépare les eaux de l'Océan pacifique de celles de l'Océan atlantique ; en 
tout cas nous observons que les pionniers s'emparent avec joie du 
terrain sec et dépouillé des flancs escarpés des montagnes, de 
préférence au pays fertile et très-boisé des terrains d'alluvion. Partout 
nous les voyons, à mesure que la population s'accroît graduellement, 
quittant les flancs des collines et des montagnes pour se porter vers les 
terres fertiles placées à leurs pieds ; et partout, à mesure que cette 
population augmente, pénétrant dans le sol pour atteindre les couches 
plus profondes, et arriver à combiner l'argile ou le sable de la surface 
supérieure, avec la marne ou la chaux de la surface inférieure, et se 
créer ainsi, avec les divers matériaux que Dieu leur a fournis, un sol 
susceptible de donner un revenu plus considérable que celui sur lequel 
ils avaient été forcés, en premier lieu, de dépenser leurs efforts. Partout, 



avec l'accroissement de la puissance d'union, nous les voyons exercer 
sur la terre un pouvoir plus intense. Partout, à mesure que les sols 
nouveaux sont mis en exploitation et que les individus qui les occupent 
peuvent obtenir de plus amples revenus, nous constatons un 
accroissement plus rapide dans la population, lequel, à son tour, produit 
une plus grande tendance à la combinaison des efforts ; grâce à ces 
efforts, la puissance d'action de ces individus est triplée, quadruplée, 
quintuplée et quelquefois augmentée dans la proportion de cinquante 
pour cent ; ils deviennent alors capables de mieux pourvoir à leurs 
besoins immédiats, en même temps qu'ils accumulent plus rapidement 
les moyens mécaniques à l'aide desquels ils augmentent encore leur 
puissance productive, et mettent plus complètement en lumière les 
immenses trésors de la nature. Partout, nous constatons qu'en même 
temps que la population s'accroît, les approvisionnements de 
subsistances deviennent plus abondants et plus réguliers ; qu'on se 
procure avec plus de facilité les vêtements et les moyens de se mettre à 
l'abri ; que la famine et la peste tendent à disparaître, que la santé 
devient un fait plus général, que la durée de la vie se prolonge de plus en 
plus, et que l'homme devient à la fois plus heureux et plus libre. 

En ce qui concerne tous les besoins de l'homme, sauf l'unique et si 
important besoin de subsistances, c'est ainsi qu'on admet que les choses 
se passent. On voit qu'à mesure que se développent la population et la 
richesse, les individus se procurent de l'eau, du fer, de la houille et des 
vêtements ; qu'ils jouissent de l'usage des maisons, des navires et des 
routes, au prix d'un travail bien moins considérable que celui qu'il fallait 
employer primitivement. On ne met pas en doute que les ouvrages 
gigantesques, au moyen desquels on amène de grands fleuves dans nos 
cités, permettent aux hommes d'obtenir l'eau à moins de frais, qu'au 
temps où chaque individu, à l'aide d'un seau, la puisait lui-même sur le 
bord de la rivière. On voit que le puits de houille, qui avait exigé plusieurs 
années pour être creusé et se débarrasser de l'eau nécessaire pour 
mettre en oeuvre les plus puissantes machines à vapeur, fournit du 
combustible, au prix d'un travail bien moins considérable qu'à l'époque 
où les premiers colons rapportaient dans leur demeure des fragments de 
bois à moitié pourri, à défaut d'une hache pour tailler la bûche déjà 
tombée sur le sol ; on a vu que le moulin à blé convertit le grain en farine, 



à meilleur marché qu'aux jours où on le broyait entre deux pierres ; et 
que l'immense manufacture fournit du drap à moins de frais que le petit 
métier du tisserand ; mais on nie qu'il en soit de même à l'égard des 
terrains à mettre en culture. En ce qui concerne toute autre chose, 
l'homme emploie d'abord les pires instruments et arrive progressivement 
aux meilleurs ; mais en ce qui concerne la terre, et la terre uniquement, 
selon M. Ricardo, il commence par cultiver la meilleure et finit en 
s'adressant à celle de la pire qualité ; et à chaque phase de progrès, il 
trouve pour son travail une rémunération moindre, qui le menace de la 
faim et qui le prémunit contre l'idée d'élever des enfants pour l'aider dans 
sa vieillesse ; de peur qu'ils n'imitent la conduite des populations de l'Inde 
et des îles de la mer Pacifique, (dont les terres cependant sont 
abondantes et dont la nourriture serait à bon marché) et ne l'enterrent 
vivant, ou ne l'exposent sur le rivage, afin de pouvoir se partager entre 
eux sa chétive portion de nourriture. 

Jusqu'à quel point toute chose se passe-t-elle ainsi ? C'est ce que le 
lecteur décidera maintenant par lui-même. Toutes les autres lois de la 
nature sont largement conçues et universellement vraies, et il peut 
maintenant être d'accord avec nous sur cette opinion : qu'il n'existe 
qu'une loi, une loi unique pour les moyens de subsistance, la lumière, 
l'air, le vêtement et le combustible ; que l'homme en toute circonstance, 
commence son labeur avec les instruments les moins perfectionnés et le 
continue en faisant usage de ceux qui le sont le plus ; et qu'il devient 
ainsi capable, en même temps que se développent la richesse, la 
population et la puissance d'association, de se procurer, au prix d'un 
travail constamment moindre, une somme plus considérable de toutes 
les choses nécessaires ou agréables, qui contribuent au bien-être et au 
luxe de la vie. 

Pour apporter une preuve nouvelle, si toutefois elle peut encore être 
nécessaire, on peut dire, que presque partout la tradition reporte le 
premier établissement formé dans les diverses parties du monde, sur les 
hautes terres. Les traditions des Chinois placent les habitations de leurs 
ancêtres à la source des grands fleuves sur les plateaux élevés de l'Asie. 
Les Brahmines tirent leur origine de la vallée de Cachemire, et dans 
toute l'étendue de l'Asie ce pays est dénommé par un terme équivalent à 



celui de Voûte du monde. Le nom d'Abram, père de la haute terre, devint 
avec le temps Abraham, père d'une multitude ; et les hommes du Nord 
plaçaient la cité d'Odin dans l'Aaasgard ou château d'Aaas, mot qui, au 
rapport de M. Laing, « subsiste encore dans les langues du Nord et 
signifie la crête d'une terre élevée (45). » 

En outre, ainsi que nous apprend Agassiz, les rivières n'établissent 
jamais une ligne de démarcation entre les animaux terrestres, et c'est, 
comme conséquence de ce fait, que l'on voit les lieux où les rivières 
prennent leur source, et non les rivières, former les démarcations d'une 
carte ethnographique dressée exactement (46). S'il était possible que 
l'homme pût commencer l'œuvre de culture sur les riches terrains 
d'alluvion, les choses ne se comporteraient pas de cette manière, parce 
que, à mesure que la population et la richesse augmenteraient, il se 
trouverait poussé irrésistiblement vers les terres plus élevées et moins 
fertiles, ainsi que nous le démontrons dans le dessin ci-contre: 

M. Ricardo place ses premiers colons au point marqué B, c'est-à-dire 
celui sur lequel les terres sont le plus fertiles, et celui où les avantages 
naturels de la situation sont les plus considérables, à cause de la 
proximité du fleuve. A mesure que leur population augmente, ils doivent 
gravir la hauteur, ou gagner quelque autre vallée pour y reprendre leurs 
travaux. C'est là précisément, ainsi que le lecteur l'a vu, l'inverse de ce 
qui a eu lieu dans toutes les régions du monde, la culture ayant 
commencé partout sur les flancs des collines indiquées par le point À, là 
où le sol était le plus ingrat, et où les avantages de la position étaient le 
moins considérables. Avec le développement de la richesse et de la 
population, on a vu les individus descendre des terrains élevés qui 
bornaient l'horizon de la vallée des deux côtés, et s'agglomérer au pied 
de ces mêmes terrains. De là vient qu'on ne voit jamais les rivières tracer 
les lignes de séparation entre les diverses races d'animaux, ou les 
diverses nations. 

La doctrine de M. Ricardo est celle d'une dispersion et d'une faiblesse 
croissante ; tandis que, sous l'influence des lois réelles de la nature, il y a 
tendance à un accroissement constant de la faculté de s'associer et de 
combiner ses efforts, à laquelle l'homme doit uniquement la possibilité de 



dompter les terrains plus productifs. A mesure qu'il abandonne les 
hauteurs et qu'il se rencontre avec son voisin, les efforts se combinent, 
les travaux se partagent, les facultés individuelles sont stimulées et 
mises en activité, la propriété se divise de plus en plus, l'égalité 
augmente, le commerce s'agrandit, les personnes et les propriétés 
jouissent d'une plus grande sécurité, et chaque pas dans cette direction 
ne fait que préparer un progrès nouveau. 



CHAPITRE V. 



CONTINUATION DU MÊME SUJET 


§ 1. — Le décroissement de la population force l'homme 
d'abandonner les terrains les plus fertiles, 

et le contraint de revenir aux terrains les plus ingrats. Causes 
de la diminution de la population. La quantité des subsistances 
décroît dans une proportion plus considérable que celle des 
individus. 


La population et la richesse tendent à augmenter, et la culture tend à se 
porter vers les sols plus fertiles, lorsque l'individu peut obéir librement à 
ses instincts naturels, qui le poussent à rechercher l'association avec ses 
semblables. La population et la richesse tendent à décroître, à mesure 
que l'association décline, et alors les sols fertiles sont partout délaissés ; 
à chaque pas dans cette direction, la difficulté de se procurer des 
subsistances augmente. C'est grâce à la population qu'on tire celles-ci 
des sols riches de la terre, tandis que la dépopulation ramène le 
malheureux cultivateur aux sols plus ingrats. 

Lorsque les individus sont pauvres, ils sont forcés de choisir les terrains 
qu'ils peuvent, et non ceux qu'ils voudraient, cultiver. Bien que réunis 
autour des flancs de la même chaîne de montagnes, la difficulté de se 
procurer des subsistances les contraint à rester très-éloignés les uns des 
autres ; et n'ayant point de routes tracées, ils sont incapables de 
s'associer pour une défense commune. Les terrains maigres sont d'un 
faible rapport, et la petite peuplade renferme quelques individus, qui 
aimeraient mieux vivre du travail d'autrui que de leur travail personnel. 
Une population disséminée peut être pillée facilement, et une demi- 
douzaine d'hommes réunis dans ce but peut dépouiller, successivement, 
tous ceux dont se compose la petite communauté. L'occasion fait le 
larron, et le plus audacieux devient le chef de la bande. Les individus qui 



désireraient vivre de leur travail sont pillés tour à tour ; et c'est ainsi que 
ceux qui préfèrent le pillage peuvent passer leur vie dans la dissipation. 
Le chef partage les dépouilles, et par ce moyen peut augmenter le 
nombre de ses compagnons et agrandir la sphère de ses déprédations. A 
mesure que la petite société s'accroît, il arrive cependant à faire avec elle 
une transaction de rachat, moyennant une certaine portion de ses 
produits qu'il appelle rente ou taxe, ou taille. La population et la richesse 
s'accroissent très-lentement, à cause de la disproportion considérable 
entre les individus non travailleurs et les individus travailleurs. Les sols 
de bonne qualité ne s’améliorent que lentement, parce que la population 
ne peut se procurer des bêches pour cultiver la terre, ou des haches pour 
la défricher. Peu d'individus ont besoin de cuir, et il n'existe pas, sur le 
lieu occupé, de tannerie pour employer les peaux dont ils disposent. Peu 
d'individus peuvent fournir des souliers, et il n'y a pas de cordonnier pour 
consommer leur blé, pendant le temps qu'il fabriquerait les souliers dont 
on a besoin. Peu d'individus possèdent des chevaux, et il n'y a pas de 
forgeron. L'association des efforts actifs existe à peine. 

Toutefois, et très-lentement, ils deviennent capables de soumettre à la 
culture des terres de meilleure qualité, diminuant ainsi la distance entre 
leur établissement et celui de leurs voisins, où règne un autre souverain 
au petit pied. Chaque chef, à cette heure, ambitionne le pouvoir de taxer 
les sujets de son voisin, et comme conséquence éclate la guerre ; le but 
de tous deux est le pillage, mais déguisé sous le nom de gloire. Chacun 
envahit le domaine de son adversaire et s'efforce de l'affaiblir, en 
massacrant ceux qui lui payent un revenu, incendiant leurs maisons et 
dévastant leurs petites fermes, tout en manifestant peut-être la plus 
grande courtoisie à l'égard du chef lui-même. Les terrains plus riches 
sont alors délaissés et leurs drainages comblés, tandis que ceux qui les 
occupaient sont contraints de chercher leur subsistance au milieu des 
terrains ingrats des collines, où ils se sont réfugiés pour leur sûreté. Au 
bout d'un an ou deux, la paix se conclut et le défrichement est à 
recommencer. Cependant la population et la richesse ayant diminué, il 
faut créer de nouveau les moyens nécessaires à cet effet, et il faut le 
faire sous l'empire des circonstances les plus désavantageuses. Avec la 
continuation de la paix, l'œuvre avance, et peu d'années après, la 
population, la richesse et la culture reviennent au point d'où elles étaient 



déchues. Cependant de nouvelles guerres ont encore lieu pour décider 
cette question : Lequel des deux chefs recueillera toute la rente (c'est le 
nom qu'ils lui donnent). Après une dévastation considérable de 
propriétés, une immense perte d'hommes, l'un des deux étant tué, l'autre 
devient son héritier, ayant conquis, de la sorte, et du butin et de la gloire. 
Il lui faut maintenant un titre pour le distinguer de ceux qui l'entourent. 
C'est alors un petit roi ; et comme de semblables actes se répètent 
ailleurs, de tels rois deviennent nombreux. La population se développant, 
et chaque petit souverain convoitant les domaines de ses voisins, de 
nouvelles guerres ont lieu, amenant toujours le même résultat : le peuple 
se réfugiant constamment sur les hauteurs pour sa sûreté, les meilleurs 
terrains abandonnés, les subsistances devenant plus rares, et la famine 
et la peste enlevant ceux qui avaient échappé par la fuite à la tendre 
clémence des envahisseurs. 

Les petits rois, devenus maintenant des rois puissants, se trouvent 
entourés par des chefs inférieurs, qui se glorifient du nombre de gens 
qu'ils ont tués et de la quantité de butin qu'ils ont conquise. Les comtes, 
les vicomtes, les marquis et les ducs ne tardent pas à faire leur 
apparition sur la scène du monde, héritiers du pouvoir et des droits des 
chefs de brigands d'autrefois. La population et la richesse rétrogradent, 
et l'amour des titres se développe avec les progrès de la barbarie (1). 
Les guerres se font alors sur une plus grande échelle et l'on y acquiert 
plus de gloire. Au milieu de terres éloignées et très-fertiles, occupées par 
une population nombreuse, se trouvent des cités opulentes, dont la 
population, non habituée à manier les armes, peut être dépouillée 
impunément, considération toujours importante aux yeux d'individus pour 
lesquels la poursuite de la gloire est une industrie. Des provinces sont 
dévastées et leur population exterminée ; si quelques individus 
échappent, ils se réfugient sur les collines et les montagnes pour y 
mourir par suite de la famine. La paix vient ensuite, après des années de 
dévastation, mais les terrains fertiles sont envahis par un excès de 
végétation, les bêches et les haches, le gros bétail et les moutons ont 
disparu ; les maisons sont détruites ; leurs propriétaires n'existent plus ; 
et l'œuvre de désolation impose une longue période d'abstinence, pour 
regagner le point d'où la culture a été chassée, par des individus 
s'appliquant à satisfaire leurs désirs égoïstes, au prix du bien-être et du 



bonheur du peuple sur les destinées duquel ils ont si malheureusement 
influé. De nouveau, la population se développe lentement et la richesse 
n’augmente guère plus vite ; car des guerres presque incessantes ont 
diminué le penchant et le respect pour le travail honnête, en même 
temps que la nécessité de recommencer encore l'œuvre de la culture sur 
les terrains ingrats ajoute à la répugnance pour le travail. A cette heure, 
on estime que les épées et les mousquets sont des instruments plus 
honorables que les bêches et les pioches ; et l'habitude de s'unir dans un 
but honorable étant presque éteinte, il se trouve, à chaque instant, des 
milliers d'individus tout prêts à former des corps d'expéditions pour se 
mettre en quête de butin. C'est ainsi que la guerre s'alimente elle-même, 
en produisant la pauvreté, la dépopulation et l'abandon des terroirs les 
plus fertiles ; tandis que la paix s'entretient également, en augmentant le 
nombre des individus, et l'habitude de l'association, par suite de 
l'augmentation constante de la faculté de tirer les provisions de 
subsistances de la superficie déjà occupée, à mesure que les forces 
presque illimitées de la terre se développent au milieu du progrès de la 
population et de la richesse. 



§2. — Les faits réels sont précisément le contraire de ceux 
que suppose M. Ricardo. 

Progrès de la dépopulation en Asie, en Afrique et dans 
plusieurs parties de l'Europe. 


Les tableaux que nous venons de présenter ne sont pas d'accord avec la 
doctrine de M. Ricardo ; cependant, de quelque part qu'on jette les yeux, 
on trouvera la preuve de leur vérité. Si nous portons nos regards vers 
l'Inde, nous y verrons un sol fertile partout transformé en un dédale de 
jungles, tandis que le dernier occupant de ce sol même meurt de faim, au 
milieu des forts situés sur les hauteurs. Dans la partie de l'Asie la plus 
rapprochée de nous, nous voyons le pays baigné par le Tigre et 
l'Euphrate, terre d'une fertilité incomparable et qui, à des époques très- 
reculées, entretenait les plus puissantes sociétés du monde, aujourd'hui 
si complètement abandonné, que M. Layard s'est trouvé lui-même forcé 
de rechercher la terre des collines, au moment où il voulait constater 
l'existence d'un peuple dans ses demeures. Aussi voit-on que les fièvres 
intermittentes, hôtesses constantes des terrains sauvages et en friche, 
sont le fléau général du voyageur en Orient. 

En allant vers l'Ouest, nous constatons que les terres élevées de 
l'Arménie sont assez bien occupées pour permettre la continuation de 
l'existence d'une ville telle qu'Erzeroum ; tandis qu'aux environs de 
l'ancienne Sinope, on n’aperçoit plus que des forêts de bois de haute 
futaie, dont la dimension gigantesque fournit une preuve concluante de la 
fécondité du sol sur lequel elles croissent. En passant plus à l'Ouest et 
arrivant à Constantinople, nous trouvons l'immense vallée de Buyukderé, 
autrefois connue sous le nom de la Belle-Terre, complètement 
abandonnée, tandis que la ville tire les subsistances nécessaires à sa 
consommation journalière, de collines situées à une distance de 40 ou 50 
milles ; et le tableau que nous offrons ici n'est que le spectacle en 
miniature de l'empire turc tout entier. Les riches terres du Bas-Danube, 
autrefois le théâtre où s'agitaient la vie et l'industrie romaine, n'offrent 
plus aujourd'hui que de misérables moyens d'existence à quelques 
porchers de la Servie, Ou à quelques paysans valaques. Dans toute 



l'étendue des îles Ioniennes, les terres les plus riches, autrefois très- 
cultivées, sont aujourd'hui abandonnées presque complètement, et 
doivent continuer de l'être, jusqu'à l'instant où pourra, de nouveau, s'y 
montrer cette habitude de l'association qui permet à l'homme de 
combiner ses efforts avec ceux de ses semblables pour dompter la 
nature. 

Si nous arrivons maintenant en Afrique, nous pouvons suivre 
l'accroissement de cette habitude d'association et le développement de 
cette puissance, dans le fait suivant : la population descendant peu à peu 
vers le Nil, pour mettre en exploitation les terres fertiles du Delta ; et à 
mesure que la population décroît, l'abandon de ces mêmes terres, le 
comblement des canaux et la concentration de la population sur un sol 
plus élevé et moins productif. Si de là, nous passons à la province 
romaine, nous voyons ces terres autrefois si fertiles, les plaines de la 
Metidja, de Bône et autres, presque entièrement, sinon tout à fait 
abandonnées, tandis que la population qui subsiste encore se groupe 
autour des montagnes de l'Atlas. En considérant ensuite l'Italie, nous 
voyons une population croissante, soumettant à la culture ces riches 
terrains de la Campanie et du Latium, destinés à être de nouveau 
abandonnés peu à peu, et n'offrant aujourd'hui qu'une misérable 
subsistance à des individus dont la plupart cheminent vêtus de peaux de 
bêtes, et dont le nombre ne dépasse guère celui des villes qui jadis 
étaient si florissantes en ce pays. En nous dirigeant vers le Nord, nous 
verrons les terres fécondes de la république de Sienne cultivées jusqu'au 
XVIe siècle, à l'époque où le cruel vainqueur de Marignan rejeta vers les 
montagnes les faibles restes de la population échappés au fer de 
l'ennemi, et transforma en un désert pestilentiel les fermes si bien 
cultivées qu'on y voyait auparavant en si grand nombre. Plus au Nord on 
peut constater la destruction des canaux de Pise et l'abandon de son sol 
fertile, tandis que ses habitants meurent de la peste dans l'enceinte de la 
ville, ou se transportent vers la source de l'Arno, pour y chercher les 
moyens de subsistance que ne leur offrent plus, désormais, les terrains 
plus riches situés à son embouchure. 

En France, à l'époque des guerres avec les Anglais, nous voyons les 
pays de vallées, et les plus fertiles, ravagés par des bandes de féroces 



montagnards, le farouche Breton, le cruel Gascon et le Suisse 
mercenaire, unis pour piller les hommes qui cultivaient un sol plus fécond 
et les contraignant à chercher un refuge dans la sauvage Bretagne elle- 
même. Nous pouvons voir les terres les plus riches du royaume 
complètement dévastées ; la Beauce, l'une de ses parties les plus 
fertiles, redevenue une forêt, tandis que, de la Picardie aux bords du 
Rhin, il ne reste debout aucune maison, si elle n'est protégée par les 
remparts d'une ville, ni une ferme qui ne soit saccagée. Plus tard, la 
Lorraine fut convertie en un désert, et l'on vit de magnifiques forêts aux 
mêmes lieux, où jadis le sol le plus fertile récompensait libéralement le 
travailleur. Sur toute l'étendue de la France, nous constatons les effets 
d'une guerre perpétuelle, dans la concentration de toute la population 
agricole au sein des villages, à une certaine distance des terres qu'elle 
cultive ; y respirant une atmosphère viciée et perdant la moitié du temps 
à se transporter eux-mêmes, ainsi que leurs grossiers instruments et 
leurs produits, à leurs petites propriétés ; tandis que le même travail 
appliqué à la terre elle-même mettrait en culture les terrains plus fertiles. 



§3. — Épuisement du sol et progrès de la dépopulation 
aux États-Unis. 

A chaque pas fait dans cette direction, l'homme perd de sa 
valeur et la nature acquiert de la puissance à ses dépens. 


En traversant l'océan Atlantique, nous trouvons une nouvelle preuve de 
ce fait ; à savoir, que de même que partout une population nombreuse 
tire la subsistance des sols fertiles, de même la dépopulation chasse de 
nouveau les hommes vers les sols ingrats. Au temps de Cortez, la vallée 
du Mexique nourrissait un peuple nombreux ; aujourd'hui elle n'offre 
qu'un spectacle de désolation, ses canaux sont engorgés et la culture est 
abandonnée, tandis que des files de mulets y transportent, des terrains 
plus pauvres qui la bordent à une distance de 50 milles, les provisions 
nécessaires à l'entretien de la ville. 

En nous transportant au nord et arrivant aux États-Unis, nous trouvons 
encore une démonstration de cette loi : que pour permettre aux individus 
de quitter la culture des terrains pauvres pour celle des terrains riches, il 
faut qu'il y ait développement dans l'habitude de l'association, 
conséquence de la diversité dans les modes de travail et du 
développement des individualités respectives. L'État de Virginie était 
autrefois placé à la tête de l'Union américaine ; mais le système qu'elle a 
adopté a amené l'épuisement des terres cultivées en premier lieu et 
l'abandon de son territoire ; état de choses dont on peut constater les 
conséquences, dans l'insalubrité constamment croissante des parties 
occupées primitivement, les bas comtés de la Virginie. « Le pays, dans 
toute son étendue, dit un auteur moderne, est couvert de ruines 
d'habitations de gentilshommes, dont quelques-unes égalent des palais 
par leurs dimensions, et d'anciennes et magnifiques églises, dont les 
solides murailles ont été construites avec des briques importées, mais 
qui n'ont pu conserver dans leur enceinte ceux qui les ont construites. Et 
quant à leurs descendants, où sont-ils ? demande l'auteur. Cette 
splendeur qui remplissait tous les comtés de la Virginie a disparu. Pour 
quelle raison? Parce que tout le pays est en proie à des miasmes 
délétères et qu’on a laissé un pareil état de choses s'y perpétuer. Il est 



dangereux pour les blancs d'y passer la saison des maladies ; et, 
conséquemment, tous ceux qui le peuvent, abandonnent leurs 
habitations, pendant les mois d'août et de septembre, pour chercher une 
localité moins insalubre. » 

« Cette région imprégnée de miasmes malfaisants couvre toute la côte 
maritime de la Virginie, la Caroline du Nord, la Caroline du Sud, la 
Géorgie, la Floride, l'Alabama, l'État du Mississippi et la Louisiane, 
excepté parfois quelque endroit isolé, et s'étend à l'intérieur des terres, 
sur un espace de 10 à 100 milles. Dans le voisinage de Charlestown, le 
pays est tellement mauvais, qu'il est mortel de dormir, une seule nuit, en 
dehors de la ville, et que le passage même à travers le district infecté, 
pendant la nuit, sur le chemin de fer, a provoqué chez les voyageurs des 
vomissements, comme à bord d'un navire chez les passagers atteints du 
mal de mer. » 

Comme conséquence de ce fait, on voit la Virginie et la Caroline, 
constamment décliner relativement à la position qu'elles occupent dans 
l'Union ; et cet état de choses continuera, nécessairement, jusqu'au 
moment où l'accroissement de la faculté d'association leur permettra de 
cultiver les terres les plus fertiles. En portant les regards vers la 
Jamaïque, nous constatons le même fait si considérable, comme effet 
d'une cause exactement identique ; un rapport récent sur les propriétés 
de l'île indique 128 domaines où se cultive la canne à sucre, 
complètement ou en partie abandonnés. Si l'on y ajoute ceux où l'on 
cultive le café, et autres dans la même situation, le chiffre s'élève à 413, 
et embrasse une superficie de plus de 400,000 acres de terre. 

L'abandon du sol par une portion de ses habitants entraîne, 
inévitablement, avec lui une diminution dans la faculté d'associer ses 
efforts pour l'entretien des conduits de drainage nécessaires à la 
conservation de la santé, et pour la construction et l'entretien des routes ; 
et à mesure que les charges augmentent, on voit la disposition à quitter 
le pays augmenter chaque année. Le pays purement agricole doit 
exporter des matières premières et épuiser son sol ; et cette exportation 
doit entraîner également avec elle la nécessité d'exporter l'individu, 
nécessité qu'accompagne constamment la diminution de la puissance 
d'association, du développement de l'individualité, de la facilité 



d'entretenir le commerce, et du rang qu'occupe la société particulière 
parmi les autres sociétés du monde. L'expérience de toute l'antiquité 
prouve qu'il en est ainsi ; et si nous voulons nous convaincre que les 
choses sont complètement établies de cette manière dans les temps 
modernes, nous n'avons qu'à tourner les yeux vers le Portugal, l'Irlande 
et la Turquie, dans l'hémisphère oriental, et dans l'hémisphère occidental, 
vers la Jamaïque, la Caroline et la Virginie. 

Toutes les fois qu'on laisse s'accroître la population et la richesse, et, 
conséquemment, la puissance d'association, il eu résulte une tendance à 
l'abandon des terrains ingrats cultivés en premier lieu, ainsi que cela est 
prouvé par l'expérience de la France, de l'Angleterre, de l'Écosse, de la 
Suède, et de plusieurs de nos États du nord. Toutes les fois qu'au 
contraire, la population, la richesse et la puissance d'association 
déclinent, c'est le sol fertile qui est abandonné par les individus qui le 
quittent de nouveau pour les terrains ingrats, dans l'espoir de trouver 
dans la culture de ceux-ci les moyens de subsistance nécessaires à leurs 
familles et à eux-mêmes. A chaque pas dans la première direction, il y a 
accroissement dans la valeur de l'homme et décroissance dans celle de 
toutes les denrées nécessaires à ses besoins, accompagnée d'une plus 
grande facilité d'accumulation, tandis qu'à chaque mouvement fait dans 
la seconde, l'homme devient de plus en plus l'esclave de la nature et de 
son semblable, en même temps que la valeur des denrées augmente 
constamment, et que diminue, non moins constamment, sa valeur 
personnelle. 



CHAPITRE VI. 



DE LA VALEUR. 


§ 1. — Origine de l'idée de valeur. Mesure de la valeur. 

Elle est limitée par le prix de reproduction. 


En même temps que la population se développe et que la puissance 
d'association augmente, on voit partout l'homme abandonner la culture 
des terrains ingrats pour celle des terrains plus fertiles ; d'esclave de la 
nature il devient son souverain absolu et la force d'obéir à ses ordres ; on 
le voit de l'état d'individu faible passer à celui d'homme fort ; l'être qui 
n'était qu'une simple créature nécessaire devient un être puissant : de la 
pauvreté il arrive à la richesse, et maintenant il possède une foule 
d'objets auxquels il attache l'idée de valeur. Nous pouvons alors 
examiner pourquoi il agit ainsi, et de quelle manière il est habitué à la 
mesurer. 

Notre Robinson, sur son île, trouvait autour de lui des fruits, des fleurs et 
des animaux de diverses espèces, plus ou moins appropriés à la 
satisfaction de ses besoins, mais dont la plupart restaient hors de sa 
portée en l'absence d'auxiliaires. Le lièvre et la chèvre le surpassaient 
tellement en vitesse qu'il ne pouvait espérer aucun succès en les 
poursuivant à la chasse, tant qu'il n'aurait à compter que sur ses jambes. 
L'oiseau pouvait prendre son essor dans les airs, tandis que lui-même 
restait enchaîné à la terre. Le poisson pouvait se plonger dans la 
profondeur des eaux, où l'homme était sûr de périr, en tentant de l'y 
suivre. Il pouvait mourir de faim, ayant sous les yeux des quantités 
illimitées de substances alimentaires, tandis que la mouche et la fourmi 
consommaient joyeusement des provisions surabondantes. L'arbre lui 
aurait fourni les matériaux d'une habitation, s'il eût possédé une hache 
pour l'abattre, ou une scie pour en faire des planches. Privé de ces 
instruments, il se trouve contraint à se creuser dans la terre un trou 
toujours humide et toujours exposé au vent, tandis que le mâle de 
l'abeille peut se construire l'habitation la plus parfaite. 



Inférieur à tous les êtres de la création, sous le rapport des qualités 
physiques nécessaires à la conservation de l'individu, et de l'instinct qui 
pousse ceux-ci à faire usage des facultés dont ils ont été doués, l'homme 
est de beaucoup leur supérieur, par ce fait, qu'il a reçu en don 
l'intelligence, pour apprécier les forces naturelles dont il est entouré, et 
des bras qui lui permettent de mettre à exécution les idées que lui 
suggère son cerveau. S'il peut façonner un caillou pour frapper l'oiseau, il 
s'aperçoit que la loi de gravitation mettra celui-ci à sa portée. Après des 
efforts répétés, l'élasticité du bois lui permet de détacher une branche de 
l'arbre, et bientôt il met en activité les propriétés de pesanteur et de 
dureté de celui-ci, en faisant tomber sous ses coups des animaux 
sauvages d'une force bien supérieure à la sienne. Connaissant donc 
ainsi l'existence de l'élasticité, il courbe un morceau de bois, et bientôt il 
utilise la ténacité de la fibre animale qu'il convertit en une corde, et celle- 
ci sert à compléter un arc. Il construit un canot, et, grâce à lui, il peut 
naviguer et se transporter d'un point à un autre à la poursuite du gibier ; 
et c'est ainsi que, par degrés, on le voit arriver à dominer les diverses 
forces qui existent toujours dans la nature, et qui n'attendent que son 
appel pour s'enrôler à son service. A chaque pas qu'il fait, il constate une 
diminution dans le travail nécessaire pour le mettre à même de se 
procurer la nourriture, les vêtements et l'abri dont il a besoin pour 
soutenir et fortifier ses facultés physiques, en même temps que ses 
facultés intellectuelles se développent de plus en plus. 

Dans les premiers temps de son séjour sur l'île, travaillant avec le seul 
secours de ses bras, Robinson était forcé de ne compter que sur les 
fruits que la terre produit spontanément, et pour s'en procurer une 
quantité suffisante, il lui fallait déployer une activité presque incessante, 
et parcourir des étendues immenses de terrain. Si parfois il se procurait 
une petite provision de nourriture animale, il y attachait une valeur très- 
élevée, sachant bien quels obstacles considérables il avait constamment 
rencontrés sur son chemin pour arriver à ce résultat ; et c'est ici que nous 
trouvons la cause de l'existence, dans l'esprit humain, de cette idée de 
valeur, qui n'est tout simplement que l'appréciation faite par nous de la 
résistance qu'il nous faudra vaincre, avant de pouvoir entrer en 
possession de l'objet désiré. Cette résistance diminue avec tout 



accroissement dans la puissance qu'acquiert l'homme de disposer des 
services toujours gratuits de la nature : aussi voyons-nous, dans toutes 
les sociétés en progrès, une augmentation constante dans la valeur du 
travail lorsqu'on l'évalue en denrées, et une diminution dans celle des 
denrées lorsqu'on les évalue d'après le travail. 

Au début, il pouvait obtenir la nourriture végétale, au prix d'un travail 
moindre qu'il ne lui en fallait pour se procurer une nourriture animale ; 
mais maintenant qu'il possède un arc, il peut obtenir un surcroît de 
viande avec moins d'efforts que n'exigerait la possession d'un fruit. 
Immédiatement il s’opère un changement de valeur ; celle des oiseaux et 
des lapins baisse, comparée à celle des fruits, et la valeur de ceux-ci 
hausse, comparée à celle des premiers. Cependant il ne peut encore 
atteindre le poisson, quoiqu'il abonde dans la mer, et tout près de lui ; il 
donnerait peut-être volontiers une douzaine de lapins pour une seule 
perche. Ses facultés inventives sont maintenant mises en éveil par le 
désir de changer de régime, en même temps que la facilité plus grande 
qu'il possède de se procurer des provisions de nourriture lui permet de 
consacrer plus de temps, au perfectionnement des instruments à l'aide 
desquels il disposera des services de la nature. Il convertit un os en 
hameçon, et l'attache à une corde semblable à celle dont il a déjà fait 
usage dans le confection de son arc, et il peut alors se procurer du 
poisson, même avec moins de peine qu'il ne lui en faudrait pour se 
procurer des quantités semblables d'autres espèces d'aliments 
Immédiatement, le poisson diminue de valeur, comparé avec celles-ci, et 
celles-ci, à leur tour, augmentent, comparées avec le poisson ; mais la 
valeur de l'homme augmente par rapport à toutes choses, à raison de 
l'empire qu'il a conquis sur les diverses forces naturelles. Dans le 
principe, toute sa journée suffisait à peine pour lui fournir des quantités 
médiocres des aliments les moins substantiels ; mais maintenant, aidé 
par la nature, il se les procure en abondance, et il lui en coûte moitié 
moins de temps ; ce qui lui en reste, il peut l'appliquer à se confectionner 
des vêtements, à rendre son habitation plus confortable, à préparer les 
instruments nécessaires pour accroître encore sa puissance. 

A chaque pas fait dans cette direction, il y a diminution dans la valeur de 
tous les instruments accumulés antérieurement, à raison de la diminution 



constante dans le prix de reproduction, à mesure que la nature est 
forcée, de plus en plus, à travailler au profit de l'homme. Au début, ce 
n'était qu'avec peine qu'il pouvait se procurer une corde pour son arc ; 
mais aujourd'hui cet arc même lui permet de se procurer, facilement, des 
oiseaux et des lapins qui lui fournissent des cordes dans une proportion 
supérieure à ses besoins ; et c'est ainsi que l'arc lui-même devient une 
cause de dépréciation de sa valeur personnelle. Il en est de même 
partout. La houille nous permet d'obtenir plus facilement des quantités de 
minerai de fer, avec une diminution dans la valeur du fer ; et le fer 
permet, à son tour, de se procurer des quantités plus considérables de 
houille, en même temps qu'il se manifeste une diminution constante dans 
la valeur du combustible et une augmentation dans celle de l'homme. 

Profitant de son loisir, Robinson met à profit, maintenant, les services 
que lui rend son canot, pour étendre sa connaissance de la côte ; et, 
dans une de ses excursions nautiques, il découvre, sur une partie 
éloignée de l'île, un autre individu dans une situation analogue à la 
sienne, si ce n'est que, sur certains points, il a conquis une puissance 
plus grande, et, sur certains autres, une puissance moindre à l'égard de 
la nature. Cet individu n'a point de barque, mais ses flèches sont 
meilleures, parce qu'il a pu mettre à profit la pesanteur et la dureté du 
caillou dont il les arme ; il peut, conséquemment, tuer plus d'oiseaux et 
de lapins, en un jour, que Robinson ne pourrait le faire en une semaine. 
Leur valeur, à ses yeux, est donc moindre ; mais celle du poisson est 
bien plus considérable, à raison des obstacles plus grands qu'il faut 
vaincre avant de pouvoir s'en procurer. Nous trouvons ici les 
circonstances qui précèdent l'établissement d'un système d'échanges. Le 
premier des deux individus pouvait se procurer plus de nourriture, en un 
jour, par le moyen indirect de la pêche du poisson qu'il devait échanger 
avec son voisin, qu'il ne l'eût fait en une semaine avec son arc et ses 
flèches impuissants ; et le second pouvait se procurer plus de poisson, 
en consacrant un jour entier à tuer des oiseaux, qu'il ne l'eût fait en un 
mois, privé de hameçon et de ligne. Par l'opération de l'échange, le 
travail de tous deux peut devenir plus productif. Chacun, cependant, 
cherchant à ne donner que le travail d'un jour en échange du travail d'un 
autre jour, se refuse à laisser son semblable obtenir une somme de 
service plus considérable que celle qu'il donne en retour. Le premier 



possède des poissons de diverses espèces, dont la capture a exigé plus 
ou moins de temps, et il évalue chacun de ces poissons par rapport à la 
résistance qu'il a eue à vaincre pour se les procurer ; et, pour cette 
raison, il regarde un seul comme l'équivalent d'une douzaine de perches. 
Le second possède des substances alimentaires animales de plusieurs 
sortes, et, pareillement, il regarde un dindon comme l'équivalent d'une 
douzaine de lapins. La valeur échangeable est donc déterminée 
exactement par les mêmes règles qui ont guidé chacun des individus, 
lorsqu'il travaillait pour lui-même. 

Quelle est maintenant leur position, comparée à celle où ils se trouvaient 
antérieurement? Tous deux ont recueilli un profit, en appelant à leur aide 
certaines forces naturelles, grâce au secours desquelles leur travail a été 
allégé, en même temps que les résultats de celui-ci ont augmenté 
considérablement ; et cette augmentation, ils l'ont gardée tout entière 
pour eux, la nature ne réclamant pour ses services aucune 
compensation. En outre, tous deux ayant recueilli un profit, par suite du 
pouvoir de combiner leurs efforts pour l'amélioration de leur sort 
commun, chacun maintenant peut se consacrer, avec moins 
d'interruption, aux travaux particuliers pour lesquels il se trouve le plus 
apte, en même temps qu'il y a tendance constante à l'accroissement 
dans la rémunération que donne le travail, à mesure que l'individualité se 
développe de plus en plus. Pour tous deux, il y a plus de temps à 
consacrer au perfectionnement des instruments à employer comme 
auxiliaires d'une nouvelle production ; et c'est ainsi que chaque pas fait 
en avant, pour conquérir l'empire de la nature, se trouve n'être que le 
précurseur d'un progrès nouveau et plus considérable. Si notre insulaire, 
au lieu de trouver un voisin, eût été assez heureux pour trouver une 
femme, il se serait établi un semblable système d'échanges. Il 
poursuivrait le gibier, tandis qu'elle ferait cuire les aliments et 
transformerait les peaux en vêtements. Il produirait le lin et elle le 
convertirait en un tissu. La famille devenant nombreuse, l'un de ses 
membres cultiverait la terre, tandis qu'un second procurerait la nourriture 
animale nécessaire à son entretien, et qu'un troisième s'occuperait de la 
direction du ménage, de la préparation des aliments et de la confection 
des vêtements ; on verrait alors un système d'échanges, aussi complet 
dans sa succession que celui de la ville la plus considérable. 



§2. — L'idée de comparaison se lie d'une façon 
indissoluble à celle de valeur. 

Les denrées et les choses diminuent de valeur, à mesure que 
la puissance d'association et la combinaison des efforts actifs 
deviennent de plus en plus complètes. 


L'idée de comparaison se lie d'une façon inséparable à celle de valeur ; 
nous estimons qu'un daim vaut le travail d'une semaine et un lièvre celui 
d'un jour ; c'est-à-dire qu'en échange de ces animaux, nous donnerions 
volontiers cette quantité de travail. L'habitant isolé d'une île a donc ainsi 
un système d'échange établi, avec une mesure de valeur exactement 
semblable à celle en usage parmi les divers membres d'une société 
considérable. Lorsque cet habitant rencontre un autre individu, les 
échanges se forment entre eux, et sont régis suivant les mêmes lois, que 
lorsqu'ils s'accomplissent entre des nations dont la population se compte 
par millions. 

En mesurant la valeur, la première idée, et la plus naturelle, est de 
comparer les denrées avec la résistance qu'il a fallu vaincre pour se les 
procurer, ou en d'autres termes, avec le travail physique et intellectuel 
qu'on a donné en échange de ces denrées. Dans l'échange, le mode le 
plus évident, c'est de donner travail pour travail. La terre de A donne plus 
de fruit qu'il n'en peut consommer, et celle de B plus de pommes de 
terre. Aucune ne possède de valeur dans son état actuel, et chaque 
individu peut approprier l'une ou l'autre à son gré. Comme il convient 
parfaitement à chacun de récolter ce qui est le plus à sa portée, chacun 
aussi veut que l'autre individu travaille ainsi pour lui, en recevant du 
travail en échange. Cependant chacun désirant avoir une quantité aussi 
considérable que celle qu'il pourrait se procurer, avec la même somme 
d'effort, veille avec soin à ne pas donner plus de travail qu'il n'en reçoit. 


Nos colons ayant ainsi établi entre eux un système d'échanges, désirent, 



naturellement, se procurer pour leur travail les meilleurs auxiliaires qui 
soient à leur portée ; et il devient bientôt évident que, pour le 
défrichement des terres, la construction des maisons, et presque toute 
espèce de travaux, ils seraient puissamment aidés par la possession 
d'une hache, ou de tout autre instrument tranchant. N'ayant point de fer, 
ils sont forcés de se servir de l'équivalent dont ils peuvent disposer, un 
caillou ou quelque autre pierre dure ; et ils réussissent, à la longue, à en 
fabriquer un instrument, qui, bien que grossier, les aide si 
essentiellement dans leurs opérations que maintenant ils construisent 
une maison, en moins de temps qu'il n'en eût fallu pour construire la 
première. Ce résultat produit un changement immédiat dans la valeur de 
tous les articles existant antérieurement, et pour la production desquels 
une hache peut être utile. Le bateau qui aurait coûté une année de travail 
peut maintenant être reproduit, en n'y employant que la moitié de ce 
temps ; et maintenant l'on peut, en une semaine, couper la même 
quantité de bois de chauffage qui eût, autrefois, exigé quinze jours de 
travail. Cependant, comme aucun nouveau progrès n'a eu lieu dans la 
manière de prendre le daim ou le poisson, leur valeur en travail demeure 
la même. Si maintenant l'un des individus a plus de poisson qu'il ne lui en 
faut, en même temps que l'autre possède un surcroît de combustible, il 
faut que ce dernier en donne le double de ce qu'il aurait donné, avant 
qu'on eût fabriqué des haches ; en effet, il peut maintenant reproduire 
cette même quantité, avec la même somme d'efforts qui eût été 
nécessaire, antérieurement, pour s'en procurer la moitié. 

Toutes les accumulations existant antérieurement sous la forme de 
maisons, de bateaux, ou de combustibles, s'échangent maintenant, 
uniquement, contre la quantité de travail nécessaire pour leur 
reproduction ; de telle façon que l'acquisition de la hache, à l'aide de 
laquelle ils ont pu commander les services de la nature, a augmenté la 
valeur de travail, estimé en maisons ou en combustible, et diminué la 
valeur des maisons et du combustible estimé en travail. Le prix de 
production a cessé d'être la mesure de la valeur, le prix auquel ces 
choses peuvent être reproduites ayant baissé. Toutefois la baisse ayant 
été occasionnée par le perfectionnement dans les moyens d'appliquer le 
travail, les valeurs actuelles continueront de rester identiques, jusqu'à ce 
qu'il s'opère de nouveaux changements. Plus ces progrès 



s'accomplissent lentement, plus demeure constante la valeur de la 
propriété comparée avec le travail ; et plus ils s'accomplissent 
rapidement, plus est rapide aussi le développement de la puissance 
d'accumulation, et la diminution de valeur de tous les instruments 
existants mesurée par le travail. 

Dans cet état de choses, supposons qu'il arrive un navire dont le patron 
désire des fruits, du poisson, ou de la viande, en échange desquels il 
offre des haches ou des fusils. Nos colons évaluant les denrées qu'ils 
doivent céder, d'après la somme de travail qu'elles ont coûté pour leur 
reproduction, — c'est-à-dire les fruits moins que les pommes de terre, les 
lièvres et les lapins moins que le daim, — Nos colons, disons-nous, ne 
donneront pas le produit du travail de cinq jours, en venaison, s'ils 
peuvent se procurer ce dont ils ont besoin, contre des pommes de terre 
qu'ils peuvent obtenir en échange du travail de quatre jours. 

En estimant la valeur des produits qu'on leur offre en échange des leurs, 
ils suivront une marche exactement semblable, mesurant la somme de 
difficultés qu'ils rencontrent pour les obtenir par tout autre procédé. Pour 
fabriquer une hache grossière, il leur en a coûté le travail de plusieurs 
mois, et s'ils peuvent s'en procurer une bonne au même prix, il sera plus 
avantageux d'agir ainsi que d'employer le même laps de temps à 
produire une autre hache, semblable à celle qu'ils possèdent déjà. 
Toutefois ils peuvent se fabriquer ces outils, mais des fusils ils ne le 
pourraient pas ; et ils attacheront plus de valeur à la possession d'un seul 
fusil qu'à celle de plusieurs haches. Pour l'un des objets ils donneraient 
les provisions obtenues par le travail de plusieurs mois ; mais ils seraient 
disposés à donner pour l'autre toutes les épargnes d'une année. 

Supposons que chacun peut se pourvoir d'un fusil et d'une hache, et 
examinons le résultat. Les deux individus se trouvant dans une situation 
exactement identique, c'est-à-dire chacun possédant les mêmes 
instruments, leur travail aurait une valeur égale et le produit moyen du 
travail de l'un, pendant un jour, continuerait à s'échanger contre le produit 
du travail de l'autre, pendant le même temps. 

La maison qui avait coûté d'abord le travail d'une année pourrait, avec le 



secours de la première hache grossièrement faite, être reproduite en six 
mois ; mais aujourd'hui on en pourrait bâtir une semblable en un mois. 
Toutefois, cette maison est tellement inférieure à celles que l'on peut 
construire maintenant, qu'elle est abandonnée et cesse d'avoir aucune 
espèce de valeur. Elle n'exigerait peut-être pas les efforts d'un seul jour. 
La hache primitive diminue pareillement de valeur. L'accroissement de 
capital de la communauté a été, ainsi, accompagné de la diminution dans 
la valeur de tout ce qui avait été accumulé avant l'arrivée du navire ; 
tandis que celle du travail comparée avec les maisons, s'est élevée ; 
deux mois suffisent, aujourd'hui, pour se construire un abri bien supérieur 
à celui que l’on obtenait dans le principe, en échange du travail d'une 
année. 

La valeur des provisions qui avaient été accumulées subit une baisse 
analogue. Le travail de huit jours, d'un individu armé d'un fusil, produit 
plus de gibier que celui du même individu pendant plusieurs mois, privé 
du secours de cette arme ; et la valeur du capital existant se mesure par 
l'effort exigé pour sa reproduction, et non par ce qu'a coûté sa 
production. Le travail étant maintenant secondé par l'intelligence, il faut 
une moindre dépense de force musculaire pour produire un effet donné. 

Considéré simplement sous le rapport de la force brutale, un homme 
équivaut à la traction de 200 livres, calculée sur un chiffre uniforme de 
quatre milles par heure, tandis qu'un cheval peut tirer un poids de 1800 
livres, en calculant dans une proportion semblable ; et conséquemment, 
pour égaler un seul cheval, il ne faut pas moins que neuf hommes privés 
du secours de l'intelligence. Mais l'intelligence permet à l'homme de 
maîtriser le cheval ; et dès lors ajoutant les facultés de celui-ci à ses 
propres facultés, il peut mettre en mouvement un poids dix fois aussi 
considérable, tandis que la quantité de travail exigée, pour se procurer la 
nourriture nécessaire à l'entretien d'activité de cette somme plus 
considérable d'effort musculaire, n'est pas même doublée. En acquérant 
de nouvelles connaissances, il dispose en maître de la puissance 
merveilleuse de la vapeur ; et alors, avec l'aide d'une demi-douzaine 
d'individus chargés de fournir l'aliment combustible, il commande à une 
puissance égale à celle de centaines de chevaux ou de milliers 
d'individus. La force, grâce à laquelle ce travail s'accomplit, est dans 



l'homme ; et à mesure que cette force arrive à peser sur la matière qui 
l'entoure, la valeur de ses travaux est augmentée, avec un constant 
accroissement dans son pouvoir d'accomplir de nouveaux progrès. Le 
capitaine de navire a obtenu, en échange d'une hache fabriquée par un 
ouvrier en un seul jour, des provisions qui avaient exigé plusieurs mois 
pour être recueillies et conservées, parce que les travaux de l'ouvrier 
avaient été aidés par son intelligence ; tandis que les colons pauvres et 
isolés ne pouvaient guère compter que sur une qualité à l'égard de 
laquelle ils étaient dépassés par le cheval et, beaucoup d'autres 
animaux, la simple force brutale. 

En parcourant le cercle des actes qui s'accomplissent dans le monde, on 
trouve le même résultat. Le sauvage donne des peaux de bêtes, produit 
de plusieurs mois d'activité, en échange de quelques colliers de 
verroterie, d'un couteau, d'un fusil et d'un peu de poudre. Les Polonais 
donnent du froment, produit du travail de quelques mois, pour des 
vêtements produit du travail de quelques jours, aidé du capital sous 
forme d'instrument et de l'intelligence nécessaire pour en diriger l'emploi. 
Les Indiens donnent une année de travail pour une quantité de 
vêtements, ou de provisions, équivalente à celle qu'aux États-Unis on 
pourrait se procurer en un mois. Les Italiens donnent le fruit du travail 
d'une année pour moins que le même travail n'obtient en Angleterre, en 
six mois. L'ouvrier, aidé de la connaissance de son métier obtient, en une 
seule semaine, autant que le simple manoeuvre peut gagner en quinze 
jours ; et le marchand qui a consacré son temps à acquérir une 
connaissance complète de sa profession gagne, en un mois, autant que 
son voisin moins habile à cet égard peut le faire, en une année. 

Pour que la quantité de travail puisse devenir une mesure de la valeur, il 
faut qu'il existe un pouvoir égal de disposer des services de la nature. Le 
produit du travail de deux charpentiers, à New-York ou à Philadelphie, 
peut, généralement, s'échanger pour celui du travail de deux maçons ; et 
le produit du travail de deux cordonniers ne différera guère de celui de 
deux tailleurs. Le temps d'un ouvrier à Boston est presque égal en valeur 
à celui d'un autre ouvrier à Pittsburg, à Cincinnati ou à Saint-Louis ; mais 
ce temps ne pourrait s'échanger contre celui d'un ouvrier de Paris ou du 
Havre, ce dernier n’étant pas secondé dans la même proportion par les 



machines et conséquemment, devant plus compter sur la simple force 
brute. La valeur du travail, si on la compare avec celle des denrées 
nécessaires pour l'entretien d'un individu, varie, sur une faible échelle, 
dans les diverses parties de la France, ainsi que cela a lieu dans les 
différentes parties de l'Angleterre et de l'Inde ; mais entre l'individu de 
Paris et son concurrent de Sedan ou de Lille, la variation est insignifiante, 
comparée avec celle qui existe entre un ouvrier d'une partie quelconque 
de la France et un ouvrier des États-Unis. Les circonstances qui affectent 
la puissance d'un individu sur la nature, à Paris et à Lille, sont en grande 
partie communes à toute la population de la France, comme le sont les 
circonstances qui affectent celles d'un ouvrier, à Philadelphie, par rapport 
à la totalité de la population de l'Union. Nous constatons là au même 
moment, mais en différents lieux, le même effet dont nous avons 
démontré la manifestation au même lieu, mais à divers moments. Le 
perfectionnement des instruments de nos colons ayant augmenté la 
somme de leurs forces, leur troisième année de résidence a représenté 
une valeur plus considérable que ne l'avait été celle des deux années 
antérieures ; et pareillement le travail d'une seule année, aux États-Unis, 
vaut plus que celui de deux années en France. Le travail croît en valeur, 
en raison directe de la substitution de la force intellectuelle à la force 
musculaire ; c'est-à-dire des qualités particulières qui distinguent 
l'homme de l'animal, à celle qu'il possède en commun avec tant d'autres 
animaux, et la valeur de toutes les autres denrées baisse exactement 
dans la même proportion. 



§3. — L'homme augmente en valeur à mesure que celle 
des denrées diminue. 


La maison et la hache, formant le capital qui avait été accumulé, ont 
diminué de valeur, lorsqu'à l'aide d'instruments perfectionnés, le travail 
est devenu plus productif ; conséquence nécessaire d'une plus grande 
facilité d'accumulation. A chaque pas fait dans cette direction, le 
travailleur trouve un accroissement dans la rémunération de ses efforts 
physiques ou intellectuels, ainsi que nous l'avons constaté dans ce fait, 
que le vêtement qui, il y a cinquante ans, se fût vendu pour le travail de 
plusieurs semaines, ne pourrait aujourd'hui commander le travail d'un 
nombre de journées équivalent. Il y a cinquante ans, le paiement d'une 
machine à vapeur eût exigé le travail d'une vie entière ; mais aujourd'hui 
on pourrait l'échanger contre le travail d'un ouvrier ordinaire des États- 
Unis, pendant un très petit nombre d'années. En réalité, ainsi qu'à l'égard 
de la maison construite primitivement par le colon, on trouverait dans 
cette machine, relativement à celles que l'on fabrique aujourd'hui, une 
telle infériorité qu'elle rencontrerait difficilement un acheteur à quelque 
prix que ce fût. 

La valeur des denrées ou des machines, au moment de leur production, 
se mesure par la quantité et la qualité du travail nécessaire pour les 
produire. Tout perfectionnement dans le mode de production tend à 
augmenter la puissance du travail, et à diminuer la quantité de celui-ci, 
nécessaire pour la reproduction d'articles semblables. En même temps 
qu'a lieu chacun de ces nouveaux progrès, il y a diminution dans la 
quantité que l'on peut obtenir en échange des articles qui existent déjà ; 
et cela par le motif, qu'aucune denrée ne peut s'échanger contre une 
plus grande somme de travail que celle nécessaire pour sa reproduction. 
Dans toute société où la population et la richesse augmentent, de 
semblables changements se manifestent, et l'on peut constater que 
chacun d'eux n'est que le prélude de changements nouveaux, et plus 
importants, accompagnés d'une tendance constamment croissante à 
l'abaissement dans la valeur, en travail, des denrées existantes, ou des 
machines qui ont été accumulées. Conséquemment, plus il y a 



longtemps qu'existe l'une des denrées ou machines pour la production 
desquelles des perfectionnements se sont accomplis, même lorsqu'il ne 
s'est opéré aucun changement résultant de l'usage, plus est faible la 
proportion que représente sa valeur actuelle, relativement à celle qu'elle 
possédait dans le principe. 

L'argent produit au quatorzième siècle s'échangeait contre du travail à 
raison de sept pence 1/2, prix du travail d'une semaine. Depuis cette 
époque, sa puissance de commander les services humains, a 
constamment diminué, jusqu'à l'époque actuelle, où il faut donner 12 ou 
15 schellings pour obtenir une somme de ces mêmes services, 
équivalente à celle qu'on obtenait il y a cinq siècles pour sept pence 1/2. 
Les divers individus, entre les mains desquels est passé l'argent qui 
existait au quatorzième siècle, ont ainsi éprouvé une dépréciation 
constante, dans la quantité de travail que leur capital pouvait leur 
procurer. Une hache fabriquée il y a cinquante ans, d'une qualité égale à 
la meilleure fabriquée de nos jours, et qui serait restée sans emploi, ne 
s'échangerait pas aujourd'hui contre une somme équivalente, de moitié, 
à celle qu'on l'eût payée au moment de sa fabrication. 



§4. — La diminution, dans les proportions des charges dont 
est grevé l'usage des denrées et des choses, est une 
conséquence nécessaire de la diminution dans le prix de 
reproduction. Définition de la valeur. 


La diminution dans la valeur du capital est accompagnée d'une 
diminution dans la proportion du produit du travail donné pour l'usage de 
ce capital, par ceux qui, ne pouvant l'acheter, désirent le louer. Si la 
première hache eût été la propriété exclusive de l'un de nos colons, il eût 
demandé plus que la moitié du bois que l'on pouvait abattre avec son 
secours, en retour de la concession du prêt de cette même hache. 
Quoiqu'elle lui eût coûté une somme énorme de travail, elle ne faisait que 
peu de besogne : et quelque considérable que fût la proportion de son 
produit, qu'il fût ainsi à même de demander, la quantité qu'il avait à 
recevoir était encore très-faible. D'un autre côté, son voisin trouvait bien 
plus avantageux de donner les trois quarts du produit de son travail, pour 
l'usage de la hache, que de continuer à ne pouvoir compter que sur ses 
bras ; en effet, avec celle-ci il pouvait abattre plus d'arbres en un jour qu'il 
ne l'eût pu faire sans elle en un mois. L'arrivée d'un navire leur ayant 
procuré de meilleures haches à moins de frais, aucun d'eux ne voudrait 
maintenant donner, pour l'usage de celles-ci, autant qu'il l'eût fait 
antérieurement. L'individu qui, il y a cinquante ans, désirait se servir de 
cet instrument pendant une année, aurait donné le travail d'un bien plus 
grand nombre de jours qu'il ne le ferait aujourd'hui, pouvant, grâce au 
travail d'un seul jour, devenir propriétaire d'une hache d'une qualité 
éminemment supérieure. Lorsque A possédait la seule maison existante 
dans la colonie, il aurait pu demander à B, en échange de la permission 
d'en faire usage pendant un certain temps, une somme bien plus 
considérable de journées de travail que B ne consentirait à lui donner, 
maintenant que la possession d'une hache l'a rendu capable d'en 
construire une semblable en un mois. A l'époque où avec le travail d'une 
semaine on ne pouvait se procurer que 7 pence 1/2 d'argent, le 
possesseur d'une livre de ce métal pouvait demander bien davantage, en 
retour de l'usage dudit argent, qu'il ne peut le faire, aujourd'hui que 
l'ouvrier obtient cette quantité en ne travaillant guère plus de quinze 
jours. Tout progrès qui favorise la production est suivi, non-seulement 



d'une diminution dans la valeur en travail des instruments existant 
antérieurement, mais encore d'une diminution dans la proportion du 
produit du travail que l'on peut demander, en échange de la concession 
de l'usage desdits instruments. 

Plus est complète la puissance d'association et plus le mouvement de la 
société est considérable, plus doit augmenter la tendance au 
développement de l'individualité ; plus est rapide l'accroissement de la 
production, plus est considérable la facilité de l'accumulation, plus 
augmente la tendance à la baisse dans la valeur de toutes les 
accumulations existantes, et plus devient faible la proportion des produits 
du travail que l'on peut réclamer en échange de leur usage. Pour que la 
puissance d'association puisse augmenter, il doit y avoir, ainsi que le 
lecteur l'a déjà vu, différence. Et cette différence résulte de la diversité 
des travaux. Plus cette diversité est considérable, plus doit être rapide le 
développement de la faculté d'accumuler ; plus est grande la tendance à 
la diminution dans la proportion de ce que reçoit le capitaliste, et à 
l'accroissement dans celle que reçoit l'ouvrier, et plus est grande la 
tendance à l'abaissement dans le taux de la rente, du profit ou de 
l'intérêt. Dans tous les pays du monde purement agricoles, ce taux est 
élevé ; et il tend à s'accroître à raison de la diminution dans la puissance 
d'accumulation, résultant de l'épuisement du sol ; ce qui est exactement 
l'inverse de ce qu'on a observé dans tous les pays où la diversité des 
travaux augmente progressivement, et dans lesquels l'individualité prend 
des développements de plus en plus considérables. 

La valeur est la mesure de la résistance à vaincre pour se procurer les 
denrées nécessaires à nos besoins, c'est-à-dire la mesure de la 
puissance de la nature sur l'homme. Le but important que l'homme doit 
atteindre en ce monde, c'est d'obtenir la domination sur la nature, en la 
forçant de travailler pour lui ; et, à chaque pas fait dans cette direction, le 
travail devient moins pénible, en même temps qu'augmente la 
rémunération qui en résulte. A chaque pas les accumulations du passé 
conservent moins de valeur, et l'on voit diminuer constamment leur 
pouvoir de commander les services des travailleurs au moment actuel. A 
chaque pas, la puissance d'association augmente, en même temps qu'il 
y a augmentation constante dans la tendance au développement des 



diverses facultés de l'homme pris individuellement, ainsi qu'au pouvoir 
d'accomplir de nouveaux progrès ; et c'est ainsi, qu'en même temps que 
la combinaison des efforts permet à l'homme de triompher de la nature, 
chaque triomphe successif est suivi d'une facilité plus grande pour 
accomplir de nouveaux efforts qui, à leur tour, seront suivis de triomphes 
nouveaux et plus importants. 



§5. — Quelles sont les choses auxquelles nous attachons 
l'idée de valeur? 

Pourquoi y attache-t-on de la valeur? Quel est leur degré de 
valeur ? 


Le lecteur qui désire maintenant vérifier par lui-même l'exactitude des 
idées qui lui ont été présentées jusqu'à ce moment, peut le faire 
facilement sans quitter la chambre où il se tient assis. Qu'il porte d'abord 
les regards autour de lui, et qu'il voie quelles sont les choses auxquelles 
il attache l'idée de valeur. En se livrant à cet examen, il trouve qu'au 
nombre de ces choses n'est pas compris l'air qu'il aspire constamment, 
et sans lequel il ne pourrait vivre. En lisant pendant le jour, il trouve qu'il 
n’attache aucune valeur à la lumière, ni dans l'été à la chaleur. Si c'est 
pendant la nuit qu'il se livre à la lecture, il attache une valeur au gaz qui 
lui fournit la lumière ; et pendant l'hiver au charbon de terre, ou au bois, 
dont la combustion réchauffe ses membres. En recherchant ensuite 
pourquoi il attache une idée de valeur à l'une de ces choses et non à 
l'autre, il trouve que la raison en est, que la première est fournie 
gratuitement par la nature, en quantités abondantes, et dans les lieux et 
au moment où l'on en a besoin ; tandis que pour obtenir la dernière, il 
faut dépenser une certaine somme de travail humain. La nature fournit la 
houille dans une proportion illimitée et gratuitement, ainsi que l'air ; mais 
il faut quelques efforts pour amener cette houille au lieu où elle doit être 
consommée. Les matières dont on fait les chandelles sont également 
fournies en abondance ; mais pour les changer de lieu et de forme, de 
manière à les approprier aux besoins de l'homme, il faut appliquer une 
certaine somme de travail ; et c'est à raison de la nécessité de vaincre 
l'obstacle qui empêche la satisfaction de nos désirs, que nous 
apprécions la houille et la chandelle, tandis que nous n'attachons aucune 
valeur à la lumière du jour, ou à la chaleur de l'été. 

Si le lecteur se demande ensuite combien de valeur il attache au siège 
sur lequel il est assis, à la table sur laquelle il écrit, au livre qu'il lit, ou à la 
plume à l'aide de laquelle il trace des caractères, il trouve que cette 
valeur est limitée par le prix de reproduction ; et que plus il s'est écoulé 



de temps depuis que ces divers objets ont été fabriqués, plus est 
considérable l'abaissement de cette valeur au-dessous du prix de 
production. La plume, qui vient d'être fabriquée à l'instant, peut être 
remplacée, rien que par la dépense de la même somme de travail qui a 
été nécessaire pour la produire ; et sa valeur ne change pas. Le siège et 
la table, qui ont peut-être aujourd'hui dix ans de date, sont tombés 
aujourd'hui bien au-dessous de leur valeur primitive ; car, depuis cette 
époque, on a inventé des machines, à l'aide desquelles la vapeur a été 
appliquée aux diverses opérations qui se rattachent à la fabrication de 
ces produits ; ceux-ci, conséquemment, ont baissé de valeur comparés 
au travail, tandis que le travail a haussé comparé avec eux. Le livre qu'il 
lit est peut-être encore plus ancien ; et depuis qu'il a été imprimé, des 
perfectionnements ont eu lieu dans l'industrie, perfectionnements qui 
tendent à diminuer considérablement la somme d'efforts humains 
nécessaire pour sa reproduction. Le chimiste a fourni les poudres de 
blanchiment qui ont amélioré la couleur du papier. Le chemin de fer, en 
diminuant les frottements des véhicules, a diminué les frais de transport 
des chiffons et du papier. La puissance de la vapeur a remplacé le travail 
des bras de l'homme, et a permis au fabricant de papier de livrer au 
dehors, et provenant de la même manufacture, autant de rames qu'il 
pouvait autrefois fabriquer de mains. La vapeur devient encore un 
auxiliaire pour transformer le métal en caractères d'imprimerie ; et la 
presse à vapeur, qui livre des milliers de feuilles par heure, a remplacé la 
presse à bras qui ne les livrait que par centaines. A chaque 
accroissement pareil dans l'empire que l'homme conquiert sur la nature, 
il y a diminution dans la valeur des livres existants comparés à celle du 
travail, et augmentation dans la valeur du travail comparée à celle des 
livres, ainsi que le lecteur peut s'en convaincre, en jetant les yeux autour 
de lui sur sa bibliothèque, et comparant la valeur qu'il attache aujourd'hui 
aux ouvrages classiques qui sont constamment reproduits, à celle qu'il y 
attachait dix ou vingt ans auparavant. On peut aujourd'hui se procurer, en 
échange du travail d'un individu habile, pendant un seul jour, un 
exemplaire de la Bible, de Milton, ou de Shakespeare, mieux fabriqué 
que celui qu'on eût obtenu, il y a cinquante ans, en échange du travail 
d'une semaine ; la conséquence nécessaire de ce fait a été une 
diminution dans la valeur de tous les exemplaires existant, soit dans les 
bibliothèques particulières, soit entre les mains des libraires, le prix de 



reproduction étant la limite que ne peut dépasser la valeur (1). 


En outre, parmi les livres qui sont en sa possession, tous ceux qui ont 
été reliés il y a quarante ans le sont en peau ; tandis que parmi les livres 
modernes presque tous le sont en toile. A une époque plus reculée, la 
toile de coton exigeait, pour sa fabrication, une large dépense de travail 
humain, et sa valeur était tellement considérable, qu'une quantité de 
douze ou quinze mètres était tout ce que l'ouvrier pouvait obtenir, au prix 
des efforts d'une semaine. Mais depuis cette époque, diverses forces 
naturelles ont été mises en oeuvre pour seconder les efforts du fabricant 
de toile ; la vapeur a remplacé les doigts qui antérieurement filaient la 
laine, et les bras qui autrefois tissaient la toile, en même temps que la 
chimie a accompli une oeuvre analogue à l'aide de la lumière du soleil, et 
a permis au blanchisseur de toiles de faire, en une heure, ce qui autrefois 
avait exigé le travail d'une semaine ; et la conséquence de cet 
accroissement de pouvoir sur la nature a été qu'on peut maintenant 
obtenir, en retour du travail d'une seule heure, un mètre de toile qui, il y a 
cinquante ans, eût été une compensation suffisante pour celui d'une 
demi-journée. Le commerçant, qui eût conservé sur les rayons de son 
magasin une pièce de toile fabriquée il y a un siècle, aurait constaté 
nécessairement la diminution constante de sa valeur, en même temps 
que la diminution des frais qu'exige aujourd'hui sa reproduction. 
Supposons qu'il continue à garder cette pièce de toile, et à mesure que 
de nouvelles forces sont appelées au service de l'homme, il peut 
constater une nouvelle diminution, jusqu'au moment où il ne l'appréciera 
que comme équivalente au cinquième de la somme de travail, en 
échange de laquelle elle se vendait primitivement. L'utilité du coton a 
augmenté considérablement ; mais la valeur de la toile de coton a 
diminué dans la même proportion ; et tous ces résultats ont eu lieu, parce 
que la nature qui travaille gratuitement a été, chaque année, rendue plus 
apte à faire ce qui se faisait autrefois à l'aide du travail de l'homme ; 
lequel exige une quantité constante de nourriture et de vêtement pour 
que la machine soit maintenue en état d'accomplir son oeuvre. 



§6. — Inconséquences d'Adam Smith et d'autres 
économistes relativement à la cause de la valeur. 

Il n'existe qu'une seule cause pour la valeur de la terre, de 
toutes ses parties et de tous ses produits. Les phénomènes 
relatifs à la valeur de la terre se manifestent en Angleterre, aux 
États-Unis et dans d'autres pays. 


« Le travail, dit Adam Smith, a été le premier prix, la monnaie payée pour 
l'achat primitif de toutes choses. » Et, suivant son opinion, « il constitue 
la seule mesure définitive et réelle qui puisse servir à apprécier et à 
comparer la valeur de toutes les marchandises (2). » En comparant donc 
le prix payé avec le produit obtenu, le travail serait, d'après cette autorité, 
l'étalon de la valeur pour toute espèce de denrées, qu'il s'agisse de la 
terre cultivée elle-même, ou des denrées obtenues en retour du travail 
appliqué à sa culture. Dans un autre passage, Smith nous dit que le prix 
payé pour l'usage de la terre « n'est nullement en proportion des 
améliorations que le propriétaire peut avoir faites sur sa terre, ou de ce 
qu'il lui suffirait de prendre (pour ne pas perdre), mais bien de ce que le 
fermier peut consentir à donner, et se trouve donc être naturellement un 
prix de monopole (3). » Nous avons là une des causes de la valeur de la 
terre, en sus du travail appliqué à sa culture ou à son bénéfice ; et c'est 
ainsi que l'auteur établit, pour elle, une loi complètement différente de 
celle qui a été proposée comme la cause de la valeur « en toute chose. » 

M. Mac Culloch apprend à ses lecteurs « que le travail est la source 
unique de la richesse, » et que « l'eau, les feuilles des arbres, les peaux 
des animaux, en un mot tous les produits spontanés de la nature, ne 
possèdent aucune valeur que celle qu'ils tirent du travail nécessaire pour 
les approprier à notre usage. Toutefois, continue-t-il, les forces 
agissantes de la nature peuvent être appropriées ou accaparées par un 
ou plusieurs individus, à l'exclusion de tous les autres ; et ceux qui 
accaparent ces forces peuvent exiger un prix pour les services qu'elles 
rendent. Mais cela démontre-t-il, se demande l'auteur, que ces services 
coûtent quelque chose aux accapareurs? Si A possède sur sa propriété 



une chute d'eau, il pourra probablement en retirer un revenu. Il est clair, 
toutefois, que le travail accompli par la chute d'eau est aussi 
complètement gratuit que celui du vent agissant sur un moulin. La seule 
différence entre ces deux cas consiste en ceci : que tout homme 
pouvant, à son gré, utiliser les services du vent, personne ne peut 
intercepter à son profit la bonté de la nature, et exiger un prix pour une 
chose qu'elle accorde libéralement, tandis que A, en appropriant la chute 
d'eau, et, par conséquent, en acquérant le pouvoir d'en disposer, peut 
complètement empêcher qu'on n’en fasse usage, ou vendre les services 
qu'elle rend (4). » 

Nous apercevons ici la même contradiction que nous avons déjà 
signalée dans la Richesse des nations. On nous assure que le travail est 
la source unique de la richesse, la cause unique de la valeur ; et, 
cependant, le principal article parmi les valeurs de ce monde se trouve 
entre les mains d'individus, qui, suivant notre auteur, « interceptent à leur 
profit la bonté de la nature et exigent un prix pour une chose qu'elle 
accorde libéralement ; » et ce prix, ils peuvent le demander, parce qu'ils 
ont pu « acquérir la faculté de disposer » de certaines forces naturelles, 
et empêcher qu'elles ne fussent utilisées par ceux qui ne consentent pas 
à payer, à celui qui en est propriétaire, « les services qu'elles leur 
rendraient. » 

Ainsi, d'après ces deux autorités, il existe deux causes de la valeur, le 
travail et le monopole, la première restant la seule pour ce qui regarde 
tous les produits spontanés de la nature ; et les deux causes se 
combinant par rapport à la terre, la grande source de toute production. 

C'est ainsi que M. Ricardo assure à ses lecteurs, que le prix payé pour 
l'usage de la terre doit se diviser en deux parts ; la première, que l'on 
peut demander en retour du travail « employé à améliore la qualité de 
cette terre, et à construire les bâtiments nécessaires pour garantir et 
conserver les produits, et la seconde, que l'on paye au propriétaire pour 
l'usage des facultés productives, primitives et impérissables du sol ; » et 
cette dernière doit s’ajouter encore, à celle que l'on pourrait demander 
pour l'usage de tout autre instrument parmi ceux qui concourent à la 
production. 



M. Say nous apprend : 

« Que la terre n'est pas le seul agent de la nature qui ait un pouvoir 
productif, mais qu'il est le seul, ou à peu près, que l'homme ait pu 
s'approprier : que l'eau des rivières et de la mer, par la faculté qu'elle a 
de mettre en mouvement nos machines, de porter nos bateaux, de 
nourrir des poissons, a bien aussi un pouvoir productif, que le vent qui 
fait aller nos moulins, et jusqu'à la chaleur du soleil, travaillent pour nous, 
mais qu'heureusement personne n'a pu dire : Le vent et le soleil 
m'appartiennent, le service qu'ils rendent doit m'être payé (5). » 

M. Senior, au contraire, insiste sur ce point, que l'air et le soleil, les eaux 
d'un fleuve et celles de la mer, « la terre et toutes les qualités qu'elle 
possède, sont également susceptibles d'appropriation (6).» Suivant lui, 
pour qu'une denrée puisse avoir une valeur aux yeux des hommes, il est 
nécessaire qu'elle soit utile, susceptible d'appropriation et, naturellement, 
transportable et limitée dans sa quantité, toutes qualités qu'il suppose 
possédées par la terre, dont les propriétaires peuvent, conséquemment, 
imposer des prix de monopole en échange de son usage. 

M. Mill nous dit que « la rente de la terre est le prix payé en échange de 
l'usage d'un agent naturel ; qu'aucun prix semblable ne se paye dans 
l'industrie, que la raison du prix payé pour l’usage de la terre est 
simplement la limitation de sa quantité » et que « si l'air, la chaleur, 
l'électricité, les agents chimiques, et les autres forces de la nature mises 
en oeuvre par les manufacturiers, n'étaient fournis que dans des limites 
restreintes, et pouvaient, comme la terre, être accaparés et appropriés, 
on exigerait également une rente en retour de la concession de leur 
usage. » Nous trouvons encore ici une valeur de monopole, qui vient 
s'ajouter au prix que pourrait demander le propriétaire, comme 
compensation du travail appliqué à la terre, ou à son amélioration. Le 
lecteur a vu que la valeur de ces portions de la terre que l'homme 
convertit en arcs et en flèches, en canots, navires, maisons, livres, 
hameçons, drap, ou machines à vapeur, est déterminée par le prix de 
reproduction ; que ce prix, dans toutes les sociétés en progrès, est 
moindre que le prix de production, et que la baisse du premier, au- 
dessous du dernier, a toujours lieu très-rapidement, lorsque la 



population, et la puissance d'association qui en résulte, augmentent avec 
une égale rapidité. Et cependant, lorsque nous considérons les portions 
de la terre que l'homme met en oeuvre pour les besoins de la culture, 
nous trouvons, d'après tous ces auteurs, une loi précisément contraire ; 
la valeur de la terre se trouve égale à ce qu'il en a coûté pour lui donner 
sa forme actuelle, plus la valeur d'un pouvoir de monopole qui s'accroît 
avec la population, et très-rapidement lorsque le développement de la 
population et la puissance d'association sont également très-rapides. 

Admettre l'exactitude d'une pareille manière de voir, ce serait admettre 
que la terre, au moment où le fermier l'ouvrait avec sa charrue, était 
soumise à une certaine série de lois, et a été soumise à des lois 
directement contraires, aussitôt qu'elle a passé dans les mains du potier 
pour être convertie en porcelaine ou en faïence ; ce serait admettre qu'il 
n’existait rien qu'on pût appeler l'universalité des lois régissant la matière, 
et que, conséquemment, le Grand-Architecte de l'Univers nous a donné 
un système fécond en discordances, et dont la mise en oeuvre ne pouvait 
nous faire prévoir rien qui ressemblât à l'harmonie. Les choses se 
passent-elles ainsi, en réalité? c'est ce qu'il faut déterminer par un 
examen des faits de la circonstance, tels qu'ils se présentent dans la 
comparaison de la valeur de la terre, avec le travail qui serait aujourd'hui 
nécessaire pour la reproduire sous sa forme existante. Si le résultat 
aboutit à prouver que la première est plus considérable que le second, 
alors la doctrine de tous ces écrivains doit être admise comme exacte ; 
mais si ce résultat prouve, que nulle part la terre ne s'échangera contre 
une somme de travail équivalente à celle qui serait nécessaire pour sa 
reproduction, il faudra bien admettre alors que la valeur n’est, dans tous 
les cas, que la mesure de la somme d'efforts physiques et intellectuels 
nécessaire pour triompher des obstacles qui contrarient 
l'accomplissement de nos désirs ; que le prix demandé pour l'usage de la 
terre, de même que celui qui est demandé pour l'usage de toutes les 
autres denrées ou choses quelconques, n'est qu'une compensation pour 
les épargnes accumulées résultant des travaux du passé ; que le prix 
tend partout à diminuer, en proportion du produit obtenu avec le secours 
des machines ; et qu'il n'existe qu'un seul système de lois qui régit toute 
la matière, sous quelque forme qu'elle se présente. 



Il y a douze ans, la valeur annuelle de la terre et des mines de la Grande- 
Bretagne, en y comprenant la part du clergé, était estimée par Robert 
Peel à 47,800,000 liv., 239,000,000 de fr., ce qui donnerait pour une 
possession de 25 ans, une somme principale de près de douze cents 
millions de liv. st., soit fr. 6,000,000,000. En évaluant le salaire des 
ouvriers, des mineurs, des artisans et de ceux qui dirigent leurs travaux, 
à raison de 50 liv., ou 1,250 fr. par an, pour chaque individu, la terre alors 
représenterait le travail de 24 millions d'individus en une seule année, ou 
d'un million d'individus pendant 24 années. 

Supposons maintenant la Grande-Bretagne réduite à l'état où la trouva 
César ; couverte de forêts impénétrables (dont le bois n'a point de valeur 
à cause de sa surabondance), de marais, de bruyères et de déserts 
sablonneux ; estimons alors la quantité de travail qui serait nécessaire 
pour la placer dans la situation où elle se trouve aujourd'hui, avec ses 
terrains défrichés, nivelés, enclos et drainés ; avec ses routes à barrière 
de péage et ses chemins de fer, ses églises, ses écoles, ses collèges, 
ses tribunaux, ses marchés, ses hauts-fourneaux et ses foyers ; ses 
mines de houille, de fer et de cuivre, et les milliers d'autres améliorations 
nécessaires, pour mettre en activité ces forces pour l'usage desquelles 
on paie une rente, et l'on constatera que le travail de millions d'individus 
pendant plusieurs siècles, serait indispensable, lors même qu'ils seraient 
pourvus de toutes les machines des temps modernes, des meilleures 
haches et des meilleures charrues ; et qu'ils auraient à leur disposition la 
machine à vapeur, le chemin de fer et sa locomotive. 

La même chose peut se voir aujourd'hui sur une plus petite échelle. Une 
partie du Lancashire du sud, la forêt et la chasse de Rossendale, 
embrassant une superficie de 24 milles carrés, contenait 80 habitants au 
commencement du seizième siècle ; et le montant du livre censier, au 
temps de Jacques 1er, il y a un peu plus de deux siècles, s'élevait à la 
somme de 122 1., 13 sch. 8 pence, soit 3,066 fr. 43 c. Cette région 
possède maintenant une population de 81,000 individus ; et l'état de 
revenus annuel s'élève à 50,000 liv, soit 12,500 fr., qui, pour une 
possession de vingt-cinq ans équivalent à 1,250,000 liv., soit 31,250,000 
fr. ; sans avoir vu cette terre, on ne peut hésiter à affirmer, que si on la 
donnait aujourd'hui au baron Rothschild dans l'état où elle existait sous le 



règne de Jacques 1er, avec une prime égale à sa valeur, à la condition 
de tirer, des bois, le même parti qu'on avait tiré de ceux qui existaient à 
cette époque sur le sol, M. Rothschild s'engageant à rendre à cette 
propriété les mêmes avantages que ceux pour lesquels aujourd'hui on 
paie un revenu, on peut affirmer, disons-nous, que sa fortune personnelle 
serait dépensée en sus de la prime, longtemps avant que l'œuvre fût à 
moitié complète. La somme reçue comme rente est l'intérêt de la valeur 
du travail, moins la différence entre la puissance productive de 
Rossendale, et celle des terrains plus neufs qui peuvent maintenant être 
exploités par l'application du même travail qui a été là consacrée à 
l'œuvre. 

La valeur au comptant des fermes, dans l'État de New-York, a été 
estimée sur les registres du Maréchal, au dernier recensement, à 
554,000,000 de doll., soit 2,770,000,000 fr., et en y ajoutant la valeur des 
routes, constructions et autres œuvres d'amélioration, nous obtiendrons 
une somme qui s'élèvera probablement à un chiffre double, c'est-à-dire à 
l'équivalent du travail d'un million d'individus, travaillant 300 jours par an, 
pendant quatre ans, et recevant pour leur travail un dollar par jour. Si la 
terre était rétablie dans l'état où elle se trouvait au temps d'Hendrick 
Hudson, et qu'elle fût offerte en pur don à une association formée des 
plus riches capitalistes de l'Europe, avec un boni en argent égal à sa 
valeur actuelle, on verrait leur fortune privée et le boni épuisés, avant que 
les améliorations existantes eussent été exécutées, même dans la 
proportion d'un cinquième. 

La terre de Pennsylvanie a été estimée dans un rapport fait après le 
cens, à une valeur au comptant, de 403,000,000 de dollars. En doublant 
ce chiffre, pour obtenir la valeur du domaine réel et de ses améliorations, 
nous obtenons le chiffre de 806,000,000 de doll., en d'autres termes 
l'équivalent des travaux de six cent soixante-dix mille individus pendant 
quatre ans ; ce qui ne forme pas le dixième de ce qui serait nécessaire 
pour reproduire l'État dans sa situation actuelle, s'il était rétabli dans celle 
où il se trouvait à l'époque de l'arrivée des Suédois qui commencèrent 
l'œuvre de colonisation. 


William Penn vint après eux, et profita de ce qu'ils avaient déjà fait. 



Lorsqu'il obtint la concession de tout ce territoire qui constitue maintenant 
la Pennsylvanie, et vers l'ouest jusqu'à l'Océan Pacifique, on supposa 
qu'il possédait un domaine princier. Il plaça son capital dans le transport 
des colons, et consacra son temps et ses soins à la nouvelle colonie ; 
mais après plusieurs années de tracas et de tourment, il se trouva 
tellement obéré, qu'en 1708, il hypothéqua le tout pour 6,600 liv., soit 
33,000 fr., afin de payer les dettes contractées dans le but de coloniser la 
province. Il avait reçu la concession en payement d'une dette s'élevant 
avec les intérêts à 29,200 liv., soit 46,000 fr., et ses débours y compris 
l'intérêt, étaient de 52,373 liv. ; tandis que le montant reçu dans l'espace 
de vingt ans, n'était que de 19,460, ce qui lui laissait un déficit dont le 
total était de 62,113. Quelques années plus tard le gouvernement fit avec 
lui une convention en vertu de laquelle il lui achetait le tout pour une 
somme de 12,000 liv. ; mais une attaque d'apoplexie empêcha 
l'exécution des conditions convenues. A sa mort William Penn laissa ses 
propriétés irlandaises à son fils favori, comme la partie la plus précieuse 
de sa propriété, la partie américaine étant d'une valeur de beaucoup 
inférieure aux frais de production. Le duc d'York obtint pareillement la 
concession de New-Jersey, mais quelques années après elle fut offerte 
en vente au prix d'environ 5,000 liv., soit 125,000 fr., prix bien inférieur 
aux dépenses qui y avaient été appliquées. 

Les propriétaires des terrains inoccupés aux États-Unis ont constaté à 
leurs dépens que l'agent naturel n'avait pas de valeur. Fourvoyés de la 
même manière que William Penn, le duc d'York, les concessionnaires de 
l'établissement de la rivière de Swan et beaucoup d'autres, ils 
supposèrent que la terre devait acquérir une, très-grande valeur ; et un 
grand nombre d'individus très-perspicaces furent entraînés à y placer 
des sommes considérables. Robert Morris, l'habile financier de la 
Révolution, fut celui qui poussa cette spéculation au plus haut point, 
accaparant des quantités immenses à des prix très-bas et souvent à 
raison de 10 cents par acre. Mais l'expérience a démontré l'erreur de 
Morris. Sa propriété, quoique la plus grande partie du terrain fût d'une 
qualité excellente, n'a jamais remboursé les charges dont elle était 
grevée. Et tel a été le résultat de toutes les opérations de ce genre. Un 
grand nombre de personnes, propriétaires de mille et de dix mille acres, 
qui ont acquitté les taxes de comté et les taxes de route, et qui se sont 



ainsi appauvries, recevraient maintenant bien volontiers le montant de 
leurs dépenses avec l'intérêt, en perdant complètement le prix d'achat 
primitif. Leurs embarras ne sont pas résultés du défaut de fécondité du 
sol, mais de ce fait, que le prix de reproduction diminuant constamment, 
on obtient de meilleures fermes, en retour d'une plus petite quantité de 
travail. 

La compagnie foncière hollandaise acheta des portions de terrains 
considérables à des prix extrêmement bas, et sa propriété fut bien gérée. 
Mais les propriétaires y engloutirent un capital énorme ; aucune portion 
des États-Unis ne s'est améliorée plus rapidement que cette partie de 
l'État de New-York, où cette propriété se trouvait principalement située ; 
aucune portion n'a tiré plus d'avantage de la construction du canal Érié ; 
et cependant la totalité du prix d'achat y a été absorbée. Si la compagnie 
eût abandonné la terre, et qu'elle eût employé d'une autre manière le 
même capital appliqué à cet usage, le résultat eût été trois fois plus 
avantageux. 

Il serait facile de multiplier les exemples pour prouver ce principe : que la 
propriété foncière obéit à une loi identique à celle qui régit toutes les 
autres espèces de propriété ; et qu'elle s'applique aux bourgs et aux 
villes aussi bien qu'à la terre. Avec tous leurs avantages de situation, 
Londres et Liverpool, Paris et Bordeaux, New-York et la Nouvelle- 
Orléans, ne s'échangeraient que contre une faible portion du travail qui 
serait nécessaire pour les reproduire, si leurs emplacements étaient, de 
nouveau, réduits à l'état dans lequel les trouva la population qui, la 
première, commença à les fonder. Dans toute l'étendue de l'Union, il 
n'existe pas un comté, un bourg ou une ville qui se vendît pour ce qu'il a 
coûté ; il n'en existe aucun dont les revenus soient équivalents à l'intérêt 
du travail et du capital appliqués à leur amélioration. 

Tout le monde est familiarisé avec ce fait, que les fermes ne se vendent 
qu'à un prix de très-peu supérieur à la valeur des améliorations. Lorsque 
l'on en vient à rechercher quelles sont les améliorations comprises dans 
cette estimation, on voit que l'on n'a pas tenu compte de celles qui sont 
les plus onéreuses ; on n’a pas tenu compte du défrichement et du 
drainage de la terre, des routes qui ont été tracées, du tribunal ou de la 



prison qui ont été construits au moyen des taxes payées annuellement ; 
de l'église et de la maison d'école élevées par souscription ; du canal qui 
traverse une belle prairie, de la part pour laquelle le propriétaire a 
contribué à cette oeuvre importante, ou de mille autres convenances, ou 
avantages, qui donnent de la valeur à la propriété, et disposent à payer 
une rente en échange de l'usage de celle-ci. Si l'on évaluait toutes ces 
choses, on trouverait que le prix de vente est le coût, moins une 
différence très-considérable. 

Le gouvernement des États-Unis a fait récemment l'achat de plusieurs 
millions d'acres de terre, pour lesquels il a contracté l'engagement de 
payer aux propriétaires indiens un prix qui paraît très-bas ; et cependant 
la valeur totale de l'acquisition est due à ce fait, que la population de 
notre propre pays a fait les routes qui conduisent à cette terre ; elle a 
creusé des canaux et construit des navires de toute espèce, grâce 
auxquels ses produits peuvent être transportés au marché à peu de frais. 
Il y a cinquante ans, le territoire du Missouri était également sans valeur ; 
et celui de l'Indiana et de l'Illinois, du Michigan et du Wisconsin ne 
valaient guère mieux. Il y a soixante ans, il en était de même en ce qui 
regardait le Kentucky et l'État de l'Ohio, et il y a soixante-dix ans, par 
rapport à la Pennsylvanie occidentale et à l'État de New-York. Il y a un 
siècle, les parties orientales de ces États étaient dans la même situation, 
et il est probable que la valeur totale des terrains de la Nouvelle- 
Angleterre, à cette date, n'était pas aussi considérable que celle du petit 
coin où se trouve maintenant située la ville de Boston. Peu à peu et 
lentement, les terrains les plus rapprochés de la mer ont acquis de la 
valeur, à ce point qu'une terre de fermier se vend, en quelques régions, à 
raison de deux ou trois cents dollars par acre ; et à chaque pas fait dans 
cette voie, les terrains plus éloignés se sont élevés progressivement 
d'une valeur nulle à celle de dix, vingt et cinquante cents, puis au prix 
donné par le gouvernement d'un dollar 25 cents, puis de 10, 15 et 20 
dollars ; mais quelque rapide qu'ait été la hausse, le prix que l'on pourrait 
obtenir aujourd'hui, pour tout le domaine réel du nord de la ligne de 
Mason et Dixon, ne rembourserait pas le cinquième du travail qui serait 
nécessaire pour le reproduire dans son état actuel, s'il était de nouveau 
réduit à son état de nature. 



A chaque pas en avant que fait l'homme pour conquérir l'empire sur la 
nature, pour devenir capable de s'asservir les forces qui l'environnent de 
toutes parts, il y a diminution dans les frais nécessaires pour reproduire 
les denrées et les objets nécessaires à son usage, et en même temps 
une diminution constante dans leur valeur, comparée au travail, et 
augmentation dans la valeur du travail comparée à ces produits. Le 
lecteur a eu des preuves nombreuses qu'il en est ainsi, en ce qui 
concerne les haches, les bêches, les charrues et les machines à vapeur, 
le froment, le seigle, les tissus de coton et autres ; et ce qui prouve qu'il 
en est de même par rapport à la terre, c'est ce fait qu'elle peut s'acheter 
partout à un prix moindre que le prix de production. 



§7. — Loi de distribution. Son application universelle. 


Avec la diminution dans la valeur des haches et des bêches, il se 
manifeste partout une diminution dans la proportion du produit dont est 
grevé leur usage ; et cette diminution est toujours très-rapide lorsque 
l'amélioration dans leur qualité est très-considérable. Il en est de même 
aussi par rapport à la terre, dont la rente diminue constamment, dans la 
proportion qu'elle comporte à l'égard du produit du travail, et très- 
promptement, là où la marche du progrès est très-prompte également. 
Au temps des Plantagenets, le propriétaire du sol en Angleterre prenait 
tout et ne donnait au serf que ce qu'il lui plaisait d'accorder. Depuis cette 
époque, à mesure que le travail est devenu plus productif, il y a eu 
diminution constante dans la proportion réclamée par le propriétaire du 
sol, au point que celle-ci est tombée à une moyenne d'un cinquième ; ce 
qui laisse les quatre autres cinquièmes, comme compensation de son 
travail, à l'individu qui cultive la terre. Ici, nous le voyons, le mouvement 
est exactement le même que celui que nous avons observé par rapport 
au loyer des haches, au fret des navires et à l'intérêt de l'argent ; et il 
nous fournit une nouvelle preuve de l'universalité des lois qui régissent la 
matière, sous quelque forme qu'elle existe. 

L'erreur de tous les économistes auxquels nous avons fait allusion, et à 
dire vrai, de tous les auteurs qui ont écrit sur la science sociale, consiste 
en ceci : qu'au lieu d'étudier ce que les hommes ont toujours fait, et ce 
qu'ils font encore aujourd'hui, par rapport à la terre, ils étudient dans 
leurs cabinets ce que ces mêmes hommes doivent faire, et ce qu'ils 
imaginent qu'ils feraient eux-mêmes, sous l'empire de circonstances 
semblables. Lorsque, par exemple, Adam Smith écrivit le passage dans 
lequel il prétendit « que les terrains les plus fertiles et les mieux situés 
ayant été occupés les premiers, » les hommes ne pouvaient, en 
conséquence, obtenir qu'un profit moins considérable de la culture des 
terrains restant, inférieurs pour la qualité du sol et la situation ; donnant 
ce fait comme une raison de la diminution dans la part proportionnelle du 
capitaliste, diminution qui suit toujours le progrès de la richesse et de la 
population, il négligeait complètement les faits que lui offrait l'histoire de 



son propre pays ; tous ces faits démontrent que les hommes ont partout 
commencé par les terrains plus pauvres des hauteurs, et ont travaillé 
pour arriver aux terrains plus riches des vallées arrosés par des rivières, 
et non pour abandonner ceux-ci. 

Il était naturel que Smith et ses successeurs, en Angleterre et en France, 
eussent cette opinion, que les hommes, lorsqu'ils ont à choisir entre les 
terrains fertiles et les terrains ingrats, veulent, naturellement, s'emparer 
des premiers comme susceptibles de donner les revenus les plus 
considérables, en échange d'une quantité donnée de travail. Si 
cependant ils avaient réfléchi sur ce fait, que les premiers colons de leurs 
pays respectifs avaient été obligés de travailler avec le seul secours de 
leurs bras, et n'avaient eu, conséquemment, qu'à un très-faible degré le 
pouvoir de forcer la nature à travailler pour eux, tandis que la nature elle- 
même, telle qu'elle se montre dans les riches terrains de vallées, était 
toute-puissante et capable de manifester une résistance très-énergique à 
leurs efforts, ils n'auraient pu manquer de reconnaître, que c'était sur les 
terrains maigres et ingrats des hauteurs que l'œuvre de culture avait dû 
nécessairement commencer, et, en consultant l'histoire, ils auraient pu se 
convaincre qu'un pareil fait a été universel. 

C'est à cette supposition qu'il faut attribuer l'erreur qui a été partout 
commise, relativement à la cause de la valeur appliquée à la terre, ainsi 
que cela deviendra évident pour le lecteur, lorsqu'il verra que de 
semblables erreurs ont dû se produire, par rapport à toutes les autres 
denrées et objets soumis à la même série de raisonnements. 
Supposons, par exemple, qu'on ait admis que la nature a fourni partout 
des haches toutes prêtes, et que tout l'effort exigé de l'homme a été de 
faire son choix entre celles de première, de seconde, de troisième, 
dixième ou vingtième qualité ; puis examinons le résultat. Sous l'empire 
de pareilles circonstances, on peut affirmer franchement que les 
premiers colons prendraient les meilleures haches, celles qui, dans le 
moins de temps possible, abattraient la quantité de bois la plus 
considérable, et que, lorsqu'elles auraient été toutes prises, ceux qui 
viendraient ensuite seraient forcés de prendre les haches de seconde 
qualité, et ainsi, successivement, jusqu'au moment où, avec le nombre 
croissant, quelques individus se trouveraient réduits à travailler avec des 



haches de dixième ou vingtième classe. Quelle serait maintenant la 
valeur de celles de première qualité? Évidemment le prix d'appropriation, 
plus la différence entre les qualités naturelles de la hache n° 1 et de la 
hache n° 10 ou 20 ; et plus serait rapide l'accroissement de la population, 
plus serait considérable la demande de nouvelles quantités ; plus serait 
impérieuse la nécessité d'avoir recours aux haches de qualité inférieure, 
plus serait rapide la diminution dans la rémunération moyenne du travail, 
et plus rapide également l'augmentation de valeur des haches 
appropriées en premier lieu. La résistance offerte par la nature 
augmentant continuellement, les accumulations du passé atteindraient 
un pouvoir constamment croissant sur les travaux du présent. 

Nous savons que la réalité est précisément le contraire de tout ceci. 
L'homme coupe d'abord le bois avec une coquille affilée, puis il emploie 
le caillou tranchant, puis il obtient une hache en cuivre, à laquelle en 
succède une en fer et enfin en acier. Et à chaque pas dans cette 
direction, le travail obtient une rémunération plus considérable, en même 
temps qu'il y a diminution constante dans la valeur de toutes les haches 
existantes, le coût de reproduction diminuant constamment. La 
résistance qu'offre ici la nature à la satisfaction des désirs de l'homme 
diminue constamment, et les travailleurs du temps présent obtiennent un 
pouvoir qui s'accroît constamment sur les accumulations du passé. Dans 
le premier des cas cités, la valeur des haches a dû se composer du 
travail d'appropriation, plus celle de l'agent naturel qui a été approprié. 
Dans le second, c'est le même travail d'appropriation, moins celui qui est 
économisé par la substitution des forces gratuites qui existent toujours 
dans la nature et qui sont, de plus en plus, contraintes de travailler au 
profit de l'homme. 

L'expérience ayant démontré une parfaite similitude dans la série 
d'opérations qui s'accomplissent par rapport à la terre et à tous les 
instruments dans lesquels se transforment, à certains moments, des 
parties de celle-ci, soit haches ou machines à vapeur, maisons ou 
navires, l'homme isolé ayant commencé avec de misérables instruments 
de production, et l'homme associé à son semblable étant devenu 
capable de commander les services d'instruments d'un ordre plus élevé, 
les mêmes résultats doivent toujours suivre, comme les mêmes causes 



produisent les mêmes effets. C'est ce qui est démontré par ce fait, que la 
valeur de la terre est soumise à la même loi que celle des haches, 
diminuant dans son pouvoir de commander les services des travailleurs, 
et permettant aux travailleurs de commander ses services, en retour 
d'une proportion constamment décroissante du produit augmenté de la 
terre, et du travail exigé comme rente par le propriétaire du sol. Les 
choses étant ainsi, il doit être évident que ce dernier ne possède pas plus 
le pouvoir d'exiger un impôt pour le travail de l'agent naturel employé 
dans la production du froment, que le propriétaire de la hache pour ceux 
des agents naturels employés pour couper le bois ; et que tout ce que 
l'un reçoit est une compensation pour une partie du travail appliqué à 
soumettre la terre à la culture et à l'améliorer de toute autre manière ; 
tandis que l'autre reçoit, pareillement, une compensation pour ses 
services, en exploitant le minerai et le soumettant à la fusion, ainsi qu'en 
fabriquant la hache. C'est la population, et la puissance d'association qui 
en résulte, qui permet aux individus d’obtenir des subsistances des sols 
fertiles, et d'abandonner la hache formée d'une pierre tranchante pour la 
hache au tranchant d'acier ; et c'est la dépopulation, accompagnée de la 
diminution dans la faculté de combiner les efforts, qui les chasse de 
nouveau vers les sols ingrats pour y chercher leur nourriture, et les force 
de ne plus compter que sur la hache armée d'un caillou tranchant, à la 
place de la hache au tranchant d'acier. Avec la population, il y a 
augmentation constante dans le pouvoir de l'homme sur la nature, 
accompagnée de diminution des valeurs comparées au travail. Avec la 
dépopulation, il y a augmentation constante dans le pouvoir de la nature 
sur l'homme, accompagnée de la diminution dans la valeur du travail 
comparé avec les instruments de toute espèce. 



§8. — Toutes les valeurs ne sont simplement que la 
mesure de la résistance opposée par la nature à la 
possession des choses que nous désirons. 


On peut dire cependant : voilà deux champs à la culture desquels on 
appliqué une quantité identique de travail, et dont l'un commandera deux 
fois la rente et se vendra pour deux fois le prix qu'obtiendra l'autre, et l'on 
peut poser la question suivante : Si la valeur résulte exclusivement du 
travail, comment arrive-t-il que le propriétaire de l'un de ces champs soit, 
à un tel point, plus riche que le propriétaire de l'autre? 

En réponse à cette question, il est facile de démontrer qu'il existe des 
faits analogues, par rapport à ces autres denrées et objets dont on admet 
généralement que la valeur résulte exclusivement du travail. Le verrier 
met dans un fourneau une quantité considérable de sable, puis de la 
soude ou tout autre alcali, et il en retire du verre ; mais les qualités de cet 
article sont très-variées, bien qu'il soit produit avec les mêmes matières 
premières. Quelques-unes arrivent sur le marché, pour être vendues 
comme verres du no 1, et d'autres comme verres des n° 2, 3, 4 et 5 ; une 
partie d'entre eux peut aussi être d'une qualité tellement inférieure qu'elle 
n'a presque aucune valeur ; et cependant le travail appliqué à tous a été 
exactement identique. Tous ont également la même limite de valeur, le 
prix de reproduction. La résistance offerte par la nature à la production 
de celui de première qualité étant considérable, sa valeur équivaut à une 
somme considérable de travail, tandis que la résistance offerte à la 
production de celui de la qualité la plus inférieure n'étant que faible, il 
s'échange contre une faible dépense d'efforts humains. La valeur de tous 
est due à la nécessité de vaincre cette résistance et non, en aucune 
façon, aux propriétés naturelles que l'on sait exister dans le verre lui- 
même. 

Un fermier élève cent chevaux, et pour chacun il dépense une quantité 
semblable de nourriture et de travail. Arrivés au moment où leur 
éducation est complète, ils présentent à la vue une grande variété de 
qualités ; les uns ont une très-grande vitesse et n'ont que peu de fond, 



tandis que d'autres ont du fond et très-peu de vitesse. Quelques-uns sont 
bons pour le harnais, tandis que d'autres n'ont guère de valeur que 
comme chevaux de selle. Plusieurs sont lourds et d'autres sont légers ; 
d'autres encore ont une grande puissance de traction, et plusieurs n'en 
ont qu'une très-faible. Leur valeur est également différente ; pour un seul 
cheval, on pourra peut-être demander un prix aussi considérable que 
celui qu'on pourrait obtenir, en échange d'une douzaine d'autres 
chevaux. Néanmoins, toutes ces valeurs ne représentent que les 
mesures de la résistance à vaincre, pour produire des chevaux 
possédant certaines qualités ; et toutes ne sont que les récompenses du 
travail et de l'habileté appliqués à cette branche particulière de 
production. Acquérant plus de connaissances, d'année en année, le 
fermier apprend que par le soin apporté dans le choix des matières 
appliquées à l'élève, il peut diminuer la résistance qu'il a d'abord 
éprouvée ; et, chaque année, il peut obtenir une quantité plus 
considérable d'animaux de première classe, en même temps qu'une 
augmentation constante a lieu dans la rémunération de ses efforts 
physiques et intellectuels, ainsi qu'une constante diminution dans la 
valeur de tout le capital restant, provenant des années précédentes. 

« Jenny Lind pouvait obtenir mille dollars pour chanter une seule soirée ; 
elle a sans doute chanté à l'Opéra, où de jeunes filles, qui faisaient partie 
des choeurs, recevaient moins d'un dollar. Supposez, cependant, que 
quelque Barnum entreprenant résolût de former à son profit une nouvelle 
Jenny Lind, ou du moins une rivale passable de cette cantatrice, il verrait, 
de suite, la nécessité de multiplier ses chances de succès, en faisant 
cette expérience sur un grand nombre de personnes, des centaines ou 
des milliers. Leur éducation musicale, pendant plusieurs années, serait 
pour lui une charge énorme ; et s'il produisait enfin un prodige de chant, 
qui, par la puissance de sa voix, pût gagner le revenu de Jenny Lind, il 
aurait aussi sur les bras un certain nombre de cantatrices inférieures, qui 
ne pourraient attirer la foule dans la salle, que grâce au talent supérieur 
de sa prima dona, et des vingtaines de choristes dont le gain ne pourrait 
rembourser les frais de leur nourriture, de leur habillement et de leur 
éducation, sans compter celles qui seraient mortes, qui auraient perdu la 
voix, ou qui auraient échoué complètement, avant même de rien gagner 
(7). » 



Pourquoi Jenny Lind est-elle estimée à un prix aussi élevé? c'est à raison 
des obstacles qu'il faut vaincre, avant de pouvoir reproduire une pareille 
voix. Il en est de même du beau cheval, du bel échantillon de verre, et de 
la terre qui donne au travailleur des revenus considérables. Quelle est la 
limite de leur évaluation? celle du prix de reproduction, et pas au-delà. Et 
ce prix tend à diminuer, avec chaque progrès dans le développement de 
la population et de la richesse. Les mêmes lois s'appliquent ainsi à toute 
matière, quelle que soit la forme sous laquelle elle existe. 

Dans certains états de la société, le cheval préféré sera le cheval propre 
aux besoins de la guerre, tandis qu'en d'autres ce sera celui qui est le 
mieux approprié aux besoins de la paix. A certaines époques, le guerrier 
aura la préférence ; à d'autres époques, au contraire, les qualités de 
l'homme d'État et du négociant seront plus appréciées et le guerrier sera 
négligé. Il en est de même à l'égard de la terre, dont la valeur naturelle 
ne représente qu'une part, et généralement très-faible, de ce qu'elle a 
coûté. 

Souvent le travail appliqué à sa culture l'est en pure perte, parce que ses 
qualités ne sont pas de l'espèce particulière qu'on demande en ce 
moment même. Le colon qui commence par dessécher les marais perd 
son travail et meurt de la fièvre. Le terrain est fertile, mais le moment 
n’est pas venu. L'individu qui perce le granit, pour trouver de la houille, 
perd également son travail. La terre aura de la valeur, lorsqu'on aura 
besoin de blocs de granit, mais le moment n'est pas venu. L'individu qui 
cherche à tirer, du sol, de la marne, tandis qu'il a autour de lui une prairie 
fertile, perd son temps. La terre est fertile, mais le moment n'est pas 
venu. Tous les sols possèdent des qualités susceptibles de devenir utiles 
à l'homme ; et tous sont destinés, finalement, à être utilisés ; mais la 
nature ayant décrété qu'on n’obtiendrait pour ses besoins les meilleurs 
sols, ceux qui sont les plus propres à donner au travailleur le revenu le 
plus considérable, qu'au prix d'efforts combinés et longtemps continués, 
leur acquisition est une récompense qui lui est offerte comme un 
encouragement à déployer une constante activité, à pratiquer la 
prudence et l'économie, et à observer sans cesse cette loi fondamentale 
du christianisme, qui exige que chacun de nous respecte, à l'égard 



d'autrui, ces droits de l'individu et de la propriété qu'il désire que les 
autres respectent à son égard. Là où ces droits subsistent, on voit 
l'homme, constamment et régulièrement, quitter les sols stériles pour 
ceux qui sont plus productifs, en même temps qu'il y a augmentation 
constante de la population, de la richesse et du bien-être, et diminution 
constante de valeur dans toutes les terres cultivées primitivement, 
excepté dans les lieux où l'application continue du travail a tendu à les 
rendre plus productives. Le dernier historien de l'univers, avant le 
moment de sa dissolution, devra dire des terres diverses, ce que Byron 
disait des nuages du ciel d'Italie : 

« Le jour qui va finir meurt comme le dauphin, auquel chaque minute de 
souffrance donne une couleur nouvelle, à mesure qu'il expire ; la dernière 
est encore la plus charmante, jusqu'au moment où elle disparaît, et tout 
n’est plus qu'une masse grise. » 

La valeur de la terre est une conséquence de l'amélioration que le travail 
y a accomplie, et elle constitue dans la richesse un article important. La 
richesse tend à augmenter avec la population, et la faculté d'accumuler 
augmente, marchant d'un pas constamment accéléré, à mesure que de 
nouveaux terrains sont soumis à la culture, chacun d'eux donnant 
successivement au travailleur un revenu plus considérable. La rente tend 
donc, conséquemment, à s'accroître en quantité et à diminuer en 
proportion, avec le développement de la richesse et de la population. 
C'est en Angleterre, le pays le plus opulent de l'Europe, que celle-ci est 
la plus considérable. Diminuant à mesure que nous quittons ce pays pour 
les contrées plus pauvres telles que la France, l'Allemagne, l'Italie et 
l'Espagne, elle disparaît enfin, complètement, au sein des Montagnes 
Rocheuses et des îles de l'Océan Pacifique, où la terre n'a aucune 
valeur. 



§9. — Toute matière est susceptible de devenir utile à 
l'homme. 

Pour qu'elle le devienne, Il faut que l'homme puisse la diriger. 
L'utilité est la mesure du pouvoir de l'homme sur la nature. La 
valeur est celle du pouvoir de la nature sur l'homme. 


Robinson Crusoé était environné de choses qu'il pouvait utiliser pour sa 
nourriture ou son vêtement, ou comme des instruments à l'aide desquels 
il pouvait se procurer les diverses denrées nécessaires à la satisfaction 
de ses besoins ; mais dans sa position actuelle il était incapable de 
disposer de leur secours. L'oiseau qui prenait son essor dans les airs, et 
l'écureuil qui bondissait d'un arbre à l'autre, étaient aussi complètement 
convenables pour satisfaire son appétit des aliments que ceux qu'il avait 
pris dans ses pièges ; mais ces animaux n'avaient pour lui aucune utilité. 
L'eau abondait en poissons, mais il lui manquait un hameçon pour les 
pêcher. Sur cette eau une barque aurait pu être mise à flot ; mais ne 
possédant ni hache ni instrument tranchant pour abattre un arbre ou le 
creuser, cette propriété de soutenir une barque était pour lui aussi inutile 
que si elle n'eût jamais existé. Cette eau était susceptible de produire la 
vapeur, qu'on pouvait utiliser pour accomplir l'œuvre de milliers de 
travailleurs ; mais Robinson ne possédait aucune des machines, grâce 
au secours desquelles il pût disposer des services de la vapeur. L'air 
était riche en fluide électrique qu’on eût pu utiliser ; mais les usages de 
ce fluide lui étaient inconnus. Robinson étant faible et la nature forte, la 
résistance qu'elle lui offrait, par rapport à la satisfaction de ses désirs, 
était trop considérable pour être vaincue par ses moyens personnels, s'il 
ne recevait aucune assistance. 

Avec le temps, toutefois, nous le voyons appeler à son aide les diverses 
propriétés du bois, son élasticité, sa dureté et sa pesanteur ; puis obtenir 
un instrument tranchant qui lui sert à rendre d'autres forces propres à 
seconder ses desseins ; puis encore creuser un arbre et maîtriser à son 
profit la propriété de l'eau de porter une barque, et utiliser ainsi, par 
degrés, les diverses forces qui existent dans la nature et qui n'attendent 



que la demande de leurs services. 


La propriété d'être utile à l'homme appartient à toutes les molécules de 
matière dont la terre se compose ; elle existe en égale proportion dans la 
houille, placée à des milliers de pieds au-dessous de la surface de la 
terre, et dans celle qui brûle en ce moment dans la grille du foyer ; dans 
le minerai, encore enseveli au sein de la mine, et dans celui qui a été 
converti en cheminées à l'anglaise, en grilles ou en rails pour les 
chemins de fer. Pour utiliser ces choses il a fallu, la plupart du temps, 
une dépense considérable d'efforts physiques et intellectuels ; et c'est à 
cause de la nécessité de ces efforts, que l'homme arrive à attacher l'idée 
de valeur aux denrées et aux choses qu'il a obtenues par ce moyen. 

En quelques cas, lui étant fournies abondamment et précisément sous la 
forme et dans le lieu où elles sont nécessaires, ainsi que cela a lieu pour 
l'air que nous respirons, elles sont alors complètement sans valeur. En 
d'autres, elles lui sont fournies par la nature sous la forme où elles sont 
utilisées, comme lorsqu'il s'agit de l'eau ou de l'électricité ; mais ces 
choses mêmes exigent un changement de lieu, et conséquemment, 
d'après notre appréciation, elles ont une valeur équivalente à l'effort 
nécessaire pour triompher de la résistance qui s'oppose à leur 
possession. Dans une troisième série de cas, et la plus nombreuse de 
toutes, elles ont besoin de subir un changement de lieu et de forme, et 
acquièrent alors une valeur plus élevée, à raison de la résistance plus 
considérable dont il faut triompher. 

Pour que l'homme devienne capable d'effectuer ces changements, il doit 
d'abord utiliser les facultés qui le distinguent de la brute. Dans l'homme 
isolé elles sont à l'état latent ; l'association est indispensable pour les 
stimuler et créer le mouvement nécessaire à la production de la force. Si 
Bacon, Newton, Leibniz, ou Descartes, eussent été laissés seuls dans 
une île, la capacité dont ils étaient doués pour être utiles à leurs 
semblables eût été exactement la même que celle que nous leur avons 
vu révéler ; mais leurs facultés seraient restées inactives et sans utilité. 
Telle qu'était cette capacité, pouvant s'associer à d'autres semblables ou 
différentes, leurs diverses idiosyncrasies furent provoquées à l'activité, et 
l'individualité se développa de plus en plus, avec un accroissement 



constant dans la somme de connaissances accumulées et la facilité de 
nouvelles accumulations. 

Chaque jour on nous assure que « savoir c'est pouvoir » et si nous 
désirons avoir une preuve de ce fait, il nous suffit d'observer, d'une part, 
à quel degré de pauvreté et de faiblesse se trouvent réduites les diverses 
sociétés du globe, occupant des régions pourvues abondamment de 
toutes les qualités nécessaires pour permettre à leurs propriétaires de 
devenir riches et puissants ; sociétés qui cependant continuent à ne faire 
aucun progrès, à défaut de cette facilité pour combiner les efforts, si 
indispensable au développement des facultés intellectuelles ; et de 
l'autre quelle est la richesse et la puissance d'autres sociétés, dont les 
terres paraissent manquer de presque toutes les qualités nécessaires 
pour produire la richesse ou la puissance. Il est peu de pays qui offrent à 
leurs habitants un sol plus ingrat pour la culture que celui de nos États de 
l'est ; ils n'ont que peu de charbon de terre, en même temps qu'ils 
manquent complètement de la plupart des produits métalliques de la 
terre ; et cependant, parmi les sociétés humaines répandues sur le 
globe, la Nouvelle-Angleterre occupe un rang élevé, parce qu'au sein de 
sa population on trouve l'habitude de l'association existant sur une 
grande échelle, en même temps qu'une activité correspondante dans ses 
facultés. Si nous tournons les regards vers le Brésil, nous y trouvons un 
tableau tout à fait opposé ; la nature y fournit un sol fertile pour tous les 
besoins de la culture, un sol où se trouvent abondamment les minéraux 
et les métaux les plus précieux ; et tous ces biens restent presque 
complètement inutiles, faute de cette activité d'esprit qui résulte 
nécessairement de l'association de l'homme avec ses semblables. 

Le pouvoir de commander aux diverses forces de la nature est une force 
qui existe dans l'homme, à l'état latent, tout le temps qu'il est contraint de 
vivre et de travailler seul, mais qui, de plus en plus, se réveille et devient 
active, à mesure qu'il devient plus capable de travailler de concert avec 
ses semblables. 

Ainsi que nous l'avons déjà dit, la propriété d'être utile à l'homme existe 
dans toute la matière ; mais pour que cette propriété soit utilisée, 
l'homme doit posséder la puissance nécessaire pour triompher de la 



force de résistance de la nature, et cette puissance il ne peut l'avoir dans 
l'état d'isolement. Placez-le au milieu d'une société considérable où les 
occupations sont diversifiées à l'infini, et ses facultés vont se développer. 
Avec l'individualité arrive la puissance d'association, toujours 
accompagnée de ce mouvement rapide de l'intelligence d'où résulte 
l'empire sur la nature ; et chaque progrès fait dans cette direction n'est 
que le précurseur de progrès nouveaux et plus considérables. Il y a un 
siècle, l'homme était de toutes parts environné par l'électricité qu'il 
pouvait utiliser ; mais il manquait complètement des connaissances 
nécessaires pour faire exécuter à celle-ci son propre travail. Franklin fit 
un pas, en identifiant la foudre à ce qu'on avait connu jusqu'alors sous le 
nom d'électricité ; et, depuis cette époque, Arago, Ampère, Biot, Henry, 
Morse et beaucoup d'autres, ont consacré leurs efforts à acquérir la 
connaissance de ses propriétés, connaissance nécessaire pour diriger 
ses mouvements et utiliser sa puissance. Une fois celle-ci acquise, au 
lieu de contempler l'aurore et la foudre comme de simples objets d'un 
stupide étonnement, nous les regardons, aujourd'hui, comme la 
manifestation de l'existence d'une grande force qui peut être appropriée 
à transmettre nos messages, à argenter nos couteaux et nos fourchettes, 
et à mettre nos navires en mouvement. 

L'utilité des choses est la mesure du pouvoir de l'homme sur la nature, et 
celle-ci se développe avec la faculté d'association parmi les individus. 
D'autre part, la valeur de ces choses est la mesure du pouvoir de la 
nature sur l'homme, et celle-ci diminue avec le développement de la 
faculté d'association. Les deux pouvoirs se meuvent ainsi en sens divers, 
et l'on constate toujours qu'ils existent en rapport inverse l'un de l'autre. 

La déperdition de subsistances résultant des opérations diverses 
auxquelles le blé est soumis, dans le but de perfectionner l'apparence du 
pain que l'on en fabrique, est évaluée à un quart de la quantité totale ; et 
cette déperdition, sur 20 millions de quarters nécessaires à la 
consommation de l'Angleterre, équivaut au chiffre de cinq millions. Si 
toute cette quantité était économisée, l'utilité du blé s'accroîtrait 
considérablement ; mais l'accroissement correspondant de la facilité 
avec laquelle on pourrait obtenir la substance alimentaire, serait 
accompagné d'une diminution considérable de valeur ; et il en est de 



même, ainsi que nous l'avons vu, de toutes les autres denrées et choses 
quelconques. Le perfectionnement des machines à vapeur permettant 
d'obtenir une force constamment croissante, de la même quantité de 
houille, l'utilité de celle-ci augmente ; mais sa valeur décroît, à cause de 
la facilité plus grande d'obtenir le fer pour la construction de nouvelles 
machines, à l'aide desquelles on se procure une plus grande quantité de 
houille. A mesure que l'ancienne route devient plus utile, par suite de sa 
fréquentation plus constante par une population qui se développe, la 
valeur de cette route diminue ; et cela a lieu, à raison de la facilité 
croissante d'obtenir des routes nouvelles et mieux tracées. L'individu qui 
doit descendre d'une colline, pour se rendre à une fontaine éloignée, 
dépense un travail considérable pour fournir de l'eau à sa famille ; mais 
lorsqu'il a creusé un puits, il s'en procure une provision quadruple en ne 
faisant usage, à cet effet, que de la vingtième partie de ses forces 
musculaires. L'utilité ayant augmenté, la valeur en échange a diminué 
considérablement. Plus tard il adapte une pompe au puits, et là nous 
constatons qu'il se produit un effet semblable. En outre, avec le 
développement de la population et de la richesse, nous le voyons 
s'associer avec ses voisins pour donner de l'utilité à de grandes rivières, 
en dirigeant leurs eaux à travers les rues et les maisons ; et il se trouve 
alors pourvu, à si peu de frais, que la plus petite monnaie en circulation 
paie plus que ses devanciers ne pouvaient obtenir au prix d'une journée 
entière de travail ; d'où il suit que la famille consomme, en un seul jour, 
une quantité plus grande que celle qui auparavant eût suffi pour un mois 
sous la pression de la nécessité ; et les avantages qu'elle recueille sont 
presque affranchis de toute charge. 

Avec chaque accroissement dans la facilité d'obtenir des subsistances de 
la terre, à raison de l'abandon des terrains ingrats pour les terrains plus 
fertiles, l'homme acquiert le pouvoir constamment croissant d'utiliser des 
terrains encore plus riches ; et plus cet accroissement est rapide, plus est 
rapide aussi la diminution dans la valeur des terrains cultivés en premier 
lieu. Il en est de même encore à l'égard des métaux précieux, dont la 
valeur diminue à mesure que leur utilité augmente. La masse immense 
d'or et d'argent, accumulée en France, est inutile à la société ; et la 
valeur élevée à laquelle se maintiennent ces métaux, est due au fait de 
leur accumulation. Si toute cette masse était rendue à la circulation, la 



monnaie deviendrait abondante, et l'intérêt tendrait à baisser, en même 
temps que le prix du travail hausserait. Si nous portons nos regards 
autour de nous, nous voyons partout que c'est dans les pays où ces 
métaux rendent le moins de services à l'individu qu'ils sont estimés à la 
plus grande valeur ; et que là leur valeur en travail et en terre diminue, à 
mesure que nous arrivons à cette société où ils rendent les services les 
plus considérables : la Nouvelle-Angleterre, et particulièrement dans les 
états manufacturiers de Rhode-lsland et de Massachusetts. Les choses 
étant ainsi, nous pouvons apercevoir facilement comment il se fait que 
les métaux tendent partout à se porter hors des pays où l'intérêt est 
élevé et vers ceux où il est faible. Dans les derniers, leur valeur diminue 
constamment, et cette diminution est nécessairement accompagnée d'un 
accroissement constant dans la facilité de les appliquer aux divers 
usages auxquels ils sont propres, tantôt à la dorure des livres et tantôt à 
leurs conversions en couteaux, cuillers et fourchettes, ou autres 
changements dans leurs formes, de manière à servir aux usages, ou à 
satisfaire les goûts de leurs propriétaires. C'est dans les lieux et au 
moment où l'intérêt tend à baisser que l'application des métaux à ces 
usages s'étend le plus rapidement, prouvant ainsi que la valeur diminue 
en même temps que l'utilité augmente ; et, dans les lieux et au moment 
où l'intérêt tend à hausser, que leur usage décline le plus rapidement, 
fournissant une nouvelle preuve de ce fait, que l'utilité et la valeur sont 
toujours en raison inverse l'une de l'autre. 

L'utilité de la matière augmente avec le développement de la puissance 
d'association et de la combinaison des efforts entre les individus ; et 
chaque pas fait dans cette voie est accompagné d'une diminution dans la 
valeur des denrées nécessaires pour leur usage et un accroissement 
dans la facilité d'accumuler la richesse. 



CHAPITRE VII. 



DE LA RICHESSE. 


§ 1. —En quoi consiste la Richesse? 

Les denrées, ou les choses, ne sont pas la richesse pour ceux 
qui ne possèdent pas la science de s'en servir. Les premiers 
pas vers l'acquisition de la richesse sont toujours les plus 
coûteux et les moins productifs. Définition de la richesse. 


Robinson avait fabriqué un arc et avait ainsi acquis une richesse. En 
quoi, cependant, consistait cette richesse? Était-ce dans la possession 
de l'instrument? Assurément non ; mais dans le pouvoir qu'il lui donnait 
sur les propriétés naturelles du bois et de la corde, en le rendant capable 
de substituer l'élasticité de l'un et la ténacité des fibres de l'autre, à la 
contraction musculaire dont le secours, seul, lui avait jusqu'alors permis 
de se procurer des subsistances. Lorsqu'il eut creusé un canot, il trouva 
sa richesse augmentée. En effet, à l'aide de sa nouvelle machine, il 
pouvait commander les services de l'eau ; et comme la nature travaille 
toujours gratuitement, tout ce qu'il pouvait maintenant ajouter à ses 
provisions, il l'obtenait entièrement sans frais. Lorsqu'il eut fixé dans son 
canot, une perche, au haut de laquelle il plaça une peau de bête, en 
guise de voile, il put commander les services du vent, et, de cette façon, 
augmenter encore le pouvoir de se transporter d'un lieu dans un autre ; 
et sa richesse s'accrut ainsi constamment. 

Supposons, cependant, qu'au lieu d'avoir été amené par l'observation 
des propriétés du bois à fabriquer un arc ; il en eut trouvé un, et qu'il eût 
été assez dépourvu de connaissances pour être incapable d'en faire 
usage, en ce cas, sa richesse aurait-elle augmenté. Assurément non. 
L'arc fût demeuré pour lui aussi inutile que les arbres dont la terre était 
couverte. Supposons encore qu'il eût trouvé un canot et qu'il eût ignoré 
les propriétés de l'eau, ou du bois, aussi complètement que nous 
pouvons l'admettre chez les peuplades sauvages de l'Inde ou de la 



Germanie, ne serait-il pas alors demeuré aussi pauvre qu'auparavant? 
On ne peut mettre en doute qu'il en eût été ainsi. En pareil cas, la 
richesse ne peut consister dans la simple possession d'un instrument, 
qui ne se rattache pas à la connaissance des moyens de s'en servir. Si 
l'on faisait don d'un million d'arcs à un aveugle-né, il n'en serait pas plus 
riche ; et si nous transmettions, aux sauvages des Montagnes 
Rocheuses, le droit absolu de propriété sur les usines et les hauts- 
fourneaux de l'Union, ils n'y trouveraient aucun accroissement de 
richesse ; pour eux la chance de mourir de froid ou de faim serait restée 
la même, bien qu'ils fussent ainsi devenus propriétaires de machines, 
pouvant produire tous les instruments nécessaires pour leur permettre de 
se procurer largement les subsistances et les vêtements, à la seule 
condition de posséder la science. Des livres et des journaux ne seraient 
pas une richesse pour l'homme qui ne sait pas lire, mais les aliments en 
seraient une ; et il donnerait, de grand cœur, une bibliothèque tout 
entière, en échange de la quantité de blé dont il aurait besoin pour se 
nourrir pendant une année. 

Pendant des milliers d'années, le peuple anglais posséda des quantités 
presque illimitées de ce combustible dont un seul boisseau peut 
soulever, en une minute, cent mille livres par pied, et faire ainsi le travail 
de centaines d'individus ; et cependant ce combustible ne constituait pas 
une richesse, faute de connaître les moyens d'utiliser sa puissance. Il y 
avait là une force cachée. Mais ce ne fut qu'à l'époque où parut Watt, que 
l'homme put contraindre cette force à travailler à son profit. Il en a été de 
même à l'égard des mines d'anthracite de la Pennsylvanie. Ce 
combustible était plus pur et de meilleure qualité que tout autre, et, 
conséquemment susceptible d'accomplir une plus grande somme de 
travail ; mais, par cette raison, il fallait une science plus avancée pour 
développer sa puissance latente. Plus est considérable le pouvoir d'être 
utile, c'est-à-dire plus est considérable la somme d'utilité qu'une denrée 
recèle à l'état latent, plus grande est toujours la somme de résistance à 
vaincre pour la soumettre à l'empire de l'homme. Une fois ce résultat 
acquis, le pouvoir ainsi obtenu se concentre dans l'homme même, à 
mesure que se développe l'utilité de la matière première qui l'entoure. 


Le pauvre cultivateur des premiers temps commence ses travaux, ainsi 



que nous l'avons vu, sur les flancs des collines. Au-dessous de lui se 
trouvent les terrains qui, pendant plusieurs siècles, ont reçu les eaux des 
terrains supérieurs, en même temps que les feuilles des arbres et les 
arbres tombés eux-mêmes, dont la totalité, de temps immémorial, s'est 
décomposée et s'est incorporée à la terre, formant ainsi des sols 
devenus susceptibles de donner au travailleur la plus ample 
rémunération. Cependant, par ce motif, ceux-ci sont inaccessibles. Leur 
nature se révèle dans les grands arbres dont ils sont couverts, et dans 
leur faculté de retenir l'eau nécessaire pour favoriser l'œuvre de 
décomposition ; mais le pauvre colon n'a pas le pouvoir de débarrasser 
ces mêmes sols de leur bois, ou de les drainer pour enlever l'excédant 
d'humidité. Il commence ses travaux sur le penchant de la colline ; mais 
en même temps que sa famille augmente et que se perfectionnent ses 
instruments de culture, nous le voyons descendre des hauteurs, et non- 
seulement se procurer pour lui-même une plus grande quantité de 
subsistances, mais encore les moyens de nourrir le cheval ou le bœuf 
dont il a besoin pour l'aider dans ses travaux. Grâce à l'engrais que lui 
ont rapporté les terres de meilleure qualité, nous voyons ses 
successeurs reprenant immédiatement la trace de ses pas, améliorant le 
flanc de la colline, et la forçant de donner un revenu deux fois plus 
considérable que celui qu'on obtenait primitivement. A chaque pas qu'ils 
font pour descendre, ils obtiennent pour leur travail une plus ample 
rémunération, et chacun de ces pas les ramène avec un accroissement 
de puissance, à la culture du sol primitif et ingrat. A cette heure ils 
possèdent des chevaux et des bœufs ; et tandis qu'avec leur secours ils 
tirent, de sols nouveaux, un engrais accumulé depuis plusieurs siècles, 
ils possèdent aussi des charrettes et des wagons pour le transporter sur 
la colline ; et à chaque progrès nouveau, leur rémunération augmente, 
tandis que leurs labeurs diminuent. Ils reviennent au sable et apportent 
de la marne, dont ils recouvrent la couche superficielle de la terre ; ou 
bien ils reviennent à l'argile et y incorporent de la pierre à chaux, et par 
ce moyen doublent leurs produits. Pendant tout cet intervalle ils 
fabriquent une machine, qui les nourrit dans le moment même où ils la 
fabriquent, et dont la puissance augmente à mesure qu'on lui enlève 
davantage. Dans le principe, elle était sans valeur, mais aujourd'hui 
qu'elle les a nourris et vêtus pendant plusieurs années, elle a acquis un 
tel degré d'utilité que ceux qui voudront en tirer parti, devront, pour en 



obtenir le droit, payer une large rétribution. 


La terre est une immense machine qui a été donnée à l'homme pour être 
façonnée à son usage. Plus il la façonne, mieux elle le nourrit, parce que 
chaque progrès ne fait qu'en préparer un nouveau plus productif que le 
dernier accompli, exigeant moins de travail et donnant un plus large 
revenu. Le travail du défrichement est considérable ; cependant le 
revenu qu'il donne est faible, la terre étant couverte de débris de troncs 
d'arbres et jonchée de racines. Chaque année, celles-ci se 
décomposent, et la fertilité de la terre augmente, en même temps que le 
travail du labourage diminue. A la fin, les tronçons d'arbres ayant disparu, 
le rapport est doublé, tandis que le travail est de moitié moins pénible 
qu'auparavant. Pour hâter cette opération le propriétaire n'a pas fait autre 
chose qu'exploiter la terre, la nature a fait le reste. Le secours qu'elle lui 
prête, en cette circonstance, produit bien plus de subsistances qu'on n'en 
avait recueilli, d'abord, en retour du défrichement de la terre. Cependant 
ce n'est pas tout. L'excédant ainsi obtenu lui a donné les moyens 
d'améliorer les terrains ingrats, en lui fournissant l'engrais propre à les 
fertiliser ; et de cette façon, il a triplé ou quadruplé son revenu primitif, 
sans être obligé à de nouveaux efforts ; le travail qu'il s'épargne, dans la 
culture des sols neufs, lui suffit pour transporter de l'engrais sur les sols 
plus anciens. Il conquiert alors un pouvoir, chaque jour plus considérable, 
sur les trésors variés de la terre. 

Relativement à toutes les opérations qui se rattachent à la soumission de 
la terre à l'empire de l'homme, le résultat est le même. Le premier pas 
est constamment celui qui coûte le plus et qui produit le moins (1). Le 
drainage commence nécessairement près du cours d'eau où le travail est 
le plus pénible ; et toutefois cette opération ne débarrasse de l'eau 
qu'une petite portion de terre. Un peu plus loin la même somme de 
travail, utilisant ce qui a déjà été fait, peut drainer une étendue triple ; et 
alors on peut établir un système complet de drainage, avec moins 
d'efforts qu'il n'en fallait d'abord pour celui qui était le plus défectueux. 
Mettre la chaux en contact avec l'argile, sur un espace de 50 acres, 
devient un travail plus facile que n’a été le défrichement d'une seule acre 
; cependant l'opération double le rendement de chacune des cinquante 
acres. L'individu qui a besoin d'une petite quantité de combustible, pour 



son usage personnel, dépense beaucoup de travail pour ouvrir dans le 
voisinage un filon de houille. Élargir ce filon de manière à doubler le 
produit est une besogne qui n'exige, relativement, que peu d'efforts ; il en 
est de même d'un nouvel élargissement, au moyen duquel il peut faire 
usage d'un wagon, et qui lui donne un rapport cinquante fois plus 
considérable que celui qu'il avait obtenu, lorsqu'il n'avait à compter que 
sur ses seules forces, sans aucun autre secours. Creuser un puits 
conduisant au premier filon, au-dessous de la couche superficielle de la 
terre, puis établir une machine à vapeur, ce sont là des opérations 
coûteuses ; mais creuser postérieurement celui qui doit conduire à un 
second filon, et le tunnel pour arriver à un troisième, ne sont que des 
bagatelles en comparaison de la première opération ; et pourtant 
chacune d'elles est également productive. La première ligne d'une voie 
ferrée longe les maisons et les villes occupées par quelques centaines 
de milliers d'individus. On fait ensuite de petits embranchements, qui 
coûtent incontestablement bien moins de travail que la ligne primitive, 
mais qui mettent en rapport avec elle probablement une population triple. 
Le commerce prenant de l'accroissement, on peut avoir besoin d'une 
seconde, d'une troisième, ou d'une quatrième voie. La voie primitive 
facilitant le passage des matériaux et le triomphe des obstacles à 
vaincre, trois nouvelles voies peuvent se construire maintenant, avec 
moins de dépenses qu'il n'en a fallu pour construire la première. 

Tout le travail ainsi dépensé pour façonner l'immense machine n'est que 
le prélude de nouvelles demandes qui sont faites à celle-ci, et 
qu'accompagnent un revenu croissant et la hausse du salaire ; d'où il 
résulte que les portions de cette machine, telle qu'elle existe, 
s'échangent constamment, lorsqu'elles arrivent sur le marché, pour une 
somme de travail bien inférieure à celle qu'elles ont coûté. L'individu qui 
cultivait les terrains maigres se trouvait heureux d'obtenir cent boisseaux, 
en retour de son travail pendant une année ; mais avec les progrès 
accomplis par lui-même et par ses voisins au bas de la colline sur des 
terrains plus fertiles, le salaire a haussé, et l'on peut maintenant exiger 
200 boisseaux. Sa ferme rapportera 1,000 boisseaux, mais elle exige le 
travail de quatre individus qui doivent avoir pour leur part chacun 200 
boisseaux. En calculant sur un prix d'achat capitalisé depuis vingt ans, 
cela donne un capital de 4,000 boisseaux, ou l'équivalent d'un salaire de 



vingt ans, tandis qu'elle peut avoir coûté, si l'on tient compte de son 
travail personnel, de celui de ses fils et de ses auxiliaires, l'équivalent de 
cent ans de travail, ou peut-être bien davantage. Pendant tout ce temps, 
cette ferme les a tous nourris et vêtus ; et elle est devenue le produit 
d'accroissements insensibles qui ont eu lieu, d'année en année, sans 
qu'on y songeât ou qu'on s'en aperçût. 

Elle a maintenant la valeur d'un salaire de vingt ans, parce que son 
propriétaire, pendant nombre d'années, en a retiré annuellement mille 
boisseaux ; mais lorsque durant une longue suite de siècles elle est 
restée inexploitée, accumulant le pouvoir de servir les besoins de 
l'homme, elle n'avait aucune valeur. Il en est de même partout à l'égard 
de la terre. Plus on en tire de richesse, plus on trouve qu'il en existe 
encore. Lorsque les mines de houille de l'Angleterre demeuraient 
intactes, elles étaient sans valeur. Aujourd'hui, elles en ont une presque 
illimitée ; et cependant la terre renferme d'énormes quantités de ce 
combustible, pour des milliers d'années. Il y a un siècle, le minerai de fer 
était peu estimé et l'on passait des baux moyennant des rentes presque 
nominales. Aujourd'hui malgré les quantités considérables qui ont été 
enlevées, ces baux sont regardés comme équivalents à la possession de 
grandes fortunes, bien que la proportion du minerai dont on connaît 
l'existence, en d'autres contrées, ait probablement augmenté au 
centuple. 

Les riches terrains dont nous venons de parler, ceux où se trouvent la 
houille, la chaux et le minerai de fer, possédaient, il y a un siècle, autant 
qu'aujourd'hui, le pouvoir de contribuer au bien-être et aux jouissances 
de l'homme ; cependant ils ne constituaient point une richesse, parce 
que l'homme lui-même manquait de la science nécessaire pour le rendre 
capable de les forcer de travailler à son profit ; leur utilité était latente, 
elle attendait, pour se développer, l'action de l'intelligence humaine. 

Chez l'individu de cette époque, nous constatons une série de faits 
exactement semblables : ses facultés étaient identiques à celles des 
individus de nos jours ; mais, elles étaient également latentes ; son 
cerveau était prêt à lui rendre des services s'il les eût réclamés ; mais il 
était incapable de le faire. Ce cerveau eût également travaillé à son profit 



sans qu'il lui en coûtât rien ; et non-seulement les choses se seraient 
passées ainsi ; mais en diminuant la somme des demandes faites aux 
forces musculaires de l'homme, il eût diminué, considérablement, la 
somme de nourriture nécessaire pour réparer les pertes résultant de 
l'emploi de son activité. L'emploi du temps indispensable pour subvenir à 
ses besoins eût été ainsi réduit dans sa durée, en même temps qu'il y 
aurait eu une augmentation correspondante dans la quantité des heures 
dont il pouvait disposer, pour étudier d'une façon plus approfondie les 
forces de la nature, et préparer les machines nécessaires pour soumettre 
ces mêmes forces et les faire servir à son profit. 

La richesse consiste dans le pouvoir de commander les services toujours 
gratuits de la nature, que ceux-ci soient rendus par le cerveau de 
l'homme, ou par la matière au milieu de laquelle il vit et sur laquelle il doit 
agir. Plus est considérable la puissance d'association, c'est-à-dire plus 
grande est la diversité des demandes faites à l'intelligence humaine, plus 
est considérable également, ainsi que nous l'avons vu, le développement 
des facultés particulières —ou l'individualité — de chaque membre de la 
société ; et plus se développe la capacité pour l'association. Avec cette 
dernière arrive l'accroissement du pouvoir sur la nature et sur lui-même ; 
et plus est complète sa capacité pour se gouverner lui-même, plus doit 
être rapide le mouvement de la société, — plus est considérable la 
tendance vers de nouveaux progrès et plus est rapide aussi le 
développement de la richesse. 

Ainsi que nous l'avons dit, la somme de puissance qui n'attend que les 
demandes de l'homme est illimitée. Elle est, à l'égard du monde 
considéré dans son ensemble, ce qu'étaient les trésors accumulés dans 
la caverne des brigands, pour Ali-Baba, qui n'avait besoin que de 
prononcer un mot magique pour voir s'ouvrir les portes de cette caverne, 
et devenir ainsi possesseur des richesses qu'elle renfermait. Pour que 
l'homme acquière la puissance d'opérer le même prodige et de faire 
ainsi, pour lui-même, tout ce que les génies pouvaient accomplir 
autrefois, il lui suffit de se rendre capable de s'écrier aussi : Sésame, 
ouvre-toi, en combinant ses efforts avec ceux de ses semblables. 




§2. — La combinaison des efforts actifs est indispensable 
aux développements de la richesse. 

Moins les instruments d'échange sont nécessaires, plus est 
considérable, la puissance d'accumulation. La richesse 
s’accroît avec la diminution dans la valeur des denrées, ou des 
choses nécessaires aux besoins et aux desseins de l'homme. 


Plus est développée parmi les individus la tendance à la combinaison 
des efforts actifs, plus est intense la rapidité avec laquelle se répandent 
les connaissances, s'acquiert la puissance d'action et s'accumule la 
richesse. Pour que la combinaison des efforts ait lieu, il faut qu'il y ait 
différence, et, pour que celle-ci existe, il doit y avoir diversité de travaux. 
Là où cette dernière se rencontre, on voit l'individu obtenir un pouvoir 
constamment croissant sur la nature et sur lui-même, qui acquiert ainsi la 
liberté, en raison directe du développement de ses facultés latentes. 

Dans les premiers âges de la société, à l'époque où les individus 
cultivent les terrains ingrats, il ne peut y avoir qu'une faible association, 
et conséquemment qu'une faible combinaison d'efforts actifs. N'ayant ni 
cheval, ni chariot, le colon isolé ne compte guère que sur ses bras pour 
ramasser sa petite récolte. Transportant une peau de bête au lieu où il 
l'échangera, à une distance de plusieurs milles, il cherche à obtenir en 
retour du cuir, des souliers ou du drap. En même temps que la population 
augmente, on trace des routes et l'on cultive des terrains plus fertiles. Le 
magasin et la manufacture se trouvant plus rapprochés de lui, il se 
procure des souliers et de la farine, à l'aide d'un mécanisme d'échange 
moins compliqué ; et jouissant maintenant de plus de loisir pour mettre 
sa machine en oeuvre, les revenus du travail s'accroissent. Un plus grand 
nombre d'individus se procurent maintenant des subsistances sur la 
même superficie, de nouveaux lieux d'échange apparaissent. La laine 
étant convertie en drap sur place, il la troque directement avec le 
fabricant de drap. La scierie étant à sa portée, il fait des échanges avec 
celui qui la met en oeuvre. Le tanneur lui donne du cuir contre ses peaux, 
et le fabricant du papier contre ses chiffons. Son pouvoir de commander 



l'emploi du mécanisme d'échange augmente ainsi constamment, tandis 
que la nécessité d'en faire usage diminue dans la même proportion ; à 
mesure que les années se succèdent, il se manifeste une tendance plus 
considérable au rapprochement réciproque du producteur et du 
consommateur ; chaque année, le colon constate un accroissement dans 
le pouvoir de consacrer son temps et son intelligence, aux opérations 
ayant pour but de façonner le puissant instrument auquel il doit les 
substances alimentaires et la laine ; et c'est ainsi, que l'accroissement de 
la population qui consomme est indispensable au progrès de la 
production. 

La perte résultant de l'emploi du mécanisme de l'échange est en raison 
du volume de l'article à échanger ; au premier rang sont les substances 
alimentaires, au second le combustible, au troisième la pierre à bâtir ; le 
fer occupe le quatrième, le coton le cinquième et ainsi de suite, jusqu'à 
ce que nous arrivions aux dentelles et aux épices (nut-megs). Les 
matières premières étant celles à la formation desquelles la terre a le 
plus coopéré, et celles aussi par la production desquelles le sol est le 
plus amélioré, plus le lieu d'échange, ou de transformation, peut être 
rapproché du lieu de production, moins il doit y avoir de perte dans 
l'opération, et plus doit être considérable le pouvoir d'accumuler le capital 
destiné à seconder la production d'une richesse nouvelle. Que les 
choses doivent nécessairement se passer ainsi, c'est ce qui sera évident 
pour quiconque réfléchira qu'en physique c'est une loi : que tout ce qui 
tend à diminuer la quantité du mouvement mécanique, tend à diminuer le 
frottement et à augmenter la force. 

L'individu qui produit les subsistances sur son propre terrain construit la 
machine, en vue de produire avec plus d'avantage l'année suivante. Son 
voisin auquel elles sont données à la condition de rester en repos, perd 
le travail d'une année sur sa machine, et tout ce qu'il a gagné s'est réduit 
au plaisir de consumer son temps à ne rien faire. S'il a employé lui-même 
ses chevaux et son chariot à transporter ces subsistances dans sa 
demeure, en employant le même nombre de jours qui eût été nécessaire 
pour les produire, il a fait un mauvais emploi de son temps ; car la ferme 
n’a pas été améliorée. Il a perdu le travail et l'engrais. Comme toutefois 
personne ne donne rien gratuitement, il est évident, que l'homme qui 



possède une ferme et se procure ailleurs des subsistances doit payer 
pour leur production, et aussi pour leur transport ; que, bien qu'il ait 
obtenu un salaire aussi élevé en se livrant à quelque autre occupation, 
sa ferme, au lieu d'être améliorée par une année de culture, s'est 
détériorée par suite d'une année d'abandon ; et qu'il reste plus pauvre 
qu'il ne l'eût été, s'il avait produit les subsistances nécessaires à sa 
propre nourriture. 

L'article qui, ensuite, est le plus encombrant est le combustible. En 
même temps que l'homme chauffe sa maison, il défriche son terrain. Il 
perdrait à rester dans l'inaction, si son voisin lui apportait son propre 
combustible, et plus encore s'il devait employer le même temps à le 
transporter, parce qu'il userait sa charrette et perdrait l'engrais. S'il devait 
louer ses services, et ceux que peut rendre son chariot, à un autre 
individu, et pour la même quantité de bois de chauffage qu'il aurait 
coupée sur sa propriété, il subirait une perte ; car son exploitation rurale 
n’aurait pas été défrichée. 

En enlevant sur ses propres champs les pierres avec lesquelles il doit 
bâtir sa maison, il gagne doublement ; car à mesure que sa maison se 
construit, son terrain est débarrassé. S'il demeure dans l'inaction et 
laisse son voisin apporter la pierre, il subit une perte ; car ses champs 
demeurent impropres à la culture. S'il accomplit une quantité égale de 
travail pour un voisin, en recevant le même salaire apparent, il subit une 
perte, par ce fait qu'il a encore à enlever les pierres, et jusqu'au moment 
où cela aura eu lieu, il ne peut cultiver son terrain. 

A chaque amélioration dans le mécanisme de l'échange, il y a diminution 
dans la proportion qui s'établit entre ce mécanisme et la masse de 
denrées susceptibles d'être échangées, à raison de l'accroissement 
extraordinaire de produits, résultant de l'accroissement de la somme de 
travail qui peut être appliquée à fabriquer la puissante machine. C'est un 
fait d'observation journalière, que la demande de chevaux et d'individus 
augmente, à mesure que les chemins de fer font renoncer aux barrières 
des péages ; et la raison en est que les moyens qu'acquiert le fermier 
d'améliorer sa terre augmentent plus rapidement que la quantité 
d'hommes et de chevaux nécessaires pour le travail. L'individu, qui 



jusqu'à ce jour avait envoyé au marché ses bestiaux à moitié élevés, 
accompagnés de chevaux et d'hommes qui doivent servir à les amener, 
ainsi que de chariots et d'autres chevaux chargés de fourrages ou de 
navets, pour les nourrir en route et les engraisser lorsqu'ils seront arrivés 
sur le marché, cet individu, disons-nous, maintenant engraisse son bétail 
sur place, et l'expédie par le chemin de fer, tout prêt pour l'abattoir ; et de 
cette façon le besoin qu'il a du mécanisme de l'échange se trouve 
diminué considérablement. Il garde chez lui ses hommes, ses chevaux et 
ses chariots, et les matières excrémentielles, produit de son foin et de 
son avoine ; les premiers sont employés à creuser des tranchées et à 
drainer ses terres, tandis que les dernières fertilisent le sol qu'il a cultivé 
jusqu'à ce jour. Sa production doublant, il accumule promptement, tandis 
que les individus qui l'entourent peuvent consommer plus d'aliments, 
dépenser davantage pour se vêtir et peuvent eux-mêmes amasser 
davantage. Il a besoin de travailleurs dans son champ, et ceux-ci ont 
besoin de vêtements et de maisons. Le cordonnier et le charpentier, 
voyant qu'il y a demande de travail, se rapprochent alors de la 
communauté, consommant les subsistances sur le terrain qui les produit 
; et c'est ainsi que le mécanisme de l'échange s'améliore. La quantité de 
farine consommée sur place engageant le meunier à venir et à 
consommer sa part, en même temps qu'il prépare celle des autres, la 
somme de travail nécessaire à l'échange diminue encore, et il en reste 
davantage à consacrer à la culture de la terre. La chaux du sol étant 
maintenant retournée, on obtient des tonnes de navets, sur la même 
superficie qui auparavant ne donnait que des boisseaux de seigle. La 
quantité de subsistances à consommer augmentant plus rapidement que 
la population, il faut un plus grand nombre de consommateurs sur le 
terrain ; et bientôt arrive la filature de laine. Cette laine n'exigeant plus 
pour son transport ni chariots ni chevaux, ceux-ci sont maintenant 
employés à transporter de la houille ; ce qui permet au fermier de 
défricher son terrain boisé, et de soumettre à la culture le sol magnifique 
qui, depuis des siècles, n'a produit que du bois. La production 
augmentant encore, la nouvelle richesse prend la forme d'une filature de 
coton ; et à chaque pas fait dans cette direction, le fermier constate de 
nouvelles demandes adressées à cette grande machine qu'il a 
construite, accompagnées d'un accroissement constant dans le pouvoir 
de l'élever à une plus grande hauteur, de la rendre plus solide et de lui 



donner des fondements plus inébranlables. Aujourd'hui il fournit du bœuf 
et du mouton, du blé, du beurre, des œufs, de la volaille, du fromage, et 
toutes les autres choses qui contribuent au bien-être et aux jouissances 
de la vie et auxquelles le climat est approprié ; et il les tire de la même 
terre qui, à l'époque où ses devanciers commencèrent l'œuvre de culture 
sur le sol léger des hauteurs, donnait à peine le seigle nécessaire à 
l'entretien de la vie. 

Nous voyons ici s'établir une attraction locale, tendant à neutraliser 
l'attraction de la capitale, ou de la principale ville de commerce ; et dans 
les pays où il existe le plus de pareils centres locaux, on constate 
invariablement la tendance la plus prononcée au développement de 
l'individualité et à la combinaison des efforts actifs, ainsi qu'aux progrès 
les plus rapides de la science, de la richesse et du pouvoir. Plus le 
système social se rapproche dans ses dispositions, de celle que nous 
avons vu établies pour conserver l'ordonnance du grand système dont 
notre planète fait partie, plus le mouvement sera considérable et plus 
l'harmonie sera parfaite, et plus aussi l'homme deviendra capable de 
maîtriser et de diriger les diverses forces destinées à son usage ; et plus 
il arrivera promptement à abdiquer l'état de créature esclave de la 
nécessité, pour conquérir son véritable rang, celui de créature puissante. 

A chaque pas fait dans cette direction, il y a, ainsi que nous l'avons 
démontré, diminution dans la valeur de toutes les accumulations 
existantes, d'une part, à raison de la diminution constante dans la 
résistance qu'offre la nature à la satisfaction des désirs de l'individu, et 
d'autre part de l'accroissement constant dans la faculté conquise par 
l'homme, de triompher de la résistance qui reste encore à vaincre. Que 
les choses doivent nécessairement se passer ainsi, c'est là ce qui sera 
évident pour quiconque réfléchira que si l'on pouvait se procurer la 
houille, le fer, le drap, ou toute autre denrée, aussi facilement que l'on se 
procure l'air atmosphérique, les premiers n'auraient pas, à nos yeux, une 
valeur plus considérable que celle que nous attachons au dernier. Les 
accumulations existantes sont le résultat de travaux accomplis 
antérieurement. Tout ce qui tend à augmenter la puissance de l'homme 
de nos jours tend, aussi, à lui donner une plus grande facilité de disposer 
des accumulations du passé, et de diminuer la proportion du produit du 



travail que peut demander celui qui les possède, en retour de la 
concession de leur usage. Conséquemment, tous ceux qui désirent 
diminuer la domination du capital à l'égard du travail, et accroître ainsi la 
liberté de l'individu, doivent souhaiter que le développement de la 
richesse soit favorisé. 

La richesse augmente en même temps que la puissance d'association et 
le développement de l'individualité. L'individualité se développe à mesure 
que les occupations se diversifient ; et c'est pourquoi l'individu est 
devenu toujours plus libre, à mesure que le fermier et l'artisan ont tendu 
de plus en plus à se rapprocher l'un de l'autre. 



§3. — De la richesse positive et de la richesse relative. 

Le progrès de l'homme est en raison de la diminution de la 
valeur des denrées et de l'accroissement de sa propre valeur. 


Nous sommes accoutumés à mesurer la richesse des individus ou des 
sociétés, d'après la valeur de la propriété qu'ils possèdent ; tandis que la 
richesse augmente, ainsi que nous le voyons, avec la diminution des 
valeurs, lesquelles sont, uniquement, la mesure de la résistance à 
vaincre avant qu'une propriété ou des denrées semblables puissent être 
reproduites. Cette manière de voir peut donc sembler en opposition avec 
l'idée générale qu'on se forme de la richesse ; mais en la soumettant à 
l'examen, on s'apercevra que cette différence n'est qu'apparente. La 
richesse positive d'un individu doit s'évaluer d'après le pouvoir qu'il 
exerce ; mais on doit évaluer sa richesse relative, d'après la somme 
d'efforts que devraient échanger d'autres individus, avant d'être capables 
d'acquérir un pouvoir semblable. Le propriétaire d'une maison qui lui offre 
un abri, et d'une ferme qui lui fournit subsistances et vêtements, possède 
une richesse positive, bien que ni l'une ni l'autre n'ait de valeur d'après 
l'estimation d'autres individus. Si on lui demande de fixer le prix auquel il 
consentirait à s'en dessaisir, il estimera la somme d'efforts qu'on exigerait 
d'autres individus, avant qu'ils pussent acquérir un semblable pouvoir ; et 
ce sera la mesure de sa richesse, comparée à celle d'un individu qui 
n'aurait ni maison ni ferme. Sa richesse positive consiste dans l'étendue 
du pouvoir qu'il exerce sur la nature. Sa richesse relative est la mesure 
de ce même pouvoir, comparé avec celui qu'exercent ses semblables. 

Cependant, à ce moment même, un perfectionnement survient dans le 
mode de fabrication des briques et le défrichement des terres ; 
immédiatement il y a diminution dans sa richesse relative, mais sans 
aucune modification dans sa richesse positive ; sa maison, comme 
auparavant, continuant de l'abriter et sa ferme de le nourrir. La diminution 
de la première est une conséquence de l'accroissement de la richesse et 
de la puissance de la société tout entière, dont il est membre ; et elle 
devient plus rapide à mesure que les perfectionnements se multiplient, 
parce qu'en même temps que chacun d'eux a lieu successivement, il y a 



décroissance dans les obstacles qu'offre la nature à la production des 
maisons et des fermes, et accroissement dans le nombre de celles qui 
sont produites, accompagnée d'un progrès constant dans la condition de 
la société. La richesse positive de l'individu ne subit aucun changement, 
et cependant sa richesse relative diminue constamment ; et le fait 
demeure également vrai, qu'on l'envisage par rapport aux accumulations 
intellectuelles, ou aux accumulations matérielles. L'homme qui sait lire 
possède une richesse ; et plus il y a autour de lui d'individus ignorants, 
plus sa valeur personnelle augmente ; placez-le au milieu d'autres 
individus qui savent a la fois lire et écrire, et il devient, par comparaison, 
plus pauvre qu'auparavant, bien que sa richesse positive n'ait subi 
aucune diminution. 

La richesse d'une société consiste dans le rapport à établir, à l'égard de 
son pouvoir pour commander les services de la nature ; et plus ce 
pouvoir est considérable, moins le sera la valeur des denrées, et plus 
grande sera la quantité qu'on peut s'en procurer en retour d'une certaine 
somme de travail. A chaque pas fait dans cette direction, il y aura une 
diminution dans la proportion à établir pour le temps nécessaire à la 
production des choses indispensables à la vie, avec celle que l'on peut 
consacrer à préparer les machines dont on a besoin pour exercer un 
empire plus étendu sur la nature, ou encore aux besoins de l'éducation, 
des délassements ou des plaisirs. Le progrès de l'individu est donc en 
raison de la diminution de la valeur des denrées, et de l'accroissement 
de sa valeur personnel 



§4. — Caractère matériel de l'économie politique moderne. 

— Elle soutient qu'on ne doit regarder comme valeurs que 
celles qui revêtent une forme matérielle. Tous les travaux sont 
regardés comme improductifs, s'ils n'aboutissent pas à la 
production de denrées ou de choses. 


L'économie politique moderne ayant tendu à exclure du domaine de ses 
considérations tous les phénomènes qui ne se rattachent pas 
directement à la production et à la consommation de la richesse 
matérielle, il en est résulté la nécessité de donner, à la nouvelle science, 
un nom qui fut plus en harmonie avec ces limites tracées à sa sphère 
d'action. De là diverses propositions ayant pour but de faire adopter les 
noms de chrématistique, de catallattique, ou d'autres encore, qui 
excluraient expressément l'idée, que l'intelligence et l'individualité morale 
de l'homme pussent rentrer dans le cercle des recherches de 
l'économiste. Il est vrai que ces noms n'ont jamais été adoptés ; mais la 
simple intention manifestée à cet égard, par des économistes distingués, 
est une preuve de la nature complètement matérielle du système, et il 
nous a été démontré que tel est en effet son caractère, dans un 
document très-remarquable émanant de l'un des hommes les plus 
distingués parmi les économistes français (M. Dunoyer) qui apprend à 
ses lecteurs : 

« Que la plupart des livres d'économie politique, jusqu'aux derniers y 
compris les meilleurs, ont été écrits dans la supposition, qu'il n'y avait de 
richesses réelles, ni de valeurs susceptibles d'être qualifiées de 
richesses, que celles que le travail parvenait à fixer dans des objets 
matériels. Adam Smith, dit-il en continuant, ne voit guère de richesse que 
dans les choses palpables (2). J.-B. Say débute en désignant par le nom 
de richesse, des terres, des métaux, des grains, des étoffes, etc., sans 
ajouter à cette énumération aucune classe de valeurs non réalisées dans 
de la matière. Toutes les fois, selon Malthus, qu'il est question de la 
richesse, notre attention se fixe à peu près exclusivement sur les objets 
matériels. Les seuls travaux, d'après Rossi, dont la science de la 



richesse ait à s'occuper, sont ceux qui entrent en lutte avec la matière 
pour l'adapter à nos besoins. Sismondi ne reconnaît pas pour de la 
richesse les produits que l'industrie n'a pas revêtus d'une forme 
matérielle. Les richesses, suivant M. Droz, sont dans tous les biens 
matériels qui servent à la satisfaction de nos besoins. L'opinion la plus 
vraie, ajoute-t-il, est, qu'il faut la voir dans tous les biens matériels qui 
servent aux hommes. Enfin, dit M. Dunoyer, l'auteur de ces lignes ne 
peut oublier qu'il a eu à soutenir, il y a à peine quelques mois, un long 
débat, avec plusieurs économistes, ses collègues à l'Académie des 
sciences morales, sans avoir pu réussir à leur persuader, qu'il y a 
d'autres richesses que celles que l'on a, si improprement, appelées 
matérielles (3). » 

L'économie politique moderne ayant créé à son usage un être auquel elle 
a donné le nom d'homme, et de la composition duquel elle a exclu tous 
les éléments constitutifs de l'homme ordinaire qui lui étaient communs 
avec l'ange, en conservant soigneusement tous ceux qu'il partageait 
avec les bêtes fauves vivant dans les forêts, cette économie politique, 
disons-nous, s'est vue forcée, nécessairement, de retrancher de sa 
définition de la richesse tout ce qui appartient aux sentiments, aux 
affections ou à l'intelligence. A ses yeux, l'homme est un animal destiné à 
procréer, et qu'on peut rendre propre au travail ; mais pour qu'il puisse 
accomplir ce travail, il faut qu'on le nourrisse ; et il est arrivé, comme 
conséquence nécessaire de cette opinion que, non-seulement les 
économistes que nous avons déjà cités, mais encore une foule d'autres 
aussi éminents, se sont vus amenés, nécessairement, à traiter comme 
improductifs tous les emplois du temps ou de l'intelligence qui ne 
revêtent pas une forme matérielle. Des magistrats, des hommes de 
lettres, des professeurs, des savants, des artistes, etc. Les Humboldt et 
les Thierry, les Savigny et les Kant, les Arago et les Davy, les Canova et 
les David sont considérés par cette école comme des êtres improductifs, 
hormis le cas où ils produisent des choses, et, comme le dit avec raison 
M. Dunoyer, une semblable manière de voir nous entraîne à cette 
contradiction : 

« Qu'au milieu de ce concert pour déclarer improductifs les arts qui 
agissent directement sur le genre humain, ces économistes sont 



unanimes pour les trouver productifs, lorsqu'ils les considèrent dans leurs 
conséquences, c'est-à-dire dans les utilités, les facultés, les valeurs qu'ils 
parviennent à réaliser dans les hommes. C'est ainsi qu'Adam Smith, 
après avoir avancé dans certains passages de son livre, que les hommes 
de lettres, les savants et autres travailleurs de cette catégorie, sont des 
ouvriers dont le travail ne produit rien, dit expressément, ailleurs, que les 
talents utiles acquis par les membres de la société, talents qui n'ont pu 
être acquis qu'à l'aide des hommes qu'il appelle des travailleurs 
improductifs, sont un produit fixe et réalisé pour ainsi dire dans les 
personnes qui les possèdent, et forment une partie essentielle du fonds 
général de la société, une partie de son capital fixe. C'est ainsi que J.-B. 
Say qui dit, des mêmes classes de travailleurs, que leurs produits ne 
sont pas susceptibles de s'accumuler, et qu'ils n'ajoutent rien à la 
richesse sociale, déclare formellement, d'un autre côté, que le talent d'un 
fonctionnaire public, que l'industrie d'un ouvrier (créations évidentes de 
ces hommes dont on ne peut accumuler les produits) forment un capital 
accumulé. C'est ainsi que M. Sismondi qui d'une part, déclare 
improductifs les travaux des instituteurs, etc., affirme positivement, d'un 
autre côté, que les lettrés et les artistes (ouvrage incontestable de ces 
institutions) font partie de la richesse nationale. C'est ainsi que M. Droz, 
qui fait observer quelque part, qu'il serait absurde de considérer la vertu 
comme une richesse proprement dite, termine son livre en disant : qu'on 
tomberait dans une honteuse erreur si l'on considérait comme ne 
produisant rien, la magistrature qui fait régner la justice, le savant qui 
répand les lumières, etc. (4). » 



§5. — La définition de la richesse que nous donnons 
aujourd'hui est pleinement d'accord avec sa signification 
générale de bonheur, de prospérité et de puissance. 

La richesse s’accroît avec le développement, à l'égard de 
l'homme, du pouvoir de s'associer avec son semblable. 


En adoptant la définition de la richesse que nous avons donnée plus 
haut, on évite de pareilles contradictions, et ce terme recouvre sa 
signification primitive de bonheur général, de prospérité et de pouvoir, 
non pas le pouvoir de l'homme sur son semblable, mais sur lui-même, 
sur ses facultés, et les forces multiples et merveilleuses destinées à son 
usage. Telle était, en grande partie, l'idée d'Adam Smith, ainsi qu'on le 
verra dans le passage ci-dessous, où il démontre jusqu'à quel point le 
bonheur, la richesse et le progrès seraient favorisés, si l'on adoptait un 
système en harmonie avec ces « penchants naturels de l'individu » qui le 
portent à se concerter avec ses semblables pour développer les facultés 
diverses de tous les membres de la société, en facilitant l'extension du 
commerce et l'affranchissement des exactions du trafiquant et du soldat 
( 5 ). 

Le docteur Smith n'était pas le défenseur de la centralisation. Au 
contraire, il croyait pleinement à un système tendant à la création de 
centres locaux d'action ; et il ne croyait pas à celui qui avait pour but 
d'empêcher l'association, en forçant tous les fermiers du monde de 
s’adresser à un marché unique et éloigné, lorsqu'ils voulaient convertir 
en drap leurs substances alimentaires et leur laine. 

Telle était cependant la politique de son pays, et c'est pourquoi il devint 
nécessaire pour M. Malthus de prouver que le paupérisme, conséquence 
inévitable de la centralisation, devait son origine à une grande loi 
naturelle, qui s'opposait à ce que la quantité de subsistances pût jamais 
rester de niveau avec les demandes d'une population croissante. Puis 
vint M. Ricardo, auquel le monde est redevable de cette idée, que la 
culture a toujours commencé par les sols fertiles, et que les individus qui 



alors abandonnaient l'Angleterre pour émigrer aux colonies, quittaient la 
culture des terrains ingrats pour celle des terrains fertiles, lorsque le 
contraire précisément avait toujours eu lieu. Sa doctrine, ainsi que celle 
de ses partisans, est conséquemment la doctrine de la dispersion, de la 
centralisation et des grandes villes ; tandis que celle du docteur Smith 
tendait à l'association, au gouvernement local des individus, par eux- 
mêmes, et aux pays couverts de villages et de villes, où doivent 
s'accomplir les échanges de la campagne environnante. 

Toute la tendance des économistes modernes a été en opposition directe 
avec celle qu'a indiquée, comme la seule véritable, l'auteur de la 
Richesse des nations ; et conséquemment, de là est venu que leur 
science s'est restreinte à cette unique considération : Par quels moyens 
peut-on augmenter la richesse matérielle? en mettant de côté 
complètement la question de la moralité, ou du bonheur, des sociétés 
qu'ils désiraient enseigner. C'est pour cette raison que la science a 
revêtu peu à peu une forme si répulsive, et que l'un de ses professeurs 
les plus éminents s'est trouvé obligé de dire à ses lecteurs, que 
l'économiste est requis de songer au développement de la richesse, 
seule, et de se borner à la discussion des mesures à l'aide desquelles il 
pense qu'elle peut se développer, ne permettant « ni à la sympathie pour 
l'indigence, ni à l'aversion pour la prodigalité ou l'avarice, au respect pour 
les institutions existantes, à la haine des abus actuels, ou à l'amour de la 
popularité, du paradoxe ou des idées systématiques de l'empêcher 
d'affirmer ce qu'il croit être des faits, ou de tirer, de ces faits, les 
conclusions qui lui paraissent légitimes (6). » 

Heureusement la véritable science n'est pas obligée d'imposer de 
pareilles exigences à ceux qui l'enseignent. Plus elle est étudiée, plus 
l'indigence qu'ils aperçoivent autour d'eux doit exciter leur sympathie, et 
plus ils doivent devenir libres dans l'expression de cette sympathie, parce 
qu'ils doivent demeurer plus pleinement convaincus, que l'existence d'un 
semblable état de choses est la conséquence des lois humaines et non 
divines ; plus doit être énergique l'aversion provoquée par la prodigalité 
et l'avarice, comme tendant toutes deux à produire l'indigence ; plus leur 
respect doit être profond pour toutes les institutions qui ont pour but de 
favoriser le développement de cette habitude de l'association, grâce à 



laquelle, uniquement, l'homme acquiert l'empire sur la nature, qui 
constitue sa richesse ; plus doit être prononcée sa haine des abus 
existants qui tendent à perpétuer la pauvreté et la misère actuelles ; plus 
aussi doit être prononcée leur résolution de travailler honnêtement à les 
extirper. 

La richesse se développe en même temps que le pouvoir de l'homme de 
satisfaire le premier et le plus impérieux besoin de sa nature, le désir de 
l'association avec ses semblables. Plus ce développement est rapide, 
plus est grande la tendance à l'annihilation de l'indigence d'une part, et 
de l'autre, à celle de la prodigalité et de l'avarice ; à la cessation des 
abus existant actuellement, qui tendent à limiter l'exercice de la 
puissance d'association, à restreindre le développement de l'individualité, 
ainsi qu'à diminuer le sentiment de responsabilité rigoureuse envers Dieu 
et l'homme, et à obtenir le résultat suivant : la société prenant la forme la 
mieux calculée pour faciliter la marche progressive de ce même homme 
vers la position éminente à laquelle il a été destiné primitivement, et 
conséquemment, la forme la mieux faite pour inspirer respect et « 
révérence. » 



CHAPITRE VIII. 



DE LA FORMATION DE LA SOCIETE. 


§ 1. — En quoi consiste la Société. 

Les mots société et commerce ne sont que des modes divers 
d'exprimer la même idée. Pour que le commerce existe, il doit 
exister des différences. Les combinaisons dans la société sont 
soumises à la loi des proportions définies. 


Robinson Crusoé était obligé de travailler seul. Au bout de quelque 
temps, toutefois, Vendredi s'étant réuni à lui, la société commença. Mais 
en quoi consistait cette société? Était-ce dans l'existence d'un second 
individu résidant sur son île ? Assurément non. Si Vendredi se fût assez 
rapproché de lui pour le voir chaque jour, mais qu'il se fût abstenu de 
converser ou d'échanger des services avec lui, se livrant seul à la chasse 
ou à la pêche, et consommant seul le produit de ses travaux, il n'eût 
existé là aucune société. Ce n'est pas ainsi qu'agit Vendredi ; mais, au 
contraire, il conversa avec Robinson, échangea avec lui des services, fit 
cuire le poisson que celui-ci avait péché, et combina de mille façons ses 
efforts avec son compagnon de captivité dans l'île, et c'est ainsi qu'il créa 
une société, ou, en d'autres termes, une association ; laquelle n'est autre 
chose que l'acte d'échanger des idées et des services, et s'exprime, à 
juste titre, par le simple mot de commerce. Tout acte d'association étant 
un acte de commerce, lès termes société et commerce ne sont que des 
modes différents d'exprimer une idée identique. 

Pour que le commerce puisse exister, il faut qu'il y ait différence dans le 
monde organique ou inorganique. Si Robinson et Vendredi s'étaient 
bornés à exercer une seule et même faculté, l'association n'aurait pu 
avoir lieu, entre eux, plus qu'elle ne le pourrait, maintenant, entre deux 
molécules d'oxygène ou d'hydrogène. Opérez l'union de ces deux 
éléments, et immédiatement une combinaison se manifeste ; il en est de 
même à l'égard de l'homme. Si Robinson n'eût possédé que l'usage de 



ses yeux, et que Vendredi, privé de la vue, eût joui uniquement de 
l'usage de ses bras, l'association entre eux aurait eu lieu immédiatement. 
La société consiste dans des combinaisons résultant de l'existence de 
différences, de l'existence de diverses individualités parmi les individus 
dont elle se compose ; et plus est parfaite la proportion réciproque dans 
chacun des divers éléments, plus doit être considérable la tendance à la 
combinaison des efforts, ainsi que nous l'avons déjà débouté. Parmi les 
sociétés purement agricoles, l'association existe à peine ; tandis qu'on la 
trouve développée à un haut degré, là où l'on voit le fermier, l'homme de 
loi, le marchand, le charpentier, le forgeron, le maçon, le meunier, le 
filateur, le tisserand, l'entrepreneur de bâtiments, le fondeur de minerai, 
l'affineur de fer et le fabricant de machines, former des parties 
intégrantes de la société. 

Il en est de même par rapport au monde inorganique, la puissance de 
combinaison se développant avec l'accroissement des différences, mais 
toujours d'accord avec la loi des proportions définies, à laquelle la chimie 
est redevable de cette précision qu'elle n'eût jamais pu atteindre sans 
elle. Placez mille atomes d'oxygène dans un récipient, et ils demeureront 
immobiles ; mais, dans ce récipient, introduisez un seul atome de 
carbone, et mettez en jeu leurs affinités réciproques, immédiatement il y 
aura production de mouvement, une certaine portion du premier élément 
se combinera avec le second et formera l'acide carbonique. Les autres 
parties d'oxygène continueront à rester immobiles. Si, cependant, on 
introduit successivement des atomes d'hydrogène, d'azote et de 
carbone, il se formera de nouvelles combinaisons, jusqu'à ce qu'enfin le 
mouvement se soit produit dans toutes les parties ; mais dans chaque 
cas de combinaison accomplie successivement, les proportions seront 
aussi définitivement fixées qu'elles l'ont été dans le premier ; et il en est 
de même dans le monde inorganique tout entier. 

Les choses se passant ainsi en ce qui concerne toute autre matière (1), il 
en doit être de même par rapport aux combinaisons où il s'agit de 
l'homme et qui sont désignées par le mot Société, la tendance au 
mouvement étant en raison directe de l'harmonie des proportions entre 
les diverses parties dont cette société se compose. En réalité, c'est ce 
qui a lieu, l'association prenant de l'accroissement en même temps que 



s'accroissent les différences, et diminuant en même temps qu'il y a une 
diminution quelconque à cet égard, jusqu'à ce qu'enfin le mouvement 
cesse d'exister, ainsi qu'on l'a constaté dans tous les pays dont la 
richesse et la population ont baissé. 

Dans le monde inorganique, l'association des éléments a lieu suivant des 
lois fixes et immuables. Là, toutefois, les corps qui se combinent entre 
eux possèdent constamment, et en tout lieu, le même principe de 
combinaison ; l'atome d'oxygène du siècle des Pharaons étant d'une 
composition exactement identique à celui du siècle des Lavoisier et des 
Davy. Les choses se passent différemment à l'égard de l'homme. 
Capable de progrès, chacune de ses facultés se développe 
successivement, à mesure que son intelligence est provoquée à agir par 
l'habitude de l'association avec son semblable. Conséquemment, en ce 
qui le concerne, la faculté de combiner les efforts est progressive, et doit 
s'accroître de jour en jour, d'année en année, à mesure que la quantité 
des différences augmente, et à mesure que la société atteint, de plus en 
plus, ces proportions qui sont indispensables (comme dans le cas de 
l'oxygène et du carbone) pour s’approprier chaque faculté des individus 
dont elles se composent ; et nous constaterons qu'il en est ainsi. 



§2. — Tout acte d'association est un acte de mouvement. 

Les lois générales du mouvement sont celles qui régissent le 
mouvement sociétaire. Tout progrès a lieu, en raison directe de 
la substitution du mouvement continu au mouvement 
intermittent. Il n'existe ni continuité de mouvement, ni 
puissance, là où il n'existe point de différences. Plus ces 
dernières sont nombreuses, plus est rapide le mouvement 
sociétaire et plus est considérable la tendance à son 
accélération. Plus le mouvement est rapide, plus est grande la 
tendance à la diminution de la valeur des denrées et à 
l'accroissement de la valeur de l'homme. 


Dans le monde inorganique, chaque acte de combinaison est un acte de 
mouvement ; les diverses molécules échangeant réciproquement leurs 
propriétés respectives. Il en est de même dans le monde social ; tout 
acte d'association est un acte de mouvement ; les idées se 
communiquent et s'approprient ; on rend et on accepte des services, on 
échange des denrées ou des objets. Toute force résulte du mouvement, 
et c'est là où se développe dans une société le mouvement le plus 
considérable, que l'on voit l'homme déployant la puissance la plus 
intense, pour soumettre à son empire les diverses forces naturelles qui 
l'environnent de toutes parts. Quelles sont donc alors les lois du 
mouvement? S'il est vrai qu'il n'existe qu'un système unique de lois qui 
régit toute la matière, en ce cas, celles qui régissent les mouvements des 
divers corps inorganiques doivent être les mêmes que celles qui règlent 
le mouvement de la société ; et l'on peut démontrer facilement que les 
choses se passent réellement ainsi. 

Un corps mis en mouvement par une force unique se meut constamment 
dans la même direction, à moins qu'il ne soit arrêté par une force 
contraire. Nous savons que ce qui constitue cette dernière, c'est la 
gravitation, et tant que la force exercée par l'individu est ainsi contrariée, 
tous ses mouvements doivent être sujets à une constante intermittence, 
ainsi que nous avons pu le constater en tout lieu. Dans les premiers âges 



de la société, il obtient le pouvoir de moudre son grain en soulevant une 
pierre et la laissant retomber ; ou bien il se meut sur l'eau à l'aide d'une 
rame, ou bien encore il assomme un animal d'un coup de massue ; tous 
ces divers actes résultent de l'application d'une force unique, et tous, 
conséquemment, ne sont que des mouvements intermittents, exigeant 
l'emploi répété de la même force, nécessaire, lorsqu'il s'est agi, d'abord, 
de passer de l'état de repos à l'état de mouvement. C'est ainsi qu'il y a 
constante déperdition de puissance, et que le mouvement produit est 
faible. 

L'homme le comprend ; aussi le voyons-nous constamment s'efforcer 
d'obtenir un mouvement continu ; et c'est là ce qu'il fait en imitant, autant 
qu'il le peut, le mécanisme qui se révèle à ses regards dans la direction 
des corps célestes. Lorsqu'il veut mettre un corps en mouvement, et que 
sa forme le permet, il le fait rouler sur son axe, et appelle ainsi à son aide 
la gravitation pour le seconder dans ses efforts, qui, antérieurement, 
rencontraient de la résistance, comme dans le cas où il roule une boule, 
un baril ou une balle de coton. Cependant la forme d'un grand nombre de 
corps ne permettant pas de les faire rouler, bientôt il construit un 
instrument qui roulera lui-même sur son axe, ainsi que fait la terre : entre 
deux machines de ce genre, il place le corps qu'il veut mettre en 
mouvement, et obtient ainsi une action qui se continue bien plus 
longtemps. Se trouvant toutefois encore entravé considérablement par le 
frottement, il pose sur la route un rail de fer, et peut ainsi obtenir une 
action continue en même temps qu'une grande vitesse, et la quantité de 
mouvement augmente en raison directe de la vitesse ; puisqu'un corps 
qui retombe, dans la proportion de mille pieds par minute, donne une 
force précisément dix fois plus considérable que celle qui serait donnée 
par ce corps, s'il retombait dans la proportion de cent pieds dans le 
même espace de temps. 

Si nous examinons maintenant le progrès que fait l'individu dans la 
domination qu'il conquiert sur la nature, nous constatons qu'elle est en 
raison directe de la substitution du mouvement continu au mouvement 
intermittent. Ainsi que nous l'avons vu, il abandonne le coquillage affilé 
dont se servait Robinson Crusoé pour le couteau, pour la scie ordinaire, 
la scie à deux mains, et enfin la scie à mouvement circulaire, qui peut 



être mise en œuvre avec la plus grande vitesse ; et par ce moyen il 
obtient, de la même dépense de force musculaire, des résultats mille fois 
plus considérables que ceux obtenus primitivement. 

Dans l'opération du drainage le fermier ne cherche qu'à établir la 
continuité du mouvement. Sachant que l'eau, lorsqu'elle est stagnante, 
détruit la vie des végétaux, et se voyant environné de grandes masses 
du sol le plus fertile, qui n'attendent que la production du mouvement 
dans l'eau dont celui-ci est saturé, il creuse des canaux et pose des 
conduits, il abat les arbres pour laisser pénétrer le soleil ; et ayant ainsi 
permis au mouvement de se développer, il obtient des récoltes dont le 
produit est triplé. 

En outre, il substitue le mouvement circulaire de la faucille au 
mouvement plus anguleux du bras, puis l'abandonne pour la faux, et 
enfin pour le mouvement constant de la machine à moissonner, à l'aide 
de laquelle il coupe plus d'épis, en une heure, qu'il ne pourrait en récolter 
en une semaine. C'est ainsi que l'imprimeur abandonne le billot de bois 
et le marteau pour l'action plus prolongée de l'écrou et de là, en passant 
à travers diverses phases, par l'action alternative de la presse à bras, à 
l'instrument merveilleux grâce auquel nous obtenons, en un seul jour, un 
résultat plus considérable que Caxton ne l'obtenait en une année. De son 
côté, le manufacturier dispose de telle sorte son usine, que sa laine et 
son coton entrent par une porte et sortent par l'autre ; à chaque pas, 
elles changent de forme, de plus en plus, jusqu'au moment où la matière 
première, qui entrait d'un côté, part vers un autre, toute prête à être 
employée. Dans tous les travaux poursuivis par l'homme pendant sa vie, 
il cherche ainsi à obtenir un mouvement continuel ; et partout l'on 
constate, que sa marche progressive vers la richesse et la puissance, est 
en raison directe de l'accomplissement de ce dessein. 

Si nous jetons les regards à travers le monde, nous voyons partout la 
nature appliquant la force à l'aide du mouvement continu. Pour 
développer l'électricité, il faut le mouvement de rotation ; et cette rotation, 
nous la retrouvons partout autour de nous, soit que nous étudiions le 
mouvement des vents, ou la formation de la rosée, ou la circulation du 
sang à travers les artères qui le charrient du cœur, ou à travers les 



veines qui le rapportent à son point de départ. Plus le mouvement est 
rapide, plus aussi il est continu et plus est considérable la force 
déployée. Le Rhin, qui prend sa source au milieu des pics neigeux des 
Alpes, se précipite rapidement vers la mer, et à mesure qu'il entraîne 
l'eau qui a été dissoute, de nouvelles condensations se forment à une 
plus grande hauteur, fournissant ainsi, pour les besoins de l'homme, un 
mouvement qui reste constant pendant les chaleurs de l'été et les froids 
de l'hiver. L'Ohio et le Mississippi prenant leur source à des hauteurs 
comparativement faibles, qui confinent à l'est et au nord la grande vallée 
de l'ouest, ont un mouvement plus lent ; et, comme conséquence de ce 
fait, ces rivières sont presque sans utilité pendant environ la moitié de 
l'année. Quelque part que nous portions les yeux dans toute l'étendue de 
la nature, nous voyons que la puissance est en raison de la continuité du 
mouvement ; et c'est une semblable continuité que l'homme cherche à 
obtenir en toute circonstance. 

Cependant il ne peut exister de continuité dans les mouvements du colon 
isolé. Dépendant pour ses subsistances de sa puissance d'appropriation, 
et forcé de parcourir des surfaces immenses de terrain, il se trouve 
souvent en danger de mourir faute de nourriture. Lors même qu'il réussit 
à s'en procurer, il est forcé de suspendre ses recherches, et de songer à 
effectuer le changement de résidence, indispensable pour transporter à 
la fois ses subsistances, sa misérable habitation et lui-même. Arrivé là, il 
est forcé de devenir tout à tour cuisinier, tailleur, maçon, charpentier. 
Privé du secours de la lumière artificielle, ses nuits sont complètement 
sans emploi, en même temps que le pouvoir de faire de ses journées un 
emploi fructueux dépend complètement des chances de la température. 

Découvrant enfin, cependant, qu'il a un voisin, il se fait des échanges 
entre eux ; mais, comme tous deux occupent des parties différentes de 
l’île, ils se trouvent forcés de se rapprocher exactement comme les 
pierres à l'aide desquelles ils broient leur blé ; et lorsqu'ils se séparent, la 
même force est encore nécessaire pour les rapprocher encore. En outre, 
lorsqu'ils se rencontrent, il se présente des difficultés pour fixer les 
conditions du commerce, à raison de l'irrégularité dans 
l'approvisionnement des diverses denrées dont ils veulent se dessaisir. 
Le pêcheur a eu une chance favorable, et a pêché une grande quantité 



de poissons ; mais le hasard a permis au chasseur de se procurer du 
poisson, et en ce moment il n'a besoin que de fruit, et le pêcheur n'en 
possède pas. La différence étant, ainsi que nous le savons déjà, 
indispensable pour l'association, l'absence de cette condition offrirait ici 
un obstacle à l'association difficile à surmonter ; et nous voyons que cette 
difficulté existe, dans toutes les sociétés ou l'on ne trouve pas les 
diversités. Le fermier a rarement occasion de faire des échanges avec le 
fermier son confrère ; le planteur n'a jamais besoin d'échanger un produit 
avec un autre planteur, ni le cordonnier avec un autre cordonnier ; et 
c'est par suite du défaut de diversité dans les travaux que nous voyons, 
dans l'enfance de la société, tant d'obstacles contrarier le commerce, et 
faire du trafiquant qui aide à les écarter un membre très-important de la 
communauté sociale. 

Cependant avec le temps, la richesse et la population se développent ; 
et, avec ce développement, il se manifeste un accroissement dans le 
mouvement de la société ; dès lors le mari échange des services contre 
ceux de sa femme, les parents contre ceux de leurs enfants, et les 
enfants échangent des services réciproques ; l'un fournit le poisson, un 
autre de la viande, un troisième du blé, tandis qu'un quatrième 
transforme la laine en drap, un cinquième les peaux de bêtes en souliers. 
Le mouvement devient alors plus continu, et avec cet accroissement de 
mouvement a lieu une augmentation constante dans le pouvoir de 
l'homme sur la nature, suivi d'une diminution dans la résistance de celle- 
ci à ses efforts ultérieurs. Partout autour de lui on voit d'autres familles 
dont chacune accomplit une révolution sur son axe, tandis que la société, 
dont elles forment une partie, accomplit constamment la sienne autour 
d'un centre commun ; et c'est ainsi que, progressivement, nous voyons 
s'établir un système correspondant avec celui qui maintient dans l'ordre 
l'ensemble admirable de l'univers. A chaque pas nous constatons un 
accroissement dans la rapidité du mouvement, en même temps qu'un 
accroissement de force de la part de l'homme, qui se révèle dans ce fait : 
que bien que la population ait augmenté, il se procure une quantité 
constamment plus considérable de blé, sur la superficie qui ne donnait 
au premier colon que les plus minces provisions des plus misérables 
subsistances. 



A chaque pas fait en avant, nous constatons la tendance à une plus 
grande vitesse dans le pas qui lui succède ; et comme l'homme a été 
doué de la capacité nécessaire pour accomplir de nouveaux progrès, il 
en doit être nécessairement ainsi. Pour la première société, encore 
faible, la formation d'un simple sentier exigeait de grands efforts ; mais 
aujourd'hui, avec le développement de la population et de la richesse, on 
la voit obtenir successivement des routes à barrières, des chaussées en 
bois, des chemins de fer et des locomotives ; et tout cela avec moins de 
peine qu'il n'en avait fallu d'abord pour tracer le sentier à travers lequel 
on transportait, à dos d'homme, les produits de la chasse. Nous trouvons 
là le mouvement accéléré que l'on constate dans un corps qui se 
précipite vers la terre. Dans la première seconde, il peut ne tomber que 
dans la proportion d'un pied ; mais au bout de 10 secondes on constate 
qu'il est tombé de 100 pieds ; au bout de 10 autres secondes de 400 ; au 
bout de 30 secondes de 900 ; au bout de 40 secondes de 1,600 ; au bout 
de 50 secondes de 2,500 et ainsi de suite jusqu'au moment où, arrivé au 
chiffre de 1,000 secondes, ce corps est tombé dans la proportion d'un 
million de pieds. S'il eût été arrêté à la fin de chaque chute d'un pied, et 
qu'il lui eût fallu prendre un nouveau point de départ, il serait tombé en 
ne parcourant qu'une distance de mille pieds ; mais à raison de la vitesse 
acquise, constamment croissante, résultant d'un mouvement continu, sa 
chute a eu lieu après qu'il a eu parcouru une distance mille fois plus 
considérable. Il en doit être aussi de même, par rapport à la société. 
Dans le principe, il y existe peu de mouvement et une faible puissance 
de progrès ; mais à mesure que ses membres deviennent de plus en 
plus capables de s'associer, on voit la faculté d'accomplir des progrès 
ultérieurs se développer avec une rapidité constamment croissante. Les 
améliorations accomplies dans ces dix dernières années ont été plus 
considérables que celles des trente années antérieures, et celles-ci, à 
leur tour, l'ont été plus que celles du siècle qui avait précédé, et dans ce 
siècle, l'homme a conquis sur la nature un empire plus étendu que celui 
qu'on avait obtenu, pendant la longue période écoulée depuis l'époque 
d'Alfred le Grand ou de Charlemagne. 

Cependant pour qu'il puisse exister dans la société un mouvement 
continu, il faut qu'il y ait sécurité à l'égard des personnes et de la 
propriété ; mais lorsque les individus sont pauvres et disséminés sur un 



grand espace, il est difficile d'obtenir l'une ou l'autre de ces conditions. 
Comme il n'existe alors d'antre loi que celle de la force, partout on a vu 
l'homme fort disposé à écraser et à piller les faibles, tantôt s'emparant de 
la terre et les contraignant à travailler à son profit ; tantôt se plaçant en 
travers de la route et interdisant toute relation commerciale, si ce n'est à 
des conditions que lui-même doit fixer ; ou encore exigeant que chaque 
travailleur paie une taxe ou taille, ou, enfin, dépossédant ces être faibles 
de leurs maisons, de leurs fermes et de leurs outils ; et peut-être vendant 
pour être réduits en esclavage, les maris et leurs femmes, les parents et 
leurs enfants afin d'accroître ainsi les dépouilles, trophées d'une guerre 
glorieuse. Dans toutes ces circonstances, il y a, ainsi que le lecteur 
l'observera, un retard de mouvement aux dépens de ceux qui vivent de 
leur travail, et au profit de ceux qui vivent de l'appropriation du produit du 
travail des autres. 

La valeur de toutes les denrées consiste dans la mesure de la résistance 
à vaincre avant de se les procurer. A mesure que cette résistance 
diminue, il y a diminution dans leur valeur, et augmentation de celle de 
l'individu. Tout ce qui tend à favoriser l'accroissement du mouvement de 
la société tend à diminuer la valeur des premières, et à augmenter celle 
du dernier. Au contraire tout ce qui tend à retarder les mouvements de la 
société et à empêcher le développement de la puissance d'association, 
ou du commerce, tend également à empêcher la diminution des valeurs, 
à retarder l'augmentation de la richesse, à arrêter le développement de 
l'individualité, et à diminuer la valeur de l'homme. 



§3. — Causes de perturbation qui tendent à arrêter le 
mouvement sociétaire. 

Dans la période de l'état de chasseur, la force brutale constitue 
la seule richesse de l'homme. Le commerce commence avec le 
trafic à l'égard de l'homme, des os, des muscles et du sang. 


Dans le tableau que nous avons offert jusqu'à ce moment des 
mouvements des premiers colons, nous les avons représentés comme 
chefs des deux uniques familles résidant sur une île, chacune d'elles 
jouissant d'une parfaite sécurité pour sa personne et sa propriété, toutes 
deux pouvant approprier à leurs besoins et à leurs desseins tout le 
produit de leur travail et, conséquemment, arriver à un accroissement de 
richesse, de prospérité et de bonheur. Mais les choses ne se sont 
passées de la sorte en aucun pays du globe. Dans tous il a existé des 
causes de perturbation, tendant considérablement à arrêter les progrès 
de l'homme ; mais conformément à la loi de composition des forces, on a 
regardé comme juste de faire voir quelle eût été la marche des 
événements, si de semblables causes n'eussent pas existé. Cela fait 
nous pouvons maintenant soumettre à un examen intime ces 
perturbations, dans le but de constater de quelle manière chacune d'elles 
a tendu à produire la suite des actes consignés dans nos ouvrages 
d'histoire. 

A cet effet, aux deux individus qui occupent l’île, ajoutons-en un 
troisième, remarquable par la force de son bras, capable, s'il le veut, de 
dicter des lois à ses compagnons de colonisation et disposé à vivre de 
leur travail au lieu de vivre du sien propre. Se plaçant entre eux, il dit à A, 
qui occupe l'une des parties de l’île et possède un canot : « Apporte-moi 
ton poisson. Cela te donnera moins de peine que tu n'en aurais à le 
transporter, en traversant l’île, et j'arrangerai les conditions de l'échange 
entre toi et B. » Au second il dit : « Apporte-moi tes oiseaux, tes lapins et 
tes écureuils, et je négocierai les conditions auxquelles tu pourras te 
procurer du poisson. » 



Ace discours, les deux habitants de 171e pourraient objecter qu'ils étaient 
tout à fait compétents pour faire leurs échanges personnels, et qu'ils 
épargneraient ainsi les frais nécessités par l'emploi d'un agent ; et s'ils 
étaient unis, ils pourraient opposer une résistance efficace à la réalisation 
de ses désirs. Comme il est probable que tout effort semblable pour 
s'associer déjouerait son désir de vivre à leurs dépens, il devient 
indispensable que celui-ci empêche autant que possible tout ce qui 
ressemblerait à un concert d'efforts entre eux ; il suscite donc des 
conflits. Et la discorde engendre la faiblesse et la pauvreté, là même où 
l'association eût produit la richesse et la force. Plus ils mettent entre eux 
de distance, plus est considérable la proportion du produit de leur travail 
que le troisième occupant s'approprie ; et de cette façon, en même 
temps qu'ils deviennent, chaque jour, plus dépendants de sa volonté, sa 
richesse et sa puissance augmentent constamment. 

Cependant leurs familles prenant de l'accroissement, l'idée vient à 
quelques-uns des plus intelligents, que leur situation pourrait s'améliorer, 
en adoptant des mesures tendant à leur permettre de combiner leurs 
efforts et leur travail. Bien que A ne possède qu'un arc et des flèches, il 
n'existe aucune raison pour que son fils ne puisse posséder un canot ; et 
autour de lui la mer abonde en poissons. Bien que B ne possède qu'un 
canot, il serait facile à son fils de se procurer un arc et des flèches ; et 
dès lors le père et le fils pourraient échanger du poisson contre de la 
viande, sans être obligés de traverser avec de grands frais pour le 
transport, et en se soumettant aux demandes du trafiquant qui s'est ainsi 
placé en travers de la route. Cependant cet accroissement dans la 
puissance d'association et dans la continuité de mouvement, ne cadre 
pas avec les desseins de celui-ci, auquel le trafic fournit le moyen de 
vivre dans l'abondance, aux frais des pauvres individus qui dépendent de 
lui, et il ne permettra pas que cet accroissement ait lieu. Comme il est 
riche, il peut payer les auxiliaires nécessaires pour maintenir son autorité 
; et parmi les enfants de ses voisins, il en est quelques-uns qui 
aimeraient mieux vivre du travail d'autrui que de leur propre travail. 
Pauvres et débauchés, ils sont prêts à vendre leurs services à qui leur 
donnera le pouvoir de manger, de boire et de vivre joyeusement, à la 
condition qu'ils l'aideront dans ses efforts pour empêcher toute relation 
par un intermédiaire ; et c'est alors que le brigand à gages fait son 



apparition sur la scène. 


Il faut maintenant des impôts plus considérables, et pour les obtenir, de 
nouveaux efforts sont nécessaires dans le but d'empêcher que 
l'association ait lieu à l'intérieur, ou l'échange au dehors, sans payer de 
redevance au trésor du trafiquant. A chaque pas, dans cette direction, 
nous constatons une diminution dans le pouvoir de construire une 
machine à l'aide de laquelle on obtient l'empire sur la nature, ou l'on 
donne de l'utilité aux diverses substances destinées à l'usage de 
l'homme ; nous constatons une augmentation dans la valeur de toutes 
les denrées indispensables à l'homme, résultant de l'augmentation des 
obstacles à surmonter avant de pouvoir se les procurer, une diminution 
dans la valeur de l'homme, en même temps qu'une diminution dans ses 
progrès vers la richesse, le bonheur et la puissance. Nous pouvons 
maintenant examiner jusqu'à quel point le tableau que nous avons 
présenté est d'accord avec les faits consignés dans l'histoire. 

A défaut de la richesse, ou du pouvoir de commander les services de la 
nature qui caractérise l'origine de la société, l'homme est forcé de ne 
compter que sur ses efforts isolés, pour se procurer les choses 
nécessaires à la vie. Ses facultés intellectuelles étant alors à peine 
développées d'une façon quelconque, il est obligé de se reposer presque 
entièrement sur ses facultés physiques ; et comme ces dernières sont 
nécessairement, et prodigieusement différentes chez les divers individus, 
il existe à cette époque la plus profonde inégalité de conditions. L'enfant 
et la femme sont alors les esclaves de leurs parents et de leurs maris, 
tandis que les individus que l'âge ou la maladie a rendus incapables de 
travailler, deviennent, à leur tour, esclaves de leurs enfants et sont 
généralement délaissés pour mourir faute de nourriture. 

Dans la période de la vie de chasseur, lorsque l'homme ne fait que 
s'approprier les dons spontanés de la nature, la force brutale constitue 
son unique richesse. Forcé de se livrer à un exercice constant et pénible 
pour chercher ses aliments, en même temps qu'il manque des vêtements 
nécessaires pour entretenir la chaleur animale, la déperdition de force 
est considérable et il lui faut, en conséquence, d'amples provisions de 
subsistances ; ainsi qu'il est démontré par ce fait, qu'on n’alloue pas aux 



chasseurs et aux trappeurs de l'ouest moins de huit livres de viande par 
jour. 

C'est ainsi que les besoins de l'homme sont très-grands, tandis que sa 
puissance est très-faible. Il faut, dit-on, huit cents acres de terre 
équivalant à une étendue d'un mille et un quart carré, pour fournir à 
l'homme, à l'état de chasseur, la même quantité de subsistances que l'on 
pourrait obtenir d'une acre de terre soumise à la culture. Les famines, 
étant conséquemment fréquentes, les individus sont forcés, parfois, 
d'avoir recours aux aliments les plus nauséabonds ; et c'est ainsi que 
nous trouvons, d'une part les mangeurs de terre et de l'autre les 
mangeurs d'hommes, tous deux appartenant à cette période de la 
société où l'espèce homme est la moins abondante, et peut exercer à 
son gré le droit de choisir entre les terrains fertiles et les terrains ingrats 
qui sont alors si abondants. Mais comme l'homme n'est que l'esclave de 
la nature, elle lui offre, lorsqu'il veut occuper les terrains fertiles, des 
obstacles assez complètement insurmontables, pour le forcer, ainsi que 
nous l'avons vu, à commencer en tout pays par les terrains les plus 
ingrats, ceux dont les qualités naturelles les rendent moins propres à 
rémunérer le travailleur. Les subsistances ont donc une grande valeur, 
parce qu'on ne se les procure qu'au prix d'efforts infinis. 

Le gibier devenant plus rare chaque année, les famines deviennent plus 
fréquentes et entraînent avec elles la nécessité de changer de lieu. Ce 
changement, à son tour, engendre la nécessité de déposséder les 
heureux possesseurs des lieux où l'on peut se procurer plus facilement 
les subsistances ; et c'est ainsi qu'il arrive que le manque de pouvoir sur 
la nature force l'homme, en tous pays, de devenir le voleur de son 
semblable. La terre où il était né n'ayant pour lui que peu d'attrait, — son 
séjour n'y ayant guère été qu'une suite constante de souffrances par 
suite du manque d'aliments, —il est toujours prêt à changer de demeure 
pour se mettre en quête de pillage, ainsi que nous le voyons se pratiquer 
chez les Comanches et autres tribus sauvages de l'ouest. Il en a été de 
même partout. L'histoire du monde, lorsqu'on parcourt ses annales, nous 
montre les peuples résidant sur les terrains plus élevés et plus ingrats, 
ceux des monts Himalaya, les premiers Germains, les Suisses et les 
Highlanders, pillant ceux auxquels leurs habitudes paisibles avaient 



permis d'accumuler la richesse et de cultiver des terrains plus fertiles. 

Dans les premiers âges de la société, comme il n'existe guère de 
propriété d'aucune espèce, nous constatons que partout les hommes 
forts se sont approprié de vastes portions de terre, tandis que les autres 
hommes, les femmes et les enfants, ont été transformés en propriété, 
réduits en esclavage et forcés de travailler pour des maîtres qui 
remplissent l'office de trafiquants, se plaçant entre ceux qui produisaient 
et ceux qui voulaient consommer ; et ravissant tout le fruit des travaux 
des premiers, en même temps qu'ils ne laissaient aux seconds que ce 
qui leur était absolument nécessaire pour soutenir leur existence. Toute 
la préoccupation du propriétaire se bornant à empêcher un concert 
quelconque d'efforts entre ses esclaves, plus ce but est atteint 
complètement, plus est constamment considérable la proportion des 
produits retenus par lui, et plus est faible celle qui se partage entre ceux 
qui avaient travaillé pour produire et ceux qui avaient besoin de 
consommer les produits. 

Le commerce commence ainsi avec le trafic d'os, de muscles, de sang, 
le trafic de l'homme. Le guerrier achète ses denrées au meilleur marché 
possible ; il les vole au milieu de la nuit, brûlant les villages de ceux qui 
les possèdent, massacrant les hommes, et réduisant en captivité les 
femmes et les enfants. Sa gloire se mesure par le nombre de ses 
meurtres, et sa richesse augmente avec le butin qu'il a pu s'assurer. 
Gardant pour ses besoins et ses desseins autant de prisonniers qu'il lui 
en faut, il vend les autres à d'autres trafiquants, qui, les ayant achetés au 
meilleur marché, transportent ailleurs leur propriété, cherchant le marché 
le plus cher pour la revendre avec le profit le plus considérable. 

A cette époque de la société on trouve toujours les hommes au milieu 
des hautes terres de l'intérieur, ou sur les petites îles hérissées de 
rochers, telles que celles de la mer Ionienne et de la mer Égée, dans 
lesquelles la formation d'un sol propre à la culture est assurément une 
opération très-lente à accomplir. Comme il n'existe point de route, les 
voies de communication par terre sont très-difficiles et le petit nombre de 
celles qui existent sont entretenues au moyen de barques ou de navires, 
pour la construction et la mise en oeuvre desquels ces populations 



d'insulaires sont aptes de bonne heure ; et c'est ainsi, conséquemment, 
que le commerce se développe d'abord dans une proportion quelque peu 
considérable. Cependant les facilités du commerce étant accompagnées 
d'une égale facilité pour piller et massacrer les populations des côtes, et 
entraver tout commerce qui ne tournerait pas au profit du trafiquant, la 
piraterie et le trafic se développent naturellement de conserve. Avec le 
temps, toutefois, la population augmentant, on trouve plus profitable de 
se fixer aux lieux où les échanges doivent se faire nécessairement pour y 
lever des impôts sur ceux qui font les échanges ; et c'est ainsi que l'on a 
vu s'élever de grandes villes sur les emplacements où furent autrefois 
Tyr, Sidon, Corinthe, Palmyre, Venise, Gênes, et d'autres encore dont 
l'accroissement était dû exclusivement au commerce. 



§4. — Le Trafic et le Commerce sont regardés 
ordinairement comme des termes qu'on peut 
réciproquement convertir, et cependant ils diffèrent 
complètement, le second étant l'objet que l'on cherche à 
atteindre et le premier n'étant que l'instrument employé à 
cet effet. 

La nécessité d'employer le trafiquant et l'individu chargé du 
transport est un obstacle qui s'interpose dans la voie du 
commerce. Le commerce se développe avec la diminution de la 
puissance du trafiquant. Le trafic tend à la centralisation et à la 
perturbation de la paix générale. La guerre et le trafic regardent 
l'homme comme un instrument à employer, tandis que le 
commerce regarde le trafic comme l'instrument à employer par 
l'homme. 


Tout acte d'association étant, ainsi qu'on l'a déjà dit, un acte de 
commerce, le maintien du commerce est ce qui constitue la société. 
L'homme recherche dans le commerce l'association, ou l'union avec ses 
semblables. C'est là son premier besoin, et celui sans lequel il ne serait 
pas l'être auquel nous attachons l'idée d'homme. Le guerrier oppose des 
entraves au commerce, en empêchant toute relation autre que celles qui 
ont lieu par son intermédiaire. Le grand propriétaire de terres et 
d'esclaves est l'intermédiaire — le trafiquant — qui règle tous les 
échanges accomplis par les individus dont il est propriétaire avec 
d'autres individus, propriété de ses voisins. Le trafiquant en 
marchandises apporte des entraves à tout commerce qui se fait sans son 
concours ; il veut partout avoir le monopole, afin que le producteur de 
subsistances ne puisse obtenir que peu de vêtements, et que le fabricant 
de vêtements soit forcé de se contenter d'une petite quantité de 
subsistances ; son principe consistant à acheter, au prix le plus bas, et 
de vendre au prix le plus élevé. 


Les mots commerce et trafic sont regardés ordinairement comme des 



termes qui peuvent se convertir l'un dans l'autre ; cependant les idées 
qu'ils expriment sont assez profondément différentes, pour qu'il devienne 
indispensable de faire clairement comprendre leur différence. Tous les 
hommes sont portés à s'associer et à se réunir avec leurs semblables, à 
échanger des idées et des services avec eux, et à entretenir ainsi le 
commerce. Quelques individus cherchent à accomplir des échanges pour 
d'autres individus et à entretenir ainsi le trafic. 

Le commerce est le but que l'on désire, et que l'on a cherché à atteindre, 
en tout pays. Le trafic est l'instrument employé par le commerce pour 
accomplir ce résultat et, plus est grand le besoin de l'instrument, plus est 
faible le pouvoir de ceux qui ont besoin d'en faire usage. Plus le 
producteur et le consommateur se trouvent rapprochés, et plus est 
complète la faculté d'association, moins est indispensable la nécessité 
d'avoir recours aux services du trafiquant ; mais plus est considérable la 
puissance de ceux qui produisent et consomment, et qui désirent 
entretenir le commerce. Plus le producteur et le consommateur sont 
éloignés l'un de l'autre, plus se fait sentir le besoin des services du 
trafiquant et plus sa puissance est considérable, mais plus deviennent 
pauvres et faibles les producteurs et les consommateurs, et moins le 
commerce est développé. 

La valeur de toutes les denrées étant proportionnelle aux obstacles qui 
s'opposent à leur acquisition, il suit de là, nécessairement, que les 
premières augmenteront toutes les fois que les derniers augmenteront 
également ; et que chaque progrès dans cette voie sera suivi d'une 
diminution dans la valeur de l'homme. La nécessité d'employer les 
services du trafiquant constituant un obstacle placé sur le chemin du 
commerce, et tendant à faire hausser la valeur des produits en même 
temps qu'à abaisser celle de l'homme, dans quelque proportion qu'elle 
puisse être diminuée, elle tend à diminuer également la valeur du 
premier et à augmenter celle du dernier. Cette diminution arrive avec 
l'augmentation de la richesse et de la population, avec le développement 
de l'individualité, et avec l'accroissement de la puissance d'association ; 
et, le commerce se développe constamment en raison directe de son 
accroissement de puissance sur l'instrument connu sous le nom de trafic, 
exactement ainsi que nous voyons qu'il agit par rapport aux routes, aux 



véhicules, aux navires et autres instruments. Les individus qui achètent 
et vendent, qui trafiquent et transportent, désirent empêcher l'association 
et s'opposer à l'entretien du commerce ; et plus leur but est atteint 
complètement, plus est considérable la proportion des denrées qui 
passent entre leurs mains et qu'ils retiennent ; et plus est faible la 
proportion à partager entre les producteurs et les consommateurs. 

Pour démontrer ceci, nous pouvons prendre comme exemple 
l'administration des postes, machine admirable, inventée pour entretenir 
le commerce de paroles et d'idées, mais complètement inutile aux 
individus qui vivent réunis. Isolez ces derniers, et la machine devient une 
nécessité accompagnée d'une diminution considérable du pouvoir 
d'entretenir le commerce. Réunissez-les de nouveau et la nécessité 
disparaît, en même temps qu'il y a un accroissement considérable du 
commerce, la conversation étant accompagnée d'une rapidité dans le 
mouvement des idées qui permet, en une demi-heure, d'accomplir plus 
de choses qu'on n'eût pu le faire, en échangeant une correspondance 
pendant une année entière. Ceux qui écrivent les lettres sont les gens 
qui entretiennent le commerce, tandis que ceux qui les transportent sont 
les trafiquants employés par les premiers pour l'entretenir. Dans les 
premiers temps de la société, les obstacles à ce commerce ayant été 
très-considérables, le produit total en fut conséquemment très-faible. Le 
trafic en lettres a été un monopole des gouvernements, qui ont dicté les 
conditions auxquelles le commerce pouvait être entretenu ; mais avec le 
progrès de la population et de la richesse, la population des divers pays 
a pu diminuer la puissance du trafiquant, et comme conséquence 
nécessaire, le commerce a pris des développements considérables. 
Même aujourd'hui, les relations entre les États-Unis et l'Europe subissent 
une taxe onéreuse par suite des entraves qu'y apporte l'Angleterre, en ne 
permettant à aucune lettre de passer sur son territoire, si limité, qu'à un 
prix presque égal à celui qu'on exigerait pour le faire parvenir à travers 
les milliers de lieues de mer qui séparent les continents. 

Les navires ne sont pas le commerce, non plus que les chariots, les 
matelots, les porteurs de lettres, les courtiers, ou les négociants 
commissionnaires. La nécessité de les employer constitue un obstacle 
placé sur la voie du commerce et qui ajoute considérablement à la valeur 



des denrées qui ont besoin de leur secours, dans leur trajet du 
consommateur au producteur. Le trafiquant désire augmenter cette 
valeur en achetant à bon marché et vendant cher, augmentant ainsi le 
pouvoir de l'instrument employé par le commerce. Les agents réels dans 
l'opération de l'échange désirent le contraire, diminuant ainsi le pouvoir 
de l'instrument, en augmentant celui des individus qui l'emploient. Plus 
est considérable la puissance du trafiquant, plus le commerce doit être 
faible ; tandis que celui-ci doit être d'autant plus considérable que le 
pouvoir des commettants est plus complet. 

Que tous ceux qui ont des échanges à opérer reconnaissent que la 
nécessité d'employer le trafiquant et l'individu chargé du transport est un 
obstacle aux transactions, c'est ce qui demeure prouvé par ce fait, que 
toute mesure ayant pour but de diversifier les travaux, ou d'améliorer les 
voies de communication, et conséquemment de diminuer le pouvoir de 
ces intermédiaires, est accueillie, en général, comme un acheminement 
à l'amélioration dans la condition de toutes les autres parties de la 
société. L'ouvrier se réjouit, lorsque la demande de ses services arrive à 
sa porte par suite de la construction d'une usine ou d'un fourneau, ou la 
création d'une route. Le fermier voit avec plaisir s'ouvrir un marché placé 
tout à fait sous sa main, et qui lui donne des consommateurs pour ses 
subsistances alimentaires. Sa terre se réjouit de la consommation de ses 
produits à l'intérieur ; car le propriétaire de ces produits peut ainsi 
restituer, à cette terre, leur résidu ultime sous la forme d'engrais. Le 
planteur se réjouit de voir élever, dans son voisinage, une filature qui lui 
offre un marché pour son coton et ses substances alimentaires. Le père 
de famille est content, lorsqu'un marché ouvert au travail de ses fils et de 
ses filles permet à ceux-ci de s'approvisionner des aliments et des 
vêtements dont ils ont besoin. Chacun se réjouit de voir se développer un 
marché intérieur pour son travail et ses produits ; car alors le commerce 
prend un accroissement sûr et rapide ; et chacun s'afflige si ce marché 
vient à décliner ; car on ne peut suppléer ailleurs aux lacunes qu'il laisse. 
Le travail et ses produits sont ainsi perdus, la puissance de 
consommation diminue en même temps que la puissance de production, 
le commerce devient languissant, le travail et la terre diminuent de 
valeur, et l'ouvrier et le propriétaire terrien deviennent chaque jour plus 
pauvres qu'auparavant. 



Chaque pas fait dans la première direction est suivi d'un accroissement 
dans la continuité de mouvement, parmi les individus qui produisent et 
qui consomment, accompagné d'un accroissement dans la puissance 
d'association, et d'une plus grande liberté. Chaque pas tendant à 
augmenter la puissance du trafiquant, ou de tout autre instrument 
employé par le commerce, est suivi, au contraire, d'une détérioration 
dans la condition de l'homme et d'une diminution de liberté ; et il restera 
évident qu'il en doit être ainsi, pour tous ceux qui réfléchiront que l'on 
voit, partout, le développement de la richesse et de la liberté résulter de 
l'augmentation du pouvoir de l'homme sur les instruments nécessaires à 
l'accomplissement de ses desseins. A mesure que la qualité des haches 
et des machines à vapeur s'améliore, les individus qui en font usage 
acquièrent un empire constamment plus considérable sur les produits 
constamment augmentés de leur travail, suivi d'un accroissement 
constant dans la possibilité de devenir eux-mêmes possesseurs de ces 
instruments. A mesure que s'améliore la qualité des instruments dont 
l'usage est nécessaire pour l'accomplissement des échanges, le 
producteur et le consommateur acquièrent un empire constamment 
croissant sur les produits de leur travail, en même temps qu'il se 
manifeste invariablement une tendance à se rapprocher davantage les 
uns des autres, et à s'affranchir complètement de la puissance du 
trafiquant. 

Le trafic tendant nécessairement à la centralisation, chaque pas fait dans 
cette direction, soit dans le monde moral, soit dans le monde physique, 
est un pas qui rapproche de l'esclavage et de la mort. Le commerce, au 
contraire, tendant à l'établissement de centres locaux et d'une action 
locale, chaque mouvement accompli dans ce sens rapproche de la 
liberté. Tout ce qui tend à augmenter le pouvoir de l'un, tend aussi à 
annuler l'individualité et à diminuer la puissance d'association ; mais tout 
ce qui tend à accroître la puissance de l'autre, tend à développer 
l'intelligence et à augmenter le désir de l'association ainsi que la faculté 
de jouir des avantages immenses qui en découlent en tout pays. 

Les mouvements du trafic dépendant en grande partie, ainsi que ceux de 
la guerre, de la volonté des individus, sont nécessairement très- 



irréguliers. Réunis dans l'enceinte de villes considérables, les trafiquants 
n'ont pas de peine à combiner leurs opérations, lorsqu'il faut déprimer les 
prix des denrées qu'ils cherchent à se procurer, ou faire hausser ceux 
des denrées qu'ils possèdent déjà ; et c'est ainsi qu'ils obtiennent le 
pouvoir de lever une taxe, à la fois, sur les producteurs et sur les 
consommateurs. Le commerce, au contraire, tend à produire la fixité et la 
régularité, et à diminuer ainsi la puissance du trafiquant. La régularité du 
mouvement est indispensable à sa continuité, ainsi que le savent bien 
toutes les personnes familiarisées avec le jeu des machines. Une 
machine à vapeur qui, mise en action, serait irrégulière dans ses 
mouvements, ne pourrait donner, comme produit, du drap ou de la farine 
de bonne qualité ; et la machine elle-même ne pourrait continuer 
d'exister longtemps. Quelque faibles que soient les changements 
produits par un léger excès de vapeur à un moment donné, ou par un 
manque correspondant dans un autre moment, on a jugé nécessaire 
d'imaginer un régulateur dont l'action tendît à produire un mouvement 
parfaitement constant ; et de cette manière on a obtenu le résultat désiré. 

Sans une régularité constante, il ne peut exister de machine durable ; et 
cette qualité est aussi indispensable par rapport à la société, qu'elle peut 
l'être à la machine à vapeur où à la montre. Avec le développement du 
commerce la régularité constante s'accroît, et c'est ainsi qu'il arrive que, 
dans toutes les sociétés où la puissance d'association se développe, à 
raison d'une plus grande diversité dans les travaux et d'un plus grand 
développement de l'individualité, nous voyons se produire une 
augmentation constante de force et de puissance. La régularité diminue, 
lorsqu'il y a une nécessité croissante d'avoir recours an trafiquant ; et de 
là il arrive que, dans toutes les sociétés où les travaux deviennent moins 
diversifiés, il se révèle à la fois une constante diminution de force et de 
puissance. La force, dit Carlyle, ne « se manifeste pas par des 
mouvements spasmodiques, mais par la faculté de porter des fardeaux 
sans broncher ; » et c'est par là, ainsi que nous aurons occasion de le 
démontrer, que les sociétés qui se livrent au trafic sont toujours tombées 
en décadence. 

La guerre et le trafic considèrent l'homme comme l'instrument à 
employer, tandis que le commerce considère le trafic lui-même comme 



l'instrument que l'homme doit employer ; et conséquemment, il en résulte 
que l'homme décline, lorsque la puissance du guerrier et du trafiquant 
augmente, et s'élève à mesure que cette puissance décline. 

La richesse s’accroît à mesure que la valeur des denrées, c'est-à-dire le 
prix auquel on peut les reproduire, diminue. Les valeurs tendent à 
baisser avec chaque diminution dans la puissance du trafiquant ; et de là 
vient, en conséquence, que nous voyons la richesse prendre un 
accroissement si rapide lorsque le consommateur et le producteur sont 
placés réciproquement dans des rapports immédiats. Si les choses se 
passaient autrement, ce serait contrairement à une loi bien connue en 
physique, dont l'étude nous apprend, qu'à chaque amoindrissement dans 
l'action mécanique pour produire un effet donné, il y a diminution de 
frottement, et par suite accroissement de puissance. Le frottement du 
commerce résulte de la nécessité d'avoir recours aux services du 
trafiquant, à ses navires et à ses chariots. A mesure que cette nécessité 
diminue, à mesure que les individus deviennent de plus en plus capables 
de s'associer, il y a diminution de frottement, avec tendance constante 
vers un mouvement continu entre les diverses portions de la société, en 
même temps que se manifeste un rapide accroissement de l'individualité 
et du pouvoir d'accomplir de nouveaux progrès. 

Le commerce est donc le but qu'on doit se proposer. Le trafic est 
l'instrument. Plus l'homme devient maître de l'instrument, plus est grande 
la tendance vers l'accomplissement du but. Plus l'instrument le domine, 
moins cette tendance est grande et moins doit être considérable le 
résultat final du commerce. Ces prémisses posées, nous pouvons 
maintenant nous occuper d'examiner le procédé à l'aide duquel se forme 
la société. 



§5. — Le développement des travaux de l'homme est le 
même que celui de la science ; 

la transition a lieu, de ce qui est abstrait à ce qui est plus 
concret. La guerre et le trafic sont les travaux les plus abstraits 
et, conséquemment, se développent en premier lieu. Les 
soldats et les trafiquants sont toujours des alliés réciproques. 


Dans les sciences, ainsi que le lecteur l'a déjà vu, c'est la plus abstraite 
et la plus générale qui se développe la première, laissant celle qui est 
concrète et spéciale la suivre lentement à l'arrière ; et il en est de même 
des travaux de l'homme. Piller et massacrer nos semblables, chercher la 
gloire au prix de la destruction des villes et des bourgades, cela n'exige 
aucune connaissance scientifique ; tandis que l'agriculture est une 
occupation qui à chaque moment réclame les secours de la science. Il en 
est de même encore du trafic, qui n'exige qu'un faible emploi des facultés 
intellectuelles. Que la lettre remise par le facteur de la poste apporte 
avec elle la nouvelle de la paix ou de la guerre, d'une naissance ou d'un 
décès, cela n'a pour lui aucune importance. Il importe peu au négociant 
en cotons ou en sucres, que ses denrées croissent sur les collines ou 
dans les vallées, sur des arbres ou des arbustes. Le marchand 
d'esclaves ne se soucie en aucune façon de savoir si la chose qu'il 
achète est mâle ou femelle, si c'est un père ou un enfant ; tout ce qu'il a 
besoin de savoir se borne à ceci : pourra-t-il vendre cher ce qu'il a acheté 
bon marché ? Le trafic est au commerce, ce que les mathématiques sont 
à la science. Tous deux sont des instruments qu'on doit employer pour 
atteindre le but qu'on se propose. 

Les mathématiques abstraites s'occupent simplement du nombre et de la 
forme, tandis que la chimie songe à la décomposition, et la physiologie à 
la recomposition des éléments des corps. Le trafic s'occupe des corps 
qu'il faut mettre en mouvement ou échanger, n’ayant aucun égard aux 
qualités par lesquelles un corps se distingue d'un autre, tandis que le 
commerce a pour but la décomposition et la recomposition des diverses 
forces de la société, résultant du pouvoir de s'associer et de l'exercice de 



l'habitude de l'association. Comme la guerre, le trafic, abstrait et général, 
se développe de bonne heure, tandis que l'agriculture et le commerce 
exigent, pour leur développement, un progrès considérable dans la 
population, la richesse et la puissance. Le sauvage des Montagnes 
Rocheuses ou des îles de la mer du Sud, est un trafiquant aussi sagace 
que l'individu qui aurait fait son apprentissage à New-York ou à Londres ; 
et le principal désir du serf russe est d'arriver à pouvoir trafiquer du 
travail produit par d'autres bras que les siens. 

Dans les premiers âges de la société, le pillage et le meurtre furent 
déifiés sous les noms d'Odin et de Mars. Alexandre et César, Tamerlan 
et Nadir-Shah, Drake et Cavendish, Wallenstein et Napoléon ont été mis 
au rang des grands hommes, à cause du nombre de meurtres qu'ils ont 
commis et des villes et des villages qu'ils ont réduits en cendres. Les 
princes marchands de Venise et de Gènes furent considérés comme 
grands, à cause des fortunes immenses qu'ils réalisèrent en achetant et 
revendant des esclaves et d'autres marchandises ; ne faisant autre 
chose que se placer entre les individus qui produisaient et ceux qui 
consommaient, et augmentant ainsi, dans une proportion considérable, la 
valeur des denrées qui passaient entre leurs mains, aux dépens de ceux 
qui se trouvaient forcés de contribuer au développement de leurs 
fortunes exorbitantes. Dans cet état de la société, les seules qualités qui 
commandent le respect parmi les hommes sont uniquement la force 
brutale et la ruse, l'une représentée à juste titre par Ajax, tandis que 
l'autre se personnifie dans le sage Ulysse. La morale de la guerre et celle 
du trafic sont les mêmes. Le guerrier se réjouit de tromper son 
antagoniste, toute action étant légitime lorsqu'il s'agit de guerre ; tandis 
que de son côté le trafiquant obtient la considération de ses amis, grâce 
à une immense fortune acquise peut-être en fournissant aux 
malheureuses peuplades de nègres des fusils qui ont fait explosion à la 
première tentative pour les faire partir, ou des étoffes qui se sont 
déchirées, dès la première fois qu'on a voulu les laver. Dans les deux 
cas, on voit la fin sanctifier les moyens ; le seul critérium de la justice se 
trouvant dans le succès, ou la non-réussite. La prééminence des soldats 
et des trafiquants, doit donc être regardée comme la preuve d'un état de 
barbarie. 



Le but du général en chef étant d'empêcher l'existence de tout 
mouvement de la société qui ne se centralise pas en lui-même, il 
accapare le monopole de la terre et anéantit, parmi les hommes qu'il 
emploie comme ses instruments, le pouvoir de s'associer volontairement. 
Le soldat, obéissant au commandement qu'il reçoit, est tellement éloigné 
de se regarder comme responsable vis-à-vis de Dieu ou de l'homme, de 
sa façon d'observer les droits de l'individualité ou de la propriété, qu'il se 
glorifie de la proportion de ses vols et du nombre de ses meurtres. 
L'homme des Montagnes Rocheuses se pare des crânes de ses 
ennemis massacrés, tandis que le meurtrier plus civilisé se contente 
d'ajouter un ruban à la décoration de son habit ; mais tous deux sont 
également des sauvages. Le trafiquant, de même que le soldat, 
cherchant à arrêter tout mouvement qui ne se centralise pas en lui- 
même, — emploie aussi des machines irresponsables. Le matelot 
compte parmi les êtres humains le plus en butte à des traitements 
brutaux ; il est contraint, ainsi que le soldat, d'exécuter des ordres, sous 
peine de voir son dos sillonné par les cicatrices du fouet. Les machines 
humaines qu'emploie la guerre et le trafic sont les seules, à l'exception 
de l'esclave nègre, qui soient fouettées aujourd'hui. 

Le soldat désire que le travail soit à bon marché, afin qu'on puisse 
obtenir facilement des recrues. Le grand propriétaire terrien désire qu'il 
soit à bon marché, afin de pouvoir s'approprier une proportion 
considérable du produit de sa terre ; et le trafiquant le désire également, 
afin de pouvoir dicter les conditions auxquelles il achètera, aussi bien 
que celles auxquelles il vendra. 

Le but que tous ces individus se proposent étant ainsi identique, à savoir 
d'obtenir le pouvoir sur leurs semblables, il n'y a pas lieu d'être surpris, 
que nous voyions si invariablement le trafiquant et le soldat se prêter et 
recevoir réciproquement assistance l'un de l'autre. Les banquiers de 
Rome étaient aussi prêts à fournir des secours matériels à César, à 
Pompée et à Auguste, que le sont aujourd'hui ceux de Londres, de Paris, 
d'Amsterdam et de Vienne, à accorder ces mêmes secours aux 
empereurs de France, d'Autriche et de Russie ; et ces banquiers étaient 
aussi indifférents que ceux de nos jours, au but que ces secours 
matériels étaient destinés à faire atteindre. La guerre et le trafic marchent 



ainsi de conserve, ainsi qu'on le voit dans les annales du monde ; la 
seule différence entre les guerres entreprises pour faire des conquêtes, 
et celles qui ont pour but de maintenir des monopoles, c'est que la 
violence des secondes est bien plus grande que celle des premières. Le 
conquérant, cherchant à se créer une puissance politique, est guidé, 
quelquefois, par le désir d'améliorer la condition de ses semblables. Mais 
le trafiquant, dans la poursuite de son pouvoir, n'est animé d'aucune 
autre idée que de celle d'acheter sur le meilleur marché, et de vendre sur 
le marché le plus cher possible, abaissant le prix des marchandises dans 
le premier cas, dût-il même faire mourir de faim les producteurs, et les 
élevant dans le second, dût-il faire mourir de faim les consommateurs. 
Tous deux profitent de toute mesure qui tend à diminuer le pouvoir de 
s'associer volontairement, et, par conséquent, à faire décliner le 
commerce. Le soldat empêche la réunion d'assemblées parmi ses sujets. 
Le propriétaire d'esclaves interdit aux individus qu'il possède de se réunir 
entre eux, excepté aux heures et dans les lieux qu'il approuve. Le 
capitaine de navire se réjouit, lorsque des Anglais se séparent de la 
mère-patrie et se transportent par millions au Canada et en Australie, 
parce que cela fait hausser le fret ; et le trafiquant se réjouit à son tour, 
par ce motif que plus les hommes sont largement disséminés, plus ils ont 
besoin des services d'un intermédiaire, et plus celui-ci devient riche et 
puissant à leurs dépens. 



§6. — Les travaux nécessaires pour opérer des 
changements de lieu, viennent au second rang dans l'ordre 
de développement. 

Ils diminuent proportionnellement à mesure que s'accroissent la 
population et la richesse. 


Étroitement liés avec les mouvements de l'individu qui trafique, et placés 
au second rang dans l'ordre de développement, viennent ensuite les 
travaux consacrés à opérer les changements de lieu. Aux époques 
reculées, ces travaux se bornent presque entièrement à changer de 
résidence les individus réduits en esclavage, ainsi que nous le voyons 
dans la plus grande partie de l'Afrique, et, jusqu'à un certain point, dans 
nos États du sud. Peu à peu, cependant, le conducteur de chameaux, le 
roulier et le marin, font leur apparition sur la scène ; formant une portion 
très-importante parmi les membres de la société, à raison de la quantité 
considérable d'efforts musculaires indispensables pour transporter une 
faible quantité de marchandises. Là, encore, nous constatons que 
l'industrie qui se développe le plus promptement est celle qui exige le 
moins de connaissances. Pour le roulier, il est indifférent de savoir ce 
qu'il transporte, que ce soit des balles de coton, du rhum, ou des livres 
de prières ; et quant au marin, il lui importe peu de porter de la poudre de 
guerre aux Africains, ou des vêtements aux peuplades des îles 
Sandwich, pourvu qu'il soit satisfait du prix qui lui est alloué pour le 
transport. Avec le développement de la richesse et de la population, et 
avec l'accroissement dans la puissance d'association qui en résulte, la 
nécessité du transport diminue, tandis que les facilités pour effectuer les 
changements de lieu s'accroissent aussi invariablement. La route à 
barrière de péage et le chemin de fer remplacent bientôt, et 
successivement, le sentier indien, comme le navire et le steamer 
remplacent le simple canot ; et à chaque pas fait dans cette direction, il y 
a diminution dans la proportion des membres de la société qu'il faut 
employer de cette façon, accompagnée d'un accroissement dans la 
proportion de la puissance musculaire et intellectuelle que l'on peut 
appliquer à accroître la quantité de produits susceptibles d'être 



transportés. 



§7. — Travaux nécessaires pour opérer des changements 
mécaniques et chimiques dans la forme; 

ils exigent un degré de connaissance plus élevé. Avec cette 
connaissance arrive la richesse. 


Immédiatement après, dans l'ordre de développement, viennent les 
changements mécaniques et chimiques dans la forme de la matière, 
changements plus concrets et plus spéciaux. 

Une branche arrachée à un arbre suffit à Caïn pour accomplir le meurtre 
de son frère Abel ; mais il aurait eu besoin de comprendre la nature de la 
matière qu'il fallait employer pour fabriquer un couteau, avant qu'il pût la 
convertir en arc, ou transformer en canot le tronc d'arbre auquel il avait 
arraché la branche. La peau peut être arrachée au daim et employée 
comme vêtement ; mais il faut que le pauvre sauvage de l'Ouest possède 
quelques connaissances pour la transformer en chaussures. On peut se 
servir de la pierre comme d'une arme offensive ; mais il faut connaître 
quelque peu les propriétés de la matière, pour découvrir qu'elle contient 
du fer, et savoir plus encore, si l'on veut être capable de convertir le fer 
en épées et en bêches. 

Avec cette connaissance arrive le pouvoir de l'homme sur la matière, ou, 
en d'autres termes, sa richesse ; et à chaque accroissement de 
puissance, il devient de plus en plus capable de vivre en rapport avec 
ses semblables ; s’associant avec eux pour l'établissement ou le 
maintien de leurs droits d'individu ou de propriétaire. Le mouvement 
devient plus continu, en même temps qu'a lieu un accroissement 
constant dans sa rapidité ; et à chaque accroissement de cette nature, la 
société tend à revêtir une forme plus naturelle et plus stable ; la 
proportion des individus qui vivent de l'appropriation diminue 
invariablement, en même temps qu'a lieu une augmentation 
correspondante dans la proportion de ceux qui vivent en déployant leurs 
facultés physiques et intellectuelles. Le droit tend donc à triompher de la 
force, avec la diminution dans la proportion des travaux de la société, 
nécessaires pour sa défense personnelle ; il se manifeste en même 



temps un accroissement dans la proportion des travaux qui peuvent être 
appliqués à conquérir la puissance sur les forces de la nature ; et à 
chaque pas fait dans cette direction, le sentiment de responsabilité qui 
accompagne l'exercice de la puissance tend constamment à augmenter. 



§8. — Changements vitaux dans les formes de la matière. 

L'agriculture est l'occupation capitale de l'homme. Elle exige 
une somme considérable de connaissances, et c'est pourquoi 
elle est la dernière à se développer. 


Après les travaux énoncés plus haut, et leur succédant dans l'ordre du 
développement, viennent ceux que l'on applique à opérer les 
changements vitaux dans les formes de la matière, et qui sont suivis 
d'une augmentation dans la quantité des choses susceptibles d'être 
transformées, transportées, vendues ou achetées. 

Les travaux du meunier n'opèrent aucun changement dans la quantité de 
substance alimentaire qui doit être consommée, non plus que ceux du 
filateur dans la quantité de l'étoffe de coton qui doit être usée ; mais nous 
devons aux travaux du fermier une augmentation dans la quantité du blé 
et de la laine. 

L'exercice de ce pouvoir se borne à la terre seule. L'homme façonne et 
échange ; mais, avec toute sa science, il ne peut façonner les éléments 
dont il est entouré, pour en former un grain de blé ou un flocon de laine. 
Une partie de son travail étant consacrée à façonner la grande machine 
elle-même, produit des changements qui sont permanents ; le canal de 
dérivation une fois ouvert reste un canal, et la pierre à chaux, une fois 
réduite à l'état de chaux pure, ne revient pas à son premier état. 

Passant dans la nourriture de l'homme et des animaux, celle-ci prend 
toujours sa part dans le même cercle, en même temps que l'argile avec 
laquelle elle s'est combinée. Le fer, en se rouillant, passe peu à peu dans 
la profondeur du sol, pour en faire partie à son tour, en même temps que 
l'argile et la chaux. Cette portion du travail de l'homme lui donne un 
salaire, tandis qu'il prépare la machine pour une production future bien 
plus considérable : mais celle qu'il applique à façonner et à échanger les 
produits de la machine, ne donne lieu qu'à des résultats temporaires et 
ne lui donne qu'un salaire seulement. Tout ce qui tend à diminuer la 
proportion de travail nécessaire pour façonner et échanger, tend à 



augmenter la proportion de celui qui peut être consacré à augmenter la 
quantité des choses dont la forme peut être changée de nouveau, et à 
développer les qualités de la terre ; et de cette manière, en même temps 
qu'il y a accroissement dans la rémunération actuelle du travail, il se 
prépare pour l'avenir un accroissement nouveau. 

Le pauvre cultivateur qui vient le premier obtient pour son salaire d'une 
année, cent boisseaux (de blé) qui lui donnent beaucoup de peine à 
broyer entre deux pierres ; et pourtant ce travail ne s'accomplit que très- 
imparfaitement. S'il avait un moulin dans le voisinage, il aurait de 
meilleure farine ; et il pourrait consacrer presque tout son temps à 
cultiver sa terre. Il arrache son blé ; s'il possédait une faux, il aurait plus 
de temps à donner à la préparation de la machine productrice. Il perd sa 
hache, et il lui faut plusieurs jours de voyage pour qu'il puisse s'en 
procurer une autre. Sa machine subit une perte de temps et d'engrais, 
double perte qu'il eût épargnée si le fabricant de haches eût été à sa 
portée. L'avantage réel qui résulte de l'emploi du moulin et de la faux, et 
de la proximité du fabricant de haches, consiste simplement en ce que le 
cultivateur économise le temps et peut consacrer son labeur, d'une façon 
plus continue, à l'amélioration de la grande machine productrice ; et c'est 
ce qui a lieu, pareillement, à l'égard de tous les instruments de 
préparation et d'échange. La charrue lui permettant de faire en un seul 
jour autant de besogne qu'il en pourrait faire avec une bêche en 
plusieurs journées, le temps qu'il gagne ainsi peut être employé au 
drainage. La machine à vapeur, opérant le drainage avec assez de 
puissance pour remplacer le travail de milliers de journées, il lui reste 
maintenant plus de loisir pour amender sa terre avec de la marne ou de 
la chaux. Plus il peut tirer de sa machine, plus la valeur de celle-ci est 
considérable, toute chose qu'il enlève devenant, par suite de cet acte 
même, changée dans sa forme et appropriée à une production nouvelle. 
La machine s'améliore donc par l'usage, tandis que les bêches, les 
charrues et les machines à vapeur, et tous les autres instruments 
employés par l'homme, ne sont que les formes diverses, qu'il donne aux 
diverses parties de la grande machine primitive, pour disparaître dans 
l'acte de leur emploi, de même que les aliments, bien que cela n'ait pas 
lieu aussi rapidement. La terre est la grande banque des épargnes du 
travail et la valeur, pour l'homme, de toutes les autres choses, est en 



raison directe de leur tendance à l'aider à augmenter le chiffre de ses 
dépôts dans la seule banque dont les dividendes s'accroissent 
constamment, en même temps que son capital augmente sans cesse. 
Pour continuer à le faire sans interruption, tout ce qu'elle demande, c'est 
que le mouvement soit maintenu en lui restituant le rebut de ses produits, 
l'engrais ; et pour qu'il en soit ainsi, il faut que le consommateur et le 
producteur se rapprochent l'un de l'autre. Cela fait, chaque changement 
qui a lieu devient permanent, et tend à faciliter d'autres changements 
plus considérables. Toute l'industrie du fermier consistant à créer et à 
améliorer des sols, la terre le récompense de ses soins généreux en lui 
donnant des aliments de plus en plus, à mesure qu'il lui consacre plus de 
soins. 

La grande occupation de l'homme, c'est l'agriculture. C'est la science qui 
exige le plus de connaissances, et les connaissances les plus variées, et 
conséquemment c'est celle qui, en tout pays, se développe la dernière. 
Ce n'est que d'aujourd'hui qu'elle devient une science ; et elle ne le 
devient qu'avec le secours des connaissances en géologie, en chimie et 
en physiologie, dont la plus grande partie même n’est que le résultat de 
travaux modernes. Elle est plus récente aussi, par ce motif qu'elle est 
très exposée à l'intervention de la part des soldats, des trafiquants et 
autres individus qui s’occupent de l'œuvre d'appropriation. Le guerrier se 
sent en sûreté renfermé dans l'enceinte de son château fort ; le 
trafiquant, le cordonnier, le tailleur, le fabricant d'épées et de haches 
d'armes se renferment dans les murs de la ville ; et cette ville elle-même 
est placée sur le terrain le plus élevé du voisinage, dans le but de 
garantir la sécurité de ceux qui l'habitent, ainsi qu'on peut le voir dans les 
anciennes villes de la Grèce et de l'Inde, de l'Italie et de la France. 
L'agriculteur, au contraire, étant forcé de travailler hors de l'enceinte des 
villes, voit sa propriété ravagée, toutes les fois qu'il existe un conflit entre 
la société commerçante dont il fait partie et celles dont il est voisin. Dans 
toute occasion de cette nature, le mouvement est interrompu, et il est 
forcé de chercher une protection pour lui et sa famille dans l'enceinte des 
murs de la ville ; événement qui entraîne une interruption quotidienne 
dans ses travaux, à raison de la distance qui existe entre le théâtre de 
ses efforts journaliers et son lieu de refuge. Plus est grand le pouvoir de 
l'homme sur la nature, plus est considérable la puissance d'association 



en vue de la sécurité générale, et plus est grande la tendance au 
maintien de la paix ; et conséquemment, il arrive que la richesse tend à 
augmenter à mesure que la force augmente chaque jour. 



§9. — Le commerce est le dernier dans l'ordre successif. 

Il se développe avec l'accroissement de la puissance 
d'association. 


Le dernier, dans l'ordre du développement, vient le commerce. Tout acte 
d'association étant un acte de commerce, celui-ci tend nécessairement à 
s'accroître, à mesure qu'avec le développement du pouvoir obtenu sur la 
nature, les hommes deviennent capables de se procurer des quantités 
plus considérables de subsistances, sur des superficies de terrain 
constamment moindres. Pendant l'époque où ils ne cultivent que des 
terrains ingrats, et où ils sont forcés de rester éloignés les uns des 
autres, la faculté d'entretenir le commerce existe à peine, ainsi que nous 
le voyons aujourd'hui en Russie, en Portugal, au Brésil et au Mexique ; 
mais c'est alors qu'il arrive que le pouvoir du soldat, du trafiquant et 
autres, qui vivent de l'appropriation est le plus absolu. Avec le progrès de 
la population et de la richesse, les hommes se trouvent à même de 
cultiver les sols fertiles de la terre ; et alors ils ont plus de loisir pour 
perfectionner leur intelligence et construire les machines nécessaires 
pour obtenir un accroissement de pouvoir. Ce progrès, à son tour, leur 
permet de perfectionner leurs modes de culture, tandis que la diversité 
de travaux amène avec elle la puissance d'association et le 
développement de l'individualité, en même temps qu'un sentiment plus 
intense de responsabilité, et une plus grande faculté de progrès ; et c'est 
ainsi que chacun vient en aide à ses semblables et en est aidé. Plus le 
commerce est considérable, moins est impérieuse la nécessité d'avoirs 
recours aux services du trafiquant, moins est grande la proportion de ce 
qu'il faut payer pour de pareils services, plus est considérable la 
proportion (du temps) qui peut être consacré à développer la puissance 
productive de la terre, et plus est rapide le développement ultérieur du 
commerce. 



§10. — Plus la forme de la société est naturelle, plus elle a de 
tendance à la durée. Plus est complète la puissance 
d'association, plus la société tend à revêtir une forme naturelle. 
Plus les différences sont nombreuses, plus est considérable la 
puissance d'association. 


La machine sociale, comme la machine humaine, se compose de parties 
agissant d'une façon indépendante, et dont chacune toutefois se trouve 
dans une harmonie parfaite et réciproque. L'estomac accomplit son acte, 
pendant que les yeux sont fermés dans le sommeil ; et l'oreille est 
ouverte, lors même que les nerfs auditifs ne sont pas excités. Chacun de 
ces organes change de jour en jour dans ses parties constituantes, la 
machine restant cependant toujours la même ; et, plus est rapide 
l'assimilation de la nourriture nécessaire pour l'accomplissement de ces 
changements, plus est parfaite l'action de l'ensemble ; et plus est grande 
la tendance à la stabilité et à la durée de la machine elle-même. Il en est 
de même à l'égard de la société, sa tendance, à la régularité constante et 
à la durée, étant en raison directe de la rapidité du mouvement qui 
s'accomplit entre ses diverses parties, et de l'activité du commerce. 

Plus la forme est naturelle, plus est grande, ainsi que nous le voyons 
partout, la tendance à la continuité de l'existence. Déchargez d'un 
tombereau un amas de terre et il prendra immédiatement, de lui-même, 
presque la forme d'une pyramide ; et le monceau accumulé continuera 
de prendre cette forme aussi longtemps qu'il grossira, la base 
s'élargissant constamment à mesure que le faîte gagne en hauteur. 
L'Himalaya et les Andes dureront à jamais, parce qu'ils ont naturellement 
la forme d'un cône ou d'une pyramide, la plus belle de toutes celles que 
la matière puisse revêtir. Les Pyramides d'Égypte démontrent combien 
cette forme est durable ; après des milliers d'années, elles restent encore 
aussi parfaites qu'elles l'étaient à l'époque des souverains qui les firent 
élever. Si nous reportons notre attention sur la machine sociétaire, nous 
constatons que partout, à mesure que la richesse et la population 
s'accroissent, ses membres s'occupent de creuser plus profondément 
ses fondations, produisant au jour la marne et la chaux, la houille et le 



minerai si abondants au sein de la terre ; nous constatons encore qu'à 
mesure que les fondations deviennent plus profondes, l'élévation 
augmente, en même temps qu'il y a diminution dans la proportion du 
sommet ; et que chaque mouvement dans cette direction est suivi d'un 
accroissement dans l'attraction locale, nécessaire pour produire le même 
double mouvement, dont nous apercevons l'existence répandue dans 
tout l'univers, et auquel sont dus l'harmonie parfaite et la merveilleuse 
durée du système cosmique. 

Si nous considérons le monde végétal, nous voyons partout, que la 
tendance à la durée est en raison de la profondeur et de l'étendue de la 
racine, comparées à la longueur de la tige. L'arbre qui croît dans une 
forêt et qui est entouré d'autres arbres, comme lui enfermés et étouffés 
de toute part, n'obéit qu'à la seule influence de la centralisation, et 
s'élève rapidement pour chercher la lumière et l'air, dont il serait privé si 
l'on permettait aux autres arbres de le dominer. Comme il ne pousse que 
de faibles racines, son peu de résistance se révèle bientôt, lorsque 
débarrassé des arbres qui l'entourent, il reste exposé à l'action du vent. 
Ceux, au contraire, qui se sont développés, dans des sites où l'air et la 
lumière abondaient, ont des racines proportionnées à leur hauteur et à 
leur largeur, et sont encore debout après des siècles écoulés, ainsi qu'on 
l'a vu arriver pour un nombre si considérable de chênes en Angleterre. 

Plus est considérable le nombre des individus qui peuvent vivre réunis, 
plus doit être considérable la puissance d'association, plus le mouvement 
doit être constant, régulier et rapide, plus doit être complet le 
développement des facultés, et plus doit être grande la tendance à 
creuser plus profondément les fondations de la société, en développant 
les merveilleux trésors que renferme la terre. Plus est prononcée la 
tendance à utiliser les diverses forces qui se présentent sous la forme de 
puissance hydraulique, de masses de houille, de fer, de plomb, de cuivre, 
de zinc, et d'autres métaux, plus est grande nécessairement la tendance 
à la formation de centres locaux, neutralisant l'attraction qui porte vers le 
chef-lieu politique ou commercial ; en même temps qu'il y a tendance 
constante au déclin de la centralisation, et diminution constante dans la 
proportion qui s'établit entre les soldats, les hommes politiques, les 
trafiquants et tous les autres individus faisant partie de la classe qui vit 



de l'appropriation, et la masse de la population dont la société se 
compose ; en même temps qu'il se manifeste également une tendance 
constante à obtenir ce résultat : la société elle-même revêtant cette 
forme que l'on voit partout concentrer et réunir la beauté, la solidité et la 
durée, celle d'un cône ou d'une pyramide. 



§ 11. — Histoire naturelle du commerce. 

Classification et démonstration des sujets, de l'ordre, de la 
succession, et de la coordination des classes de producteurs, 
d'individus chargés du transport et de consommateurs de 
produits industriels. Les analogies de la loi universelle. 


Un arbre se conformant dans ses dispositions de structure aux conditions 
que nous avons décrites plus haut, ainsi qu'on peut le voir dans le 
diagramme présenté ci-contre, et ses ramifications de racines et de 
branches, servant à démontrer l'histoire naturelle du commerce 
sociétaire, il peut y avoir un certain avantage à présenter, avec quelque 
détail, les faits démonstratifs qui lui correspondent. Admettons donc que 
la tige est le commerce, dans le sens où nous entendons ce mot, et que 
les racines lui sont subordonnées. Dans le premier état de la société, 
c'est-à-dire l'état de chasseur, la seule affaire de l'homme consiste dans 
l'appropriation, les animaux sauvages et leurs produits, les végétaux et 
les fruits, poussés sans qu'il y ait donné ses soins et développés sans 
qu'il les ait cultivés, devenant sa proie. Dans cette période, il n'existe ni 
trafic, ni industrie manufacturière, ni agriculture ; et la jeune plante, dans 
des circonstances parallèles, ne montre que les branches primitives et 
les racines les plus élevées, dont la production n'est que peu avancée. 
N'ayant point de termes pour décrire d'une façon précise les périodes 
moins importantes du développement social, les états sauvage, pastoral 
et patriarcal que nous traversons pour arriver à cet état auquel le trafic et 
le transport des denrées donnent leur caractère propre, le diagramme ci- 
contre, ainsi que le lecteur le verra, offre nécessairement des lacunes 
dans les branches nécessaires pour leur démonstration méthodique. 

Dans la seconde époque, la propriété étant détenue en vertu d'un titre un 
peu plus stable que la simple occupation et la possession manuelle, le 
trafic naît et se fonde sur sa reconnaissance réciproque. Le changement 
de lieu s'effectuant alors par les moyens ses plus grossiers de transport, 
l'eau et l'air, —branches-racines —sont les forces naturelles que l'on met 
donc en oeuvre pour l'accomplissement de ce but ; le canot et le bateau à 



voile utilisent les rivières et les vents. Le marin et le marchand, et le 
voiturier par la voie de terre avec son chameau, ou son bœuf, ou son 
cheval, et peut-être son chariot, forment alors les parties importantes du 
système sociétaire. 

Immédiatement après, dans l'ordre successif, viennent les manufactures 
correspondant avec les racines qui sont les troisièmes dans le rang 
occupé ; car, parmi les sujets primitifs, qui marquent cette époque, les 
minéraux et les terres sont essentiels à la fois comme matériaux et 
comme instruments.. Toutefois, longtemps auparavant, le sauvage a été 
accoutumé à opérer des changements dans la forme de la matière ; son 
arc a été fabriqué avec du bois, et la corde de son arc avec les nerfs du 
daim ; son canot l'a été avec une écorce, en même temps qu'on l'a muni 
d'une peau de bête en guise de voile ; mais c'est vers une époque un 
peu plus avancée du progrès humain qu'il nous faut tourner nos regards, 
en ce qui concerne les travaux des hommes se rattachant à la 
transformation des minerais en instruments, ou du coton et de la laine en 
vêtements. Les métaux précieux, l'or, l'argent et le cuivre, se trouvant 
tout prêts ou à peu près pour les besoins, ainsi que les fruits et les 
animaux sauvages, sont employés de bonne heure pour l'ornement ; 
mais le fer, ce grand instrument de civilisation, et le charbon minéral, cet 
agent si important qui sert à transformer le fer natif, ne comptent que 
parmi les derniers triomphes de l'homme sur les forces puissantes de la 
nature. 

Ce sont donc les métaux, et les terres, branches-racines, qui 
correspondent à la branche principale, dans leur rapport nécessaire et 
dans la date de leur développement. C'est l'époque du progrès 
scientifique ; et c'est là que, en conséquence, nous rencontrons des 
phénomènes exactement d'accord avec ceux que nous avons observés 
par rapport à l'occupation de la terre, et sur lesquels a déjà été appelée 
l'attention du lecteur. Le cultivateur des terrains fertiles est mis à même 
de revenir, avec une augmentation de force, aux terrains plus ingrats qui 
avaient été occupés en premier lieu ; et il arrive alors que, développant 
leurs qualités latentes, il les place au premier rang sur la liste, où, jusqu'à 
ce jour, ils ne figuraient qu'au dernier, ainsi qu'on l'a vu sur une si grande 
échelle en Angleterre et en France (2). 



Pareillement, la science de la période plus récente se repliant sur le 
commerce grossier de la période plus ancienne, découvre les éléments 
cachés des règnes végétal et animal, et les propriétés chimiques et 
mécaniques des fluides liquides et élastiques, et les place sous l'empire 
de l'homme, augmentant ainsi sa force dans une proportion 
considérable, tandis qu'elle diminue, dans une proportion 
correspondante, la résistance offerte à ses efforts ultérieurs. L'eau, 
employée d'abord uniquement comme breuvage, ou, à cause de la 
faculté qu'elle possède, de porter un bateau ou un navire, l'eau 
maintenant fournit de la vapeur ; et l'air, qui n'était d'abord apprécié que 
comme indispensable aux besoins de la respiration, ou comme du vent 
pour enfler la voile, l'air se résout maintenant dans les gaz qui le 
composent, et devient propre à fournir la lumière et la chaleur ; en même 
temps que de mille autres manières il seconde les efforts, ou contribue 
aux jouissances de l'homme. Les mondes animal et végétal, qui, dans 
les premiers âges n'avaient donné au sauvage que des aliments et des 
remèdes, maintenant lui fournissent des acides, des alcalis, des huiles, 
des gommes, des résines, des drogues, des substances tinctoriales, des 
parfums, des poils, de la soie, de la laine, du coton et du cuir, et lui 
donnent par l'application de l'habileté et de la science manufacturières 
des vêtements, des habitations, tout ce qui contribue au bien-être et au 
luxe de la vie, sous les formes les plus variées de l'embellissement et de 
l'usage. 

Vient ensuite, et la dernière, l'agriculture qui embrasse, nécessairement, 
les découvertes et les influences de toutes les époques plus anciennes 
sur le progrès accompli en science et en pouvoir. Commençant 
grossièrement dans l'état sauvage, l'agriculture se développe un peu à 
l'époque du trafic ; mais, pour son développement le plus considérable, 
elle attend l'âge des manufactures, celui du développement scientifique, 
où l’on voit l'homme ayant déjà obtenu, dans une grande proportion, 
l'empire et la direction des forces naturelles destinées à son usage. 
S'appropriant les éléments tout formés de la nature, elle commande le 
secours du trafic et du transport, tandis qu'elle contraint de se mettre à 
son service toutes les forces chimiques et mécaniques fournies par l'âge 
des manufactures, embrassant ainsi tout le progrès de chaque époque 



précédente. Elle réclame non-seulement les secours de la physiologie 
végétale et animale et de la chimie organique et inorganique, mais 
encore les commodités et les applications de l'âge du transport, telles 
qu'elles se révèlent dans les routes, les navires et les ponts, et toutes les 
forces chimiques et mécaniques de l'âge des manufactures ; trouvant 
ainsi ses sujets, ses instruments et ses agents, dans les matériaux et 
dans les forces de toutes les branches du commerce humain, qui se sont 
développées antérieurement. 

Les branches secondaires de l'arbre indiquent la production successive 
des actions des diverses classes ; et c’est ainsi qu'il se fait qu'à la 
branche du sommet, après le chasseur viennent le soldat, l'homme 
d'État, et le rentier, tous individus non-producteurs, se développant dans 
leur ordre, procédant de la même tige, et en même temps que la 
civilisation augmente ; mais diminuant dans leur nombre proportionnel, à 
mesure que la société se développe de plus en plus. Dans l'état 
d'enfance cette branche placée au faîte — dans le monde naturel ou 
social — formait l'arbre tout entier. 

La branche suivante, la transportation, donne naissance aux voituriers 
par terre et par eau et aux trafiquants en marchandises (3), et finalement, 
lorsque la science et la civilisation sont arrivées à leur point de maturité, 
aux ingénieurs ; mais la proportion, par rapport à la masse d'individus 
dont la société se compose, diminue à mesure que les facultés de 
l'homme se développent de plus en plus, et que la société revêt de plus 
en plus sa forme naturelle. 

La troisième branche, consistant dans les changements chimiques et 
mécaniques de la forme, et engendrant à mesure qu'elle s'accroît, les 
ouvriers, les architectes, mineurs, machinistes et les nombreuses 
variétés d'autres professions, compense considérablement, et au-delà, 
les classes qui vivent de l'appropriation, du trafic et de la transportation. 

En dernier lieu, nous avons la branche des agriculteurs qui se subdivise, 
successivement, en celles des éleveurs de bestiaux et de volailles, des 
laitiers, des jardiniers ordinaires, de ceux qui cultivent les arbres fruitiers, 
et des laboureurs chargés d'accomplir la grande fonction fondamentale 



de producteurs, pour tous les autres travailleurs qui concourent à l'œuvre 
du commerce social. 

Le lecteur ne doit pas perdre de vue, dans la théorie des parallèles que 
nous essayons ici, le souvenir de ce fait, que notre figure ne peut donner 
que la représentation contemporaine de la distribution des diverses 
fonctions dans la société. Les branches placées au sommet sont en 
réalité les dernières produites par suite du développement de notre arbre 
; et les premières poussées, se résolvent, par le changement de forme et 
l'accroissement de la substance dans les mères-branches, celles qui 
sont placées au plus bas de l'arbre parvenu à sa perfection ; mais 
l'identité des mères-branches est, en réalité, aussi bien perdue dans les 
autres branches de l'arbre qu'elle l'est dans la succession des 
fonctionnaires de l'État ; les chasseurs d'une race se transformant dans 
la série de leurs descendants en transportateurs, en manufacturiers et en 
savants cultivateurs du sol, successivement et à l'aide de développement 
de la civilisation. Le Breton indigène, ayant passé successivement par 
l'effet de la génération et de la régénération, dans toutes les formes de 
l'individu, nous apparaît aujourd'hui dans l'aristocratie anglaise ; mais 
l'individu qui lui correspond, en Australie, est encore un chasseur et un 
sauvage. Les appropriateurs de sa classe changeant, avec le 
changement des temps, se présentent à nous maintenant sous la forme 
de soldats, d'hommes d'État et de rentiers. Le non-producteur primitif 
faisait sa proie de ce que lui offrait la nature ; et les individus qui 
correspondent à ce non-producteur, chacun dans la voie qu'ils se sont 
tracée, font aujourd'hui leur proie de la société et de son industrie, et 
vivent aux dépens du commerce. Le sauvage le plus grossier était, de 
son temps, la branche la plus élevée de l'arbuste et vivait de pillage. Le 
soldat, de nos jours, est comme lui un spoliateur privilégié ; en même 
temps que l'homme d'État vit des impôts, et que le rentier de l'État tire 
tout son entretien des contributions levées sur toutes les classes qui 
contribuent au développement du commerce. 

Dans sa position relative, la branche du sommet est, conséquemment, 
encore à sa place ; et en parcourant tous les changements qui ont eu lieu 
dans le système général, elle a toujours occupé, et doit occuper toujours 
une position qui correspond au rapport établi entre les appropriateurs de 



l'espèce à l'égard des travailleurs de la société. On voit aussi, que dans 
l'échelle de la prééminence, la classe des transportateurs occupe sa 
place véritable. Le propriétaire du navire et le trafiquant en marchandises 
viennent, pour le rang et le pouvoir, après l'homme d'État, comme le 
transportateur suit le chasseur ; les deux classes à leur tour dominant la 
société, jusqu'au moment où l'industrie et le talent, ainsi que des 
relations intimes entre les individus, développent dans une population 
l'idée de se gouverner elle-même, et diminuent ainsi la puissance des 
classés qui s'occupent de trafic et de gouvernement. 

Les agriculteurs sont les derniers à se développer et à conquérir leur 
force légitime, mais ici nous rencontrons une difficulté résultant de 
l'insuffisance du langage ; il n'existe point de mots qui expriment 
convenablement la différence essentielle entre la culture sauvage, 
barbare et patriarcale, et la culture civilisée et savante de la terre. La 
différence entre les deux est tellement profonde qu'on ne peut les 
appeler du même nom général ; et nous ne faisons allusion maintenant 
qu'aux différences entre la culture à l'état d'enfance, de jeunesse et de 
maturité, pour rendre compte de ce fait que l'agriculture privée de 
lumières est éclipsée par les autres branches du commerce humain, 
jusqu'à l'instant où la fonction si importante de la production en tout 
genre, nécessaire pour satisfaire les besoins les plus élevés du monde, 
se développe et acquiert la perfection à laquelle elle est destinée et 
qu'elle doit atteindre, forcément, et en dernière analyse. Ce résultat étant 
obtenu et le cône étant géométriquement et socialement placé en 
équilibre sur la base de la science, les harmonies dans la distribution 
seront complètes. 

La racine pivotante s'enfonce plus profondément, et les branches se 
développent à mesure que l'arbre s'élève dans l'air. Les éléments 
impondérables, — la lumière, la chaleur et l'électricité, — sont les 
derniers parmi les éléments soumis à l'empire de l'homme et appropriés 
aux besoins de la vie. Le feu et l'eau, sous leurs formes et dans leur 
action sont naturellement connus de bonne heure ; mais ce n'est qu'à 
une époque avancée de progrès que leurs forces mécaniques et 
chimiques sont soumises à la direction de l'homme. La lumière était 
quelque peu comprise au siècle de la peinture ; mais ce n'est que 



d'aujourd'hui qu'elle est devenue l'esclave docile des arts, dans la 
photographie appliquée des portraits ; l'électricité est employée pour la 
transmission des nouvelles et le traitement des maladies ; mais 
considérée comme puissant moteur, ou comme force mécanique — 
devant remplacer le travail humain, — nous ne sommes encore pour 
ainsi dire qu'au seuil de la découverte. L'agriculture compte sur ces 
agents et sur le développement de la météorologie pour régir, en 
souveraine, sa sphère spéciale de service dans la vie de l'homme. 

Dans le cheval et dans l'homme, la disposition des parties constituantes 
qui donne la plus grande force étant de la beauté la plus élevée, il en 
devait être de même par rapport aux agglomérations d'individus qui 
forment les sociétés. 

A chaque pas fait dans la direction que nous avons indiquée plus haut, la 
société acquiert une individualité plus parfaite, ou la faculté plus 
complète de se gouverner elle-même ; et plus cette faculté est entière, 
plus est grande la disposition de cette société à concerter ses efforts 
avec ceux des autres sociétés de l'univers, et plus est considérable son 
pouvoir de s'associer avec elles sur la base d'une stricte égalité. Ce qui a 
lieu pour les individus a lieu également pour les communautés sociales. 
Plus est parfaite l'individualité de l'homme, plus est grande sa disposition 
à l'association, et plus est complète sa faculté de combiner ses efforts 
avec ceux des autres hommes ; et ici nous trouvons une nouvelle preuve 
du caractère d'universalité des lois qui régissent la matière sous toutes 
ses formes, depuis le roc jusqu'au sable et à l'argile, éléments dans 
lesquels il se décompose ; et de là, en remontant et traversant les 
végétaux et les animaux pour arriver aux sociétés humaines. 



§ 12. — Idée erronée, suivant laquelle les sociétés tendent 
naturellement à passer par diverses formes, aboutissant 
toujours à la mort. 

Il n'existe pas de raison pour qu'une société quelconque 
n'arrive pas à devenir plus prospère, de siècle en siècle. 


Comme en vertu d'une grande loi mathématique, il est nécessaire, que 
lorsque plusieurs forces se combinent pour produire un résultat donné, 
chacune d'elles soit étudiée isolément et traitée comme s'il n'en existait 
aucune autre, telle a été précisément la marche que nous avons adoptée 
plus haut. Nous savons que l'homme tend à augmenter en quantité et 
dans son pouvoir sur la nature, et que chaque progrès fait 
successivement, dans la route qu'il poursuit vers la science et le pouvoir, 
n'est que le prélude de progrès nouveaux et plus considérables, qui lui 
permettront d'obtenir de plus grandes quantités de subsistances et .de 
vêtements, plus de livres et de journaux et un abri plus confortable, au 
prix de moindres efforts musculaires. On constate cependant qu'en dépit 
de cette tendance, il existe diverses sociétés où la population et la 
richesse décroissent constamment ; tandis que parmi celles qui sont en 
progrès, il n'en existe pas deux où le degré de progrès soit le même. 
Dans quelques parties de la terre, les lieux qui jadis étaient occupés par 
d'immenses agglomérations d'individus, sont aujourd'hui complètement 
abandonnés ; tandis qu'en d'autres la malheureuse portion restante vit 
dans un état de pauvreté, de misère et d'esclavage, bien qu'elle cultive 
les mêmes terres qui, autrefois, nourrissaient des milliers d'individus 
riches et vivant dans la prospérité ; et de là l'on s'est hâté de conclure 
que les sociétés ont une tendance naturelle à traverser, successivement, 
les diverses formes de l'existence qui aboutissent à la mort physique et 
morale ; mais assurément les choses ne se passent pas ainsi en réalité. 
Il n'y a aucun motif naturel pour qu'une société quelconque ne réussisse 
pas à devenir plus prospère d'année en année ; et lorsque cela n'a pas 
eu lieu, ça a été la conséquence de causes perturbatrices dont chacune 
a besoin d'être étudiée isolément, si l'on veut comprendre jusqu'à quel 
point elle a tendu à produire l'état de choses existant ; mais 



préalablement à cette étude, il est nécessaire que nous comprenions 
quelle serait la marche des choses, si de pareilles causes n'existaient 
pas. Le médecin, bien qu'on ne lui demande pas de traiter l'individu qui 
jouit d'une parfaite santé, commence invariablement ses études par 
constater quelle est l'action naturelle de l'organisation ; cela fait, il se sent 
capable de se livrer à l'examen des causes perturbatrices, par suite 
desquelles la santé et la vie sont constamment détruites. La physiologie 
est le préliminaire indispensable de la pathologie, et cela est aussi vrai 
de la science médicale que de la science sociale. 

Maintenant que nous avons complété l'étude de la physiologie de la 
société, en montrant ses progrès vers une forme naturelle et stable, nous 
consacrerons les chapitres suivants à sa pathologie, dans le but de 
constater quelles ont été les causes du déclin et de la chute des diverses 
sociétés qui ont péri ; et en même temps pourquoi le degré de progrès 
est si profondément différent, dans les sociétés qui existent aujourd'hui. 



§ 13. — Caractère antichrétien de l'économie politique 
moderne. 

La théorie de M. Ricardo conduit à des résultats directement 
contraires, en prouvant que l'homme doit devenir de plus en 
plus l'esclave de la nature et de ses semblables. 


La théorie de Ricardo, relative à l'occupation de la terre, conduit à des 
résultats complètement contraires à ceux que nous avons retracés plus 
haut. Si l'on commence l'œuvre de la culture sur les sols les plus fertiles, 
qui sont toujours ceux des vallées, il suit de là qu'à mesure que les 
individus deviennent plus nombreux, ils doivent se disperser, gravissant 
les hauteurs, ou cherchant en d'autres cantons des vallées où les 
terrains riches soient demeurés jusqu'à ce jour sans appropriation. La 
dispersion amenant avec elle un plus grand besoin d'avoir recours aux 
services du soldat, du marin et du trafiquant, est accompagnée d'un 
accroissement constant de possibilité, pour ceux qui ont approprié la 
terre, de demander un payement en retour de la jouissance qu'ils 
concèdent, et c'est ainsi qu'il se produit un accroissement constant dans 
les proportions et dans l'importance des classes qui vivent en vertu de 
l'exercice de la puissance d'appropriation. La centralisation se développe 
conséquemment, et son développement est en raison directe de la 
diminution du pouvoir de l'individu de satisfaire son désir naturel qui le 
porte à l'association avec ses semblables, et à ce développement de ses 
facultés qui le rend apte à l'association, et lui permet d'obtenir un empire 
plus étendu sur les forces merveilleuses de la nature. Le plus grand 
nombre d'individus, dans ce cas, deviennent, d'année en année et de 
plus en plus, les esclaves de la nature et de leurs semblables ; et cela a 
lieu également en vertu de ce qui (s'il faut en croire M. Ricardo et ses 
successeurs) est une grande loi établie par le Créateur pour le 
gouvernement de l'espèce humaine. 

S'il en était ainsi, la société prendrait une forme directement opposée à 
celle que nous présentons ici, — celle d'une pyramide renversée, — tout 
accroissement dans la population et la richesse étant indiqué par une 



irrégularité et une instabilité croissantes, avec une détérioration 
correspondante dans la condition de l'individu. Cependant l’ordre ayant 
été la première loi du ciel, il est difficile de comprendre comment une loi 
semblable à celle qu'annonce M. Ricardo pourrait venir à sa suite, et le 
simple fait que cette loi produirait un pareil désordre, semblerait une 
raison suffisante de douter de sa vérité, si même elle ne la faisait rejeter 
immédiatement. Il en est de même de la loi de Malthus, qui conduit 
inévitablement à la soumission du plus grand nombre à la volonté du plus 
petit, à la centralisation et à l'esclavage. Aucune loi semblable ne peut ou 
ne pourrait exister. Le Créateur n'en a établi aucune en vertu de laquelle 
la matière dût nécessairement revêtir sa forme la plus élevée, celle de 
l'homme, dans une proportion plus rapide que celle où cette matière 
tendait à revêtir ses formes plus humbles : celles des pommes de terre et 
des navets, des harengs et des huîtres nécessaires à la subsistance de 
l'homme. Le grand Architecte de l'univers n’a pas été un faiseur de 
bévues tel que l'économie politique moderne voudrait nous le 
représenter. Dans sa sagesse suprême, il n’avait pas besoin d'établir des 
catégories différentes de lois pour régir une matière identique. Dans sa 
justice souveraine, il était incapable d'en établir aucune qui pût être 
alléguée pour justifier la tyrannie et l'oppression. Dans son infinie 
miséricorde, il ne pouvait en créer aucune qui pût autoriser parmi les 
hommes ce manque de compassion pour leurs semblables, tel qu'il se 
montre maintenant chaque jour, dans des ouvrages d'économie politique 
moderne qui jouissent d'une grande autorité (4). 

En parlant de la théorie de Ricardo, un éminent écrivain moderne assure 
à ses lecteurs « que cette loi générale de l'industrie » agricole est la plus 
importante proposition en économie politique ; » et que « si cette loi était 
différente, presque tous les phénomènes de la production et de la 
consommation de la richesse seraient autres qu'ils ne sont. » Ils seraient 
autres, sans doute, que ceux qui ont été décrits par les économistes 
mais non pas « autres que ce qu'ils sont réellement. » La loi qu'on 
suppose être vraie conduit à la glorification du trafic, cette occupation de 
l'individu qui tend le moins à développer l'intelligence de l'homme, et qui 
tend aussi le plus à endurcir le cœur pour les souffrances de ses 
semblables ; tandis que la loi réelle trouve son point le plus élevé, dans 
le développement de ce commerce de l'homme avec son semblable qui 



tend le plus à son progrès, comme être moral et intelligent, et à la 
formation de ce sentiment de responsabilité envers son Créateur, pour 
l'usage qu'il fait des facultés qu'il a reçues en don et de la richesse qu'il 
lui est permis d'acquérir. L'une des lois est antichrétienne dans toutes 
ses parties, tandis que l'autre, à chaque ligne, est en accord parfait avec 
la grande loi du christianisme, qui nous enseigne que nous devons faire 
aux autres ce que nous voudrions qu'ils nous fissent, et avec le 
sentiment qui inspire cette prière : 

" Cette pitié que je montre envers mes semblables, cette pitié montre-la 
envers moi. » 



CHAPITRE IX. 

DE L'APPROPRIATION. 


§ 1. — La guerre et le trafic forment les traits 
caractéristiques des premières époques de la société: 

Le besoin des services du guerrier et du trafiquant diminue 
avec le développement de la richesse et de la population. Le 
progrès des sociétés, dans la voie de la richesse et de la 
puissance, est en raison directe de leur faculté de se passer 
des services de tous deux. 


Dans la première période de la société, les hommes étant pauvres et 
dispersés sur un grand espace, il est nécessaire qu'ils soient toujours 
préparés à se défendre eux-mêmes. Tel a été le cas des premiers colons 
des États-Unis, tel est le cas de ceux qui aujourd'hui s'apprêtent à 
occuper les États de l’Oregon, de Washington et d'autres territoires de 
l'Ouest. Cette nécessité disparaissant avec l'accroissement de la 
population et l'accroissement de la puissance d'association qui en 
résulte, les hommes peuvent poursuivre leurs travaux d'une manière plus 
continue, affranchis désormais de la crainte de voir leurs champs 
ravagés, leurs maisons et leurs instruments détruits, leurs femmes et 
leurs enfants massacrés sous leurs yeux ; et c'est alors que la production 
s'accroît rapidement, avec une tendance plus prononcée vers le 
développement de l'individualité, ainsi que vers le progrès physique, 
moral et social. 

Dans cette période, les services du trafiquant sont également une des 
nécessités de la vie. N'ayant que peu à échanger, les colons disséminés 
saluent l'arrivée du colporteur, qui reçoit d'eux le surplus de leurs produits 
contre des souliers, des couvertures, des chaudrons, des scies ou des 
gants. Ici cependant nous voyons une série d'opérations semblables à 
celles que nous avons observées par rapport aux mesures prises pour la 



défense personnelle ; le besoin des services du soldat et du trafiquant 
diminue, à mesure que les fabricants de souliers, de couvertures, de 
chaudrons et de gants, viennent prendre place dans la colonie ; et l'on 
voit cette diminution, à chacun de ses degrés, coïncider avec un 
accroissement dans la continuité de l'effort, dans le développement des 
facultés individuelles, et dans la puissance de la communauté dont les 
individus font partie. 

La diminution des besoins étant accompagnée d'une diminution dans 
l'effort exigé pour leur satisfaction, chaque pas successif dans la direction 
qui a été indiquée ci-dessus, est accompagné d'une décroissance dans 
la proportion des travaux de la communauté nécessaires à l'œuvre de la 
défense personnelle, ou à celle du trafic ou des transports. Plus cette 
proportion est faible, plus doit être considérable, naturellement, celle des 
travaux qui peuvent être appliqués à l'œuvre de la culture, en même 
tennis que la puissance d'association augmente et que le commerce se 
développe. Les deux nécessités que nous venons de retracer formant les 
obstacles les plus importants qui s'opposent à la satisfaction du premier 
et du plus vif désir de l'homme, il en résulte que plus ceux-ci pourront 
être écartés, plus la sécurité de sa personne et de sa propriété deviendra 
complète, plus aussi son travail deviendra productif, moins sera grande 
la valeur de tous les objets nécessaires à sa consommation ; et plus 
grand doit être son pouvoir d'accumuler la richesse. La vérité de ce 
principe devient évidente, par la satisfaction qu'éprouvent en tout lieu les 
membres d'une communauté, lorsque par une cause quelconque, ces 
nécessités sont ou amoindries, ou annihilées ; et la puissance de 
l'association pour les entreprises pacifiques s'en accroît d'autant. 

Cette appréciation ne doit cependant pas s'étendre à ceux qui tirent profit 
du pouvoir qu'ils exercent sur leurs semblables, soit comme hommes de 
guerre, soit comme hommes d'État ou trafiquants. Le soldat, cherchant le 
pillage pour lequel il est toujours prêt à risquer sa vie, a peut-être 
approprié de vastes terrains qui ont besoin d'esclaves pour leur culture ; 
ou bien d'autres individus sont disposés à acheter les prisonniers qu'il 
peut faire. Le trafiquant, de son côté, qui profite de l'irrégularité des 
communications en temps de guerre, achète des hommes et des 
marchandises, dans les lieux et au moment où ils sont à bon marché, et 



les revend dans les lieux et au moment où ils sont chers. Tous cherchent 
à centraliser dans leurs mains l'autorité exercée sur ceux qui les 
entourent, le soldat, en monopolisant le pouvoir de lever les impôts, le 
grand propriétaire terrien, les produits que lui fournit le travail de ses 
esclaves ; et le trafiquant, désirant accaparer partout à son profit l'achat 
et la rente de ces produits, de manière à imposer les prix, auxquels il 
entend les acheter ou les vendre. Ce sont tous des intermédiaires faisant 
obstacle à l'association, et qui s'opposent à toute relation continue entre 
les individus qui produisent et ceux qui ont besoin de consommer. Les 
progrès d'une société vers la richesse et la puissance étant en raison 
directe de la combinaison des efforts parmi les membres qui la 
composent, il s'ensuit que l'avancement, vers l'un ou l'autre de ces biens, 
doit être en proportion des moyens qu'ils ont de se passer des services 
de l'homme politique, du soldat, du propriétaire d'esclaves et du 
trafiquant, de cette classe qui subsiste en vertu du simple acte de 
l'appropriation. Cependant chaque mouvement dans cette direction 
tendant à une diminution de leur pouvoir, le soldat, le trafiquant et 
l'homme politique, se liguent partout pour assujettir le peuple, ainsi qu'on 
l'a vu à Athènes ou à Rome, et qu'on peut l'observer aujourd'hui dans 
tous les pays de l'Europe et de l'Amérique. L'histoire du monde n'est 
qu'un monument des efforts de la minorité pour taxer la majorité, et des 
efforts de cette dernière pour échapper à cette taxe. Toutefois le succès 
ne s'accomplit que lentement et péniblement, à raison du pouvoir que 
possèdent ceux qui vivent de l'appropriation, de se réunir dans les villes, 
tandis que ceux qui contribuent à former les revenus des premiers sont 
dispersés dans tout le pays. 



§2. — Les rapports intimes entre la guerre et le trafic se 
manifestent à chaque page de l'histoire. 

Leur tendance à la centralisation. Leur puissance diminue avec 
le développement du commerce. 


A chaque page de l'histoire, on aperçoit la liaison intime qui existe entre 
la guerre et le trafic. Les Ismaélites dont le bras était dirigé contre tout 
homme, tandis que celui de tout individu était dirigé contre eux, faisaient 
un vaste trafic d'esclaves et de marchandises de toute espèce. Les 
Phéniciens, les Cariens, et les Tyriens se faisant tantôt flibustiers, tantôt 
trafiquants, selon que leurs intérêts l'exigeaient, étaient toujours disposés 
à adopter toutes les mesures propres à accroître leur monopole à 
l'intérieur, en augmentant le nombre de leurs esclaves, ou leurs 
monopoles au dehors, en empêchant d'autres individus d'intervenir dans 
le trafic qu'ils entretenaient eux-mêmes avec des individus éloignés les 
uns des autres. Les poënaes d'Homère nous montrent Ménélas se 
vantant de ses pirateries et du butin qu'il en avait recueilli ; ils nous 
offrent le sage Ulysse, comme ne se sentant nullement atteint dans son 
honneur, lorsqu'on lui demande s'il est venu en qualité de trafiquant ou 
de pirate. Si nous tournons ensuite nos regards sur une période de 
civilisation correspondante dans l'histoire de l'Europe moderne, nous 
trouvons les Norvégiens, rois de la mer, ainsi que leurs sujets, s'occupant 
tantôt de recueillir des richesses (c'est ainsi qu'ils appellent naïvement 
leurs brigandages sur mer et sur terre), tantôt de transporter des produits 
d'un pays à un autre, ces deux occupations étant tenues en aussi haute 
estime l'une que l'autre : enfin la même liaison entre toutes deux apparaît 
encore dans les histoires de Hawkins, de Drake et de Cavendish, dans 
celle du trafic des esclaves, depuis son origine jusqu'à sa cessation (1) ; 
dans celle des boucaniers et des colonies des Indes occidentales ; dans 
les guerres des Français et des Anglais en Amérique, aux Indes 
occidentales et orientales ; dans la fermeture de l'Escaut, dans les 
guerres de l'Espagne et de l'Angleterre, dans les blocus sur le papier 
résultant des guerres de la révolution française, dans l'occupation de 
Gibraltar, transformé en dépôt de contrebande (2), dans les dernières 
guerres de l'Inde, et particulièrement dans celle entreprise tout 



récemment contre les Birmans, et dont l'origine avait été la réclamation 
d'on commerçant, s'élevant à quelques centaines de livres sterling (3), 
dans la guerre de Chine, au sujet de l'opium, dans la manière dont les 
guerres de l'Inde sont provoquées en ce pays, dans la récente 
démonstration belliqueuse que nous avons faite contre le Japon, pour 
contraindre ce pays à accepter les bienfaits qui devaient suivre la 
résurrection de son commerce ; dans les procédés de la France aux îles 
Sandwich et aux îles Marquises ; et enfin, bien que ce ne soit pas 
l'exemple le moins important, dans le maintien de la guerre à la propriété 
maritime privée, ainsi qu'on l'a vu récemment dans la Baltique et la mer 
Noire, par la capture de tant de navires sans défense, appartenant à des 
hommes qui ne prenaient à cette guerre d'autre part que celle résultant 
de ce fait : d'avoir été contraints de payer des impôts pour subvenir aux 
dépenses qu'elle entraîne. 

La guerre et le trafic, recherchant toujours le monopole du pouvoir, 
tendent invariablement vers la centralisation. L'entretien des soldats et 
des marins, des généraux et des amiraux, exige l'établissement de 
contributions, dont les produits doivent chercher un point central avant 
qu'ils ne soient distribués ; et leur distribution provoque nécessairement 
la réunion de multitudes d'individus, comptant sur la Providence, et jaloux 
de s'assurer leur part, ainsi que le montre l'exemple d'Athènes et de 
Rome, et qu'on le voit de nos jours à Paris et à Londres, à New-York et à 
Washington. La cité croissante devient, d’année en année, un lieu où le 
trafic des marchandises, ou celui des principes, peut se faire avec 
avantage ; et plus la cité s'agrandit, plus la tendance vers la 
centralisation s’accroît rapidement, chaque augmentation d'impôt tendant 
à diminuer le pouvoir des associations salutaires dans les districts qui 
payent les contributions, et à augmenter le mouvement maladif dans la 
capitale qui les reçoit. 

A chaque nouvel accroissement de l'attraction centralisatrice, la société 
tend à prendre une forme tout à fait contraire à celle qui est naturelle ; 
cette forme devient de plus en plus celle d'une pyramide renversée ; et 
voilà comment, dans toute communauté sociale, qui repose sur la 
puissance d'appropriation, et non sur la puissance de production, qui a 
ralenti dans son propre sein la rapidité du mouvement, en même temps 



qu'elle s'efforce d'en faire autant chez ses voisins, arrive une période de 
splendeur et de force apparente, mais de faiblesse en réalité, suivie de 
décadence sinon de mort. En enrichissant la minorité, la centralisation 
appauvrit la masse de la population ; en même temps qu'elle permet à la 
première d'élever des palais et des temples, d’ouvrir des parcs, 
d'entretenir des armées, et, pour ainsi dire, de créer de nouveau des 
villes, elle force la seconde à chercher un refuge dans les plus 
misérables demeures, et crée ainsi une population toujours prête à 
vendre ses services au plus offrant, quelque sacrifice qu'il en puisse 
coûter à sa conscience. A chaque pas dans cette direction, la machine 
sociale devient moins stable et moins sûre, et tend de plus en plus à 
s'écrouler, jusqu'à ce qu'enfin elle tombe, entraînant sous ses ruines 
ceux qui avaient le plus espéré profiter d'un état de choses qu'ils avaient 
travaillé à produire. C'est ce qui est arrivé, même de nos jours, à l'égard 
de Napoléon et de Louis-Philippe, qui n'étaient cependant que des types 
de leur classe, de celle qui profite de son pouvoir sur les autres hommes, 
leurs semblables, et cherche à se distinguer dans les rôles de guerriers, 
d'hommes d'État et de trafiquants. 

Plus la puissance d'association est parfaite, c'est-à-dire plus 
l'organisation de la société est élevée, et le développement de 
l'individualité, parmi ses membres, complet, plus aussi ces individus 
tendent à occuper leur place naturelle, celle d'instruments dont la société 
doit se servir, et plus encore la société tend à prendre sa forme naturelle, 
tandis qu'augmente à chaque instant sa force de résistance à tout 
empiétement sur ses droits et sa vitalité. Tout ce qui tend à diminuer la 
puissance d'association et à empêcher le développement de 
l'individualité, produit l'effet inverse, en faisant de la société l'instrument 
de ces individus ; la centralisation, l'esclavage et la mort marchent 
toujours de conserve dans le monde moral comme dans le monde 
physique (4). 

Par suite de ce fait, que la politique d'Athènes, de Rome et d'autres 
sociétés anciennes et modernes, tendait directement à produire ce 
dernier état de choses, on a vu se produire, dans un grand nombre 
d'entre elles, une situation qui a fait croire, avec quelque ombre de vérité, 
que les sociétés, ainsi que les hommes et les arbres, ont leur période de 



croissance et de déclin, et aboutissent, naturellement et nécessairement, 
à la mort. Après un rapide examen du but poursuivi par quelques-unes 
des principales nations du globe, le lecteur sera peut-être en mesure de 
décider jusqu'à quel point cette assertion est vraie. 



§3. — Phénomènes sociaux qui se révèlent dans l'histoire 
de l'Attique. 


Dans la première période de l'histoire grecque, nous trouvons le peuple 
de l'Attique divisé en plusieurs petites tribus indépendantes, puis, à la fin, 
se réunissant sous Thésée, à l'époque où Athènes devint la capitale du 
royaume. Les tribus de la Béotie s'associèrent pareillement avec Thèbes, 
et les petits États de la Phocide s'unirent, à leur exemple. La tendance à 
l'association, qui s'était ainsi manifestée au sein des divers États, se 
montra bientôt dans les affaires de la Grèce en général, dans l'institution 
du conseil des amphictyons, des jeux olympiques, etc. 

Pendant une longue période, l'histoire d'Athènes nous apparaît, pour 
ainsi dire, vide d'événements, à raison de ses progrès calmes et 
pacifiques. Cette ville a quelquefois des démêlés avec ses voisins ; mais 
la tendance à l'association étant très-développée, « la paix était la 
condition habituelle et régulière de leurs rapports réciproques. » La paix 
amena avec elle un accroissement de population et de richesse si 
constant, que, longtemps avant l'époque de Solon, les individus livrés au 
commerce et aux arts mécaniques, formaient un corps riche et intelligent, 
tandis que, dans tout le reste de l'État, le travail et l'industrie étaient 
consacrés au développement des trésors cachés au sein de la terre. La 
faculté de s'associer et l'habitude de l'association augmentèrent 
constamment, avec ce développement continu de l'individualité, auquel 
Athènes est redevable de sa place éminente dans l'histoire de 
l'humanité. 

Sous l'empire de la législation de Solon, la masse entière des citoyens 
exerçait le droit de vote dans les assemblées populaires ; mais tous 
n'étaient pas également éligibles aux charges de l'État. D'un autre côté, 
tous n'étaient pas, au même degré, soumis aux impôts nécessaires pour 
l'entretien du gouvernement ; les plus lourdes contributions se 
prélevaient sur la première classe, éligible aux plus hautes fonctions ; 
ces contributions diminuaient en descendant dans les autres classes, 
jusqu'à ce qu'elles atteignissent la quatrième, laquelle en était exempte, 



de même qu'elle était exclue de la magistrature ; et nous trouvons ici la 
plus équitable répartition des droits et des charges que l'on puisse 
signaler dans l'histoire du monde. Partout ailleurs la minorité a 
monopolisé les emplois, en même temps qu'elle levait des impôts sur la 
majorité, pour subvenir à son propre entretien ; tandis qu'ici le petit 
nombre de ceux qui étaient en possession des emplois publics payait les 
contributions, et la majorité, qui était exclue des premières, se trouvait 
elle-même entièrement affranchie du payement des dernières. 

Dans le siècle qui suit l'établissement de cette organisation, nous voyons 
l'Attique jouissant d'une paix générale, et croissant par degrés en 
richesse et en population. Vers la fin de ce siècle, nous trouvons l'État 
divisé en une centaine de circonscriptions territoriales, dont chacune a 
son assemblée locale et sa magistrature, chargées de régler les affaires 
particulières à la localité ; et c'est ainsi que fut constitué un système plus 
complètement en harmonie avec les grandes lois physiques auxquelles 
nous avons fait allusion jusqu'à présent, qu'aucun de ceux que le monde 
eût encore vus, avant la formation définitive des provinces qui composent 
aujourd'hui les États-Unis. L'action bienfaisante de la paix se révéla 
encore davantage à cette époque dans ce fait, que le nombre des 
commettants fut augmenté par l'admission de nombreux esclaves au 
droit de bourgeoisie, et d'un grand nombre d'étrangers aux droits de cité. 

A partir de la première invasion des Perses qui finit avec la bataille de 
Marathon, et de l'occupation postérieure de l'Attique par les troupes de 
Xerxès, il se produisit un changement complet. Les champs avaient été 
dévastés, les maisons, les bestiaux, les instruments de culture avaient 
été détruits, et la population avait diminué considérablement. Dès lors 
nous voyons les Athéniens passer, de l'état d'une démocratie pacifique, 
où chacun s’occupait à l'intérieur d'associer ses efforts à ceux de ses 
concitoyens, à celui d'une aristocratie militaire s'efforçant d'entraver 
l'association au dehors, et se servant de cette puissance perturbatrice 
comme d'un moyen de s'enrichir. Après avoir amassé des richesses par 
leurs extorsions et leurs rapines, Cimon et Thémistocle furent en état de 
s'assurer les services de milliers de misérables dépendant de leur 
puissance, et qui se montraient dans les rues suivant avec 
empressement ceux que la guerre venait de rendre leurs maîtres. La 



pauvreté engendra la soif du pillage, et l'espoir du pillage permit de 
compléter facilement une armée de terre et d'armer des navires, et 
bientôt l'armée et la flotte furent employées à soumettre des États et des 
villes qui, jusqu'alors, avaient été regardés comme des égaux ou des 
alliés. Ils succombèrent successivement, et le butin acquis par de tels 
moyens provoqua le désir de nouvelles rapines, en même temps que 
s'accroissait constamment le pouvoir de satisfaire la convoitise. Athènes 
était alors devenue la dominatrice des mers, et elle ne permettait à aucun 
État, ainsi que nous l'apprend Xénophon, de faire le commerce avec un 
peuple éloigné, s'il ne se soumettait complètement à son impérieuse 
volonté. 

« C'est de cette volonté, continue-t-il, que dépend l'exportation de 
l'excédant des produits de toutes les nations. » Et pour être en état de 
l'exercer d'une façon tout à fait absolue, nous la voyons ensuite amener 
ses alliés, par persuasion ou par force, à s'exonérer du service 
personnel, moyennant des contributions en argent, grâce auxquelles 
presque toute la population athénienne fut retenue an service de l'État. 

La guerre étant devenue alors l'occupation d'Athènes, on voit ses armées 
répandues en tout lieu, en Égypte et dans le Péloponnèse, à Mégare et à 
Égine ; et pour être en état d'entretenir ces armées, elle s'empare du 
trésor public qui est transporté dans la grande cité centrale. Puis nous 
voyons s'accroître le tribut élevé sur les alliés, qui sont forcés de payer 
des droits sur toutes les marchandises importées et exportées ; la 
perception de ces droits est affermée à des individus qui trouvent, dans 
toute entrave apportée au mouvement social, le moyen d'augmenter leur 
fortune. De plus, Athènes se déclare elle-même Cour en dernier ressort 
pour toutes les affaires criminelles et pour la plupart des affaires civiles ; 
et maintenant la ville étant encombrée de demandeurs en justice, les 
individus qui forment sa population deviennent des juges toujours prêts à 
vendre leurs arrêts au plus offrant. Les États eux-mêmes jugent 
nécessaire d'employer des agents au sein de la cité, et de distribuer des 
présents, dans l'espoir d'acheter ainsi une protection contre les 
exigences de l'État souverain. 

A chaque pas fait dans cette direction, la minorité s'enrichit, tandis que la 



majorité s'appauvrit de plus en plus. On élève des temples, et la 
splendeur de la ville s'accroît chaque jour. On construit des théâtres, où 
les Athéniens peuvent gratuitement satisfaire leurs goûts ; mais le droit 
de vivre ainsi du travail d'autrui étant, à cette heure, regardé comme un 
privilège dont la jouissance doit être réservée au petit nombre, on 
procède à une enquête sur les titres au droit de cité ; et par suite, 
l'exclusion ne va pas à moins de cinq mille individus, qui tous sont 
vendus comme esclaves. A chaque accroissement de splendeur, nous 
constatons un accroissement d'indigence, et la nécessité plus impérieuse 
de transporter une partie de la population, qui doit prendre possession de 
terres éloignées pour y exercer sur les anciens colons, la même 
domination que les riches ont appris à exercer à l'intérieur. Le peuple, 
dont le temps est aujourd'hui complètement employé au maniement des 
affaires publiques, veut bientôt être payé aux frais du trésor public, et la 
pauvreté est devenue si générale, qu'une obole, monnaie valant trois 
cents (15 centimes) est devenue un objet de convoitise comme 
indemnité pour le service journalier dans les tribunaux. 

La tyrannie et la rapacité se montrant partout et amenant partout une 
décadence du commerce entre les individus et les États, donnent lieu 
bientôt à la guerre du Péloponnèse qui se termine par la soumission de 
l'Attique au pouvoir des Trente tyrans. La propriété privée est alors 
confisquée, en grande partie, au profit du public ; et pour s’assurer les 
services du pauvre dans l'œuvre de spoliation des riches, il est alloué 
une rémunération triple à ceux qui assistent aux assemblées générales. 
Les impôts s'accroissent, et à mesure qu'ils deviennent plus 
considérables, les encouragements à un travail honnête s'affaiblissent 
d'une manière aussi continue. La population, pour nous servir de 
l'expression moderne, devient surabondante ; et comme l'homme 
diminue de valeur, nous voyons s'accroître la soif du pillage et la facilité 
de se procurer des troupes à l'aide desquelles on peut se l'assurer. La 
licence et la dissipation deviennent universelles, et les villes sont partout 
livrées aux déprédations d'hommes stipendiés, toujours prêts à vendre 
leurs services au plus offrant. Le commandement militaire est brigué 
comme la seule voie qui conduise à la fortune ; et les richesses ainsi 
acquises sont dépensées en présents, an peuple, grâce auxquels on 
s'assure ses votes. De nouvelles oppressions amènent ensuite la guerre 



sociale, qui entraîne avec elle l'extermination de la population mâle, la 
vente des femmes et des enfants comme esclaves, et la confiscation de 
tous leurs biens ; et c'est ainsi que désormais nous pouvons suivre le 
peuple de l'Attique s'épuisant en efforts pour arrêter la marche des autres 
peuples, jusqu'à ce qu'enfin il ne soit plus, lui-même, qu'un pur 
instrument entre les mains de Philippe de Macédoine, d'où il passe 
successivement entre celles d'Alexandre et de ses lieutenants. 

Il est partout visible qu'à partir des guerres persiques, le but des 
Athéniens a été d'obtenir le monopole du pouvoir, et celui du commerce, 
comme moyen de s'assurer la jouissance du pouvoir. Plus la ville et son 
port devenaient l'entrepôt central, plus Athènes pouvait dominer ceux qui 
dépendaient d'elle, comme d'une place où leurs échanges pouvaient 
avoir lieu. Elle chassait donc de l'Océan, non seulement les peuples avec 
lesquels elle était en guerre, mais les bâtiments neutres étaient 
constamment saisis et retenus par elle, au mépris de la loi ; et ce n'était, 
qu'avec des difficultés infinies, que les navires et les marchandises ainsi 
retenus pouvaient être arrachés aux mains des ravisseurs. En lisant 
l'histoire des procédés de la Maîtresse des Mers de cette époque et celle 
de ses tribunaux des prises, on ne peut guère éviter d'être frappé de la 
ressemblance qu'offrent ces procédés avec ceux des temps modernes, à 
l'époque où les mers étaient balayées des neutres, en vertu du 
Règlement en 56 articles, des blocus sur le papier, et des Ordonnances 
rendues en conseil. A chaque pas dans cette direction, correspondait une 
tendance plus grande à recourir aux embargos et aux prohibitions qui 
frappaient les relations internationales ; prohibitions qui ne contribuèrent 
pas peu à amener la guerre du Péloponnèse. Toutes ces mesures 
tendaient à ralentir le mouvement de la société au dehors ; mais en 
même temps à produire un amoindrissement dans la puissance 
d'association volontaire à l'intérieur ; et cet amoindrissement ne fit 
qu'augmenter, d'année en année, jusqu'à ce qu'un jour cette république 
jadis si fière, après avoir passé d'abord entre les mains des rois de 
Macédoine et des proconsuls de Home, n'est plus représentée que par 
des troupes d'esclaves ; tandis qu'Atticus restait, pour ainsi dire, le seul 
propriétaire et le seul améliorateur d'un pays qui, à une époque plus 
heureuse, avait donné la nourriture et le vêtement, la prospérité et le 
bonheur à des millions d'individus libres et industrieux. 




§4. — Phénomènes sociaux qui se révèlent dans l'histoire 
de Sparte. 


Commençant nécessairement l'œuvre de la culture sur les sols les plus 
pauvres, Sparte ne s'étendit jamais au-delà ; et ce fut par la raison que 
ses institutions étaient basées sur cette idée : empêcher toute 
association volontaire et ne donner aucun encouragement au commerce, 
sous quelque forme qu'il se produisît. Dans cette république, l'homme 
n'était envisagé que comme une machine ou un instrument, formant une 
partie constitutive d'un être imaginaire appelé l'État ; à l'orgueil de cet 
être, à ses rancunes, ainsi qu'à sa vengeance, les individus étaient 
contraints de faire le sacrifice de tous leurs sentiments et de toutes leurs 
affections. Si le Spartiate ne se mariait pas, il était passible de certaines 
peines ; et s'il se mariait, on entourait de difficultés ses relations avec sa 
femme, dans l'espoir de stimuler les appétits sexuels et de favoriser ainsi 
le développement de la population. Les enfants appartenant à l'État, les 
parents ne pouvaient exercer aucune espèce de contrôle sur leur 
éducation physique, morale ou intellectuelle. Le foyer domestique (le 
home) n'existait pas ; car non-seulement les parents étaient privés de la 
société de leurs enfants, mais ils n'avaient même pas la liberté de 
prendre leurs repas en particulier. Les citoyens ne pouvaient ni acheter, 
ni vendre ; et il leur était interdit de se servir, pour aucun usage, des 
métaux les plus utiles, l'or et l'argent. Ils ne pouvaient ni cultiver les 
sciences, ni se livrer à leur goût pour la musique ; en même temps on 
leur défendait absolument toute espèce de divertissement théâtral. Les 
tendances d'un pareil système se trouvant ainsi en opposition avec le 
développement des facultés individuelles, la richesse ne pouvait se 
développer, et les Spartiates eux-mêmes ne purent s'élever au-delà des 
arts les plus primitifs et les plus grossiers, ceux qui concernent 
l'appropriation de la propriété d'autrui ; et c'est pour cela, qu'engagés 
dans des guerres continuelles, ils se montrèrent toujours prêts à se 
vendre au plus offrant. L'histoire de la république Spartiate, pauvre et 
avide, perfide et tyrannique, n'est qu'un long récit du développement de 
l'inégalité, et des obstacles constamment apportés au mouvement de la 
société, jusqu'à ce qu'enfin le territoire de Sparte passe sous l'empire de 



quelques propriétaires environnés d'une multitude d'esclaves ; c'est le 
prélude de l'anéantissement d'une nation qui ne lègue à la postérité que 
le souvenir de son avarice et de ses crimes. 



§5. — Phénomènes sociaux qui se révèlent dans l'histoire 
de Carthage. 


L'histoire de Carthage n'est guère que le récit de guerres entreprises 
dans le but de monopoliser le trafic, et qui eurent pour principaux 
théâtres la Corse et la Sardaigne, la Sicile et l'Espagne. Elle dut 
s'assurer des colonies auxquelles étaient interdites toutes relations avec 
le reste du monde, si ce n'est par l'intermédiaire des marchands et des 
navires carthaginois ; et les colons fournissaient, eux-mêmes, au trésor 
de la métropole les moyens de développer le système dont ils avaient à 
souffrir ; dans les lieux où l'on ne pouvait établir de colonies, tous les 
mouvements du trafiquant étaient enveloppés du secret le plus rigoureux, 
le monopole étant le but qu'on se proposait ; et partout l'on avait recours, 
sans scrupule, aux moyens les moins délicats pour en assurer le 
maintien. Ne pouvant supporter de rivaux, les Carthaginois tenaient 
caché, comme un secret d'État, tout ce qui se rattachait au commerce de 
caravane, en même temps qu'ils étaient toujours prêts à autoriser les 
pirates qui voulaient capturer les navires de leurs voisins. Les monopoles 
remplissaient le trésor public, et la faculté de disposer de ses revenus 
assurait la puissance à une aristocratie qui faisait, du trafic, son premier 
et principal objet ; et pour s'assurer l'exercice de cette puissance, elle 
soudoyait les barbares de tous les pays, depuis le sud du Sahara 
jusqu'au nord de la Gaule. La splendeur de la ville s’accrut 
considérablement ; mais, ainsi qu'il arrive en pareil cas, où la faiblesse 
réelle est en raison de la force apparente, le jour de l'épreuve fit voir que 
les fondements de l'édifice social avaient été établis non sur le roc, mais 
sur de la poussière d'or et de sable ; et Carthage périt, ne laissant après 
elle qu'une nouvelle preuve fournie par son histoire, de la vérité de cette 
sentence : Que ceux qui vivent de l'épée doivent périr par l'épée. 



§6. — Phénomènes sociaux qui se révèlent dans l'histoire 
de Rome. 


Au temps de Numa et de Servius Tullius, le peuple romain cultivait un sol 
fertile ; et la Campanie était couverte de villes, ayant chacune une 
existence indépendante et constituant, chacune, un centre local vers 
lequel gravitait la population du territoire environnant. Sous les Tarquins, 
leurs successeurs, un changement se manifeste ; et depuis ce moment 
jusqu'à la chute de l'empire, on voit que Rome a consacré sans relâche 
toutes ses forces à empêcher toute association pacifique entre ses 
voisins, à s'approprier leurs biens et à centraliser tout le pouvoir dans 
l'enceinte de ses murailles. La splendeur de la capitale allait croissant ; 
mais avec ce développement arrivait un déclin correspondant dans la 
condition du peuple, jusqu'au moment où nous voyons enfin celui-ci 
réduit à la misère et dépendant de distributions journalières d'aliments, 
tribut levé pour son entretien sur des provinces éloignées ; et, sous ce 
rapport, l'histoire de Rome n'est que la répétition de celle d'Athènes, sur 
une plus grande échelle. Dans la ville et hors de la ville s'élèvent des 
palais ; mais à chaque pas fait dans cette direction nous voyons se 
manifester parmi le peuple, un affaiblissement dans la puissance 
d'association volontaire. La terre qui autrefois faisait vivre des milliers de 
petits propriétaires est bientôt abandonnée ; ou lorsqu'elle est quelque 
peu cultivée, elle l'est par des esclaves ; et plus la population de la 
campagne est asservie, plus devient impérieuse la nécessité de faire des 
distributions publiques dans la ville, où affluent tous les individus qui 
cherchent à vivre de pillage. Panem et circenses, une nourriture gratuite, 
et des exhibitions également gratuites de combats de gladiateurs, ou 
d'autres combats d'une férocité brutale, voilà ce qui forme maintenant 
l'unique bill des droits d'une populace dégradée ! La ville prend des 
accroissements, d'âge en âge, en même temps qu'un déclin 
correspondant se révèle dans le mouvement de la société qui constitue 
le commerce. La dépopulation et la pauvreté se répandent, de l'Italie, en 
Sicile et en Grèce, en deçà et au-delà de la Gaule, en Asie et en Afrique, 
jusqu'à ce qu'enfin frappé au cœur, l'empire périt après une existence de 
près d'un millier d'années, pendant lesquelles il avait offert le modèle de 



l'avidité, de l'improbité et de la déloyauté ; et dans toute cette période, à 
peine voit-on surgir une douzaine d'hommes dont les noms soient arrivés 
jusqu'à la postérité avec une réputation sans tache. 

Les trafiquants, les gladiateurs et les bouffons étaient regardés chez les 
Romains comme appartenant à la même classe ; et cependant l'histoire 
romaine n'est que le récit des opérations des trafiquants sur la plus 
grande échelle. Pendant les siècles qui ont suivi l'expulsion des Tarquins 
et l'établissement du pouvoir aristocratique, nous assistons à une guerre 
perpétuelle entre les débiteurs plébéiens, appauvris par l'altération 
constante de la loi au profit des riches et des nobles, et les créanciers 
patriciens, possédant des cachots particuliers où ils renfermaient des 
hommes dont l'unique crime était l'impuissance de payer leurs dettes. 
Plus tard nous trouvons Rome remplie de Chevaliers, accoutumés à 
s’interposer comme intermédiaires entre ceux qui avaient des impôts à 
payer et ceux qui avaient à les recevoir, achetant le droit de percevoir 
l'impôt au meilleur marché, et le vendant le plus cher possible, payant au 
receveur la plus petite somme, et tirant, du malheureux qui payait la taxe, 
la plus forte somme qu'il pût fournir. Scipion trafiqua de sa conscience en 
pillant le trésor public, et lorsqu'on le somma de rendre ses comptes, il 
convoqua l'assemblée pour se rendre au temple et y rendre grâces aux 
dieux des victoires qui l'avaient enrichi (5). Verrès en Sicile et Fonteius 
en Gaule, n'étaient que des trafiquants. Brutus prêtait de l'argent à quatre 
pour cent par mois, et César aurait probablement payé un intérêt encore 
plus élevé pour les millions qu'il avait empruntés, s'il eût réussi à monter 
sur le trône impérial. Tous faisaient le trafic des esclaves, se réservant le 
monopole des produits du travail de ces malheureux soumis à leur 
pouvoir, et qu'ils traitaient de la façon la plus inhumaine. 



§7. — Phénomènes sociaux qui se révèlent dans l'histoire 
de Venise, de Pise et de Gènes. 


Si maintenant nous tournons nos regards vers Venise, nous assisterons 
à une succession non interrompue de guerres entreprises en vue du 
trafic, et qui tendaient constamment à centraliser le pouvoir entre les 
mains d'un petit nombre d'hommes que le hasard de la naissance ou de 
la fortune, avait placés à la tète de l'État pour le diriger. Démocratique, à 
l'origine, nous voyons son gouvernement devenir d'âge en âge plus 
aristocratique, jusqu'à ce qu'enfin nous arrivions à l'époque de la 
dissolution du Grand Conseil, mesure dirigée contre tous ceux qui n'en 
avaient pas encore fait partie (6). Elle fut suivie de l'établissement du 
fameux Conseil des Dix, dont les espions pénétraient dans toutes les 
maisons, dont les supplices pouvaient atteindre tout individu quelque 
élevé que fût son rang, et dont l'existence même était complètement 
incompatible avec rien qui pût se rapprocher de la liberté du commerce. 
Dans la suite de son histoire, nous trouvons toujours Venise cherchant à 
établir son trafic, an moyen de son intervention militaire pour entraver le 
mouvement des autres peuples, et conquérant des colonies qui seront 
administrées uniquement au profit de son aristocratie trafiquante, 
frappant d'impôts ses sujets éloignés au point de faire renaître 
constamment une suite de tentatives de révolutions, dont la répression 
exige des flottes et des armées considérables ; et de cette manière, 
élevant la classe qui vivait de l'appropriation du bien d'autrui, en même 
temps qu'elle empêchait tout mouvement tendant au développement de 
l'individualité, ou à l'extension des habitudes d'association. Toute son 
histoire n'est que celle de la monopolisation constamment croissante du 
trafic et de la centralisation du pouvoir ; et l'on en aperçoit les 
conséquences dans ce fait, qu'elle n'a jeté aucunes racines dans la terre 
; et lorsque arriva le jour de l'épreuve, elle tomba ainsi que l'avaient fait 
Athènes, Carthage et Rome, et pour ainsi dire sans qu'il fût besoin de lui 
porter un coup. 


Les histoires de Gênes et de Pise ne sont, comme celle de Venise, que 
celles d'une succession constante de guerres entreprises pour s'assurer 



le monopole du trafic et de la puissance ; et cette puissance ainsi 
acquise, l'expérience le prouva, fut aussi instable que celles d'Athènes et 
de Carthage. 



§8. — Phénomènes sociaux qui se révèlent dans l'histoire 
de la Hollande. 


L'histoire des premiers temps de la Hollande nous montre un peuple 
chez lequel l'habitude de l'association et le développement de 
l'individualité ont pris des accroissements rapides ; mais son histoire plus 
récente se fait remarquer, parmi celles de l'Europe moderne, par les 
manifestations qu'elle nous présente du désir de monopoliser le trafic ; 
par la résistance que ce désir provoqua à la fois en France et en 
Angleterre, par les guerres auxquelles la soif du trafic entraîna la 
Hollande, par l'épuisement qui résulta pour elle de ces guerres, et enfin 
par la preuve qu'elle nous fournit : que là où le trafic cesse d'être un 
instrument social, et arrive à être considéré comme l'objet pour le 
développement duquel on doit se servir de la société, il ne peut exister 
que peu de progrès physiques ou intellectuels. La terre qui autrefois 
donna au monde des hommes tels que Érasme, Spinosa, Jean de Witt et 
Guillaume d'Orange, aujourd'hui n'exerce pas la moindre influence par 
rapport aux lettres ou aux sciences, et très-peu même par rapport au 
trafic. 



§9. — Phénomènes sociaux qui se révèlent dans l'histoire 
du Portugal. 


Dans l'histoire du Portugal, nous trouvons une preuve frappante de la 
faiblesse des sociétés qui dépendent complètement du trafic, pour la 
prospérité dont elles peuvent jouir pendant un certain temps. La fin du 
XVe siècle vit le passage du Cap de Bonne-Espérance, et l'établissement 
de la puissance portugaise dans toute l'étendue de l'Inde, où la guerre 
était partout fomentée pour favoriser le trafic. Lisbonne se développant, 
grâce à des monopoles que l'on croyait s'être assurés, s'éleva 
promptement au premier rang parmi les cités de l'Europe ; mais là 
comme partout ailleurs, la puissance de la communauté sociale déclina, 
à mesure que la capitale s'accrut en étendue et en splendeur ; et avant 
qu'un autre siècle se fût écoulé, le Portugal lui-même devint une province 
espagnole. 



§ 10. — Phénomènes sociaux qui se révèlent dans 
l'histoire de l'Espagne. 


Si nous tournons ensuite nos regards vers l'Espagne, nous voyons que, 
par suite d'une longue série de guerres entre les divers prétendants au 
pouvoir, l'anarchie, dans la période immédiatement antérieure à la 
réunion des divers royaumes en 1474, avait atteint son apogée. Les 
châteaux des nobles étaient convertis en repaires de brigands ; repaires 
d'où ils s'élançaient pour piller les voyageurs, dont les dépouilles étaient 
ensuite vendues publiquement, en même temps qu'eux-mêmes étaient 
vendus comme esclaves chez les Maures. Les communications sur les 
grandes routes étaient partout suspendues, tandis qu'à l'intérieur des 
villes les nobles rivaux se faisaient des guerres particulières, attaquant 
les églises, et incendiant des maisons quelquefois par milliers. Au lieu de 
cinq établissements royaux pour frapper la monnaie, il n'y en avait pas 
alors moins de 150 particuliers ; et celle-ci arriva à un tel point de 
dépréciation que les denrées ordinaires nécessaires à la vie atteignirent 
un prix trois, quatre et même six fois plus élevé que leur valeur courante. 

Comme il n'y avait plus aucune sécurité pour les individus ou les 
propriétés, le cultivateur, dépouillé de sa récolte et chassé de son champ, 
s'abandonna à l'oisiveté, ou bien eut recours au pillage comme au seul 
moyen de conserver la vie. Les famines dès lors devinrent fréquentes, et 
aux famines succédèrent des pestes dont les ravages s'étendirent au loin 
; et c'est ainsi que le peuple se trouva réduit à la misère la plus hideuse, 
à mesure que ses maîtres nombreux devinrent capables d'acquérir la 
propriété et la puissance. Nous constatons cependant, à l'époque de la 
réunion de la Castille à l'Aragon, sous le règne de Ferdinand et Isabelle, 
un changement dans la condition et des souverains et du peuple ; partout 
les châteaux sont détruits et le pays est purgé des hordes de bandits 
dont il était infesté. 

La sûreté des individus et des propriétés étant ainsi établie, et l'attention 
des souverains se portant alors sur la résurrection du commerce, les 
mesures restrictives à l'intérieur furent écartées et les étrangers furent 



invités à visiter les ports de l'Espagne. On construisit des routes et des 
ponts, des môles, des quais et des phares ; on creusa et on élargit des 
ports, dans le but de servir le développement considérable du trafic. Le 
droit de battre monnaie fut réservé aux établissements royaux, et des 
dispositions furent prises pour établir, dans toute l'étendue du royaume, 
un système uniforme de poids et mesures : On abolit de nombreux droits 
de péage et de nombreux monopoles, et l'alcavala, taxe levée sur les 
échanges, qui antérieurement était arbitraire, fut alors fixée à 10%. 

L'habitude de l'association prenant alors un accroissement rapide, la 
marine marchande, à la fin du siècle, compta jusqu'à mille navires, et les 
fabriques de soieries et d'étoffes de laine de Tolède, donnèrent du travail 
à dix mille ouvriers. Ségovie fabriqua des draps fins, tandis que Grenade 
et Valence produisirent des soieries et des velours ; et Valladolid se fit 
remarquer par sa vaisselle d'un travail curieux et sa coutellerie fine, en 
même temps que les manufactures de Barcelone rivalisaient avec celles 
de Venise. La foire de Médina del Campo devint le grand marché pour 
les échanges de la Péninsule ; et les quais de Séville commencèrent à 
être encombrés de marchands, venus des parties de l'Europe les plus 
reculées. L'impulsion ainsi donnée se faisant bientôt ressentir dans les 
dispositions prises en vue de l'amélioration intellectuelle, on rouvrit 
d'anciennes écoles et on en créa de nouvelles ; dans toutes affluèrent de 
nombreux disciples, et elles donnèrent de l'emploi à plus de presses 
typographiques qu'il n'en existe en Espagne aujourd'hui. 

L'union à l'intérieur donna cependant le pouvoir aux souverains qui, bien 
malheureusement, désiraient en faire usage pour détruire l'habitude de 
l'association au dehors, et pour concentrer entre leurs mains la direction 
des modes d'action et de pensée de leurs sujets. Des millions d'individus 
les plus industrieux du royaume, chez lesquels l'individualité était 
développée à un point alors inconnu dans toute autre partie de l'Europe, 
furent expulsés pour des différences de croyance ; et c'est ainsi que fut 
arrêté, en grande partie, le mouvement de la société qui commençait à 
se développer. Celui-ci, à son tour, tendit considérablement à faciliter le 
recrutement des armées que l'on devait employer à piller l'Italie et les 
Pays-Bas, le Mexique et le Pérou ; et plus la tendance à la dispersion fut 
prononcée, plus devint rapide la diminution dans la compensation du 



travail honnête. Plus les armées furent nombreuses, plus fut 
considérable l'accroissement et de la splendeur et de la faiblesse ; et le 
résultat est évident dans ce fait, que pendant un siècle et demi, Madrid 
fut le foyer d'intrigues relatives à la question de savoir qui, de la France 
ou de l'Angleterre, aurait la direction de son gouvernement ; et que le 
royaume fut appauvri par des guerres fréquentes ayant pour but de 
déterminer l'ordre de succession au trône. Dans ses efforts pour anéantir 
tout pouvoir de se gouverner soi-même, chez les étrangers, l'Espagne 
avait perdu toute individualité à l'intérieur (7). Maîtresse des Indes, elle 
fut trop faible pour conserver la domination sur Gibraltar qui lui 
appartenait ; et il y a aujourd'hui plus d'un siècle qu'elle s'est vue forcée 
de le voir occupé, dans le seul et unique but de permettre à des 
étrangers de mettre à néant ses propres lois. A chaque page de son 
histoire nous trouvons la confirmation de cette leçon donnée jadis à 
Athènes et à Sparte, à Carthage et à Rome : que si nous voulons 
commander le respect pour nos droits personnels nous ne pouvons 
l'obtenir qu'en respectant nous-mêmes les droits d'autrui (8). 



§ 11. — Phénomènes sociaux qui se révèlent dans l'histoire 
de la France. 


Pendant plus de mille ans les souverains, les nobles et les 
gentilshommes de la France ont appliqué leurs efforts à détruire la 
puissance d'association parmi les diverses nations de l'univers ; ainsi 
qu'on le voit dans les histoires des Pays-Bas et de l'Allemagne, de 
l'Espagne et de l'Italie, de l'Inde et de l’Égypte, de l'Amérique du Nord et 
de celle du Sud. L'étude de cette nation, avec moins d'interruption qu'on 
n'en constate dans presque aucune autre histoire, a été de développer 
l'action du trafic et de détruire le pouvoir d'entretenir le commerce. Les 
épées se sont montrées souvent là où l'on voyait rarement les bêches, et 
où les navires de guerre étaient nombreux, tandis que les routes étaient 
mal entretenues et qu'il n'existait point de canaux. Partout le nombre des 
camps avait augmenté à mesure que les villes et les villages tombaient 
en ruines ; et les gentilshommes devenaient plus nombreux à mesure 
que les laboureurs disparaissaient. Le sol qu'ils cultivaient n'avait produit 
« que ces fruits des rivages de la mer Morte qui tentent le regard, mais 
ne sont plus que cendre lorsqu'on les porte à la bouche. La moisson 
qu'on avait récoltée avait été constamment la faiblesse, le malheur, et 
presque toujours la ruine. 

L'histoire de ce pays est le récit d'une série d'immixtions dans les droits 
d'autres communautés sociales, immixtions rarement interrompues, si ce 
n'est lorsque ce même pays est devenu impuissant pour nuire au dehors, 
par suite de troubles survenus dans son propre sein. Pépin et 
Charlemagne, ayant cherché la gloire en Italie et en Allemagne, 
léguèrent à leurs successeurs un royaume dont les ressources étaient 
tellement épuisées, qu'il fut complètement hors d'état de se défendre 
contre les attaques de quelques pirates normands, et un pouvoir royal 
tout à fait incapable de se soutenir contre les chefs de brigands qui 
entouraient les souverains. Comme conséquence de ce fait, il arriva que 
le système social se résolut dans ses éléments primitifs ; et c'est à l'état 
d'anarchie qui existait alors que les historiens ont donné le titre pompeux 
de « système féodal » au moment où il n'existait aucun système. 



La population et la richesse se développèrent lentement, mais en même 
temps qu'elles se développent, on peut observer un rapprochement 
graduel vers le rétablissement d'un pouvoir central, soleil du système 
autour duquel pourront faire leur révolution pacifique les diverses parties 
de la société française ; mais ce rapprochement est accompagné, ainsi 
que nous l'avons vu en Espagne, d'un désir intense d'employer le 
pouvoir ainsi obtenu, à empêcher le mouvement des autres sociétés au 
dehors. Louis IX gaspilla les ressources de son royaume dans les 
guerres qu'il entreprit en Orient ; et ses successeurs s'appliquèrent eux- 
mêmes à troubler le repos de leurs voisins de l'Occident ; faisant 
invasion sur leurs territoires, pillant leurs villes et leurs bourgs, et 
massacrant leurs habitants. La poursuite constante de la gloire étant 
toujours suivie de la faiblesse à l'intérieur, les armées anglaises ne 
tardèrent pas à reparaître sur le sol de la France pour y répéter les 
scènes de pillage et de dévastation, qu'elles-mêmes avaient accomplies 
à l'étranger ; occupant sa capitale et dictant des lois à son peuple. Le 
règne de l'anarchie étant revenu, toute puissance d'association volontaire 
fut anéantie. 

Sous Louis XI, nous rencontrons encore quelques faits qui semblent 
tendre à la réorganisation de la société, suivie toutefois d'invasions 
répétées des pays voisins ; et alors de nouveau l'on constate l'effet de la 
guerre perpétuelle, dans la confusion presque complète qu'elle 
engendre, ainsi qu'on le voit à la fin des règnes des souverains de la 
branche des Valois, à l'époque où le pouvoir royal étant presque 
complètement anéanti, des armées étrangères envahirent la France, 
incapable d'opposer aucune résistance. 

Une fois encore et pour la quatrième fois, la société se réorganisa sous 
un prince de la maison de Bourbon, Henri IV, et sous ses descendants. 
Toutefois, avec la résurrection du pouvoir se ranima le désir d'en faire 
usage pour nuire aux sociétés étrangères. La centralisation se développa 
avec l'augmentation des armées, et l'épuisement du peuple s'accrut en 
même temps que la splendeur qui environnait le trône ; mais alors aussi 
nous voyons la splendeur et la faiblesse marchant de conserve ; les 
dernières années du règne de Louis XIV sont empoisonnées par la 



nécessité de solliciter une paix qu'on ne consent à accorder qu'aux 
conditions dictées par Marlborough et le prince Eugène (9). 

Les guerres entreprises par Louis XV et Louis XVI frayèrent bientôt le 
chemin à la Révolution ; pendant cette époque disparut toute autorité 
royale, et l'on vit l'arrière-petit-fils du fondateur de Versailles, payer de sa 
tête, sur la place de la Révolution, toute la splendeur passée du trône. 
L'ordre étant rétabli de nouveau, et pour la cinquième fois, nous voyons 
tous les efforts du pays consacrés, une fois de plus, à détruire tout 
pouvoir d'association entre les diverses agglomérations sociales de 
l'Europe. De nouveau l'Espagne et l'Italie, les Pays-Bas et l'Allemagne 
furent ravagés par l'invasion des armées, et la France fit voir encore quel 
est le résultat d’une constante immixtion dans l'action des autres peuples 
: une faiblesse complète à l'intérieur, sa capitale deux fois envahie par 
des armées étrangères et deux fois son trône occupé sous l'influence 
directrice de souverains étrangers (10). 

L'ordre encore une fois rétabli, nous voyons les flottes et les armées de 
la France occupées pendant vingt ans à détruire la vie et la propriété 
dans l'Afrique du nord, et c'est la gloire ainsi acquise que Louis-Philippe 
considérait comme un moyen de consolider sa propre puissance, et 
d'établir dans sa famille la succession au trône. Il put se convaincre, 
cependant, que pendant tout ce temps il n'avait fait qu'élever une 
pyramide à base renversée, centralisant le pouvoir à Paris et l'annulant 
dans les provinces ; et lorsque vint pour lui le jour de l'épreuve, il tomba 
aussi sans coup férir. Nous voyons encore le gouvernement de la France 
s'appliquant à l'œuvre de la centralisation, diminuant la faculté 
d'association à l'intérieur, en même temps qu'il s'efforce d'arriver au 
même résultat à l'extérieur, d'un côté augmentant les armées et les 
flottes, tandis que de l'autre il dénie au peuple le droit de discuter 
librement les mesures prises par lui (11). Il reste à voir quelle sera la fin ; 
mais la gloire ayant toujours été jusqu'à ce jour suivie par l'épuisement 
des forces, nous pouvons peut-être admettre que la Faiblesse future de 
la France sera en proportion exacte avec sa splendeur actuelle. 

Dans les temps modernes, aucun pays n'a montré plus complètement 
que celui dont nous venons de tracer l'histoire la liaison intime de la 



guerre et du trafic, et l'étroite relation qui existe entre toutes les classes 
qui vivent de l'appropriation. Ses souverains ont été constamment des 
trafiquants, achetant les métaux précieux à bas prix et les vendant à des 
prix élevés, jusqu'à ce que la livre d'argent dégénérât jusqu'au franc ; 
vendant les charges à leurs sujets dans le but de partager avec eux les 
impôts levés sur le peuple ; et vendant à ce peuple le privilège 
d'appliquer leur travail d'une façon qui leur permit de payer les taxes. Les 
fermiers-généraux, trafiquants sur la plus grande échelle, flagellaient la 
nation, pour accumuler d'immenses fortunes ; et les hommes de guerre 
vendaient leurs services et leur conscience, recevant en retour une part 
dans les confiscations des biens de leurs voisins, et se constituant ainsi 
comme centres des échanges d'une population qu'un point seul séparait 
du servage. 



§ 12. — Phénomènes sociaux qui se révèlent dans 
l'histoire de l'Angleterre et celle des États-Unis. 


L'histoire de l'Angleterre, depuis la révolution de 1688, n'offre que des 
guerres presque continuelles pour le développement du trafic ; mais 
comme le système qu'on se proposait d'établir différait essentiellement 
de tous ceux qui l'avaient précédé, les considérations sur ces guerres et 
sur leurs résultats trouveront plus convenablement leur place dans un 
autre chapitre. 

Aux États-Unis, toutes les dispositions belliqueuses se révèlent dans les 
États de Sud, où le possesseur d'esclaves agit comme le trafiquant, 
régissant tous les échanges entre les individus qui travaillent à là 
production du coton et du tabac, et ceux qui ont besoin de consommer 
des vêtements. Là, comme partout ailleurs, la prédominance de l'esprit 
militaire et de l'esprit de trafic est accompagnée d'une faiblesse 
croissante, résultant de la nécessité chaque jour croissante de la 
dispersion, et d'une diminution constante de la puissance d'association. 
Là, toutefois, ainsi que pour l'Angleterre, il existe des motifs pour 
renvoyer avec convenance à un chapitre ultérieur les considérations sur 
la politique de l'Union. 



§ 13. Les sols les plus fertiles sont délaissés, dans tous les 
pays où la guerre obtient la prédominance sur le 
commerce. 

La splendeur individuelle s'accroît en raison de la faiblesse 
croissante de la société. Moins est considérable la proportion 
qui existe entre les soldats et les trafiquants, et la masse des 
individus dont la société se compose, plus est considérable la 
tendance de celle-ci à la force et à la durée. 


Que la faculté de s'associer volontairement, ou le pouvoir d'entretenir le 
commerce, existe en raison directe du développement de l'individualité, 
c'est un fait dont la vérité ne peut être contestée par ceux qui ont observé 
les mouvements des individus dont la société se compose. Ce fait est 
aussi vrai à l'égard des nations qu'il l'est à l'égard des personnes, 
l'individualité parmi celles-ci se développant également en même temps 
que la paix et le commerce, et s'amoindrissant avec le développement 
des habitudes militaires et la nécessité de dépendre des services du 
trafiquant. Chaque pas fait dans la première direction est suivi d'un 
accroissement dans cette domination exercée sur la nature, qui constitue 
la richesse ; tandis que chaque pas fait dans la direction contraire est 
suivi d'une diminution de puissance ; et c'est pourquoi nous voyons les 
sols fertiles abandonnés, dans tous les pays où la guerre, ou le trafic, 
obtiennent la prééminence sur le commerce, ainsi qu'on le voit en 
Irlande, en Italie, dans l'Inde, la Turquie, la Virginie et la Caroline. 

Moins est intense la puissance d'association locale, plus est considérable 
la tendance à la centralisation et à la création de grandes villes, ainsi 
qu'on a pu le constater dans l'accroissement d'Athènes et de Rome, 
toutes deux si magnifiques à la veille même de leur ruine, ainsi qu'on 
peut le constater aujourd'hui à Londres, à Paris et à Calcutta. Avec le 
développement de la centralisation, nous assistons au spectacle d'une 
inégalité constamment croissante dans la condition des diverses 
fractions de la société ; nous voyons quelques hommes amassant leurs 
fortunes avec une extrême rapidité, en même temps que les chances de 



la guerre et du trafic tendent à priver de pain les classes pauvres de la 
société. C'est ainsi que furent amassées les immenses fortunes de 
Crassus et de Lucullus, à l'époque où le peuple de Rome était forcé de 
s'adresser au trésor pour subsister ; celle de Jacques Cœur, au moment 
où la France était presque entièrement dépeuplée ; celle du Vénitien 
millionnaire, qui l'emporta sur Carlo Zeno, son compétiteur, pour les 
fonctions de doge, pendant la guerre de la Chiozza, où Venise, grâce à 
ce dernier, échappa à une destruction complète (12), et celle des 
Médicis, à l'époque où régnait à Florence la plus grande détresse. La 
faiblesse de la communauté sociale augmente en raison de la 
magnificence des fortunes privées et de la splendeur de la capitale ; et à 
mesure que la faiblesse augmente, nous observons invariablement une 
tendance à employer des mercenaires ; individus qui, pour de l'argent ou 
le pillage, se battent volontiers au profit de toutes les causes, ainsi qu'on 
l'a vu à Athènes, à Carthage, à Rome, en Espagne, et qu'on le voit 
aujourd'hui en Angleterre. 

La guerre et le trafic étant les occupations de l'homme qui exigent le 
moins de connaissances, prennent le pas sur toutes les autres dans leur 
développement. La nécessité de porter les armes pour sa défense 
personnelle, ou de dépendre des services du trafic quant, tendant à 
diminuer à mesure que la société accomplit des progrès, cette diminution 
dût être partout accompagnée d'une diminution dans la proportion 
existante entre les soldats et les trafiquants, et la masse d'individus dont 
la société se compose. Lorsque tel est l'état des choses, la société tend 
de plus en plus à prendre la forme où se combinent le mieux la force et la 
beauté ; mais s'il en est autrement, la part proportionnelle du trafic et de 
la guerre tendant à augmenter, et celle du commerce à diminuer, la 
société tend à prendre une forme directement contraire, celle d'une 
pyramide renversée. Naturellement, la stabilité diminue ; et si le 
mouvement dans ce sens continue longtemps, il aboutit à la ruine ainsi 
que nous l'avons vu par rapport à Athènes et à Carthage, à Venise et à 
Gènes, en Portugal et en Turquie ; ou bien il produit, comme cela a eu 
lien en France, une série interminable de révolutions. 



§ 14. — Plus l'organisation de la société est élevée, plus 
est grande sa vigueur et plus est heureuse sa perspective 
de vitalité. 

L'accroissement dans la part proportionnelle des soldats et des 
trafiquants tend à la centralisation et à la mort morale, physique 
et politique. 


La résistance à la gravitation soit dans le monde végétal, soit dans le 
monde animal, est en raison directe de l'organisation. Il en est de même, 
ainsi que le lecteur l'a vu, à l'égard de l'homme, Plus son organisation est 
élevée, plus s'agrandit sa perspective de vie. Il en est de même encore 
par rapport aux sociétés ; leur chance de vie s’accroît, à mesure qu'avec 
le développement des diverses facultés de leurs membres, leur 
organisation devient d'un ordre plus éminent. Le système suivi par les 
diverses communautés sociales dont nous avons parlé plus haut, ayant 
cherché à maintenir le pouvoir du soldat et du trafiquant, et à empêcher 
ce développement, leur résistance à la gravitation a nécessairement 
diminué, jusqu'à ce qu'enfin, comme à Athènes, à Carthage et à Rome, 
la mort mit fin à leur triste existence. 

Tout accroissement dans la part proportionnelle de la société, qui se 
consacre à la guerre et au trafic, tend à amener la centralisation et 
l'esclavage ; c'est un résultat inévitable du décroissement de 
l'individualité et de la diminution de la puissance d'association volontaire. 
Toute diminution dans cette part proportionnelle, tend à produire la 
décentralisation, la vie et la liberté ; c'est une conséquence d'un 
développement plus intense de l'individualité, d'un accroissement de la 
puissance d'association, et d'une organisation plus parfaite de la société. 

La force d'une communauté sociale croît en raison du développement de 
la puissance d'association, et de la perfection de son organisation. Plus 
sont nombreuses les différences parmi les membres, plus l'organisation 
doit être parfaite et plus grande doit être, conséquemment, la force. 



Les différences résultent de l'association ou du commerce ; et le 
commerce prend des accroissements en même temps que se développe 
l'individualité, et que se produisent les différences ; et moins est 
impérieuse la nécessité d'avoir recours aux services du soldat et du 
trafiquant, plus le commerce prend des accroissements rapides. 

La puissance d'association augmente, en raison directe de l'observance, 
par les communautés sociales, de cette grande loi du christianisme qui 
nous enseigne le respect pour les droits de nos semblables ; et comme 
la force augmente avec le développement de l'association, il suit de là 
naturellement que la nation qui veut croître en force, et voir durer ses 
institutions, doit apporter dans la direction des affaires publiques, le 
système de morale reconnu comme obligatoire pour ses membres pris 
individuellement. 

Si nous voulons maintenant trouver les causes de la décadence et de la 
ruine définitive des diverses communautés sociales du monde, nous 
devons rechercher ces causes dans l'examen du système qu'elles ont 
suivi par choix, ou par nécessité ; soit celui qui tend à augmenter la 
proportion des classes de la société dont nous avons parlé plus haut, soit 
celui qui tend à diminuer cette proportion ; et, dans tous les cas, nous 
constaterons ce fait que : tandis que le premier a entraîné avec lui la 
ruine et la mort, le second a amené l'accroissement de la richesse, de la 
prospérité, du bonheur et de la vie. 



§ 15. — L'économie politique enseigne le contraire de ces 
faits. 

Erreur qui résulte de l'emploi d'expressions identiques, pour 
exprimer des idées qui diffèrent complètement. 


La doctrine Ricardo-Malthusienne ayant été inventée pour expliquer, à 
l'aide des lois établies par le Créateur, l'existence de la maladie sociale, 
et pour affranchir ainsi de toute responsabilité la classe qui vit de 
l'appropriation et dirige les affaires des nations, il n'y a pas lieu d'être 
surpris que l'économie politique moderne envisage les individus dont les 
occupations sont la guerre et le trafic, sous un point de vue différent de 
celui sous lequel nous les avons représentés ici. Mac Culloch nous dit 
que l'homme qui transporte des denrées est aussi bien un producteur 
que le fermier, et que l’absentéisme, exigeant l'emploi d'intermédiaires ou 
de trafiquants, entre le propriétaire de la terre et ceux qui la cultivent, est 
un bien et non un mal. M. Chevalier borne la sphère de l'économie 
politique aux transactions dans lesquelles il y a achat ou vente de 
marchandises (13), et Bastiat nous apprend qu'une des erreurs du 
socialisme moderne consiste à classer parmi les races parasites les 
intermédiaires, ou individus qui se placent entre le producteur et le 
consommateur. Le courtier et le marchand, créant, nous dit-il, une valeur, 
suivant son opinion, il est parfaitement exact de les classer avec les 
agriculteurs et les manufacturiers ; tous et chacun étant également des 
intermédiaires qui rendent des services en retour desquels ils attendent 
une rémunération. 

Il est complètement vrai que l'intermédiaire crée des valeurs ; mais c'est 
pour cette raison même que l'on est satisfait de pouvoir se passer de ses 
services. La valeur étant la mesure du pouvoir de la nature à l'égard de 
l'homme, et la valeur de l'homme augmentant avec la diminution dans 
celle des denrées nécessaires à ses besoins, il en résulte 
nécessairement que, dans quelque proportion que le trafiquant augmente 
la valeur des denrées, il doit diminuer la valeur de l'homme. Sur le prix 
imposé à la population anglaise pour les denrées qu'elle consomme, une 
très-large part revient aux intermédiaires, qui s'enrichissent ainsi aux 



dépens et du consommateur et du producteur. Il en est de même en 
Turquie, où les bénéfices du trafiquant sont énormément considérables. 
Il en est encore de même dans l’Inde, au Mexique, dans nos États de 
l'Ouest et dans les îles de l'Océan Pacifique ; et sans nul doute, dans 
tous les pays où les individus sont incapables de combiner leurs efforts 
avec ceux de leurs semblables. Le trafiquant est une nécessité et non 
une puissance ; et il en est de même à l'égard de toutes les classes de la 
société auxquelles nous avons fait allusion. A chaque accroissement 
dans la population et la richesse, les hommes deviennent de plus en plus 
capables de se réunir et d'arranger leurs affaires eux-mêmes, en même 
temps que diminue constamment pour eux le besoin d'employer des 
intermédiaires, en leur qualité de courtiers, de trafiquants, d'agents de 
police, de soldats ou de magistrats ; et plus ils peuvent se dispenser des 
services de ces individus, et plus doit être prononcée la tendance de la 
société à prendre une forme unissant la force et la solidité, et celle qui 
s'accorde le mieux avec nos idées de beauté. 

Dans toutes les classes dont nous venons de parler ici, tous désirent que 
les hommes soient à bon marché, tandis que les hommes eux-mêmes 
désirent que le travail soit cher. L'homme d'État sait que lorsque les 
hommes sont à bon marché, ils sont gouvernés plus facilement que 
lorsqu'ils sont chers. Le souverain trouve plus de facilité à se procurer 
des soldats, lorsque les salaires sont bas, que lorsqu'ils sont élevés. Le 
grand propriétaire terrien désire que les hommes soient à bon marché et 
conséquemment qu'on puisse se les procurer facilement (14). Le 
trafiquant désire que le travail soit à bon marché lorsqu'il achète ses 
marchandises, et que celles-ci soient à un prix élevé, et naturellement 
que le travail soit à bas prix, lorsqu'il les vend. Tous ces individus 
regardent l'homme comme un instrument dont le trafic doit faire usage. 
Tous sont nécessaires dans les premiers âges de la société ; mais la 
nécessité de leurs services doit diminuer, et les hommes doivent se 
réjouir toutes les fois que chaque diminution de cette nature a lieu, autant 
qu'ils le font lorsque le navire à vapeur remplace le navire à voiles, 
lorsque la pompe remplace l'effort des bras, ou que de grandes 
machines hydrauliques remplacent la pompe elle-même. Moins est 
compliqué le mécanisme nécessaire pour entretenir le commerce parmi 
les hommes, plus ce commerce doit être considérable. 



La grande difficulté, dans toutes ces circonstances, résulte de ce fait, que 
le même terme est constamment employé pour exprimer des idées 
complètement différentes. L'individu qui fabrique mille paires de souliers 
pour mille individus, dont chacun vient chez lui pour trouver une 
chaussure à son pied, entretient un commerce qui n'est entravé en 
aucune façon par la nécessité de payer des porteurs, ou des marchands 
commissionnaires. Son voisin, qui fabrique le même nombre de souliers, 
trouve nécessaire d'employer un porteur pour les remettre au trafiquant, 
puis de payer le trafiquant pour trouver des individus qui achèteront et 
payeront ses souliers. Nous avons là trois opérations distinctes, dont 
chacune doit être rétribuée ; la première, celle du trafiquant, qui ne fait 
uniquement que régler les conditions de l'échange, la seconde, celle du 
porteur, qui opère les changements de lieu, et la troisième, celle du 
cordonnier, qui opère les changements de forme ; la rémunération de ce 
dernier individu dépend entièrement de la part qui lui reste, après que les 
deux premiers ont été payés. On a l'habitude de comprendre toutes ces 
opérations sous le titre général de commerce, tandis que les individus qui 
prennent réellement part au commerce sont, uniquement, celui qui 
fabrique les souliers et ceux qui les usent. Les autres sont utiles en tant 
qu'ils sont nécessaires, mais tout ce qui tend à diminuer le besoin qu'on 
a de leurs services est autant de gagné pour l'homme, en même temps 
qu'un perfectionnement dans les instruments de toute autre espèce 
quelconque. La valeur de l'homme augmente avec chaque diminution 
des obstacles apportés au commerce, et le plus grave de ces obstacles, 
c'est la nécessité d'employer le trafiquant et le transportateur à opérer les 
changements de lieu (15). 



CHAPITRE X. 



DES CHANGEMENTS DE LIEU DE LA MATIÈRE. 


§ 1. — Difficulté, dans la première période de la société, 
d'effectuer les changements de lieu de la matière. 

La nécessité de le faire constitue le principal obstacle au 
commerce. Cette nécessité diminue avec le développement de 
la population et de la richesse. 


Le pauvre premier colon, incapable de soulever les poutres avec 
lesquelles il doit construire sa demeure, est forcé de compter, pour 
trouver un abri, sur les rochers en saillie, ou de s'ensevelir dans les 
cavités de la terre qui le protègent faiblement contre la chaleur de l'été ou 
la rigueur du froid en hiver. Hors d'état de commander les services de la 
nature, il est obligé de parcourir de vastes étendues de terrain pour 
chercher une nourriture dont le transport à son foyer domestique, lors 
même qu'il se la procure, dépasse souvent sa puissance privée de 
secours ; aussi les fruits de sa chasse se perdent-ils sur le sol, tandis 
que lui et sa femme souffrent par défaut d'une alimentation convenable. 
Avec le temps cependant, ses fils grandissent, et alors unissant leurs 
efforts, ils se font des instruments à l'aide desquels ils commandent les 
forces naturelles, au point de pouvoir couper et transporter les poutres et 
de se construire quelque chose qui ressemble à une maison. On les voit 
encore fabriquer d'autres instruments à l'aide desquels ils se procurent 
des quantités plus considérables d'aliments, et sur des surfaces moins 
étendues, avec une diminution constante dans la proportion de leur 
travail nécessaire pour opérer les changements de lien de la matière, et 
un accroissement constant dans la proportion de ce travail qui peut être 
consacrée à changer sa forme, dans le but de la rendre propre à lui 
fournir sa nourriture et à l'aider dans l'œuvre de production. 

La vie de l'homme est une lutte contre la nature. Le premier besoin pour 
lui et son premier désir, c'est de s'associer avec ses semblables, et 



l'obstacle, à la satisfaction de ce désir, se trouve dans la nécessité 
d'effectuer les changements de lieu. Pauvre et faible, le colon primitif, 
hors d'état de se procurer une hache, une bêche ou une charrue, est 
forcé de cultiver les sols les plus ingrats, qui lui donnent la subsistance 
en si petite quantité qu'il doit nécessairement rester isolé des autres 
hommes. A mesure que la population augmente, la richesse se 
développe, et avec le développement de la richesse et de la population, il 
devient capable de cultiver des sols plus riches, qui lui donnent la 
subsistance en quantité plus considérable, et diminuent pour lui la 
nécessité d'aller au dehors et de se séparer de ses semblables. De 
simple créature n'ayant que des besoins, il passe à l'état d'être doué de 
puissance, et peut chaque année se procurer plus facilement les 
instruments à l'aide desquels il entretient le commerce avec des individus 
éloignés, en même temps que chaque année, également, il devient plus 
individualisé et moins dépendant du commerce pour avoir à sa 
disposition tout ce qui contribue à la commodité, au bien-être et au luxe 
de la vie. Les forces de la nature s'incorporent dans l'homme, dont la 
valeur augmente à mesure que celle de toutes les denrées diminue ; et 
avec cette augmentation, il trouve chaque jour une diminution dans la 
résistance que la nature oppose à ses efforts nouveaux. 



§2. — Diminution dans la proportion de la société 
nécessaire pour effectuer les changements de lieu. 

Elle est accompagnée du rapide développement du commerce 
et du développement, correspondant, du pouvoir d'obtenir des 
moyens de transport plus perfectionnés. 


Si nous considérons maintenant le colon solitaire de l'Ouest, lors même 
qu'il est pourvu d'une hache et d'une bêche, nous le voyons obtenant, 
avec peine, même la cabane de la construction la plus vulgaire. Arrive 
cependant un voisin amenant avec lui un cheval et une charrette ; et dès 
lors une seconde maison peut être construite avec moitié moins de 
travail qu'il n'en fallait pour la première. D'autres individus arrivent 
successivement, un plus grand nombre de maisons devient nécessaire ; 
et maintenant, grâce aux efforts réunis de la colonie, une troisième 
maison est édifiée complètement en un jour, tandis que la première avait 
exigé des mois entiers, et la seconde des semaines, de pénibles efforts. 
Ces nouveaux voisins, ayant amené avec eux des charrues et des 
houes, de meilleurs sols sont mis en culture, et récompensent plus 
largement le travail, en permettant de conserver l'excédant pour les 
besoins de l'hiver. 

Le sentier tracé pour des Indiens, dont ils se servaient d'abord, est 
transformé maintenant en une route, et les échanges commencent avec 
les établissements éloignés, échanges qui servent de prélude à 
l'installation du magasin destiné à devenir le noyau de la ville future. 

La population et la richesse, prenant de nouveaux accroissements, et 
des sols plus riches étant mis en culture, la ville commence à croître, et à 
chaque augmentation successive du nombre des habitants, le fermier 
trouve un consommateur pour ses produits et un producteur prêt à fournir 
à ses besoins ; le cordonnier cherchant à se procurer du cuir et du blé en 
échange de ses souliers, et le charpentier des souliers et du blé en 
échange de son travail. Le forgeron a besoin de combustible et de 
subsistances, et le fermier de fers pour ses chevaux ; et c'est ainsi que le 



commerce s'accroît de jour en jour, en même temps qu'il y a diminution 
correspondante dans la nécessité du transport. A cette heure, comme on 
peut consacrer plus de temps à la production, la rémunération du travail 
augmente, avec un accroissement constant du commerce. La route 
ordinaire devenant une route à barrière de péage, et le bourg devenant 
une ville, le marché qui se trouve tout à fait rapproché des colons prend 
un accroissement constant, tandis que le chemin de fer facilite les 
échanges avec les bourgs et les villes éloignés. 

La tendance à l'union et à la combinaison des efforts s'augmente ainsi 
avec l'augmentation de la richesse. Cette tendance ne peut se 
développer dans l'état d'extrême pauvreté. La tribu insignifiante de 
sauvages qui erre sur des millions d'acres du terrain le plus fertile, 
regarde avec des yeux jaloux tout nouvel arrivant, sachant bien que 
chaque bouche nouvelle ayant besoin d'être nourrie, augmente la 
difficulté de se procurer des subsistances ; tandis que le fermier se 
réjouit de l'arrivée du forgeron et du cordonnier, par la raison qu'ils 
viennent consommer, dans son voisinage, le blé que jusqu'à ce jour il a 
porté à un marché éloigné, pour l'y échanger contre des chaussures à 
son usage et des fers pour ses chevaux. A chaque nouveau 
consommateur de ses produits qui survient, il peut, de plus en plus, 
concentrer son activité et son intelligence dans la sphère de sa demeure, 
et son pouvoir de consommer les denrées apportées d'autres pays 
augmente, en même temps que diminue la nécessité de chercher au loin 
un marché pour les produits de sa ferme. Donnez à la pauvre peuplade 
sauvage des bêches et la science de s'en servir, et la puissance 
d'association va naître. Les provisions de subsistances devenant plus 
abondantes, elle accueille avec joie l'étranger qui apporte des couteaux 
et des vêtements qu'elle échangera contre des peaux et du blé ; la 
richesse augmente et avec elle se développe l'habitude de l'association. 

La petite tribu se trouve cependant forcée d'occuper les terrains plus 
élevés et plus ingrats, les terrains plus bas et plus riches consistant en 
forêts épaisses et en tristes marais, parmi lesquels la nature règne en 
souveraine absolue, défiant tous les efforts d'individus pauvres et 
disséminés. Sur le penchant opposé de la vallée, on peut trouver une 
autre tribu, mais le terrain d'alluvion n'étant pas encore défriché et les 



ponts n'étant pas une chose à laquelle on ait songé jusqu'à ce jour, il 
n’existe point de relation entre elles. Toutefois la population et la richesse 
continuant à s'accroître, et les subsistances pouvant être obtenues en 
retour de moindres efforts, la puissance d'association augmente aussi 
invariablement, en même temps qu'augmente constamment 
l'appréciation des avantages à recueillir d'une nouvelle association. Les 
routes étant maintenant tracées dans la direction de la rivière, la quantité 
de subsistances augmente rapidement, à raison de la plus grande facilité 
de cultiver des sols plus riches ; et le développement de la population et 
de la richesse est encore plus rapide. 

Le bord de la rivière étant atteint à la longue, la nouvelle richesse prend 
la forme d'un pont, à l'aide duquel les petites sociétés peuvent plus 
facilement combiner leurs efforts pour le bien commun. L'un a besoin de 
chariots ou de wagons, tandis que l'autre possède du blé qui aurait 
besoin d'être converti en farine ; celui-ci a des peaux plus qu'il ne lui en 
faut, tandis qu'un autre possède un excédant de vêtements ou de 
chaussures. Le premier fait usage d'un moulin à vent, tandis que le 
second se réjouit de posséder un moulin à scier. Les échanges 
s'accroissent, les travaux deviennent, de jour en jour, plus diversifiés, et 
les villes augmentent en population et en force, à raison de 
l'augmentation de la somme de commerce. Des routes étant maintenant 
tracées dans la direction des autres établissements, on voit disparaître 
peu à peu les forêts et les marécages à cause desquels, jusqu'à ce jour, 
ceux-ci avaient été tenus dans l'isolement ; ils cèdent la place aux sols 
les plus riches que l'on soumet à la culture, et qui récompensent plus 
largement le travailleur, en lui permettant d'obtenir chaque année des 
aliments, des vêtements et un abri meilleur, avec une dépense moins 
considérable de force musculaire. Le danger de la famine a cessé 
maintenant d'exister, la durée de la vie est prolongée, en même temps 
qu'il y a un accroissement correspondant dans la facilité de s'associer 
pour toute entreprise utile, ce qui forme le trait caractéristique et distinctif 
de la civilisation. 

Avec le nouveau développement de la population et de la richesse, les 
désirs de l'homme et la possibilité pour lui de les satisfaire progressent 
constamment. La nation qui s'est formée maintenant possède un 



excédant de laine, mais elle manque de sucre ; chez la nation voisine au 
contraire, on peut trouver un excédant de sucre, tandis que la quantité de 
laine est insuffisante. Toutes deux sont séparées l'une de l'autre par de 
vastes forêts, des marais profonds et des fleuves rapides, formant des 
obstacles aux communications, obstacles qu'il faut anéantir, si l'on veut 
compter sur de nouveaux progrès dans la population et la richesse. 
Celles-ci prennent un nouvel accroissement et bientôt disparaissent les 
forêts et les marécages, faisant place à de riches fermes à travers 
lesquelles on trace de larges routes, avec de beaux ponts, et qui 
permettent au marchand de transporter facilement la laine qu'il 
échangera avec ses voisins, riches maintenant, contre leur excédant de 
sucre. Les nations associant à cette heure leurs efforts, la richesse 
augmente avec une rapidité encore plus grande, facilite le drainage des 
marais et livre à l'exploitation les sols les plus riches, tandis que les 
mines de houille fournissent à bon marché le combustible pour convertir 
la pierre à chaux en chaux pure et le minerai de fer en instruments, tels 
que les bêches et les haches, ou en rails qui formeront les nouveaux 
chemins nécessaires pour expédier sur le marché les immenses produits 
des sols fertiles, maintenant soumis à la culture, et en rapporter des 
provisions considérables de sucre, de thé, de café, et d'autres produits 
de régions éloignées avec lesquelles on entretient des relations 
aujourd'hui. A chaque pas reculent les limites de la population et de la 
richesse, du bonheur et de la prospérité ; et l'on a peine à croire ce fait : 
que le pays qui, à cette heure, fournit à dix millions d'individus tout ce qui 
leur est nécessaire, tout ce qui peut contribuer au bien-être, à la 
commodité et aux jouissances de la vie, est le même qui, à l'époque où 
la terre surabondante n'était occupée que par dix mille, donnait à ce 
nombre si restreint d'individus de maigres quantités de la plus misérable 
nourriture, si maigres que les famines étaient fréquentes et suivies dans 
leurs ravages de la peste qui, à de courts intervalles, enlevait la 
population des petits établissements disséminés sur les hauteurs. 

Nous constatons ici le mouvement constamment plus rapide de la 
société, et l'accroissement du commerce résultant d'une diminution 
constante dans la part proportionnelle du travail social, nécessaire pour 
effectuer les changements de lieu ; diminution qui a lieu par suite d'un 
accroissement constant dans la puissance d'association et dans le 



développement de l'individualité, résultant de la diversité des travaux. A 
mesure que le village grandit et peut plus facilement se suffire à lui- 
même, il lui devient possible d'améliorer ses communications avec les 
villages voisins ; et bientôt tous sont en état d'effectuer des améliorations 
dans les routes qui conduisent à la ville plus éloignée. A mesure que le 
travail se diversifie davantage dans la ville, celle-ci peut associer ses 
efforts à ceux des villes voisines pour réaliser des améliorations dans le 
transport à la cité plus éloignée ; et à mesure que les cités grandissent, 
elles peuvent pareillement s'unir pour faciliter les relations avec les 
nations éloignées. Le pouvoir d'entretenir le commerce augmente ainsi, 
avec chaque diminution dans la nécessité d'avoir recours au trafic et au 
transport des denrées. 



§3. — Plus le commerce est parfait parmi les hommes, 
plus est grande la tendance à faire disparaître les 
obstacles qui subsistent à l'association. 

Le progrès de l'homme, dans quelque direction que ce soit, suit 
un mouvement constant d'accélération. 


La nécessité d'effectuer des changements de lieu, est un obstacle 
qu'oppose la nature à la satisfaction des désirs de l'homme ; et il était 
nécessaire que cet obstacle existât afin que ses facultés fussent excitées 
à faire des efforts pour l'écarter. Ces facultés existent chez tous les 
hommes, mais elles restent à l'état latent, lorsqu'elles ne sont pas mises 
en éveil pour agir, par le sentiment de l'avantage qui doit résulter d'un 
accroissement dans le pouvoir d'entretenir des rapports avec ses 
semblables. Plus est grande la facilité des relations, plus sont appréciés 
leurs avantages, et plus devient profonde la conviction de pouvoir 
réaliser de nouveaux progrès, dans le but de faire disparaître 
complètement l'obstacle qui s'oppose aux rapports directs et réciproques 
entre les hommes, c'est-à-dire le commerce. Dans les premiers âges de 
la société cet obstacle est assez sérieux pour devenir presque 
insurmontable ; et c'est pourquoi nous voyons, même de nos jours, qu'en 
même temps que la valeur des denrées sur le lieu de consommation, est 
la plupart du temps assez considérable pour les mettre en quelque sorte 
hors de la portée de tout autre individu que le riche, leur valeur sur le lieu 
de production est assez faible pour maintenir celui qui les produit dans 
un état de pauvreté, et le retenir dans la position d'un homme esclave, 
non-seulement de la nature, mais encore de son semblable. Celui qui 
produit le sucre du Brésil, ne peut se procurer les vêtements qui doivent 
couvrir sa nudité, en même temps que celui qui produit les étoffes de 
l'Angleterre, est également hors d'état de se procurer le sucre nécessaire 
pour l'alimentation de sa famille, et la sienne propre. Si les choses sont 
nécessairement ainsi, cela ne résulte d'aucun défaut dans les 
arrangements de la Providence, la nature rémunérant libéralement les 
efforts des deux producteurs, et remplissant son rôle de manière à leur 
permettre d'être bien vêtus et bien nourris ; mais cela résulte d'une erreur 



dans les arrangements pris par les individus. L'Anglais et le Brésilien se 
procureraient d'abondantes provisions de subsistances, seraient bien 
vêtus et deviendraient plus libres, si le premier pouvait obtenir tout le 
drap qu'il a donné en échange de son sucre, et le second tout le sucre 
qu'il a donné en échange de son drap, et c'est, parce qu'une portion si 
considérable est absorbée avant d'arriver de l'un des deux producteurs à 
l'autre, que la condition de tous deux se rapproche tellement de l'état 
d'esclavage. 

Il n'y a que trente ans, le prix d'un boisseau de froment, dans l'Ohio, était 
d'un tiers moins élevé que celui auquel on le vendait à Philadelphie ou à 
New-York ; toute la différence se trouvant absorbée dans le trajet du 
producteur au consommateur. Le premier n'obtenait, conséquemment, 
qu'une petite quantité d'étoffes en échange de ses substances 
alimentaires, et le second peu de substances alimentaires en échange 
de ses étoffes. Tout récemment, le blé était abondant en Castille, tandis 
que l'Andalousie qui fait partie du même royaume que la Castille, 
s'adressait à l'Amérique pour ses approvisionnements de subsistances. 
De nos jours, les subsistances sont gaspillées dans une partie de l'Inde, 
tandis que des millions d'individus périssent par la famine dans une 
autre. Il en est de même partout, en l'absence de cette diversité de 
travaux qui constitue un marché dans le pays même, ou dans son 
voisinage. « En Russie, dit un voyageur moderne, une saison propice et 
une récolte abondante ne garantissent pas au fermier une année 
fructueuse. » Les prix dépendant, ainsi que cela a lieu, des accidents et 
des changements qui surviennent dans les pays éloignés, peuvent, 
continue-t-il, être tout à coup tombés si bas, qu'aucune combinaison 
matérielle de circonstances ne peut devenir avantageuse pour lui. « Il se 
trouve ainsi victime de circonstances » sur lesquelles il ne peut exercer 
aucun empire quel qu'il soit. « Complètements hors d'état d'agir lui-même 
sur le prix des grains, ce prix dépend de la demande faite pour les pays 
étrangers, des facilités de communication et de sa position par rapport à 
eux, ainsi que d'une foule d'autres causes pouvant agir accidentellement 
sur un pays immense (mais où la population est peu compacte) 
subissant à ses points extrêmes, l'influence de températures très- 
différentes, exposé dans le cours de la même année, à la disette et à 
l'abondance qui ont lieu sur des points éloignés du territoire, entre 



lesquels c'est pur hasard s'il existe un moyen quelconque de 
communication (1) » Le tableau offert ici, est celui de toutes les contrées 
purement agricoles ; leurs récoltes sont presque complètement 
absorbées par les frais de transport, à cause de la distance excessive à 
laquelle le consommateur se trouve placé à l'égard du producteur. De là 
vient que l'esclavage, ou le servage, règne dans les pays où les travaux 
ne sont pas diversifiés. 

Il y a soixante ans, l'utilité des produits de l'Ohio était très-insignifiante, si 
insignifiante qu'il fallait, disait-on alors, tout ce qu'une acre de terre 
pouvait rendre « pour payer une culotte. » Il y a trente ans, l'utilité de ces 
produits avait augmenté considérablement, mais cependant elle était 
très-ordinaire, la plus grande partie étant appliquée à nourrir les individus 
et les chevaux qui transportaient ces produits au marché ; tandis que la 
valeur de toutes les denrées dont le fermier avait besoin, était tellement 
considérable, qu'il fallait 15 tonnes de froment pour payer une seule 
tonne de fer. La population de cet État exerçait alors peu d'empire sur la 
nature ; mais à mesure qu'elle a pris de l'accroissement, elle a obtenu cet 
empire, et maintenant elle jouit de la richesse, parce qu'elle a écarté 
quelques-uns des obstacles qui entravaient le commerce. 

C'est à cause de cela, qu'en même temps que l'utilité de leurs propres 
produits a augmenté considérablement, à raison de la diminution de la 
part proportionnelle de ceux-ci, nécessaire pour nourrir les hommes et 
les animaux employés au transport des denrées, la valeur du fer a 
diminué à tel point qu'on peut aujourd'hui s'en procurer six ou huit 
tonnes, en échange de la même quantité de froment qu'on eût alors 
donnée en échange d'une seule tonne. Comme conséquence de ce fait, 
il arrive qu'une seule année permet au fermier d'augmenter la quantité et 
la qualité de ses instruments de culture, plus qu'il ne pouvait le faire 
autrefois en vingt ans ; il substitue alors le mouvement continu du râteau 
traîné par des chevaux et des machines à moissonner et à battre le blé, 
au mouvement constamment interrompu du râteau à la main, de la faux 
et du fléau ; il peut s'appliquer plus promptement à écarter les obstacles 
qui subsistent encore, et qui résultent de la nécessité d'effectuer les 
changements du lieu. Plus les routes sont bien entretenues, plus est 
considérable la demande des instruments ; et plus celle-ci est 



considérable, plus est grande la tendance à la réalisation de ce fait : le 
meunier, le forgeron, le charpentier, le fileur et le tisserand venant 
prendre place près du fermier, en même temps que se manifeste un 
grand accroissement dans le mouvement de la société, dans l'attrait du 
foyer, et dans la faculté de s'associer avec les peuples étrangers. 

La puissance de l'homme sur la nature tend ainsi à se développer 
constamment, et chaque période de son progrès vers la puissance est 
accompagnée, naturellement et nécessairement, d'une diminution dans 
la résistance que la nature oppose à ses efforts. Il y a, conséquemment, 
tendance constante à l'accélération du mouvement ; et la quantité de 
mouvement d'un corps est, comme le lecteur le sait, ainsi que son poids, 
multipliée par sa vitesse. Les sentiers de piste indiens des six Nations 
doivent avoir coûté une plus grande somme d'efforts qu'il n'en a fallu 
postérieurement pour établir, déblayer et construire la route d'État ; et 
celle-ci, à son tour, a été une oeuvre d'un travail plus sérieux que ne l'a 
été, il y a quelques années, la construction du chemin de fer. La route à 
barrière de péages, de Baltimore à Cumberland, dont le parcours est de 
180 milles, était, il n'y a que quarante ans, une oeuvre d'une telle 
importance, qu'on fit appel au trésor fédéral pour supporter les frais de 
construction ; mais aujourd'hui le nombre des chemins de fer s’accroît si 
rapidement que la population de la vallée de l'Ohio peut déjà choisir 
entre ces chemins si nombreux, lorsqu'elle veut visiter les villes de 
l'Océan Atlantique. Le Santa-Mari a, ce grand navire de Christophe 
Colomb, ne jaugeait que 90 tonneaux, et cependant la construction d'un 
pareil bâtiment était, alors, une affaire bien plus sérieuse que ne l'est, 
aujourd'hui, celui d'un steamer qui accomplirait le même voyage en 
moins de semaines qu'il ne fallut de mois à Colomb. Là, comme partout, 
le premier pas exige les efforts les plus considérables et donne les 
résultats les plus faibles. A chaque pas nouveau, la valeur de l'homme 
augmente et celle des denrées diminue ; et nous constatons aussi un 
accroissement dans la richesse dont il peut disposer, accroissement qui 
lui donne de nouvelles facilités pour en acquérir une nouvelle. 

Jusqu'à ce jour nous n’avons encore fait qu'un pas dans cette direction. 
Le pouvoir de devenir utile à l'homme est une force qui se trouve à l'état 
latent dans toute la matière qui l'environne ; mais partout le 



développement de cette force est retardé par la difficulté inhérente à la 
réalisation des changements de lieu. Le sauvage est forcé d'abandonner 
sur le sol, pour être dévorée par les oiseaux de proie, la partie la plus 
précieuse du gibier que sa chasse lui a procuré ; tandis que l'individu qui 
vit en société avec son semblable peut utiliser non-seulement la chair, 
mais encore la peau, les os et même les parties non encore digérées, 
contenues dans l'estomac. L'homme isolé abat l'immense palmier pour 
obtenir le chou qui couronne son sommet ; laissant le tronc devenir la 
proie des vers ; mais l'homme vivant en société utilise non-seulement le 
tronc, mais les branches, l'écorce et même les feuilles. Les individus peu 
nombreux et disséminés qui cultivent les terrains ingrats d'un nouvel 
établissement, portent leurs denrées alimentaires et leur laine à un 
marché éloigné, perdant ainsi l'engrais et ajoutant aux frais de transport 
l'épuisement du sol, et le temps d'arrêt d'activité qui en résulte pour leur 
terre, tandis que l'homme associé à son semblable épargne tous ces 
frais et rend son terrain plus fertile à chaque nouvelle récolte. L'homme 
isolé parcourt de vastes espaces de terrains riches en charbon de terre 
et en minerais métalliques, et continue de rester pauvre ; mais l'homme 
associé à son semblable utilise ces dépôts et perfectionne les 
instruments qui lui servent à produire les substances alimentaires ; et 
plus il persévère dans cette voie, plus augmente le pouvoir de s'associer 
de nouveau et de combiner ses efforts. Considérons ce fait partout où 
vous voudrez, nous verrons qu'à mesure que les hommes peuvent se 
réunir, ils conquièrent la faculté de commander les services de la nature ; 
améliorant leurs routes en même temps qu'ils diminuent leur dépendance 
des instruments de transport, et transportant des tonneaux de produits 
avec moins d'efforts qu'il n'en fallait pour déplacer le poids de plusieurs 
livres ; bien que chaque année, successivement, ils se trouvent de plus 
en plus capables de condenser leurs matières premières en drap et en 
fer, et de diminuer ainsi le poids des denrées qu'il faut transporter. 



§4. — La première et la plus lourde taxe que doivent 
acquitter la terre et le travail est celle du transport. 

Le fermier placé près d'un marché, fabrique constamment une 
machine, tandis que le fermier éloigné d'un marché la détruit 
sans cesse. 


La première et la plus lourde taxe que la terre et le travail doivent 
acquitter est celle du transport ; et c'est la seule à laquelle les droits de 
l'État lui-même sont forcés de céder la priorité. Cette taxe augmente 
dans une proportion géométrique, la distance du marché augmentant 
dans une proportion arithmétique ; et c'est pourquoi l'on voit que, suivant 
des tableaux récemment publiés, le blé qui, au marché, produirait 24 
dollars 75 par tonne, n'a aucune valeur à la distance seulement de 160 
milles, lorsque les communications ont lieu par la route que parcourent 
ordinairement les voitures de transport, le prix du transport étant égal au 
prix de vente. Par le chemin de fer, dans les circonstances ordinaires, ce 
prix n'est que de 2 dollars 40, ce qui laisse au fermier 22 dollars 35, 
montant de la taxe qu'il épargne par suite de la construction du chemin ; 
et si maintenant nous prenons le produit d'une acre de terre comme 
donnant en moyenne une tonne, la différence en moins est égale à 
l'intérêt à 6 %, sur une valeur de 370 dollars par acre. Supposant que le 
produit d'une acre de froment est de 20 boisseaux, la différence en moins 
est égale à l'intérêt de 200 dollars ; mais si nous prenons les produits les 
plus encombrants, tels que le fourrage, les pommes de terre et les 
navets, on verra que cette différence s'élève jusqu'à trois fois cette 
somme. De là vient qu'une acre de terre, dans le voisinage de Londres, 
se vend mille dollars, tandis qu'une acre d'une qualité exactement 
identique peut s'acheter dans l'Iowa ou le Wisconsin pour un peu plus 
d'un dollar. Le propriétaire du premier terrain jouit de l'immense avantage 
du mouvement illimité de ses produits ; il tire de ce terrain plusieurs 
récoltes dans l'année, et il lui restitue immédiatement une quantité 
d'engrais égale à tout ce qu'il lui avait enlevé ; et c'est ainsi que chaque 
année il améliore sa terre. Il fabrique une machine, tandis que son 
concurrent de l'Ouest, forcé de perdre l'engrais, en détruit une. N'ayant 



point de transport à payer, le premier peut faire naître ces produits que la 
terre fournit libéralement, tels que les pommes de terre, les carottes ou 
les navets, ou ceux dont la nature délicate empêche qu'on ne les 
transporte à un marché éloigné ; et c'est ainsi qu'il obtient une ample 
récompense pour cette continuelle application de ses facultés qui résulte 
du pouvoir de s'associer avec ses semblables. 

A l'égard du second, tout se passe bien différemment. Ayant à payer de 
lourds frais de transport, il ne peut faire pousser des pommes de terre, 
des navets ou du fourrage, parce que la terre fournit ces produits par 
tonnes, et que, conséquemment, ils se trouveraient presque 
complètement, sinon tout à fait absorbés dans le parcours de la route qui 
conduit au marché, Il peut produire du blé que la terre donne par 
boisseaux, ou du coton qu'elle donne par livres ; mais s'il produit même 
du maïs, il doit, de ce maïs, faire un porc, avant que les frais de transport 
soient diminués dans une assez notable proportion, pour lui permettre 
d'obtenir une rémunération suffisante en échange de son travail. Les 
cultures successives étant donc pour lui chose inconnue, il ne peut y 
avoir continuité de mouvement, soit en ce qui le concerne lui-même, soit 
à l'égard de sa terre. Son blé n'occupe celle-ci qu'une partie de l'année, 
en même temps que la nécessité de renouveler le sol au moyen de 
jachères, fait qu'une portion considérable de sa ferme reste 
complètement improductive, bien que les frais nécessaires pour 
entretenir les routes et les haies soient exactement les mêmes que si 
toutes les portions étaient complètement employées. 

L'emploi de son temps n’étant également nécessaire que pendant 
certaines parties de l'année, une part considérable de ce temps se trouve 
complètement perdue, comme celui pendant lequel il emploie son chariot 
et ses chevaux ; la consommation que font ces derniers est exactement 
aussi considérable que s'ils travaillaient continuellement. Lui et eux se 
trouvent dans la condition des machines à vapeur, constamment 
alimentées par du combustible ; tandis que le mécanicien perd aussi 
régulièrement la vapeur qui se produit, manière d'opérer qui entraîne une 
lourde perte de capital. D'autres temps d'arrêt, qui ont lieu dans son 
mouvement individuel et dans celui de sa terre, résultant de 
changements dans la température, découlent de cette limitation dans la 



variété des cultures réalisables. Sa récolte a besoin peut-être de pluie, et 
la pluie ne vient pas, et son blé et son coton meurent de sécheresse. 
Une fois poussés, ils ont besoin de lumière et de chaleur ; mais à leur 
place surviennent des nuages et de la pluie, et ces denrées, ainsi que lui- 
même, sont presque complètement ruinées. Le fermier, dans le voisinage 
de Londres ou de Paris, est dans la condition d'un souscripteur 
d'assurance, qui court mille risques, dont quelques-uns sont près d'échoir 
chaque jour, tandis que le risque éloigné est pour l'individu qui a exposé 
toute sa fortune sur un seul navire. Après avoir accompli son voyage, ce 
navire arrive à l'entrée du port de destination ; à ce moment, il touche sur 
un rocher, se perd, et son propriétaire est ruiné. Telle est exactement la 
position du fermier, qui, ayant exposé tout ce qu'il possède sur son 
unique récolte, voit celle-ci détruite, par la nielle ou la rouille, au moment 
même où il croyait récolter. Pour les hommes isolés, toutes les 
occupations sont pleines de hasards ; mais, à mesure qu'ils peuvent se 
rapprocher les uns des autres et combiner leurs efforts, les risques 
diminuent jusqu'à ce qu'enfin ils disparaissent presque complètement, 
L'association des efforts actifs fait ainsi, de la Société, une immense 
compagnie d'assurance, grâce à laquelle tous et chacun de ses 
membres peuvent se garantir réciproquement contre presque tous les 
risques imaginables. 

Quelque considérables que soient cependant ces différences, elles 
deviennent, pour ainsi dire, insignifiantes, si on les compare à celle qui 
existe par rapport à l'entretien de la puissance productive de la terre. Le 
fermier éloigné du marché vend sans cesse le sol qui constitue son 
capital, tandis que le fermier placé dans le voisinage de Londres, non- 
seulement restitue à sa terre le rebut de ses produits, mais lui ajoute 
l'engrais résultant de la consommation de l'énorme quantité de blé 
importée de la Russie et de l'Amérique, du coton importé de la Caroline 
et de l'Inde, du sucre, du café, du riz et des autres denrées que donnent 
les régions tropicales, du bois de charpente et de la laine, produits du 
Canada et de l'Australie, et non-seulement il entretient l'activité de sa 
terre, mais il l'augmente d'année en année. 



§5. — L'engrais est la denrée la plus nécessaire à l'homme 
et celle qui supporte le moins le transport. 


De toutes les choses nécessaires aux desseins de l'homme, celle qui 
peut le moins supporter le transport et qui, cependant, est la plus 
importante de toute, c'est l'engrais. Le sol ne peut continuer de produire, 
qu'à la condition de lui restituer les éléments dont s'est composée sa 
récolte. Cette condition étant remplie, la quantité de subsistances 
augmente, et les hommes peuvent se rapprocher davantage et combiner 
leurs efforts, en développant leurs facultés individuelles et augmentant 
ainsi leur richesse ; et cependant cette condition d'amélioration, toute 
essentielle qu'elle est, a échappé à tous les économistes. Le sujet étant 
très-important et ayant été traité avec des développements 
considérables, dans un ouvrage que nous avons déjà cité, nous avons 
jugé à propos de soumettre à l'examen du lecteur le passage suivant : 

« Chaque récolte est formée de substances fournies par les récoltes 
antérieures ; tous les principes qui manquent dans l'engrais disparaîtront 
tôt ou tard dans les produits. L'épuisement et la rénovation doivent se 
succéder en mesure égale. Si un élément, quelque faible qu'en soit la 
proportion, est constamment retiré du sol, le produit, dont il est une des 
parties intégrantes, doit enfin cesser de reparaître. Si les animaux sont 
nourris sur le sol, leurs excréments lui rendent une grande partie de la 
matière inorganique que les plantes dont ils se nourrissent lui ont 
dérobée. Mais les pâturages les plus gras donnent, au bout d'un certain 
temps, des signes d'épuisement, si les jeunes bestiaux qui y paissent 
sont envoyés à des marchés éloignés. Que les bestiaux restent, et ils 
rendront fidèlement leur engrais ; si ce sont des vaches, leur lait contient 
une quantité considérable de phosphate de chaux, et si on l'envoie au 
marché sous sa forme naturelle, ou sous la forme de beurre ou de 
fromage, le sol cessera de fournir l'herbage propre à faire du lait. Les 
pâturages du Cheshire, en Angleterre, fameux par leur exploitation du lait 
de vache, ont été appauvris de cette manière. On les a restaurés par 
l'application d'un engrais d'os moulus, d'os humains apportés, en grande 
partie, des champs de bataille du continent, qui contiennent, dans leur 



constitution intime les mêmes substances que le lait. Nous avons une 
preuve de l'importance réelle de ce qui peut paraître une perte 
insignifiante pour le sol, dans ce fait rapporté par le professeur Johnston, 
que des terres qui ne payaient que 5 schellings de rente par acre, sont 
devenues susceptibles, en leur restituant les phosphates calcaires 
provenant des os, dont on les avait dépouillées par ignorance, de donner 
une rente de 40 schellings, en laissant, en outre, un honnête profit à 
l'éleveur de vaches. Des récoltes de différentes espèces absorbent les 
matières inorganiques du sol dans des proportions diverses ; les grains, 
par exemple, s'emparent principalement des phosphates, les pommes de 
terre et les navets, surtout de la potasse et de la soude. Mais toutes les 
récoltes, naturelles ou artificielles, enlèvent à la terre quelque élément 
essentiel, et, sous quelque forme que cet élément soit enlevé finalement, 
qu'il entre dans les muscles et dans les os des animaux ou des hommes, 
dans les tissus de coton, de laine ou de lin, dans les bottes ou dans les 
chapeaux faits de la peau ou de la fourrure des animaux, quel que soit 
enfin le nombre des transformations qu'il ait pu subir, le pouvoir végétatif 
de la terre, à laquelle il a été enlevé, se trouve diminué d'autant. La 
nature est un créancier débonnaire, qui ne présente pas de mémoire de 
dommages-intérêts pour l'épuisement de sa fertilité. Nous n'avons donc 
pas coutume de porter en compte ce qui est dû à la terre. Mais nous 
pouvons nous former une idée de l'importance pécuniaire de cette dette, 
par ce fait, que l'engrais appliqué annuellement au sol de la Grande- 
Bretagne était évalué, en 1850 (2), à 103 369 139 liv. sterl., somme qui 
dépasse, de beaucoup, la valeur totale de son commerce extérieur. Dans 
la Belgique, qui entretient une population de 336 habitants par mille 
carré, soit un habitant par chaque acre labourable du royaume, — dans 
ce pays, qui, selon Mac Culloch, « produit ordinairement plus du double 
de la quantité de grains nécessaire à la consommation de ses habitants, 
et où l'on nourrit dans des étables d'immenses quantités de bestiaux 
pour se procurer du fumier, les excréments liquides d'une seule vache se 
vendent 10 dollars par an. Les habitants de la Belgique, en rendant leur 
population, tant en hommes qu'en bestiaux, la plus dense du monde, 
peuvent produire du bœuf, du mouton, du porc, du beurre et du grain, à 
un prix assez bas pour leur permettre d'exporter ces articles en 
Angleterre, et de nourrir ces individus qui croient à l'excès de 
population. » 



« La nécessité de mettre en ligne de compte l'épuisement comparatif 
provenant de la croissance et de l'enlèvement des récoltes, modifie 
considérablement les conséquences qu'on pourrait autrement en tirer à 
l'égard de leur valeur. Un ouvrage dans lequel toutes les circonstances 
qui peuvent affecter l'économie des différents modes de culture, sont 
soumises à un calcul mathématique rigoureux (3), dont l'auteur a puisé 
les éléments indispensables dans des comptes exacts qu'il a tenus 
pendant quinze ans, en qualité de directeur d'une école d'agriculture et 
d'une ferme-modèle en Allemagne, nous fournit l'exemple suivant : cet 
écrivain s'est assuré que trois boisseaux de pommes de terre 
contiennent la même quantité de substance nutritive qu'un boisseau de 
seigle, étalon auquel il compare toutes les autres récoltes. Il pose aussi 
en fait, qu'un terrain de même étendue et de même qualité produit neuf 
boisseaux de pommes de terre, tandis qu'il n'en produirait que trois de 
seigle; mais qu'un boisseau de ce dernier article demande autant de 
travail qu'en exigeraient 5 7/10 boisseaux du premier. En cultivant des 
pommes de terre, on pourrait donc obtenir une quantité donnée de 
nourriture, d'une superficie d'un tiers moins considérable et avec moitié 
moins de travail, qu'il n'en faudrait pour la produire sous la forme de 
seigle. Mais, pour entretenir le sol en bon état, de manière à ce qu'il 
puisse produire du seigle ou des pommes de terre, il faut consacrer une 
portion de la ferme à la pâture, afin de se procurer de l'engrais. En 
faisant la part de ce que les deux récoltes en question demandent de cet 
article, on trouve que la même superficie qui suffit à la production de 39 
mesures de substance nutritive sous la forme de seigle, au lieu d'en 
produire trois fois autant en pommes de terre, n'en donne que 64. La 
valeur réelle des deux récoltes, au lieu d'être dans la proportion de 100 à 
300, n'est que de 100 à 164. » 

« Le calcul ci-dessus est fondé sur la supposition que la ferme fabrique 
elle-même et économise son engrais. Chaque ville, cependant, chaque 
hameau, où il y a une réunion d'artisans, est un endroit d'où l'on peut 
enlever le rebut des récoltes, après qu'elles ont servi à la subsistance de 
l'homme, avec un grand avantage pour la santé des habitants, et sans 
aucun préjudice pour la puissance productive de leur industrie. L'eau des 
égouts des grandes villes contient ce rebut à l'état de dilution, 



extrêmement favorable à la croissance des plantes et à l'augmentation 
de la fertilité. « Les égouts de chaque ville de mille habitants, dit le 
professeur Johnston, entraînent annuellement à la mer une quantité 
d'engrais égale à 270 tonneaux de guano, valant, au prix courant du 
guano en Angleterre, 13,000 dollars, et capable de donner une 
augmentation de produits qu'on ne peut évaluer à moins de 1,000 
quarters de grains. Des ingénieurs compétents ont affirmé, que l'engrais 
liquide peut se distribuer avec bien moins de frais que ne coûterait le 
charroi d'une quantité d'engrais solide, d'une puissance fertilisante 
identique. On a conduit l'eau, provenant du drainage de la plus grande 
partie de la ville d'Édimbourg, dans une tranchée qui sert à inonder trois 
cents acres de plaine, que l'on a rendus, de cette façon, tellement 
productifs, qu'on a pu souvent les faucher jusqu'à sept fois dans une 
saison. Une portion de cette plaine, louée à long bail, à raison de 5 liv. 
sterl. par acre, est sous-louée pour 30 liv., et quelques-unes des plus 
riches prairies sont louées à des taux encore plus élevés. Des avantages 
de cette espèce sont le résultat de combinaisons exécutées sur une 
grande échelle. Cependant les centres de population fournissent des 
engrais que le fermier utilise immédiatement, sans aucun autre secours 
que celui de ses charrettes et de ses chevaux. Pour juger s'il est plus 
avantageux de faire l'engrais sur la ferme, en consacrant à cet objet des 
portions de terrain qui, autrement, pourraient produire des récoltes pour 
la vente, que de l'acheter à la ville, il faut savoir quel en est le prix, et à 
quelle distance il est nécessaire de le transporter. L'agronome allemand, 
que nous avons cité plus haut, a calculé la relation qui existe entre les 
prix que le fermier peut donner pour l’en grain qu'il achète à la ville, — 
dans le but de produire des pommes de terre avec la même économie 
que si cet engrais provenait des autres récoltes de la ferme, — et la 
distance à laquelle il faut le transporter. Il résulte de son calcul, qu'une 
quantité d'engrais, qui vaudrait 5 doll. 40, si on l'appliquait à un terrain 
situé dans les faubourgs de la ville, ou dans un endroit où les frais de 
transport sont si faibles qu'on peut n'en pas tenir compte, ne vaut que 4 
doll. 20, si la ferme est éloignée d'un mille allemand (4,60 milles anglais) 

; 3 doll. 10, si la distance est de deux milles allemands ; 1 doll. 80, à trois 
milles; 83 cents, à quatre milles ; et qu'à la distance de 4 3/4 milles 
allemands ou 22 milles anglais, il ne peut plus rien en donner, quoiqu'il 
puisse encore le transporter à un prix assez bas pour abandonner la 



culture des pommes de terre sur cette portion de sa ferme, qui, sans 
cela, doit être consacrée à la production de récoltes propres à rendre à la 
terre la fertilité que les tubercules épuisent. Il suit des considérations que, 
dans les paragraphes précédents, nous avons essayé d'élucider d'une 
manière bien imparfaite, eu égard à leur importance, que la proximité du 
producteur de l'endroit où la transformation et l'échange s'effectuent, — 
en d'autres termes, des consommateurs, — est absolument nécessaire 
pour qu'il puisse produire les récoltes que la terre fournit le plus 
abondamment. La même surface de terrain, qui, semée en blé, donne 
deux cents livres de ce qu'on a appelé substance musculaire, — c'est-à- 
dire ayant la faculté d'entretenir les muscles, — en donne quinze cents, 
si on la plante en choux ; elle en donne mille, quand on y sème des 
navets, et quatre cents seulement, si elle produit des haricots (4) » Ce 
n’est cependant, comme nous l'avons vu, que dans un cercle limité 
autour des centres de population, que l'agriculteur peut choisir l'objet 
auquel il consacrera son terrain et son travail. A mesure qu'augmente 
son éloignement du consommateur, deux causes agissent de concert 
pour diminuer son pouvoir. La première, ce sont les frais de transport de 
ses récoltes au marché, qui le forcent à choisir celles qui ont le plus de 
valeur sous le moindre volume ; car la production de ces récoltes 
demande beaucoup d'espace et de travail. La seconde est la difficulté de 
rapporter, d'une grande distance, le rebut de la récolte, — l'engrais, — 
faute duquel, la récolte elle-même disparaît. Quelle que soit la qualité du 
sol, ces conclusions s'appliquent également. Elles sont vraies, sans qu'il 
soit besoin de se référer à la vérité ou à la fausseté de la théorie de 
Ricardo sur l'occupation du sol; mais elles anéantissent celle de Malthus, 
en démontrant que la densité de la population est indispensable à 
l'abondance des moyens de subsistance (5). » 

La somme de toutes les taxes que nous avons énumérées jusqu'à ce 
moment est immense, et cependant elles ne forment qu'une partie de 
celles auxquelles sont soumis nos fermiers de l'Ouest. L'individu, qui doit 
aller à un marché quelconque, doit payer un certain prix pour y arriver, 
sous quelque forme que ce puisse être, et parmi ces charges se trouvent 
les assurances maritimes et les assurances contre l'incendie. Toutes les 
pertes résultant des nombreux incendies qui ont lieu dans les grandes 
villes de commerce, — tels qu'on en a vus à New-York et à Liverpool, à 



Hambourg, à Memel et à Londres, sont payables sur les denrées 
fournies par le fermier, et ne le sont, en aucune façon, par les individus 
qui se placent comme intermédiaires entre lui et son marché. Le 
contraire est tellement vrai, que ceux-ci profitent largement des pertes 
subies, une des parties les plus avantageuses de leur industrie 
consistant dans l'assurance contre des pertes qui n’auraient jamais lieu, 
si les marchés pour les matières premières étaient partout, pour ainsi 
dire, sous la main. Le fermier qui réside dans le voisinage de Londres n'a 
aucune assurance à payer, toutes ses denrées trouvant un demandeur, 
immédiatement, et sur le lieu même de production (6). 

Voilà ce qui forme une partie, et une partie seulement des taxes qui 
grèvent la terre et le travail, par suite de la nécessité d'effectuer des 
changements de lieu, résultant de la dépendance d'un marché éloigné. 
Après les avoir examinées, le lecteur ne pourra guère mettre en doute 
qu'elles expliquent parfaitement ces deux faits, que, dans tous les pays 
purement agricoles, la terre est sans valeur, et que l'homme continue à 
rester dans un état d'esclavage. Partout où l'on construit des usines et 
des fourneaux, où l'on ouvre des mines, il se produit une demande de 
pommes de terre et de navets, de choux et de foin, de fraises et de 
framboises, qui permettent au fermier de recueillir de la terre des tonnes 
là où jadis il ne recueillait que des boisseaux, et de lui restituer, en outre, 
tous les éléments dont elle a été dépouillée. Se trouvant sur un marché, 
et économisant tous les frais de transport et de commission, il peut 
perfectionner sa machine cultivant. Défrichant et drainant ses terrains les 
plus fertiles, en même temps qu'il exploite la chaux ou les autres 
substances minérales et métalliques, qui se trouvent en abondance dans 
ses terrains plus ingrats, il obtient une succession de récoltes qui 
mûrissent à diverses époques de l'année ; la réussite complète de 
quelques-unes compense l'insuffisance partielle des autres, et donne à 
son travail une certitude de rémunération qui autrefois n'existait pas. Il 
trouve maintenant sur sa ferme une demande continuelle pour son travail 
et celui de ses chevaux, et il arrive à ce résultat par la raison que, toutes 
les fois qu'il envoie au marché une charge de subsistances, sa charrette 
revient chargée de rebuts que lui rapporte ce marché, et avec lesquels il 
pourra améliorer sa terre. Le temps acquérant plus de valeur, il substitue 
constamment une machine qui accomplit un mouvement continu, à celle 



dont il avait fait usage jusqu'à ce jour, et dont il n'obtenait qu'un 
mouvement intermittent ; et c'est ainsi qu'il avance sans cesse, avec une 
force constamment plus rapide, qui permet à un nombre constamment 
croissant d'individus, de se procurer de plus grandes quantités de 
subsistances, avec un accroissement invariable dans la puissance 
d'association, dans le développement de l'individualité et dans la 
possibilité de faire de nouveaux progrès. 



§6. — La liberté s'accroît avec l'accroissement de la 
puissance d'association. 

L'obstacle à l'association étant la nécessité d'effectuer les 
changements de lieu, l'homme devient plus libre, à mesure que 
cette nécessité tend à disparaître. 


Chaque degré dans le progrès de l'association étant accompagné d'une 
diminution dans la part proportionnelle de travail d'une société, qui doit 
être consacrée nécessairement à effectuer les changements de lieu, et 
d'un accroissement dans la part qui peut être consacrée à effectuer les 
changements de forme à l'aide des opérations agricoles ou 
manufacturières, le fermier peut soumettre à la culture des sols encore 
plus riches, et, chaque jour, élaborer de plus en plus leurs produits, de 
manière à les approprier immédiatement à la consommation à l'intérieur, 
ou à chercher à peu de frais des consommateurs dans des pays éloignés 
; le pouvoir d'entretenir le commerce avec des individus éloignés de lui, 
augmentant à chaque progrès de la Société, vers l'individualité, résultant 
d'une nécessité moins impérieuse de chercher un marché lointain. Le 
pouvoir qu'acquiert l'individu d'effectuer les changements de lieu 
augmente donc, dans une proportion qui dépasse de beaucoup celle du 
développement de la population, en même temps qu'il se manifeste un 
accroissement constant dans l'utilité des articles produits, dans la 
richesse, dans la puissance et la force de la Société, et dans la 
prospérité et le bien-être de la population dont elle se compose. 

Que tout acte d'association soit un acte de commerce, c'est là une vérité 
d'une telle importance qu'on ne peut la graver trop profondément dans 
l'esprit du lecteur ; et il doit, en conséquence, nous pardonner de la 
répéter. Le développement du commerce étant en raison directe de 
l'accroissement de la puissance d'association, le mouvement d'une 
société vers le but de ses désirs, — vers ce point où se trouve la facilité 
la plus complète pour l'individu, de concerter ses efforts avec ceux de 
ses semblables, — doit être en raison directe de l'accroissement que 
prend cette société en population et dans la variété de ses travaux ; et à 



chaque accroissement de cette nature la nécessité d'effectuer les 
changements de lieu tend, de plus en plus, à disparaître. Plus cette 
variété est considérable et plus le commerce est parfait, plus aussi doit 
être considérable le développement de l'individualité, plus doit s'élever le 
sentiment de la responsabilité et doit augmenter la possibilité d'accomplir 
de nouveaux progrès. Plus est rapide le mouvement de la société, plus 
doit être grande sa tendance à revêtir la forme qui, dans le monde 
matériel, donne la stabilité la plus complète et la plus grande force de 
résistance à toute attaque extérieure, la forme, conséquemment, qui 
garantit la plus grande durée. 

Pour que le commerce prenne de l'accroissement, il est indispensable 
que l'homme puisse rembourser la dette qu'il contracte envers la terre, sa 
puissante mère, lorsqu'il enlève au sol les éléments qui entrent dans la 
composition des denrées nécessaires à sa subsistance. Ce n'est qu'à 
cette condition que le progrès peut s'accomplir. Si elle est remplie, la 
terre augmente ses prêts, d'année en année, et permet à un nombre 
d'individus toujours croissant de se procurer à la fois des subsistances et 
des vêtements, en même temps qu'il y a constamment augmentation 
clans le pouvoir d'associer leurs efforts. Si elle ne l'est pas, le 
mouvement dans la terre diminue, et l'on voit les individus peu à peu 
augmentant les distances qui les séparent les uns des autres, en même 
temps que se manifeste une diminution constante dans la puissance 
d'association, et une constante augmentation dans l'impôt qui résulte de 
la nécessité d'effectuer les changements de lieu. C'est ce que nous 
avons vu arriver en Grèce et en Italie, en Espagne et au Mexique ; et 
c'est ce que nous voyons aujourd'hui, non-seulement dans la Virginie et 
les Carolines, mais même dans les États d'une occupation récente, 
comparativement tels que ceux de l'Ohio, de New-York et de Géorgie. 
Pourquoi les choses se sont-elles passées ainsi autrefois, et pourquoi se 
passent-elles de même aujourd'hui, c'est ce qu'il faut expliquer. 

Pour les individus qui vivent du travail d'appropriation, l'accroissement du 
commerce n'est pas désirable, son développement étant partout 
accompagné de la diminution dans l'éclat et la magnificence de ceux qui 
veulent diriger les mouvements de la Société en vue de leur avantage 
personnel. L'homme d’État profite de son isolement à l'égard de ses 



semblables, et il en est de même de l'homme de loi, du trafiquant, du 
grand propriétaire d'une terre mal cultivée, et de tous les autres individus 
appartenant aux classes dont les moyens d'existence et de distinction 
sont dus à leur intervention, entre ceux qui produisent les denrées et 
ceux qui en ont besoin pour leur consommation. Tous ces individus 
recueillent un profit temporaire, en empêchant la continuité du 
mouvement dans la société ; et plus est grand leur pouvoir d'agir ainsi, 
plus est considérable la part proportionnelle du produit du travail qui leur 
revient, et plus est faible celle qui reste à partager entre les travailleurs. 

Le courtier ne désire pas que ses commettants puissent se réunir et 
arranger leurs affaires sans son intervention. Le contraire est tellement 
vrai que plus les distances qui les séparent sont considérables, plus il 
peut facilement amasser une fortune à leurs dépens, achetant, pour lui- 
même à bas prix et à leur détriment, lorsque les prix sont bas, et vendant 
pour son compte, et de plus aux dépens de ses commettants, lorsque les 
prix sont élevés. Le propriétaire d'esclaves vit en empêchant l'association 
parmi ces individus qui lui appartiennent, exigeant d'eux qu'ils lui 
apportent les denrées qu'ils produisent, et qu'ils viennent à lui pour toutes 
celles qu'ils ont besoin de consommer. Le voiturier n'ignore pas que plus 
les obstacles sont nombreux entre le producteur et le marché où il vend 
ses produits, plus sera considérable la demande de chevaux ou de 
voitures, et plus sera forte la proportion des denrées qu'il retiendra à titre 
de compensation pour ses services. L'armateur se réjouit lorsque les 
individus sont forcés de se séparer les uns des autres, ainsi que cela a 
eu lieu dans la dernière guerre de Crimée ; ou lorsque la pauvreté les 
force d'abandonner leurs foyers pour émigrer vers des contrées 
lointaines, parce que cet état de choses amène la demande de navires. Il 
se réjouit également lorsque les récoltes sont abondantes, et que la 
quantité qui a besoin d'être transportée, s'accumule constamment, 
amenant une hausse dans le prix du fret. Les intérêts réels et 
permanents de toutes les classes d'individus sont uns et identiques ; 
mais leurs intérêts apparents et temporaires sont différents ; et c'est 
pourquoi nous voyons les individus et les nations s'occupant 
constamment de poursuivre les derniers, à l'entière exclusion des 
premiers. Aveuglés par l'idée du profit et de la puissance du moment, les 
grands hommes de la Grèce et de Rome, ne tinrent aucun compte de ce 



fait, qu'ils épuisaient constamment les forces de la société dont ils 
faisaient partie ; et suivant leurs traces aveuglément, ceux de Venise et 
de Gênes, de la France et de la Hollande, de l'Espagne et du Portugal, 
ont suivi une marche exactement semblable, et toujours accompagnée 
des mêmes résultats. 

Il en a été de même, invariablement, par rapport au trafiquant, dont le 
plus vif désir a toujours été de maintenir à son plus haut point, et même 
d'accroître le besoin qu'ont les individus d'user des instruments de 
transport et de limiter même ce besoin à l'usage de l'instrument qu'il 
possédait lui-même. Plus ce but put être complètement atteint, plus 
devint complète aussi la centralisation du pouvoir, — plus devinrent 
splendides les lieux où les échanges devaient s'effectuer 
nécessairement, — et plus fut grande la prospérité temporaire du 
trafiquant ; mais plus rapide aussi fut sa décadence et plus complète sa 
ruine. Les Phéniciens et les Carthaginois, les Vénitiens et les Génois, les 
Espagnols et les Portugais, les citoyens des villes anséatiques, et leurs 
rivaux les Hollandais, se montrèrent en tout temps impitoyables dans 
leurs efforts pour forcer les habitants de leurs colonies à venir dans leurs 
ports et à faire usage de leurs navires. En même temps qu'ils 
cherchaient ainsi à accaparer le pouvoir comme moyen d'obtenir la 
richesse, tout ce pouvoir était employé dans le but de maintenir à son 
apogée la charge imposée aux autres peuples, par suite de la nécessité 
d'effectuer les changements de lieu. Ceci, en outre, leur donna des 
avantages pour l'achat des matières premières, en les leur faisant 
accumuler dans leurs ports, et les soumettant, conséquemment, comme 
aujourd'hui, à de lourdes charges et à des risques considérables, et des 
avantages égaux pour le reste de ces matières, lorsqu'elles furent 
fabriquées et prêtes pour la consommation. C'est ainsi qu'ils s'enrichirent 
momentanément, tandis qu'ils appauvrissaient considérablement tous 
ceux qui dépendaient de leur assistance, précisément, ainsi que nous le 
voyons aujourd'hui, par rapport aux individus et aux compagnies qui 
trafiquent avec les malheureux aborigènes de notre continent occidental, 
avec la population mexicaine, avec les Finlandais et les Lapons de 
l'Europe septentrionale, les indigènes des îles de l'Océan Pacifique et 
ceux de l'Afrique. 



Épuisant les peuples avec lesquels ils trafiquaient, ils trouvèrent une 
difficulté perpétuellement croissante pour l'entretien du trafic, par suite de 
l'accroissement constant des famines et des épidémies, telles qu'on en 
voit sévir si fréquemment, de nos jours, en Irlande et dans l'Inde. A 
mesure que la population diminuait, on voyait diminuer en même temps 
le pouvoir d'entretenir les routes et les ponts qui la conduisaient au 
marché, soit pour vendre les misérables produits de ses terres, soit pour 
acheter les denrées nécessaires à sa consommation ; état de choses 
que l'on voit maintenant en action à la Jamaïque et en Irlande, dans 
l'Inde et au Mexique ; dans tous ces pays la variété dans les produits de 
la terre diminue constamment, en même temps qu'il y a tendance 
correspondante à la diminution dans leur quantité. Nulle part cet état de 
choses ne se révèle d'une façon plus éclatante qu'en Turquie ; C'est à 
propos de ce pays qu'un voyageur moderne s'exprime ainsi : « Dans 
chaque canton, la plus grande partie des classes agricoles cultive les 
mêmes articles de produit et suit la même routine de culture. 
Conséquemment, chaque individu possède en surabondance les articles 
que son voisin désire vendre. (7) » C'est là précisément la situation qui 
existe au Brésil et dans l'Inde, dans la Virginie et la Caroline. Sous 
l'empire de pareilles circonstances, — le pouvoir d'entretenir le 
commerce étant nul, — le pauvre cultivateur se trouve soumis «à la 
tendre compassion » du trafiquant, dont le pouvoir à son égard 
augmente, avec la diminution de la possibilité d'entretenir des relations 
avec ses semblables ; et de là vient que ce cultivateur est tellement 
asservi. Tels sont les résultats qui dérivent nécessairement de ce fait : 
l'homme devenu un instrument dont se sert le trafic ; mais que celui-ci ne 
réussisse pas à profiter d'une telle injustice, c'est ce qui est prouvé, par 
la décadence et par la chute définitive des sociétés dont la prospérité 
était due exclusivement à ce même trafic. 



§7. — La liberté s'accroît avec l'accroissement de la 
puissance d'association. 

L'obstacle à l'association étant la nécessité d'effectuer les 
changements de lieu, l'homme devient plus libre, à mesure que 
cette nécessité tend à disparaître. 


La liberté se développe avec la puissance d'association. L'obstacle à 
l'association résulte de la distance interposée entre les individus et leurs 
semblables. Cette distance diminue, à mesure que les hommes peuvent 
se procurer les instruments à l'aide desquels ils commandent les 
services de la nature, et mettent au jour les trésors que la terre recèle 
dans son sein. A chaque développement nouveau, ils peuvent disposer 
d'un mécanisme plus perfectionné qu'ils appliquent au transport des 
denrées, en même temps qu'ils diminuent constamment la nécessité de 
ce transport, avec un constant accroissement dans la puissance 
d'association et dans le développement de la liberté. 

Telles ne sont pas cependant les doctrines de l'économie politique 
moderne, dont le système est basé sur l'idée « de la stérilité 
constamment croissante du sol, » et qui trouve dans les tableaux 
d'importations et d'exportations, dans l'augmentation de la demande de 
navires, et dans la nécessité croissante des services du trafiquant, les 
preuves de la prospérité et de la puissance d'une nation. Aujourd'hui, 
comme il y a presque un siècle, lorsque cette idée fut dénoncée par 
Adam Smith, on cherche à remplir « le trésor de l'Angleterre » par le 
commerce avec l'étranger ; et le commerce intérieur ou national qu'il 
regardait « comme le plus important de tous, » comme le seul « dans 
lequel un capital identique donnait les revenus les plus considérables et 
créait le travail le plus étendu pour la population d'un pays » est 
considéré « comme n'étant que subsidiaire par rapport au commerce 
avec l'étranger. (8) » Jusqu'à quel point nous devons à la prolongation de 
cette erreur essentielle l'invention de l'idée d'un excès de population, 
c'est ce que le lecteur pourra juger immédiatement après avoir examiné 
l'effet produit par le système colonial de l'Angleterre. 




CHAPITRE XI. 



CONTINUATION DU MÊME SUJET 


§ 1. — Politique coloniale de la Grèce, de l'Espagne et de la 
France. 

Celle de l'Angleterre est la première où l'on rencontre la 
prohibition de l'association entre les Colons. L'objet de la 
prohibition est de donner lieu au besoin d'effectuer les 
changements de lieu de la matière. Ce système est barbare 
dans ses tendances ; aussi a-t-il engendré la théorie de l'excès 
de population. 


Les États à la politique desquels nous avons fait allusion jusqu'à présent 
se bornaient à imposer des entraves aux sociétés placées dans la 
sphère de leur domination en ce qui concernait les relations établies 
entre elles, ainsi qu'avec les autres sociétés non soumises à cette 
domination, sans chercher, en aucune façon, à leur imposer des entraves 
quant à leurs arrangements intérieurs. Les premières colonies grecques 
étaient aussi libres d'entretenir le commerce à l'intérieur, ou au dehors, 
que l'étaient les États dont les citoyens les avaient fondées ; aussi vit-on 
dans les cités de la Sicile et de la Grande Grèce, le même 
développement de l'individualité qui partout ailleurs distinguait la 
civilisation grecque. Les peuples de l'Espagne, de la Corse ou de la 
Sardaigne, pouvaient, à leur gré, faire subir à la forme de leurs divers 
produits les modifications qu'ils jugeaient convenables, pour les 
approprier à une consommation immédiate ; mais s'ils désiraient 
expédier ces produits en Égypte ou en Grèce, ils étaient alors obligés de 
les faire passer par le port de Carthage. L'Espagne et le Portugal 
refusaient aux Indes le droit de commercer avec la Hollande ou 
l'Angleterre, si ce n'est en passant par les ports de Séville ou de 
Lisbonne ; mais ils n'intervinrent jamais dans l'industrie intérieure du 
Mexique ou du Brésil, de la population de Goa ou de Manille. La France 
chercha à établir des colonies dans les Indes Orientales ou Occidentales 



; mais le système de Colbert était basé sur l'idée du développement de 
l'agriculture au moyen des manufactures et du commerce. Il en a été tout 
autrement dans le vaste système colonial des temps modernes pour 
lequel nous réclamerons maintenant l'attention du lecteur, — système qui 
diffère autant, de celui de la Grèce, que celui de l'ancienne Attique, — en 
donnant aux colons la jouissance de tous les droits exercés par la 
population de la mère-patrie, — différait du système qui lui succéda et 
anéantit toutes les institutions locales, en constituant la populace 
d'Athènes juge en dernier ressort, dans tous les cas qui intéressaient la 
vie et la fortune d'individus tombés, dès lors, de la position de citoyens à 
celle de sujets. 

C'est dans le système colonial de l'Angleterre que nous rencontrons pour 
la première fois, les mesures prohibitives frappant cette association de 
l'homme avec ses semblables qui conduit au développement des 
facultés individuelles, et les règlements ayant pour objet le maintien, et à 
leur degré le plus élevé, des difficultés qui résultent de la nécessité 
d'effectuer les changements de lieu de la matière. Il s'est écoulé près de 
deux siècles depuis l'époque où les marchands de Londres suppliaient le 
gouvernement d'employer tous ses efforts « pour décourager les 
manufactures d'étoffes de laines de l'Irlande, » pour diminuer ainsi 
l'habitude de l'association qui faisait alors des progrès rapides en ce pays 
et d'empêcher, à l'avenir, la consommation de la laine irlandaise, si elle 
ne passait d'abord par les métiers de l'Angleterre. Au lieu de la convertir 
chez eux en drap, il fallait qu'ils l'expédiassent au dehors dans son état le 
plus grossier, et qu'ils la reçussent de nouveau à l'état de produit achevé, 
établissant ainsi la suprématie du trafic, aux dépens du commerce. Bien 
qu'ils eussent déjà subi l'interdiction de toute relation directe avec les 
étrangers, la même interdiction s'étendait maintenant au commerce 
intérieur ; et c'est ainsi que le système dépassait tout ce qui avait existé 
antérieurement, en augmentant la nécessité du transport des produits, 
ainsi que la difficulté de l'association. 

Le trafic devenant prédominant, on soutint des guerres dans le but 
d'avoir des colonies, ou, suivant Adam Smith, « de créer des colonies de 
chalands » ; pour satisfaire ce désir, il fallait que toutes les tentatives 
d'association locale, parmi les colons, fussent découragées d'une façon 



aussi efficace qu'elles l'avaient déjà été en Irlande. 


On peut constater que les choses se sont passées ainsi, en considérant 
que la première tentative ayant pour but la fabrication d'une espèce 
quelconque d'étoffes, dans les provinces américaines, fut suivie d'une 
intervention de la part de la législature anglaise. En 1710, la chambre 
des Communes déclara a que la création de manufactures dans les 
colonies tendait à diminuer la dépendance de celles-ci à l'égard de 
l'Angleterre. » Bientôt après, des plaintes ayant été adressées au 
Parlement sur ce fait, que les colons élevaient des manufactures dans 
leur intérêt particulier, la chambre des Communes ordonna an Bureau du 
Commerce de lui faire un rapport à ce sujet, ce qui eut lieu longtemps 
après. Eu 1732, l'exportation des chapeaux, de province à province, fut 
prohibée, et le nombre des apprentis-chapeliers fut limité en vertu d'une 
loi. En 1750, la création d'une usine ou la construction d'une machine 
quelconque destinée à fendre ou à laminer le fer, fut interdite ; mais on 
permit d'importer en Angleterre, franche de droit, la fonte en saumon, 
pour y être soumise à la fabrication et réexpédiée. A une époque plus 
récente, lord Chatham déclarait qu'il ne permettrait pas que les colons 
fabriquassent pour leur compte, même un clou de fer à cheval. Tel était le 
système mis en pratique à l'égard de ces colonies. On peut voir ce qu'il 
était par rapport au monde, en général, en parcourant la nomenclature 
suivante des actes du parlement. 

Par l'acte 5 du règne de Georges III (1765), le transport des artisans hors 
de l'Angleterre fut interdit sous des peines sévères. Par l'acte de la 21e 
année du même règne (1781), l'exportation des ustensiles nécessaires 
pour la fabrication des étoffes de laine, ou de soie, fut également 
interdite. Par l'acte de la 22e année (1782), la prohibition s'étendit aux 
artistes employés à l'impression des calicots, des cotonnades, des 
mousselines, des toiles de lin, ou à la confection des formes et des 
instruments à employer dans leur fabrication. Par l'acte de la 25e année 
(1785), elle atteignit, en outre, les instruments dont on se servait dans les 
manufactures d'objets en fer et en acier, et les ouvriers qu'on y 
employait. Par l'acte de la 39e année (1799), elle en vint à y comprendre 
les houillers (1). 



Ces lois continuèrent à être en pleine vigueur jusqu'à ce que, il y a trente 
ans, un grand nombre de machines ayant été exportées en contrebande, 
la prohibition fut abolie en ce qui concernait le transport des artisans hors 
de l'Angleterre ; et l'on se relâcha tellement, à l'égard de toutes les 
prohibitions relatives à l'exportation des instruments, qu'on put obtenir la 
permission d'exporter les articles les plus ordinaires ; un pouvoir 
discrétionnaire fut accordé au Bureau du Commerce qui décide sur 
chaque demande « suivant les mérites du cas. » Mais aujourd'hui, dit-on, 
les marchands éprouvent peu de difficultés ; ils savent, généralement, à 
quelles machines s'appliquera une décision favorable, à quelles autres 
on la refusera, et cela aussi certainement que si la décision était rendue 
en vertu d'un acte du Parlement ; cependant on a jugé avantageux de 
laisser les choses à la discrétion du bureau, afin qu'il reste en possession 
« du pouvoir de régler la matière, suivant les intérêts variables du 
commerce » 

Toute la législation de l'Angleterre à ce sujet fut ainsi dirigée vers un seul 
but important : empêcher la population de ses colonies, et celle des 
nations indépendantes de sa domination, de se procurer des machines 
qui pussent les mettre en état de combiner leurs efforts en vue de se 
procurer des tissus ou du fer, et de les forcer ainsi de lui apporter ses 
matières premières, afin qu'elle-même les transformât en denrées 
nécessaires à la consommation pour les réexpédier alors, en partie, aux 
producteurs, grevés de lourds impôts à raison du transport et de la 
transformation. 

L'immense étendue de l'empire britannique, l'influence extraordinaire 
exercée par le peuple anglais, auraient en toute circonstance, rendu son 
système — si différent de tous les autres, — digne d'une attention 
spéciale, de la part de l'économiste ; mais cette nécessité augmente en 
conséquence, considérablement, par suite de ce fait, que c'est au pays 
qui a établi ce système que le monde est redevable de la théorie de 
l'excès de population. Cette théorie est exacte, ou elle ne l'est pas. La 
matière tend à revêtir la forme humaine, dans une proportion plus rapide 
que celle dans laquelle elle tend à prendre la forme de pommes de terre 
et de navets, ou bien elle tend à prendre celle de pommes de terre et de 
navets plus rapidement que celle de l'homme. Tous les économistes 



anglais nous assurent que le premier cas est celui que l'on constate, et 
que nous devons, conséquemment, décourager le développement de la 
population ; et pour prouver que les choses se passent ainsi, on nous 
signale la misère et l'état d'indigence, et de l'Angleterre et de l'Irlande ; 
mais avant d'admettre l'existence d'une erreur de la part du Créateur 
suprême, il est à propos d'examiner les actions de ses créatures, pour 
constater jusqu'à quel point cet état de choses doit leur être attribué. Si 
les lois naturelles sont, en réalité, telles que le disent Malthus et Ricardo, 
alors plus sera complet l'examen de la mise en oeuvre du système sous 
l'influence duquel la misère et l'indigence ont pris naissance, plus se 
trouveront établies, d'une façon complète, l'exactitude des observations 
de ces économistes et leur réputation ; mais s'ils se trompent, — si de 
pareilles lois naturelles n'existent pas, alors un examen scrupuleux peut 
nous faire découvrir la cause de l'erreur dans laquelle ils tombent. Pour 
arriver à ce but, quelques développements seront nécessaires, et par la 
raison que le temps constitue un élément d'une si haute importance dans 
le problème à résoudre. « L'enfant, dit-on, est le père de l'homme, » et 
pareillement les sociétés du passé sont mères de celles d'aujourd'hui. Le 
paupérisme de l'Angleterre, — à l'étude duquel il faut attribuer l'idée de 
l'excès de population, — a été le développement du temps ; et si nous 
voulons comprendre les causes de l'existence du paupérisme, nous 
devons examiner le système adopté dans ce pays, pendant les cinquante 
années antérieures à Malthus et le siècle qui s'est écoulé depuis. Les 
causes de la condition actuelle de l'Irlande remontent à des centaines 
d'années ; et si nous cherchons à comprendre pourquoi la Jamaïque est 
abandonnée, nous devons étudier la suite des actes qui s'y sont 
accomplis au siècle dernier, et dans le siècle où nous vivons. 



§2. — Le système anglais tend à la dispersion des 
individus et à l'accroissement de la part proportionnelle de 
la société qui se consacre au trafic et au transport. 


Un des besoins impérieux de l'homme, c'est de s'associer avec ses 
semblables, et l'un des grands obstacles à la satisfaction de ce désir, 
c'est, ainsi que le lecteur l'a déjà vu, l'absence de ces différences qui 
résultent de la diversité des travaux et qui rendent l'homme apte à 
l'association. Le but que l'on cherchait à atteindre, au moyen des lois que 
nous avons citées plus haut, c'était d'empêcher ces différences, et de 
perpétuer un état social, où la population des autres pays continuerait à 
n'être que simple cultivatrice du sol, contrainte de l'épuiser constamment, 
à raison de la nécessité d'expédier au dehors ses produits à l'état le plus 
grossier, et de s'épuiser constamment elle-même, par suite des 
transports énormes auxquels ces produits étaient soumis. Ces 
transports, à leur tour, entraînaient la dispersion, qui augmentait 
constamment, à cause de la nécessité toujours croissante de s'adresser 
à des sols nouveaux et plus éloignés, en même temps qu'il y avait 
augmentation constante dans la part proportionnelle du travail de la 
société, qu'il fallait appliquer au trafic et au transport, et diminution dans 
la part proportionnelle qui pouvait être consacrée à la production des 
articles à transporter ou à échanger. 

C'était, en réalité, le sacrifice du commerce sur l'autel du trafic, et ce 
sacrifice tendait nécessairement à l'asservissement de l'homme dans 
toutes les sociétés où il pouvait être imposé par la force (3). 

L'harmonie du système dont notre planète forme une partie, est due à 
l'existence de la gravitation locale, à l'aide de laquelle tous et chacun de 
ses membres deviennent capables de conserver leur parfaite 
individualité, quoique exposés à une attraction aussi puissante dans son 
étendue que l'est celle exercée par le soleil. Aussi longtemps que ces 
forces continueront à rester en équilibre, l'harmonie subsistera ; mais si 
la force centrale devait, ne fût-ce qu'un moment, prédominer sur les 
forces locales, chaque planète se briserait immédiatement, et le chaos 



universel en serait l'inévitable conséquence. Tel serait également le 
résultat de l'excès de centralisation dans le monde social, et l'expérience 
d'Athènes et de Rome, de Carthage et de Venise, démontre que les 
choses se sont passées ainsi ; et cependant la centralisation, qu'elles 
cherchaient à réaliser par leurs systèmes de politique, était 
complètement insignifiante, si on la compare à celle qu'on a cherché à 
produire au moyen du système que nous avons retracé plus haut. A 
l'égard de ces villes, c'était seulement avec les individus des pays 
éloignés qu'il s'agissait d'entraver le commerce ; mais ici c'était le 
commerce le plus important de tous, — le commerce intérieur, — c'était 
la puissance d'association et le développement de l'individualité qu'on 
voulait anéantir. Pour atteindre ce but, aucun effort ne fut épargné. Les 
produits à l'état brut, soumis à des taxes onéreuses pour le transport, 
ainsi que cela avait lieu pour le riz en grains (ou riz brut), et le sucre, 
étaient admis en ne payant que des droits peu élevés ; tandis que le riz 
pur et le sucre raffiné étaient grevés de droits assez lourds pour offrir une 
prime considérable en faveur de leur exportation de l'Inde ou de 
l'Amérique sous leur forme la plus grossière ; et, dans ce cas même, ils 
ne pouvaient être expédiés, sur aucun point du globe, que par 
l'intermédiaire d'un port ou d'un navire anglais. 

On avait donc ainsi recours, d'un côté, à l'interdiction des manufactures, 
et, de l'autre, aux primes sur les matières premières, dans le but 
d'empêcher les colons d'effectuer ces changements dans la forme de la 
matière, indispensables pour rendre les produits propres à être 
consommés au sein même du pays. Le seul but important du système 
consistait à maintenir, sous sa forme la plus encombrante, la denrée qu'il 
s'agissait de transporter, en réduisant, à la plus petite dimension 
possible, les instruments à l'aide desquels le transport et la 
transformation devaient s'opérer, enrichissant ainsi le trafiquant, et 
l'individu qui effectuait le transport, aux dépens et du consommateur et 
du producteur. Plus on pouvait mettre complètement en pratique de 
pareilles mesures, plus était faible la quantité de tissus que pouvait 
obtenir l'individu qui produisait le sucre, plus était faible aussi la quantité 
de sucre que pouvait se procurer l'individu au travail duquel étaient dus 
les tissus ; plus était grande la tendance à voir la population acculée aux 
dernières limites des moyens de subsistance, et à trouver dans les 



dispositions erronées, prises par le Créateur, une excuse pour un état de 
choses dont l'existence ne devait être attribuée qu'aux combinaisons de 
l'homme. 



§3. — Idées d'Adam Smith relativement aux avantages du 
commerce. 


Société, association, et commerce ne sont, ainsi que nous l'avons 
démontré, que des formes diverses pour exprimer la même idée, et cette 
idée exprime le premier de tous les besoins de l'homme. Sans 
association, il ne peut exister de société, et sans société il ne peut exister 
de commerce. Ces trois mots retracent le mouvement qui s'accomplit 
parmi les individus et résultant de l'échange des services ou des idées, 
produits de la force musculaire ou des efforts intellectuels. Plus la forme 
de la société est parfaite, plus seront toujours considérables les 
différences entre ses diverses parties, plus sera toujours, également, 
continu et régulier leur mouvement réciproque, et plus sera considérable 
la force exercée. Il en est de même à l'égard de tout instrument inventé 
par l'homme, dans le but d'asservir à son profit les forces prodigieuses 
de la nature. Les merveilles accomplies par la machine à vapeur sont 
grandes ; elles le sont à tel point qu'elles seraient regardées comme tout 
à fait incroyables, par un individu qui aurait quitté le monde il y a 
cinquante ans ; et cependant il n'est guère possible de fixer un prix que 
l'on ne payât pas aujourd'hui, à qui trouverait le secret d'une machine 
rotatoire fonctionnant parfaitement, par la raison, qu'au moyen de cette 
machine, la rapidité du mouvement pourrait encore être augmentée 
d'autant. C'est le mouvement continu de la société que recherchent les 
individus, lorsqu'ils aiment mieux conclure leurs affaires tète à tète et 
verbalement, plutôt que d'avoir recours au mouvement constamment 
interrompu de la correspondance. C'est ce mouvement que cherche tout 
inventeur d'une machine, tout possesseur d'usine, tout individu, en 
réalité, qui désire accroître son empire sur les forces que la nature fournit 
pour les besoins de l'homme. C’est ce mouvement que nous retrace 
Adam Smith dans les passages suivants, que nous donnons dans toute 
leur étendue, par ce motif que leur illustre auteur est cité fréquemment 
comme une autorité à l'appui du système qui a pour but de fonder le 
trafic aux dépens du commerce. 


« Un pays enfoncé dans les terres, naturellement fertile et d'une culture 



aisée, produit un grand surcroît de vivres, au-delà de ce qu'exige la 
subsistance des cultivateurs et l'énormité des frais de transport par terre. 
L'incommodité de la navigation des rivières peut, souvent, rendre difficile 
l'exportation de cet excédant de produits. L'abondance met donc les 
vivres à bon marché et encourage un grand nombre d'ouvriers à s'établir 
dans le voisinage, où leur industrie leur permet de satisfaire aux besoins 
et aux commodités de la vie, mieux que dans d'autres endroits. Ils 
travaillent sur place les matières premières que produit le pays, et ils 
échangent leur ouvrage, ou ce qui est la même chose, le prix de leur 
ouvrage, contre une plus grande quantité de matières et de vivres. Ils 
donnent une nouvelle valeur au surplus de ce produit brut, en épargnant 
la dépense de le transporter au bord de l'eau, ou à quelque marché 
éloigné ; et ils donnent, en échange, aux cultivateurs, quelque chose qui 
leur est utile ou agréable, à de meilleures conditions que ceux-ci 
n’auraient pu se le procurer auparavant. Les cultivateurs trouvent un 
meilleur prix du surplus de leurs produits, et ils peuvent acheter, à 
meilleur compte, d'autres choses à leur convenance et dont ils ont 
besoin. Cet arrangement les encourage donc, en même temps qu'il leur 
permet d'augmenter encore ce surplus de produits, par de nouvelles 
améliorations et par une culture plus soignée de leurs terres ; et de 
même que la fertilité de la terre a donné naissance à la manufacture, de 
même la manufacture, en se développant, réagit à son tour sur la terre, 
et augmente encore sa fertilité. Les manufacturiers fournissent d'abord le 
voisinage, et, plus tard, à mesure que leur ouvrage se perfectionne, des 
marchés plus éloignés ; en effet, si le produit brut, et même le produit 
manufacturé d'une grossière fabrication, ne peuvent, sans de très- 
grandes difficultés, supporter les frais d'un long transport par terre, des 
ouvrages d'un travail perfectionné peuvent le supporter aisément. Sous 
un petit volume, ils contiennent, souvent, le prix d'une grande quantité de 
produit brut. Une pièce de drap fin, par exemple, qui ne pèse que 80 
livres, renferme, non-seulement le prix de 80 livres pesant de laine, mais 
quelquefois de plusieurs milliers pesant de blé, employé à la subsistance 
des différents ouvriers qui ont travaillé cette laine, et de ceux qui les ont 
mis en oeuvre directement. De cette manière, le blé qu'il eût été si difficile 
de transporter au loin, sous sa première forme, se trouve virtuellement 
exporté sous la forme d'un produit complet et peut, sous cette forme, 
s'exploiter facilement dans les coins du monde les plus reculés. C'est 



ainsi que se sont élevées, naturellement et pour ainsi dire spontanément, 
les manufactures de Leeds, d'Halifax, de Sheffield, Birmingham et 
Volwerhampton. De pareilles manufactures doivent leur naissance à 
l'agriculture (4). 

« Le grand commerce de toute société civilisée est celui qui s'établit 
entre les habitants de la ville et ceux de la campagne. Il consiste dans 
l'échange du produit brut contre le produit manufacturé, échange qui 
s'opère, soit d'une façon immédiate, soit par l'intervention de la monnaie, 
ou de quelque espèce de papier qui la représente. La campagne fournit à 
la ville des moyens de subsistance et des matières pour ses 
manufactures. La ville rembourse ces avances, en renvoyant aux 
habitants des campagnes une partie du produit manufacturé. On peut 
dire que la ville, dans laquelle il n'y a ni ne peut y avoir aucune 
reproduction de substances, gagne, à proprement parler, toute sa 
subsistance et toutes ses richesses sur la campagne. Il ne faut pourtant 
pas s'imaginer, par ce motif, que la ville fasse ce gain aux dépens de la 
campagne. Les gains sont réciproques pour l'une et pour l'autre, et dans 
cette circonstance comme dans toute autre, la division du travail tourne à 
l'avantage des différents individus employés aux tâches particulières 
dans lesquelles le travail se subdivise. Les habitants de la campagne 
achètent de la ville une plus grande quantité de denrées manufacturées, 
avec le produit d'une bien moindre quantité de leur propre travail qu'ils 
n’auraient été obligés d'en employer, s'ils avaient essayé de les préparer 
eux-mêmes. La ville fournit un marché au surplus du produit de la 
campagne, c'est-à-dire à ce qui excède la subsistance des cultivateurs, 
et c'est là que les habitants de la campagne échangent ce surplus, 
contre quelque autre objet dont ils ont besoin. Plus les habitants de la 
ville sont nombreux et plus ils ont de revenu, plus est étendu le marché 
qu'ils fournissent à ceux de la campagne ; et plus ce marché est étendu, 
plus il est toujours avantageux pour le grand nombre. Le blé qui croît à 
un mille de la ville, s'y vend au même prix, que celui qui vient d'une 
distance de vingt milles. Mais le prix de celui-ci doit, en général, non- 
seulement payer la dépense nécessaire pour le faire croître et l'amener 
au marché, mais rapporter au fermier les profits ordinaires de la culture. 
Les propriétaires et les cultivateurs du pays placé dans le voisinage de la 
ville, gagnent donc, dans le prix qu'ils vendent, outre les profits ordinaires 



de la culture, toute la valeur du transport du pareil produit qui est apporté 
d'endroits plus éloignés, et ils épargnent, en outre, toute la valeur d'un 
pareil transport, sur le prix de ce qu'ils achètent. Comparez la culture des 
terres situées dans le voisinage d'une ville considérable, avec celle des 
terres qui en sont à quelque distance, et vous pourrez vous convaincre 
aisément combien la campagne retire d'avantage de son commerce avec 
la ville (5). » 

Le mouvement que l'on retrace ici est caractérisé avec raison comme 
étant le commerce. Le bon sens si droit d'Adam Smith lui fit comprendre 
ce qu'il y avait d'erroné dans un système qui trouvait uniquement dans 
les importations et les exportations l'indice de la prospérité ; il lui fit 
comprendre aussi pleinement l'énorme déperdition de travail, résultant 
de ce fait, d'imposer aux sociétés la nécessité d'exporter la laine, le blé, 
le coton et les autres produits de la terre sous leur forme la plus 
grossière, pour leur être renvoyés de nouveau sous la forme de 
vêtements. Adam Smith n'avait foi à aucune espèce de centralisation. Il 
croyait, moins que tout autre, à celle qui avait pour but de contraindre 
tous les fermiers et tous les planteurs de venir à un marché unique, et 
d'augmenter la nécessité d'avoir recours aux voitures et aux navires, en 
accroissant ainsi les profits du trafiquant, et la part proportionnelle de 
toute population vouée nécessairement à effectuer les changements de 
lieu. Au contraire, il avait une foi pleine et entière dans le système des 
centres locaux, à l'aide desquels, ainsi qu'il le voyait si clairement, le 
commerce s'était partout développé sur une si grande échelle ; et c'était 
là le système sur lequel il voulait appeler l'attention de ses compatriotes. 
Depuis ce jour, cependant, et jusqu'à présent, on a suivi le système qu'il 
dénonçait ; tous les efforts de ceux-ci ont tendu à produire le résultat 
suivant : continuer à élever à son apogée la taxe du transport des 
produits ; et c'est là peut-être que nous pouvons trouver la cause de 
l'idée de population surabondante. 



§4. — Système colonial de l'Angleterre, tel qu'il se révèle 
aux Antilles. 


Depuis la conquête des diverses colonies de l'Inde occidentale, les 
manufactures de toute espèce furent rigoureusement prohibées, et 
l'interdiction fut poussée à tel point qu'il ne fut pas même permis aux 
habitants de raffiner leur propre sucre. Il ne resta donc plus, en 
conséquence, d'autre travail, même pour les enfants et les femmes, que 
le travail des champs. Tous les individus furent forcés de rester 
producteurs de denrées à l'état brut, ne pouvant entretenir aucun 
commerce entre eux que par l'intermédiaire d'un peuple placé à une 
distance de plusieurs milliers de lieues, qui employait sa puissance, non- 
seulement à interdire la formation des manufactures, mais encore à 
empêcher la diversité des travaux de l'agriculture elle-même. A la 
Jamaïque, on avait essayé de cultiver l'indigo ; mais il se trouva que, sur 
le prix auquel il se vendait en Angleterre, une part si considérable était 
absorbée par les armateurs, les négociants commissionnaires et le 
gouvernement, que la culture en fut abandonnée. Celle du café fut 
introduite sur une grande échelle, et, comme il croît sur des terrains plus 
élevés et plus salubres, elle y eût été très-avantageuse pour la société ; 
mais là, comme pour l'indigo, une part si faible revenait au producteur, 
que la production fut presque complètement abandonnée, et ne fut 
sauvée que grâce à une transaction qui consistait à réduire les droits du 
gouvernement à un schelling par livre. Le produit évalué étant d'environ 
750 livres de café, pouvant être livrées au commerce, donnait environ 
180 dollars par acre (6). Le résultat ultime du système fut d'anéantir tout 
commerce entre les individus, même celui qui avait existé antérieurement 
entre ceux qui produisaient le café, d'une part, et, de l'autre, ceux qui 
avaient du sucre à vendre, toute culture étant abandonnée, à l'exception 
de celle de la canne, la plus funeste de toutes pour la vie et pour la 
santé. 

En même temps qu'on prohibait ainsi le commerce entre ces individus, 
on leur interdisait toute relation avec les nations étrangères, excepté par 
l'intermédiaire de navires, de ports et de marchands anglais. Cependant, 



on sanctionna le trafic avec les Africains ; car l'Afrique fournissait des 
esclaves ; et ce trafic fut continué sur la plus vaste échelle, la plus 
grande partie de la demande, faite par les colonies espagnoles, étant 
fournie par les îles appartenant à l'Angleterre. Toutefois, en 1775, la 
législature coloniale, voulant empêcher l'excessive importation des 
nègres, imposa un droit de 2 liv. sterl. par tète ; mais les marchands de 
l'Angleterre ayant fait une pétition contre ce droit, le gouvernement de la 
métropole en ordonna l'abrogation (7). A cette époque, il est établi que 
l'exportation annuelle du sucre (8) s'est élevée à 980 346 quintaux, dont 
la vente en bloc, sans compter le droit, a donné en moyenne 1 liv. sterl. 
14 schell. 8 pence par quintal, ce qui forme un total de 1 699 421 liv. 
sterl. ; dont, toutefois, une part si considérable a été absorbée par le fret, 
les droits de commission, l'assurance, etc., qu'il est constaté que le 
produit net de 775 domaines à sucre ne s'est élevé qu'à 726 992 liv. 
sterl., soit moins de 1 000 liv. par domaine. Si maintenant aux 973 000 liv. 
sterl. ainsi déduites, on ajoute la part du gouvernement (12 schell. 3 d. 
par quintal), et les autres frais à acquitter avant que le sucre parvint au 
consommateur, on verra que le producteur ne recevait qu'un quart du 
prix auquel il se vendait. Le colon n'était donc guère autre chose que le 
surveillant d'esclaves que l'on faisait travailler au profit du gouvernement 
de la Grande-Bretagne et non à son profit personnel. Placé, d'une part, 
entre l'esclave qu'il était obligé d'entretenir, et de l'autre, le créancier 
hypothécaire, les marchands et l'État, qu'il était obligé d'entretenir 
également, il ne pouvait s'attribuer que la part qui lui était laissée ; et 
lorsque la récolte était abondante et que les prix baissaient, il était ruiné. 
On peut établir les conséquences d'un pareil état de choses par ce fait, 
que dans les vingt années postérieures à cette époque, on ne mit pas en 
vente, par le ministère du shérif, moins de 177 domaines, en même 
temps que 92 restaient invendus entre les mains des créanciers, et que 
55 autres étaient complètement abandonnés. Lorsqu'on voit de pareilles 
choses, il n'est pas difficile de comprendre la cause de la mortalité 
excessive qui sévit dans les îles appartenant à l'Angleterre. Le colon, ne 
pouvant accumuler les instruments à l'aide desquels il eût commandé les 
services de la nature, était obligé de ne compter que sur la force brutale, 
et il lui était plus facile d'acheter cette force, toute prête à fonctionner, sur 
la côte d'Afrique, que de la créer sur ses propres plantations. D’où il 
résultait qu'il fallait un approvisionnement constant de nègres pour 



maintenir le niveau de la population ; et c'est pourquoi l'on a vu que, de 
tous ceux qui avaient été importés, il ne s'en trouvait plus guère qu'un sur 
trois au jour de l'émancipation (9). 

Le colon lui-même était esclave, presque autant que le nègre qu'il avait 
acheté. Toujours endetté, sa propriété se trouvait généralement entre les 
mains d'agents intermédiaires, représentant les individus envers lesquels 
il avait contracté des dettes, les facteurs résidant en Angleterre, qui 
amassaient des fortunes à ses dépens, et dont les agents dans les 
colonies s'enrichissaient aux dépens du propriétaire nominal de la terre, 
d'un côté, et de l'autre des esclaves qui la mettaient en culture (10). A 
l'époque dont nous avons parlé plus haut, des agents intermédiaires, au 
nombre de 193, n'étaient pas chargés de la gérance de moins de 600 
ateliers, donnant un produit de 80 000 boucauds de sucre, et de 3 600 
pièces de rhum dont la valeur pouvait être estimée à 4 000 000 de liv. 
sterl . sur lesquels ils avaient droit à 6 %. Plus l'état de détresse du 
planteur augmentait, plus le mandataire s'engraissait ; et c'est ainsi que 
nous retrouvons, en cette circonstance, un état de choses exactement 
semblable à celui qui existe en Irlande, où les domaines des seigneurs 
absents étaient régis par des intermédiaires n'ayant aucun intérêt dans la 
terre, ou dans les esclaves virtuels qui y résident ; et jaloux seulement de 
tirer, et des uns et des autres, tout ce qu'ils pourraient, en ne leur 
restituant à tous deux que le moins possible. Dans les deux cas, la 
centralisation, l'absentéisme et l'esclavage marchaient de conserve, ainsi 
qu'ils l'avaient fait au temps des Scipion, des Caton, des Pompée et des 
César. 

A quelle cause était dû cet absentéisme ? Pour quelle raison, à la 
Jamaïque, de même qu'en Irlande, les propriétaires terriens ne 
résidaient-ils pas sur leurs domaines, s'occupant personnellement de les 
exploiter ? Parce que la politique qui défendait que le sucre même fût 
raffiné dans l’île, et restreignait toute la population, jeunes gens et 
vieillards, hommes et femmes, à la culture unique de la canne, 
empêchait, en réalité, la formation d'une classe moyenne quelconque qui 
eût constitué la population des villes, dans lesquelles le planteur pût 
trouver la société nécessaire pour l'engager à regarder l’île comme sa 
patrie. Dans les îles françaises tout se passait différemment. Le 



gouvernement français n'étant jamais intervenu pour empêcher le 
développement du commerce parmi ses colons, les villes avaient grandi, 
et des individus de toute espèce étaient venus de France avec l'intention 
de faire des îles leur patrie ; tandis que les colons anglais ne songeaient 
qu'à réaliser des fortunes pour retourner les dépenser en Angleterre. Le 
système français tendait à développer l'individualité et à encourager le 
commerce, tandis que le système anglais tendait à les détruire tous 
deux. Les deux systèmes étaient profondément différents et les résultats 
le furent également ; partout les îles françaises offrant la preuve de ce 
fait, qu'elles sont occupées par des individus qui se sentent chez eux (at 
home), et les îles anglaises, pour la plupart, révélant qu'elles ont été 
occupées par des individus qui s'appliquent à tirer, de la terre et du 
travailleur, tout ce qu'on peut en obtenir, puis abandonnant l'une et 
enterrant l'autre. Dans le premier cas, on trouvait des magasins de toute 
espèce, où l'on pouvait se procurer des habits, des livres, des bijoux et 
d'autres produits ; tandis que dans le second, de semblables magasins 
n’existant pas, les individus qui avaient des achats à faire étaient obligés 
d'importer les produits directement de l'Angleterre. Dans l'un, il y avait 
association d'efforts, c'est-à-dire commerce, société ; dans l'autre, au 
contraire, il n'y avait que trafic (11). 

Sous l'empire d'un pareil système, il ne pouvait s'élever des villes, et, 
conséquemment, il ne pouvait y avoir d'écoles. D’où il résultait que le 
colon était forcé d'envoyer ses enfants en Angleterre pour y faire leur 
éducation, et y contracter l'amour de la vie européenne, et l'aversion pour 
la vie coloniale. A sa mort, sa propriété passait, sans conteste, entre les 
mains d'agents, c'est-à-dire d'individus dont les profits devaient 
s'augmenter, par l'accroissement des cargaisons obtenues au prix d'un 
sacrifice quelconque de la vie humaine. Tel était le résultat naturel d'un 
système qui refusait aux hommes, aux femmes et aux enfants, le 
privilège de se consacrer à aucune occupation à l'intérieur, les ouvriers 
étant inutiles là où l'on ne pouvait employer de machines ; et la ville ne 
pouvant prendre de l'accroissement là où il n'y avait ni artisans ni écoles. 

L'exportation du rhum, en général, constituait le planteur en dette, c'est- 
à-dire que la somme pour laquelle ce rhum se vendait, et au-delà, était 
absorbée par les diverses charges dont il était grevé. Le peuple anglais 



payait, pour un certain produit des travailleurs de la Jamaïque, un million 
de livres sterling sur lesquels pas un schelling n'arrivait aux mains du 
colon, pour être appliqué à l'amélioration de son domaine, au progrès de 
son mode de culture, ou au profit des individus dont les bras exécutaient 
le travail (12). Le lecteur se convaincra ainsi que M. Gee n'exagérait pas, 
lorsqu'il présentait comme une des recommandations du système 
colonial ce fait : que les colons laissaient en Angleterre les trois quarts de 
tous leurs produits, la différence étant absorbée par les individus qui 
opéraient ou surveillaient les échanges. Tel était le résultat désiré par 
ceux qui forçaient le colon de dépendre d'un marché éloigné où il devait 
vendre tout ce qu'il produisait, et acheter tout ce qui était nécessaire à sa 
consommation. Plus il enlevait à la terre ; plus elle se trouvait épuisée et 
moins il obtenait en échange de ses produits, des récoltes abondantes 
augmentant dans une proportion considérable le montant des frets, du 
magasinage, des droits de commissions et des profits, en même temps 
qu'elles diminuaient les prix d'autant ; ainsi que nous le voyons 
aujourd'hui pour le coton. Plus sa terre était ruinée, et plus ses esclaves 
dépérissaient, moins était grand, en conséquence, son pouvoir d'acheter 
des machines à l'aide desquelles il aurait augmenté les facultés 
productives de tous deux. Esclave lui-même de ceux qui dirigeaient ses 
travaux, il serait injuste d'attribuer au colon l'énorme déperdition de vie 
résultant de ce fait, de toute une population ainsi bornée aux travaux des 
champs et privée de toute action pour l'entretien du commerce. 

Avec des quantités inépuisables de bois de construction, la Jamaïque ne 
possédait pas, même en 1850, une seule scierie, bien qu'elle offrît un 
marché considérable pour le bois de charpente arrivant du dehors. 
Produisant en abondance les plus beaux fruits, il n’existait pas encore de 
gens des villes, avec leurs navires, pour les transporter aux marchés de 
ce pays ; et faute de ces marchés, ces fruits pourrissaient au pied des 
arbres. « Les ressources manufacturières de l’île, dit un voyageur 
moderne, sont inépuisables (13) » et elles l'ont toujours été, en effet ; 
mais privée de la puissance d'association, la population a été forcée de 
dépenser en pure perte une activité qui, employée convenablement, 
aurait payé au centuple toutes les denrées qu'elle était contrainte d'aller 
demander à un marché lointain. « Pendant six ou huit mois de l'année, 
dit-il encore, on ne travaille pas sur les plantations de canne à sucre ou 



de café. » L'agriculture, dans la voie où elle est dirigée aujourd'hui, ne 
prend pas plus de la moitié de leur temps ; et elle ne l'a pas toujours pris 
; et c'est à cette perte de travail, résultant du défaut de diversité dans les 
occupations, qu'il faut attribuer la pauvreté et la décadence des colons. 

La population diminua parce qu'il ne pouvait y avoir d'amélioration dans 
la condition du travailleur qui, borné ainsi dans l'emploi de son temps, 
était forcé d'entretenir non-seulement lui-même et son maître, mais 
l'agent, le négociant-commissionnaire, l'armateur, le créancier 
hypothécaire, le marchand en détail et le gouvernement ; et tout cela 
sous l'empire d'un système qui enlevait tout à la terre et ne lui rendait 
rien. Sur la somme payée, en 1831, par le peuple anglais, en échange 
des produits du travail de 320 000 ouvriers noirs de la Jamaïque, le 
gouvernement de la métropole ne perçut pas moins de 3 736 113 liv. 
sterl. 10 schell. 6 pence (14), soit environ 18 millions de dollars, ce qui 
donne presque 60 dollars par tête ; et cela uniquement pour surveiller les 
échanges. Si l’on n’eût exigé une somme aussi considérable sur le 
produit du travail de ces pauvres gens, le consommateur — ayant son 
sucre à meilleur marché, — en eût absorbé une quantité double, et eût 
permis ainsi aux producteurs de sucre de devenir pour lui-même des 
acheteurs, dans une proportion plus considérable. 

La part contributive de chaque nègre, jeune et vieux, du sexe masculin et 
féminin, à l'entretien du gouvernement anglais, ne s'éleva pas cette 
année à moins de 5 liv. sterl. ou 24 dollars, somme considérable à payer 
pour un peuple borné complètement aux travaux agricoles, et privé des 
instruments nécessaires pour rendre ceux-ci mêmes productifs. Si, 
maintenant, à cette charge si lourde, nous ajoutons les droits de 
commissions, le fret, les assurances, les intérêts et frais divers, on se 
convaincra facilement qu'un système d'impôts aussi écrasant ne pouvait 
aboutir qu'à la ruine, ainsi qu'il y aboutit en effet. On put constater que les 
choses tendaient à ce résultat par la constante diminution de la 
production. Dans les trois années expirant à la fin de 1802, la moyenne 
des exportations donna les chiffres suivants : 


Sucre 

Rhum 


113 000 boucauds. 
44 000 pièces. 



Café 


14 000 000 balles. 


Tandis que la moyenne des exportations des trois années expirant à la 
fin de 1829 n'était que de : 


Sucre 

92 000 boucauds. 

Rhum 

34 000 pièces. 

Café 

17 000 000 balles. 


Le système qui avait pour but de priver le cultivateur de l'avantage d'un 
marché placé à sa proximité, pour y vendre ses produits, et d'où il pût 
rapporter chez lui de l'engrais, entretenant ainsi les forces productives de 
la terre, ce système, disons-nous, engendrait ici ses résultats naturels, 
en augmentant chaque jour l'état de barbarie de l'esclave ; et ce qui 
démontra qu'il en était ainsi, ce fut la prédominance exorbitante des 
décès sur les naissances. La preuve de l'épuisement de la terre se 
révèle donc en tout ce qui se rattachait à la Jamaïque. Le travail et la 
terre baissèrent de valeur, et les garanties pour le paiement des dettes 
contractées en Angleterre devinrent moindres d'année en année, à 
mesure que la population des autres pays était contrainte de se livrer aux 
travaux agricoles, à raison de son impuissance à lutter avec l'Angleterre 
pour les manufactures. Le sucre ayant baissé jusqu'à ne plus guère 
valoir qu'une guinée le quintal, et le rhum un peu moins que 2 schell. le 
gallon (15), presque toute la récolte fut absorbée en droits de 
commissions et intérêts. Sous l'empire de semblables circonstances, la 
mortalité était inévitable, et c'est pourquoi nous avons vu des milliers 
d'hommes, importés sur cette terre, ne laissant après eux aucune trace 
de leur existence. Sur qui cependant doit peser la responsabilité d'un état 
de choses aussi révoltant que celui qui se manifeste ici ? Ce n'est pas 
assurément sur le colon ; car sa volonté n'y participait en aucune 
manière. Il lui était interdit d'employer le surplus de son activité à raffiner 
son propre sucre, et il ne pouvait, légalement, introduire dans l’île un 
fuseau ou un métier de tisserand. Il ne pouvait exploiter la houille, ou 
soumettre à la fusion le minerai de cuivre. Hors d'état de rembourser les 
emprunts qu'il faisait à la terre, il voyait diminuer la quantité des prêts 
qu'il pouvait en obtenir ; et ces prêts mêmes, quelque faibles qu'ils 
fussent, étaient absorbés par les individus intervenant dans les 
échanges, et ceux qui les surveillent, exerçant les droits du 
gouvernement. N'étant plus lui-même qu'un pur instrument entre leurs 



mains, pour détruire chez le nègre la moralité, l'intelligence et la vie, c'est 
sur ces hommes et non sur le colon que pèse la responsabilité de ce fait, 
que sur la masse totale des esclaves importés à la Jamaïque, il n'en 
restait plus que les deux cinquièmes, à l'heure de l'émancipation. 

Néanmoins, ce fut le colon qui fut stigmatisé comme le tyran et le 
destructeur de la moralité et de la vie ; et l'opinion publique, l'opinion 
publique des mêmes gens qui avaient absorbé une si large part des 
produits du travail des nègres, — poussa le gouvernement à prendre 
cette mesure qui consistait à affranchir l'esclave du service forcé, puis à 
appliquer une certaine somme, d'abord au paiement des dettes 
hypothécaires contractées en Angleterre, laissant le propriétaire, la 
plupart du temps, sans un schelling pour continuer à exploiter sa 
plantation. On peut constater les conséquences de ce fait par l'abandon 
de la terre sur un espace très-étendu, et par l'abaissement de sa valeur. 
On peut en acheter une quantité quelconque, aussi fertile qu'il soit 
possible de la trouver dans aucune partie de Pîle, et la préparer pour la 
culture, à raison de 5 dollars par acre ; tandis qu'une autre terre, bien 
plus riche naturellement qu'aucune autre dans la Nouvelle-Angleterre, se 
vend de cinquante cents à un dollar. En même temps que se manifeste la 
diminution dans la valeur de la terre, le travailleur tend à l'état de 
barbarie, et l'on peut en trouver la raison dans ce fait, que la puissance 
d'association n'existe pas, — c'est-à-dire qu'il n'y a pas de diversité dans 
les occupations, —et, qu'après des siècles de relation avec une société 
qui se vante de la perfection de ses machines, on ne trouve pas dans l'île 
même une hache d'une qualité passable (16). 

A chaque page de l'histoire du monde, on peut voir que l'artisan a 
toujours été l'allié de l'agriculteur, dans sa lutte contre le trafiquant et 
contre l'État. Le premier de ceux-ci désire le taxer en achetant bon 
marché et vendant cher. Le second le taxe pour lui faire payer le privilège 
d'entretenir le commerce ; et plus le lieu d'échange est éloigné, plus est 
considérable la puissance de taxation. Lorsque l'artisan se rapproche de 
l'agriculteur, les matières premières sont transformées sur place, et ne se 
trouvent soumises à aucune taxe pour l'entretien des armateurs, des 
négociants-commissionnaires ou des boutiquiers, et, dans ce cas, le 
commerce se développe avec une grande rapidité. 



Dans une pièce de drap, dit Adam Smith, pesant 80 livres, il y a non- 
seulement plus de 80 livres de laine, mais encore « plusieurs milliers 
pesant de blé, qui ont servi à entretenir les ouvriers ; » et ce sont la laine 
et le blé qui voyagent à bon marché sous la forme de drap. Que devient 
donc finalement le blé ? Bien que consommé, il n'est pas anéanti ; 
comme il est restitué à la terre, et qu'il rembourse la dette de l'individu 
dont le travail l'avait produit, la terre elle-même s'enrichit, les récoltes 
deviennent plus abondantes, et le fermier peut plus souvent avoir recours 
aux services de l'artisan. La récompense des efforts de l'homme, 
augmentant avec la valeur de la terre, tous deviennent à la fois riches et 
libres ; et c'est pourquoi les intérêts de tous les membres d'une société 
sont aussi étroitement liés à l'adoption d'un système ayant pour but 
d'accroître le commerce et la valeur de la terre. Plus est complète la 
puissance d'association entre les individus, plus sera considérable le 
développement des facultés individuelles ; moins le sera la puissance du 
trafiquant, et plus s'accroîtra la liberté de l'homme. 

Le système colonial que nous avons retracé plus haut, — visant à 
produire des résultats directement opposés à ceux-ci, empêchait 
l'association, parce qu'il confinait toute la population dans un travail 
unique. Il empêchait l'immigration des artisans, l'accroissement des villes 
ou l'établissement d'écoles ; et, conséquemment, il empêchait le 
développement de l'intelligence parmi les travailleurs ou leurs maîtres. Il 
empêchait l'accroissement de la population, en contraignant les femmes 
et les enfants de cultiver la canne à sucre, au milieu des terrains à la fois 
les plus riches et les plus insalubres de l’île. Il appauvrissait ainsi et la 
terre et les propriétaires, faisait périr l'esclave et affaiblissait la société — 
devenue un pur instrument entre les mains de ceux qui effectuaient et 
surveillaient les échanges, — de cette classe d'individus, qui, dans tous 
les siècles, s'est enrichie aux dépens des cultivateurs de la terre. En 
isolant le consommateur du producteur, ils purent, ainsi qu'on l’a vu, 
s'approprier les trois quarts de la totalité du produit, n'abandonnant qu'un 
quart à partager entre la terre et le travail, qui avait créé ce produit. Ils 
devinrent, conséquemment, forts ; tandis que le propriétaire de la terre et 
le travailleur s'affaiblirent : et plus le dernier devint faible, moins il fut 
nécessaire d'avoir égard à ses droits d'individualité et de propriété. 



C'est dans cette situation que le maître fut requis d'accepter une somme 
d'argent déterminée, comme compensation pour l'abandon de son droit 
de demander à l'esclave l'accomplissement de la tâche à laquelle il avait 
été accoutumé. Malheureusement, le système suivi avait contrarié 
efficacement ce progrès, dans les sentiments et les goûts, nécessaire 
pour produire chez cet esclave le désir d'une chose quelconque, au-delà 
de ce qui était indispensable au soutien de l'existence. Les villes et les 
magasins n'ayant pas pris d'accroissements, il n'avait pas été habitué à 
voir les denrées qui stimulaient l'activité de ses frères de travail, dans les 
colonies françaises. Comme il ne s'était point établi d'écoles, même pour 
les Blancs, il n'avait point désiré de livres pour lui-même ou pour 
l'instruction de ses enfants. Sa femme, toujours parquée dans les travaux 
des champs, n'avait pas acquis le goût de la toilette. Émancipé tout à 
coup, on le vit satisfaire le seul goût qu'on eût laissé se développer chez 
lui, l'amour d'une oisiveté complète, dans toute l'étendue compatible 
avec la nécessité de se procurer le peu de subsistances et de vêtements 
indispensables à l'entretien de son existence. 

Les choses se fussent passées bien différemment si on leur eût permis 
de faire leurs échanges chez eux, de donner du coton et du sucre pour 
du drap et du fer produits par le travail, et provenant du sol, de l’île. Le 
producteur de sucre aurait eu alors tout le drap donné en échange de ce 
sucre par le consommateur, au lieu de n'en obtenir qu'un quart ; et dès 
lors la terre eût augmenté de valeur, le planteur serait devenu riche, et le 
travailleur libre ; et ce résultat aurait eu lieu en vertu d'une grande loi 
naturelle, qui veut : que plus la richesse s'accroît rapidement, plus doit 
être considérable la demande du travail, plus doit l'être également la 
quantité des denrées produites par le travailleur, plus doit être 
considérable sa part proportionnelle du produit, et plus doit être-grande la 
tendance à ce qu'il devienne un homme libre, et lui-même un capitaliste. 

Plus est complète la puissance d'association, moins l'homme a besoin 
des instruments nécessaires pour effectuer les changements de lieu, par 
la raison que ses échanges se font principalement à l'intérieur ; mais son 
pouvoir augmente, par la raison que l'association lui permet de s'assurer 
l'empire sur les grandes forces naturelles qui lui ont été données pour 



ses besoins. Moins est développé son pouvoir d'entretenir le commerce, 
plus augmente sa dépendance des instruments de transport, et diminue 
son pouvoir de les obtenir ; et ce qui démontre que les choses se sont 
passées ainsi dans les Antilles, c'est ce fait, que dans la riche capitale de 
la Jamaïque, Sant-lago de la Vega (Spanishtown) qui renferme une 
population de 5 000 individus, on ne trouvait, il y a cinq ans, ni un seul 
magasin, ni un hôtel respectable, ni même un camion (17) et dans toute 
l'étendue de l’île il n’y avait ni diligence, ni aucun autre moyen régulier de 
transport par terre ou par mer, excepté sur le petit chemin de fer, d'un 
parcours de 15 milles, qui conduit de Kingston à la capitale (18). Comme 
conséquence nécessaire de cet état de choses, il fallait une proportion si 
considérable du travail de la société pour accomplir l'œuvre du transport, 
dans les limites et hors des limites de l’île, qu'on n'en pouvait consacrer 
qu'une proportion très-faible à tout autre objet (19). 



§5. — La théorie de l'excès de population s'efforce 
d'expliquer des faits produits artificiellement, à l'aide de 
prétendues lois naturelles. 


Le pouvoir de commander les services de la nature augmente avec la 
puissance d'association ; et pour que cette dernière s'accroisse, il est 
indispensable qu'une population plus considérable puisse se procurer 
des subsistances sur un espace donné. Cependant l'économie politique 
moderne enseigne exactement le contraire : à savoir qu'à mesure que la 
population augmente, arrive le besoin de s'adresser aux terrains de 
qualité inférieure, en même temps que se manifestent une diminution 
constante dans le pouvoir de commander les services de la nature, et 
une difficulté constamment croissante de se procurer des subsistances, 
et que cette cause engendre le fléau de l'excès de population. Cette 
théorie, ainsi que le lecteur l'a vu, a pris naissance en Angleterre, et a été 
simplement une tentative pour expliquer les phénomènes non naturels, 
oeuvre de l'homme, au moyen de lois naturelles imaginaires attribuées à 
son Créateur. 

Dans l'état de barbarie, la population est toujours surabondante. A 
mesure que la civilisation se développe, une plus grande quantité 
d'individus obtiennent plus de subsistances, et de meilleure qualité, en 
échange de moins de travail. L'histoire du monde prouve à chaque page 
que les choses se passent ainsi en réalité ; et pourtant, si nous devons 
en croire Malthus, Ricardo, et leurs disciples, le mal constamment 
inséparable de l'absence du pouvoir d'association est celui qui exerce 
ses plus grands ravages, lorsque ce pouvoir d'association existe an plus 
haut degré. 

Pour que la puissance de l'homme s'accroisse, il faut qu'il y ait 
développement de ses facultés latentes ; mais pour que ce 
développement ait lieu, il est indispensable que les travaux soient 
diversifiés et que les individus soient mis à même de s'associer. Plus est 
rapide l'augmentation du pouvoir exercé sur la nature, moins est 
impérieuse la nécessité d'effectuer les changements de lieu, c'est-à-dire 



moins est considérable la proportion du travail de la société nécessaire 
pour l'œuvre du transport, moins est grande la puissance du soldat, du 
trafiquant, ou de l'individu qui transporte les produits ; et plus il est 
prouvé complètement que la matière revêt la forme de subsistances à 
l'usage de l'homme, plus rapidement qu'elle ne tend à revêtir la forme de 
l'homme lui-même. 

Le système que nous avons retracé plus haut, et si énergiquement blâmé 
par Adam Smith, tendait à produire des résultats tout à fait différents. 
Visant, ainsi qu'il le faisait, à empêcher l'association, il augmentait la part 
proportionnelle du travail de la société nécessaire pour accomplir l'œuvre 
du transport ; en même temps qu'en empêchant les facultés latentes de 
l'homme de se développer, il réduisait le sujet de ses opérations à la 
condition d'une pure brute. C'est ainsi qu'on a vu le monde appelé à être 
témoin de l'extermination d'une immense population importée dans les 
îles anglaises de l'Amérique, de la paupérisation du peuple anglais, et de 
la découverte d'un système d'économie politique qui méconnaît les 
qualités distinctives de l'homme, ne reconnaissant que celles qu'il 
possède en commun avec le bœuf, le loup et le cheval. 

La destruction de la vie et du bien-être à la Jamaïque et en Angleterre 
résultaient du pouvoir que le trafic s'était arrogé de dominer le commerce 
et de le taxer à son profit. L'habitant de la Jamaïque produisant 
beaucoup de sucre et l'Anglais produisant beaucoup de tissus, si tous 
deux avaient pu accomplir leurs échanges directement, ils auraient été 
tous deux bien nourris et bien vêtus ; mais dans l'opération de ces 
échanges une part si considérable se trouvait absorbée que l'un ne 
pouvait se procurer que peu de tissus et l'autre peu de sucre. De là l'idée 
de l'excès de population. 

Cette idée ayant pris naissance parmi les économistes anglais et se 
trouvant être l'idée admise chez le peuple anglais, il est nécessaire, pour 
la réfuter, d'examiner l'histoire des diverses sociétés soumises au 
système britannique, dans le but de constater si celui-ci est réellement 
une loi de la nature, ou seulement une conséquence naturelle d'une 
politique qui tendait à séparer l'artisan de l'agriculteur et à créer un 
unique atelier pour tout l'univers. Le Portugal, la Turquie, l'Irlande et 



l'Inde ayant été les pays qui lui ont été particulièrement soumis, nous 
allons passer en revue tous ces états, pour constater jusqu'à quel point 
les phénomènes que nous y observerons correspondent avec ceux qui 
se sont révélés à la Jamaïque (20). 



CHAPITRE XII. 



CONTINUATION DU MEME SUJET 


§ 1. — Phénomènes sociaux, tels qu'ils se présentent dans 
l'histoire du Portugal. 


La splendeur du Portugal au XVIe siècle, résultant de l'exercice de sa 
puissance d'appropriation dans l'Orient, a été, ainsi qu'il arrive toujours, 
suivi d'une faiblesse croissante ; et la fin de ce siècle même l'a trouvé, 
ainsi que l'a vu le lecteur, réduit à la condition d'une province espagnole. 
Quarante ans plus tard, il réussit à recouvrer son indépendance, et, à la 
fin du XVIIe siècle, on le vit faire de vigoureux efforts pour continuer à 
s'en assurer la possession, en établissant, parmi les individus qui 
formaient sa population, l'habitude d'association nécessaire pour 
développer leurs facultés et étendre leur commerce. Depuis une époque 
reculée, le Portugal avait été renommé pour la qualité de ses laines, mais 
pendant longtemps il avait manqué des moyens de la convertir en drap. 
Maintenant, cependant, dans le but de réaliser l'idée si bien exprimée par 
Adam Smith que, pour arriver à développer le commerce, il est 
nécessaire de condenser « non-seulement les quatre-vingts livres de 
laine, mais encore les milliers de livres de blé nécessaires à l'entretien 
des ouvriers, en une pièce de drap, » le Portugal avait importé des 
artisans étrangers, à l'aide desquels la fabrication des étoffes de laine 
s'était développée assez rapidement pour répondre complètement aux 
demandes de drap à l'intérieur ; et pouvoir ainsi, tout en développant le 
commerce, diminuer considérablement sa dépendance des chances et 
des vicissitudes du trafic extérieur. 

Cependant l'administration du pays passa en d'autres mains, et, en 1703, 
fut signé le fameux traité de Méthuen, par lequel, en retour de la faveur 
accordée à ses vins, l'idée de créer dans son sein, un marché pour les 
substances alimentaires et la laine, et de développer ainsi son 
commerce, fut entièrement rejetée. Immédiatement, ses marchés furent 
inondés de produits, ses manufactures ruinées, et les métaux précieux 



disparurent (1). 


Ainsi transformé de nouveau en pays purement agricole, l'épuisement du 
sol devint une conséquence nécessaire ; et l'épuisement du sol fut suivi à 
son tour de la diminution de la population, diminution qui continua si 
longtemps, que cette population n'est aujourd'hui que de trois millions, la 
décroissance, au siècle dernier seulement, ayant presque atteint le 
chiffre de 700 000. Avec la diminution de la population et de la puissance 
d'association, il se manifesta un accroissement dans la difficulté 
d'effectuer les changements de lieu, des produits et des individus. Dans 
un pays qui, même au temps de César, était pourvu de routes, on 
transporte maintenant les dépêches à dos de mulet, à raison de trois 
milles par heure, entre la capitale et les villes de province. Comme il n'y a 
de moyen de transport d'aucune espèce, si ce n'est sur la route de 
Lisbonne à Oporto, les voyageurs sont forcés de louer des mulets, s'ils 
veulent se rendre d'un lieu dans un autre. « Non-seulement, dit un 
voyageur moderne, il n'existe aucune route digne de ce nom, mais les 
rues mêmes et les lieux de passages sont convertis en pépinières pour 
l'engrais, et le seul mode de transport pour les marchandises d'un poids 
considérable consiste à se servir de charrettes traînées par des boeufs, 
et, pour les marchandises plus légères, des mulets ou des épaules des 
Galiciens ; la valeur de l'homme, en ce pays, étant regardée comme 
tellement insignifiante, qu'il est assimilé à une simple bête de somme. » 

L'isolement arrive, nécessairement, à la suite de la dépopulation, et le 
développement des facultés humaines diminue ; la qualité des 
instruments de production diminue, en conséquence, et la puissance de 
la nature augmente aux dépens de celle de l'homme. « On est surpris de 
voir, au rapport d'un autre voyageur, à quel point les Portugais ignorent, 
ou du moins connaissent superficiellement, toute espèce de main- 
d'œuvre ; le charpentier est maladroit, et gâte toute besogne qu'il 
entreprend ; et la façon dont sont unies les portes et les boiseries de 
maisons, ayant une belle apparence, aurait été digne des siècles les plus 
grossiers. Leurs véhicules de toute nature, depuis le carrosse de famille 
de l'hidalgo jusqu'à la charrette qui conduit le paysan, leurs instruments 
agricoles, leurs clefs et leurs serrures sont ridiculement mal 
confectionnés. Ils semblent dédaigner le progrès et sont placés si 



énormément au-dessous du pair et à un degré d'infériorité si frappant, 
relativement au reste de l'Europe, qu'ils forment une sorte de honteux 
sujet d'étonnement au milieu du XIXe siècle. » 

L'utilité de la terre et de ses produits diminue conséquemment, en même 
temps qu'il y a constante augmentation dans la valeur des denrées 
nécessaires pour les besoins de l'homme et diminution dans la valeur de 
l'homme lui-même ; c'est là précisément le contraire de ce qu'on observe, 
dans les pays où celui-ci peut satisfaire ce premier besoin de sa nature 
qui le porte à rechercher l'association avec ses semblables. 

Le système a duré un siècle et demi, et pendant tout ce laps de temps le 
pouvoir de commander les services de la nature a diminué, ainsi qu'on le 
voit manifestement par la difficulté constamment croissante de se 
procurer les subsistances, les vêtements et l'abri nécessaires pour 
entretenir l'existence de l'homme. La part proportionnelle des produits du 
travail, nécessaire pour payer les frais de transport, a constamment 
augmenté, à mesure que la quantité des choses produites a diminué ; et 
le résultat peut se constater maintenant dans ce fait, qu'avec la 
décadence du commerce à l'intérieur, le pouvoir de l'entretenir au dehors 
a diminué à tel point, que le Portugal a cessé de compter parmi les 
nations, même pour ceux qui, en 1703, convoitaient si vivement le trafic 
avec ce pays. L'individualité de la communauté sociale a disparu avec 
l'individualité du peuple qui la constitue ; et, ainsi que nous le voyons 
rapporté dans un ouvrage récent qui jouit d'une grande réputation : « Les 
finances sont dans le plus déplorable état, le trésor est à sec, et tous les 
services publics sont eu souffrance. Une insouciance et une apathie 
réciproques régnent dans toutes les administrations, et, il faut le dire 
aussi, dans la nation. Pendant que partout, en Europe, on cherche à 
améliorer, le Portugal reste stationnaire. Le service postal de ce pays en 
offre un curieux exemple ; il faut encore 19 à 21 jours à une lettre, pour 
aller et revenir de Lisbonne à Bragance ; la distance est de 423 
kilomètres (soit environ 300 milles américains). Toutes les ressources de 
l'État sont épuisées aujourd'hui, et il est probable que les recettes 
provenant des ventes, redevances, fermages, pensions censitaires, 
droits sur ventes, dettes à l'État, ne donneront pas le tiers du montant 
pour lequel on les fait figurer au budget (2). » 



Tel était l'état des affaires, il y a quelques années ; mais les résultats 
épuisants d'une culture exclusive deviennent, chaque année, plus 
évidents. Le marché intérieur pour le blé s'est transformé en un marché 
étranger pour la vigne ; mais aujourd'hui ce dernier lui-même a cessé 
d'exister, parce qu’on a enlevé sans relâche au sol tous les éléments 
constitutifs de la vigne. Des classes entières d'individus, en Portugal, 
sont maintenant réduites à une complète pauvreté, en même temps qu'à 
Madère des individus périssent faute de subsistance, ainsi qu'il arrive en 
tout pays, à défaut de cette diversité de travaux, qui est la cause du 
commerce et développe les facultés latentes de l'individu. La nation qui 
commence par exporter les produits bruts du sol doit finir par 
l'exportation, ou l'extermination des individus. 

Lorsque la population s'accroît et que les hommes se réunissent, un 
terrain ingrat même peut devenir fécond ; et c'est ainsi que « la 
puissance fertilisante de l'engrais fait rapporter, aux terres de pauvre 
qualité du département de la Seine, trois fois autant que celles des bords 
de la Loire (3). » Lorsque la population diminue et que les hommes sont, 
par cette raison, forcés de vivre à de plus grandes distances les uns des 
autres, les terres riches elles-mêmes s'appauvrissent, et il n’est pas 
besoin d'en chercher une meilleure preuve que celle qui s'offre ici. Dans 
le premier cas, chaque jour rapproche davantage les individus de cette 
parfaite liberté de pensée, de parole et d'action indispensable au 
développement du commerce. Dans le second, ces mêmes individus 
deviennent, de jour en jour, plus barbares et plus asservis, et sont de 
plus en plus la proie des classes qui « vivent, se meuvent, et n'ont 
d'existence » qu'en vertu de l'exercice de leur puissance d'appropriation, 
— c'est-à-dire les soldats et les trafiquants. La force des nations est en 
raison inverse des proportions où se trouvent ces classes par rapport à la 
masse dont la société se compose. Ces proportions augmentent avec la 
décroissance du commerce. Le commerce augmente toutes les fois qu'il 
y a diminution dans la nécessité d'effectuer des changements de lieu et 
de dépendre des services de ces individus qui ne subsistent, qu'en 
transportant des armes, équipant des navires ou mettant des véhicules 
en mouvement. Il diminue toutes les fois que cette nécessité augmente. 
Si l'on voulait une preuve de cette assertion, on la trouverait en 



comparant l’état passé et l'état présent du Portugal, pays naturellement 
riche, si longtemps soumis au système de cet autre pays où la théorie de 
l'excès de population a pris naissance. 



§2. — Phénomènes sociaux, tels qu'ils se présentent dans 
l'histoire de l'empire Turc. 


De toutes les contrées de l'Europe, il n'en est aucune dotée d'avantages 
naturels comparables à ceux qui constituent l'empire turc, en Europe et 
en Asie. Avec une culture convenable, on pourrait y produire, en 
quantités presque illimitées, la laine et la soie, le blé, l'huile et le tabac ; 
en même temps que la Thessalie et la Macédoine, depuis longtemps 
renommées pour la production du coton, sont couvertes de terres en 
friche, susceptibles d'en fournir une quantité suffisante pour vêtir l'Europe 
entière, la houille et le fer s'y trouvent abondamment, et en qualité égale 
à celle d'un pays quelconque ; tandis qu'en certaines parties de l'empire 
« les collines semblent une masse de carbonate de cuivre. » La nature a 
tout fait pour ce pays, et cependant, parmi toutes les populations de 
l'Europe, c'est celle des rayas turcs qui se rapproche le plus de la 
condition d'esclaves ; et parmi tous les gouvernements européens, celui 
de la Turquie se trouve le plus réellement contraint de se soumettre aux 
lois que lui imposent, non-seulement les nations étrangères, mais encore 
les trafiquants étrangers et indigènes en argent et autres marchandises. 
Nous pouvons maintenant examiner pourquoi il en est ainsi. 

Il y a deux siècles, le trafic avec la Turquie constituait la partie la plus 
importante de celui qu'entretenait l'Europe occidentale ; et les négociants 
turcs prenaient rang parmi les plus riches entre ceux qui fréquentaient les 
marchés de l'Occident. Un peu plus tard, son gouvernement s'unit à ceux 
de France et d'Angleterre par un traité, en vertu duquel il s'engagea à ne 
pas frapper leurs importations d'un droit supérieur à 3 pour % ; et comme 
leurs navires, aux termes de ce même traité, étaient affranchis de tous 
frais de port, le système ainsi établi était, en réalité, celui de la liberté 
commerciale la plus absolue et la plus complète. 

Pendant plus d'un siècle après, la Turquie fut encore capable de soutenir 
la concurrence avec les manufactures de l'Occident et de conserver 
parmi ses sujets la puissance et l'habitude de l'association. 
« Ambelakaia, dit M. Beaujour, approvisionna l'industrieuse Allemagne, 



non par la perfection de ses métiers à filer le coton, mais par le travail de 
ses quenouilles et de ses fuseaux. Elle enseigna à Montpellier l'art de la 
teinture, non pas avec le secours des professeurs de chimie 
expérimentale, mais parce que l'art de la teinture était pour elle une 
industrie domestique et qui s'étudiait, pour ainsi dire, chaque jour sur les 
fourneaux de chaque cuisine. Par la simplicité et la loyauté, mais non par 
la science de son système, elle a donné au monde une leçon 
d'association commerciale ; elle a donné l'exemple sans pareil, dans 
l'histoire commerciale de l'Europe, d'une compagnie de capital et de 
travail tout ensemble, administrée avec habileté, économie, succès, et 
dans laquelle les intérêts du travail et du capital furent longtemps 
également représentés. Et cependant le système d'administration, 
auquel tous ces faits se relient, est commun aux nombreux hameaux de 
la Thessalie qui ne sont pas sortis de leur obscurité ; mais pendant vingt 
ans Ambelakaia fut laissée parfaitement tranquille (4) » 

Les revenus que l'on tirait des douanes ayant cessé d'être perçus, tout le 
vide que le traité avait créé avait besoin, naturellement, d'être comblé, au 
moyen de l'impôt direct ; et, en conséquence, le gouvernement a, depuis 
cette époque, jusqu'à nos jours, reposé entièrement sur les impôts de 
capitation, les impôts sur les maisons et les terres, ce dernier perçu 
d'abord sous la forme d'une taxe sur la terre elle-même, et, en second 
lieu sous la forme de droits à l'exportation (5). Le trafic était affranchi de 
tout empêchement ou obstacle ; mais le commerce intérieur était entravé 
par de continuelles interventions. 

En dépit de celles-ci, le système des centres locaux, neutralisant la force 
d'attraction des grandes capitales, politiques et commerciales, continua 
d'exister, ainsi que nous l'avons vu, jusqu'à la fin du dernier siècle ; et, 
comme conséquence de ce fait ; le pays demeura, ainsi qu'il l'est encore, 
à la fois riche et puissant. Même à cette époque, cependant, l'Angleterre 
avait inventé des machines pour filer le coton, et en prohibant 
l'exportation de ces machines aussi bien que l'émigration de tous les 
artisans à l'aide desquels, autrement, le travail aurait pu s'accomplir, elle 
avait pris des mesures ayant pour but de faire apporter à ses métiers tout 
le coton de l'univers pour y être converti en tissus. La Turquie ayant du 
coton à vendre, avait été accoutumée à le vendre sous cette forme ; et la 



possibilité d'agir ainsi lui avait permis d'entretenir le commerce à 
l'intérieur et au dehors. A cette heure cependant, le commerce devait 
cesser pour faire place au trafic ; et le commerce cessa en effet ; 
Ambelakaia et divers autres sièges de manufactures ayant été 
complètement abandonnés, dans l'intervalle des vingt années 
postérieures à la date du tableau que nous avons retracé plus haut. Sur 
600 métiers qui existaient à Scutari en 1812, il n'en restait plus que 40 en 
1821 ; et sur les 2 000 établissements de tissage que l'on trouvait à 
Tournovo en 1812, il n'en restait que 200 en 1830. Depuis lors l'industrie, 
à ce que l'on croit, a complètement disparu. 

Pendant un certain temps, le coton fut exporté, pour revenir sous la 
forme de fil, faisant ainsi un voyage de plusieurs milliers de lieues pour 
trouver le petit fuseau ; mais ce trafic même a disparu, et comme 
conséquence de ce fait, il y a eu diminution considérable dans le salaire 
qui a affecté tous les genres de travail. « Les profits, il y a vingt ans, dit 
M. Urquhart qui écrivait en 1832, ont été réduits à la moitié, et 
quelquefois au tiers par l'introduction des cotons (filés) anglais, qui, bien 
qu'ils aient fait baisser les prix à l'intérieur et arrêté l'exportation des 
cotons filés turcs, n'ont cependant pas supplanté l'industrie domestique 
d'une manière sensible ; les ouvriers ayant été forcés de continuer à 
travailler, seulement pour gagner leur pain, et réduisant leurs demandes 
de salaires pour soutenir une concurrence désespérée. Cependant les 
habitudes laborieuses des femmes et des enfants, continue-t-il, sont très- 
remarquables ; dans les moments que leur laissent les travaux 
domestiques, pendant qu'ils gardent le bétail, ou portent de l'eau, la 
quenouille ou le fuseau, comme au temps de Xercès, ne sortent jamais 
de leurs mains. Les enfants sont constamment occupés, dès l'instant que 
leurs petits doigts peuvent tourner le fuseau. Aux environs d'Ambelakaïa, 
le premier centre de fabrique de coton filé, la classe agricole eut à souffrir 
terriblement de cet état de choses, bien qu'autrefois les femmes pussent, 
dans leurs maisons, gagner autant que les hommes dans les champs ; 
maintenant le gain quotidien d'un homme ne s'élève pas au-delà de 20 
paras ; et encore faut-il pour cela qu'il le réalise ; car souvent il ne trouve 
pas à se défaire du coton qu'il a filé (6). » 

Le salaire des femmes n'était alors que de quatre cents par jour. « Il 



fallait le travail continu de toute une semaine pour gagner un quart de 
dollar (1 fr. 25 c.). » Les hommes employés à récolter des feuilles de 
mûrier et à soigner des vers à soie, pouvaient gagner, lorsqu'ils avaient 
de l'emploi, cinq cents par jour ; mais à Salonique, port maritime de la 
Thessalie, le salaire s'élevait jusqu'à 50 cents par semaine. Le 
commerce avait cessé, et avec la diminution dans la puissance 
d'association, la valeur de l'individu et l'utilité de la terre avaient été 
presque complètement anéanties ; tandis que la valeur des denrées était 
devenue assez considérable pour faire périr, faute de subsistance, 
hommes, femmes et enfants. 

Tant que les manufactures existèrent et que le commerce put se 
maintenir, l'agriculture fut dans un état florissant ; et par la raison, que le 
marché où elle pouvait écouler ses produits étant très-rapproché, elle 
était soumise à peu d'impôts résultant de la nécessité d'effectuer des 
changements de lieu. Les routes et les ponts pouvaient alors être bien 
entretenus ; et à mesure qu'il devint de plus en plus nécessaire de 
transporter les produits encombrants de la terre au marché éloigné, le 
besoin de routes augmenta ; mais le pouvoir de les entretenir diminua ; 
résultat toujours inévitable du sacrifice du commerce sur l'autel du trafic. 
« L'augmentation des frais de transport, dit un voyageur moderne, a 
permis à un petit nombre de capitalistes de monopoliser tout le trafic sur 
tous les articles d'exportation ; la conséquence de ce fait, c'est-à-dire la 
ruine des propriétaires terriens et des agriculteurs, ne tarda pas à se 
produire, des familles entières furent réduites à la pauvreté et des 
villages cessèrent d'exister ; en même temps que dans un grand nombre 
de districts fort étendus, toute la population rurale abandonna la culture 
du sol natal pour émigrer vers les villes commerciales les plus 
rapprochées (7). » C'est ainsi qu'à mesure que la dépendance du 
marché éloigné augmente, la faculté de s'y rendre diminue, tandis qu'à 
mesure que cette dépendance diminue, la faculté d'avoir recours à ce 
même marché augmente dans une proportion également constante. 
Dans le premier cas, la nature obtient constamment un pouvoir plus 
considérable sur l'homme, tandis que dans le second il obtient, aussi 
constamment, le pouvoir sur la nature. Dans le premier cas, l'utilité 
diminue et la valeur des denrées augmente, tandis que dans le second, 
les utilités augmentent et la valeur diminue. Dans le premier cas, 



l'homme devient de jour en jour plus esclave, tandis que dans le second 
il devient plus libre. 

« Aucune amélioration, nous apprend le même auteur, ne peut être 
tentée aujourd'hui que dans le voisinage des grandes villes (qui offrent 
un marché constant et immédiat pour toute espèce de produits agricoles) 
» ou, en d'autres termes, des parties du pays où le commerce existe 
encore. On ne peut espérer rien de semblable dans ces districts, hors 
desquels « les articles même les plus lourds doivent être transportés par 
des chevaux de charge » avec des frais pour le transport, « qui ont 
augmenté constamment pendant ces dernières années ; ce qui a fait 
diminuer la culture et l'exportation de plusieurs denrées, particulièrement 
adaptées au sol et au climat ; » et cependant ce sont ces portions de 
pays qui l'exigent le plus. La part proportionnelle du travail national 
consacrée à l'œuvre du transport s'accroît constamment, et, comme 
conséquence nécessaire, celle qui est consacrée à la production décroît, 
en même temps qu'a lieu une diminution constante dans la puissance de 
la société et des individus dont elle se compose. 

La dépopulation et la pauvreté ayant été, dans tous les pays du monde, 
la conséquence de l'accroissement de la puissance du trafiquant et de la 
diminution du pouvoir d'entretenir le commerce, il n’y a pas lieu d'être 
surpris que tous les voyageurs modernes aient dépeint la nation turque 
comme marchant constamment à sa ruine, et la population à la servitude 
la plus complète ; résultat inévitable d'un système qui repousse les 
ouvriers et empêche le développement de l'individualité parmi les 
hommes. Au nombre de ces voyageurs les plus modernes, il faut citer M. 
Mac Farlane (8). A la date de sa visite en Turquie, non-seulement les 
manufactures de soieries avaient complètement disparu, mais les 
filatures mêmes, pour apprêter la soie grège, étaient fermées ; les 
tisserands s'étaient faits laboureurs, les femmes et les enfants n'avaient 
aucune espèce de travail. Les sériciculteurs étaient devenus 
complètement dépendants d'un marché éloigné, où il n’existait point de 
demande pour les produits de leur terre et de leur travail. L'Angleterre, se 
trouvant alors en proie à l'une de ses crises périodiques, avait jugé 
nécessaire de réduire les prix de tous les produits agricoles, dans le but 
d'en arrêter l'importation. En certaine circonstance, pendant les voyages 



de M. Mac Farlane, le bruit se répandit que la soie avait haussé de prix 
en Angleterre, ce qui produisit instantanément un mouvement et une 
animation qui, dit-il, « flattèrent sa vanité nationale, en songeant qu'un 
choc électrique partant de Londres, ce siège puissant du commerce, pût 
être ressenti en quelques jours en un lieu tel que Biljek. » Voilà ce qu'est 
la centralisation trafiquante ! Elle fait, des agriculteurs répandus sur la 
surface du globe, de purs esclaves, dépendant pour leur subsistance et 
leur vêtement de la volonté de quelques individus, propriétaires d'une 
petite quantité de machines au centre puissant du commerce. A un 
moment donné, la spéculation étant maîtresse du terrain, les denrées 
haussent de prix, et l'on s'efforce, par tous les moyens possibles, 
d'engager à faire d'immenses chargements de matières premières. 
L'instant qui suit, on dit que l'argent est rare et les expéditeurs sont 
ruinés. 

On peut voir partout en Turquie, les ruines de villages autrefois 
florissants, et les résultats de cette diminution dans la force d'attraction 
locale se révèlent dans la décadence générale de l'agriculture. La 
charrue, le pressoir et le moulin à huile, qu'on met en oeuvre aujourd'hui, 
sont tous également d'une construction barbare. Les champs de coton 
de la Thessalie restent incultes ; il n'existe aucune terre cultivée dont on 
puisse parler dans un espace de vingt milles, et de cinquante milles, en 
suivant certaines directions. Les choses les plus nécessaires à la vie 
viennent de points éloignés ; le blé nécessaire au pain de chaque jour, 
d'Odessa ; le gros bétail et les moutons, d'endroits situés au-delà 
d'Andrinople, ou de l'Asie mineure ; le riz, dont il se fait une 
consommation si considérable, des environs de Philippopolis (Filèbe) la 
volaille, principalement de la Bulgarie, les fruits et les légumes, de 
Nicomédie et de Mondanie (Mondania). C'est ainsi qu'il y a épuisement 
constant du numéraire sans qu'il y ait aucun revenu évident, si ce n'est 
pour le trésor, ou provenant de la propriété de l’Uléma (9). 

Il faut maintenant que la soie fabriquée, — mal apprêtée à cause de la 
difficulté de se procurer de bonnes machines, — arrive en Angleterre à 
son état le plus grossier pour y subir une préparation et être expédiée en 
Perse ; et c'est ainsi que le commerce avec les nations étrangères 
diminue, en même temps que le pouvoir de maintenir le commerce à 



l'intérieur. 


Non-seulement l'étranger est libre d'introduire ses marchandises ; mais il 
peut, en payant un droit insignifiant de 2 %, les transporter dans toute 
l'étendue de l'empire, jusqu'à ce qu'il les ait vendues complètement. 
Voyageant à la suite de caravanes, il est logé gratuitement. Il apporte ses 
marchandises pour les échanger contre du numéraire, ou toute autre 
chose dont il a besoin, et l'échange accompli, il disparaît aussi 
subitement qu'il est venu. Comme résultat nécessaire de cette complète 
liberté du trafic, il arrive que le commerce local n'existe en aucune façon ; 
le marchand, qui payait une rente et des impôts, s'est trouvé hors d'état 
de lutter contre le colporteur ambulant, qui ne payait ni l'une ni les autres 
(10). Le pauvre cultivateur se voit donc dans l'impossibilité d'échanger 
ses produits, quelque faibles qu'ils soient, excepté à l'arrivée fortuite 
d'une caravane, qui généralement se montre bien plus disposée à 
absorber le peu de numéraire qui est en circulation qu'aucun des 
produits plus encombrants, et de moins de valeur, de la terre. 

Ainsi que cela arrive d'ordinaire dans les pays purement agricoles, la 
masse entière des cultivateurs est endettée sans espoir de pouvoir 
rembourser, et le prêteur d'argent les rançonne tous. S'il vient en aide au 
paysan avant la moisson, il doit percevoir un intérêt exorbitant et se faire 
payer en produits, en prélevant un escompte considérable sur le prix de 
marché. La faiblesse et la pauvreté qui existent parmi les classes 
agricoles, se retrouvent dans toutes les sociétés où l'on n'a pas laissé 
l'agriculture se fortifier elle-même, au moyen de cette alliance naturelle, 
entre la charrue et le métier, entre le marteau et la herse, si admirée 
d'Adam Smith ; et c'est par suite de la ressemblance réciproque qui se 
rencontre, sous ce rapport, entre le Portugal, la Jamaïque et la Turquie, 
que nous pouvons constater aussi les causes de leur ressemblance dans 
ce fait, que la valeur de l'individu y diminue constamment, et que lui- 
même y devient, de jour en jour, plus asservi à la nature et à ses 
semblables. Le gouvernement, aussi faible que la population, dépend si 
complètement de la volonté des trafiquants indigènes et étrangers, que 
ceux-ci peuvent se considérer comme les véritables propriétaires du 
pays, possédant le pouvoir de taxer à discrétion ceux qui l'occupent ; et 
c'est à eux certainement que reviennent tous les profits de la culture. 



Il suit de là que la masse des biens immeubles est presque 
complètement sans valeur. Dans la grande vallée de Buyukderé, 
autrefois connue sous le nom de la belle région et située tout à fait dans 
le voisinage de Constantinople, une propriété de douze milles de 
circonférence avait été vendue, très-peu de temps avant la visite de M. 
Mac Farlane, pour moins de 5 000 dollars, tandis qu'ailleurs, une autre 
presque aussi considérable l'avait été pour une somme bien inférieure. 
Quelque faibles même que soient de pareils prix de vente, ils ne peuvent 
manquer de baisser encore, sous l'influence d'un système qui force le 
malheureux cultivateur d'épuiser le sol, dans les efforts auxquels il se 
livre pour approvisionner un marché éloigné. Aux environs de Smyrne, 
on peut acheter facilement la terre à raison de six cents l'acre ; mais 
ceux qui se contentent d'aller résider à peu de distance de la ville 
peuvent acquérir cette terre tout à fait libre d'impôt. Le commerce 
intérieur y existant à peine, il suit de là, comme partout, que le commerce 
étranger est tout à fait insignifiant. Tout récemment, la somme totale des 
exportations n'était que de trente-trois millions de dollars, soit environ 
deux dollars par tête ; tandis que le total des exportations de l'Angleterre 
pour la Turquie n'était que de 2 221 000 liv. sterl. ou 11 000 000 de 
dollars ; ce qui donne un peu plus de 50 cents par tête ; et cependant 
une portion considérable de cette quantité si faible n'arrivait là que se 
trouvant en route pour les marchés étrangers. Dans toute l'étendue de 
l'univers, le commerce s'est développé, la terre s'est divisée et a 
augmenté de valeur, les hommes sont devenus libres et les sociétés 
fortes, en raison directe du pouvoir de s'associer pour obtenir l'empire sur 
les forces de la nature. Partout ce pouvoir a augmenté avec 
l'augmentation de la demande des diverses facultés des individus, 
demande résultant de la variété dans les modes d'emploi, et conduisant 
au développement de l'individualité parmi les membres qui ont formé la 
société. Avec le progrès de ce développement, on a constaté une 
économie croissante de la force humaine intellectuelle et physique ; et la 
force ainsi économisée, à un certain moment, a constitué le capital à 
employer dans le moment qui a suivi. Plus cette économie a été 
considérable, plus l'a été également le pouvoir de se procurer de 
nouvelles machines à l'aide desquelles on a obtenu un empire plus 
étendu sur la nature ; l'eau, le vent, la vapeur et l'électricité ont été forcés 



d'accomplir l'œuvre qui, jusqu'à ce jour, avait exigé l'effort des bras 
humains. A mesure que le progrès a diminué, et que les différences 
parmi les individus sont devenues moins nombreuses, l'individualité a 
diminué, en même temps qu'il y a eu accroissement constant dans la 
déperdition de la force humaine, chaque pas dans cette voie n'étant que 
le prélude d'un nouveau pas plus considérable. Quand les usines se sont 
arrêtées et que les manufactures ont décliné, les individus qui y avaient 
travaillé ont été contraints de chercher au dehors les moyens de 
subsistance qui leur étaient refusés à l'intérieur. Avec la diminution de la 
population, a diminué le pouvoir d'entretenir les routes et les ponts ; et 
lorsque les ponts ont disparu, les terres fertiles ont été abandonnées. La 
Malaria ne tardant pas à décimer la population disséminée qui reste 
encore, nous constatons, avec chaque phase du progrès, une diminution 
dans la quantité des denrées produites, accompagnée d'une 
augmentation dans les obstacles placés entre le producteur et le marché 
où il peut vendre ses produits ; augmentation qui exige, pour être 
annulée, une proportion constamment croissante d'efforts, et qui permet 
au voiturier et au trafiquant de s'enrichir aux dépens des pauvres 
individus qui veulent encore cultiver la terre. C'est ainsi que le trafic tend 
d'une façon aussi certaine à l'esclavage que le commerce à la liberté. 

Dans les intérêts réels et permanents des nations il n'existe point de 
discordances. Tout ce qui tend au préjudice de l'une tend également au 
préjudice de l'autre, et le jour viendra peut-être où l'on admettra qu'il en 
est ainsi ; et où l'on admettra également que, parmi les nations de même 
que parmi les individus, un intérêt personnel éclairé impose l'observation 
constante de cette règle si précieuse, base même du christianisme : Ne 
fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'on te fît à toi-même ! Il n'y 
a qu'un siècle, la Turquie, le Portugal et les Antilles étaient pour 
l'Angleterre les acheteurs les plus avantageux entre tous, les pays avec 
lesquels le trafic était recherché avec le plus d'ardeur ; et cependant où 
sont aujourd'hui ces acheteurs et que sont-ils? La cause de guerres, de 
difficultés et de dépenses de toute sorte : pauvres par eux-mêmes, 
négligés et dédaignés par toutes les autres nations et plus 
particulièrement par l'Angleterre elle-même. Contraints de suivre un 
système qui anéantissait le commerce parmi eux, ils sont devenus de 
plus en plus, et d'année en année, de purs instruments que le trafic met 



en œuvre, jusqu'à ce qu'enfin ils ont cessé complètement d'inspirer 
aucun respect parmi les sociétés répandues sur le globe. Telle est la 
cause réelle de la décadence et de la chute de l'empire turc, dont la 
puissance serait aujourd'hui plus considérable qu'elle n'a jamais été, si 
sa politique eût été dirigée vers le développement des facultés latentes 
de sa population et de son sol, ainsi que vers l'encouragement du 
commerce. 

A mesure que le Portugal, la Turquie et la Jamaïque sont devenues plus 
complètement dépendantes du trafic, il y a eu diminution dans leur 
pouvoir de consommer les produits du travail et de l'industrie 
britanniques ; et c'est ainsi que de nos jours, on a vu se reproduire la 
fable d’Ésope de la poule aux œufs d'or. De là vient qu'en même temps 
que nous avons eu occasion, d'un côté, de constater la décadence dans 
tous les pays étrangers où le commerce était sacrifié au trafic, nous 
avons vu, de l'autre, le développement prodigieux du paupérisme en 
Angleterre ; c'est là ce qui a enfanté la doctrine de l'excès de population 
et conduit à cette croyance, que les nécessités du trafic exigent que le 
travail soit à bon marché, afin que le capital puisse commander ses 
services ; ou en d'autres termes, que l'homme doit être asservi pour 
permettre au trafic de s'enrichir. Telle est la morale de cette économie 
politique moderne qui ignore l'existence de toutes les qualités distinctives 
de l'homme, et se borne à tenir compte des qualités physiques qui lui 
sont communes avec le bœuf, le cheval et les autres animaux. La 
science réelle — nous dirigeant dans une voie tout opposée — nous 
permet de trouver, à chaque page de l'histoire, la confirmation de cette 
proposition : que dans le monde moral ainsi que dans le monde physique 
l'esclavage et la mort se donnent constamment la main ; et que cette 
vérité s'applique aussi bien aux nations qui exercent la puissance, qu'à 
celles qui la subissent. 



§ 3. —Phénomènes sociaux, tels qu'ils se présentent dans 
l'histoire de l'Irlande. 


A l'époque de la révolution de 1688, la fabrication des étoffes de laine 
faisait de rapides progrès en Irlande (11). Mais le gouvernement de 
Guillaume et Marie, pour répondre à la requête qui lui était adressée par 
les marchands de Londres, s'engagea à décourager cette fabrication 
dans le but d'amener forcément en Angleterre l'exportation des matières 
premières, tandis qu'on en prohibait l'exportation dans les pays 
étrangers. On ne permit l'importation des étoffes ou des fils de laine, de 
l'Irlande en Angleterre, qu'en passant par certains ports ; mais leur 
exportation aux colonies aussi bien que celle des autres produits 
manufacturés, fut complètement prohibée. Les navires irlandais furent 
ensuite privés de toute participation aux bénéfices des lois sur la 
navigation, en même temps qu'on leur interdisait les pêcheries. Le sucre 
ne put être importé que par la voie de l'Angleterre ; et comme on 
n'accordait pas de prime pour son exportation en Irlande, celle-ci se 
trouvait ainsi taxée pour l'entretien du gouvernement étranger, en même 
temps qu'elle entretenait le sien propre. Tous les produits coloniaux 
devaient être transportés d'abord en Angleterre, après quoi ils pouvaient 
être embarqués pour l'Irlande ; on exigeait que le voyage d'importation se 
fit sur des navires anglais, manœuvrés par des matelots anglais et 
possédés par des négociants anglais ; on augmentait ainsi, dans la 
proportion la plus élevée, la taxe de transport, en même temps qu'on 
refusait au peuple irlandais toute participation à l'emploi des taxes ainsi 
perçues. 

En même temps que, dans les limites du possible, on leur interdisait tous 
les travaux tendant à la diversité des industries, et qu'on leur ôtait ainsi la 
faculté de s'associer au profit de leurs intérêts, on les engageait, par 
toute espèce de moyens, à se borner à la production des denrées 
demandées par les manufacturiers anglais ; la laine, le chanvre et le lin 
étaient admis en Angleterre sans payer de droits. Les hommes, les 
femmes et les enfants étaient regardés comme des instruments que le 
trafic avait à mettre en oeuvre ; et là, comme à la Jamaïque, on leur 



refusait tout emploi de leurs bras autre que le travail des champs, et 
toute occasion d'accomplir des progrès intellectuels, telle qu'elle résulte 
ailleurs de l'association de l'agriculture et des arts mécaniques. 

Toutefois, pendant la guerre de la révolution américaine, la liberté du 
commerce fut réclamée pour l'Irlande, et sous l'empire de circonstances 
qui firent accueillir favorablement la demande ; comme conséquence de 
ce fait, des changements s’opérèrent peu à peu, jusqu'à ce qu'enfin, en 
1783, on en vînt à reconnaître complètement son indépendance 
législative. La première des mesures adoptées à cette époque, fut 
l'imposition de droits sur divers articles de fabrication étrangère, dans le 
but avoué de permettre à la nation irlandaise d'employer l'excédant de 
son travail à convertir en drap son blé et sa laine ; et à la rendre ainsi 
capable de mettre en pratique le système si admiré par Adam Smith. A 
partir de ce moment, le commerce fit de rapides progrès, qui furent suivis 
d'un développement correspondant des facultés intellectuelles ; ainsi 
qu'on peut le déduire de ce fait, que, bien que la population fût peu 
nombreuse, il y existait une demande de livres assez considérable pour 
avoir justifié la reproduction de tous les principaux rapports du jour sur 
les lois anglaises, d'un grand nombre de rapports anciens ainsi que des 
principaux romans, voyages et ouvrages sur divers sujets. Une seule 
maison de librairie, à Dublin, publia plus de livres qu'on n'en demande 
aujourd'hui, probablement, pour les besoins du royaume, malgré 
l'accroissement de la population. 

Avec l'année 1801, la centralisation étant établie, il survint un 
changement. Par l'Acte d'Union, les lois relatives aux droits d'auteur 
s'étendirent à l'Irlande, et aussitôt la fabrication des livres, déjà 
considérable, et qui prenait des accroissements rapides, fut 
complètement anéantie. Les lois sur les patentes ayant été également 
appliquées par extension à ce pays, il devint, tout d'abord, évident que 
les manufactures irlandaises de toute sorte devaient suivre un 
mouvement rétroactif. L'Angleterre possédait le marché national, le 
marché étranger, et celui de l'Irlande lui était ouvert ; tandis que les 
manufacturiers irlandais étaient forcés de lutter pour leur existence, et 
sous l'influence des conditions les plus désavantageuses sur leur propre 
sol. La première disposait des moyens nécessaires pour acheter des 



machines coûteuses, et pour adopter tous les perfectionnements 
réalisables, de quelque nature qu'ils fussent, tandis que la seconde était 
hors d'état de le faire. Il arriva, comme conséquence naturelle, que les 
manufactures irlandaises cessèrent peu à peu d'exister, à mesure que 
l'Acte d'Union eut son effet. En vertu des dispositions de cet Acte, les 
droits établis par le parlement irlandais, en vue de protéger les fermiers 
de l'Irlande dans leurs efforts pour rapprocher d'eux plus étroitement les 
artisans, devaient diminuer graduellement, jusqu'à ce que le libre 
échange fût complètement établi ; ou, en d'autres termes, Manchester et 
Birmingham devaient accaparer le monopole de l'approvisionnement de 
l'Irlande en drap et en fer. La perception du droit sur les laines anglaises 
devait continuer pendant vingt ans. Les droits presque prohibitifs, dont 
étaient frappés les calicots et les mousselines de l'Angleterre, devaient 
être prorogés jusqu'en 1808 ; après cette époque ils devaient diminuer 
graduellement, pour cesser, finalement, d'être perçus en 1821. Les droits 
sur le fil de coton devaient être abolis en 1810. L'effet produit par ces 
mesures, pour diminuer la demande du travail irlandais, se révèle dans 
ce fait, que les chefs de manufactures de Dublin, dont le nombre, en 
1800, ne s'élevait pas à moins de 91, était tombé à 12 en 1840 ; que le 
nombre de bras employés avait diminué dans la proportion de 4 918 à 
602 ; et que les cardeurs de laine et les fabricants de tapis avaient 
presque entièrement disparu. Il en était de même à Cork, à Kilkenny, à 
Wicklow et dans tous les autres centres manufacturiers. Dans la 
première de ces villes, se trouvaient en grand nombre les filateurs de 
coton, les blanchisseurs d'étoffes et les imprimeurs sur calicots, en 
même temps que, dans la dernière, les tisseurs de tresse et de laine 
grossière, les bonnetiers et les tisseurs d'étoffes de laine se comptaient 
par milliers ; tandis qu'en 1834, la totalité des individus se livrant à ces 
travaux ne dépassait pas le chiffre de 500 (12). 

Se trouvant privé de tout emploi de ses bras excepté dans le travail 
agricole, la terre devint naturellement le but principal de ses poursuites. 
« La terre est la vie, a dit avec tant de vérité et d'énergie le premier Juge 
Blackburn, » et la population avait maintenant, devant elle, le choix entre 
l'occupation de la terre, moyennant un fermage quel qu'il fût, ou la mort 
par la faim. Le seigneur de la terre put ainsi imposer ses propres 
conditions ; et c'est ainsi que nous avons entendu parler d'une acre de 



terre payée jusqu'à cinq, six, huit et même jusqu'à dix liv. sterl. « Des 
fermages énormes, des salaires bas, des fermes d'une étendue 
excessive, louées par des propriétaires rapaces et indolents à des 
spéculateurs fonciers monopoleurs, pour être sous-louées par des 
oppresseurs intermédiaires à une valeur quintuple, au milieu de 
misérables mourant de faim, ne mangeant que des pommes de terre et 
ne buvant que de l'eau, » tous ces faits amenèrent une série constante 
d'attaques contre la propriété, suivie de la promulgation d'actes contre 
l'insurrection, d'actes contre la détention des armes, d'actes de 
coercition, lorsque le véritable remède se trouvait, dans l'adoption d'un 
système qui eût permis aux Irlandais d'associer leurs efforts, et 
d'entretenir ainsi le commerce qui était alors sacrifié sur l'autel du trafic. 

Pour que le commerce puisse naître ou se maintenir en quelque lieu que 
ce soit, il faut qu'il existe, en effet, des différences entre les positions des 
individus ; car les fermiers n'ont pas besoin d'échanger entre eux des 
pommes de terre, quelque besoin qu'ils aient des services du forgeron, 
du charpentier, du mineur, ou du meunier. La centralisation anéantit 
toutes les différences qui avaient existé, et força toute la population de se 
livrer à la culture de la terre ; et les résultats obtenus furent précisément 
ceux auxquels on pouvait s'attendre avec raison. La demande d'efforts 
humains, intellectuels ou physiques, cessant graduellement d'avoir lieu, 
des millions d'individus se trouvèrent acculés à la position de 
consommateurs de capital sous la forme d'aliments, en même temps 
qu'ils étaient complètement hors d'état de vendre le travail qui en était le 
produit. Quelque part que se transportât le voyageur, il trouvait des 
centaines et des milliers d'individus désireux de travailler, mais n’ayant 
pas de travail ; tandis que des dizaines de milliers erraient à travers 
l'Angleterre, cherchant à vendre leur travail, pour gagner le maigre 
salaire qui devait leur permettre de payer leur fermage dans leur pays. 
Tous les travaux leur étant interdits à l'exception d'un seul, ils étaient 
contraints de dépenser, en pure perte, plus de force cent fois qu'il n'en 
eût fallu pour payer tous les produits des manufactures anglaises qu'ils 
consommaient aujourd'hui, et c'est ainsi qu’ils devinrent, ainsi que 
s'exprime le Times de Londres, «les tendeurs de bois et les tireurs d'eau 
du Saxon (13). » 



Les écrivains anglais nous affirment que l'Irlande a manqué du capital 
indispensable pour l'industrie manufacturière ; mais il doit toujours en 
être ainsi à l'égard des pays purement agricoles. Dans un pays 
quelconque, il ne faut, pour rendre le capital abondant, que l'existence de 
cette puissance d'association qui permet à tout individu de trouver un 
acheteur pour son propre travail, et de devenir acheteur de celui des 
autres. Le pouvoir de rendre des services corporels ou intellectuels 
résulte d'un capital consommé, et il constitue le capital que le travailleur 
peut offrir en échange. Lorsque la diversité des travaux existe, le 
mouvement de la société est rapide, et tout ce capital reparaît sous la 
forme de denrées ; mais lorsqu'il n'y a d'autre occupation que 
l'agriculture, le mouvement est lent, et la plus grande partie se trouve 
perdue. Des millions d'Irlandais dissipaient chaque jour leur capital, et 
c'est ainsi, conséquemment, que ce capital faisait défaut. On n'avait pas 
éprouvé une pareille insuffisance de ressources dans la période qui 
s'écoula entre 1783 et 1801, parce qu'alors le commerce prenait un 
accroissement constant, donnant lieu à la demande de toutes les forces 
physiques et intellectuelles de la société. Depuis cette époque, le 
commerce déclina peu à peu, jusqu'au moment où il cessa 
complètement d'exister ; et c'est ainsi qu'il y eut déperdition, chaque 
année, d'un capital irlandais, qui eût pu suffire, appliqué convenablement, 
à la création de toutes les machines employées à la fabrication des 
étoffes de coton et de laine existantes en Angleterre. C'est cette 
déperdition forcée de capital que nous devons considérer, si nous 
voulons trouver la cause de la décadence et de la chute de la nation 
irlandaise. 

A mesure que le commerce déclina, le pouvoir du trafiquant augmenta ; 
et les intermédiaires amassèrent des fortunes qu'ils ne pouvaient placer 
dans des machines d'aucune sorte, et qu’ils ne voulaient pas appliquer à 
l'amélioration du sol de l'Irlande ; d'où il résulta que des quantités 
considérables de capital furent chaque année transportées en 
Angleterre. D'après un document officiel, il fut démontré que pendant les 
treize années qui suivirent le triomphe définitif du trafic sur le commerce 
en 1821, le transfert des cautionnements publics, de l'Angleterre en 
Irlande, s'éleva presque au même nombre de millions de liv. sterl. ; et 
c'est ainsi que le travail et le capital à bon marché furent contraints de 



servir à élever « les grands ateliers de l'Angleterre. » En outre, il fut 
ordonné par une loi que toutes les fois que de pauvres gens 
contribueraient aux fonds de réserve, la somme ne serait employée 
d'aucune façon calculée pour fournir un travail local, mais serait 
transférée pour être placée dans les fonds publics anglais. Les landlords 
émigrèrent en Angleterre et leurs revenus les y suivirent. Les agents 
intermédiaires firent passer leur capital en Angleterre. Le trafiquant ou 
l'ouvrier qui put amasser un petit capital, le vit envoyer en Angleterre et 
fut alors obligé de le suivre. 

Que la centralisation, l'esclavage, la dépopulation et la mort marchent 
toujours ensemble, c'est un fait dont la preuve se retrouve à chaque 
page de l'histoire ; mais nulle part elle n'est aussi complète que dans les 
pages où se trouve retracée l'histoire de l'Irlande, depuis le jour où elle 
cessa d'avoir un Parlement, et ne fut plus qu'un appendice de la 
couronne d'Angleterre. 

La forme sous laquelle s'en allèrent au dehors les revenus, les profits et 
les épargnes, aussi bien que les impôts, fut celle des produits bruts du 
sol devant être consommés ailleurs, ne rapportant rien qui dût retourner 
à la terre, laquelle en conséquence s'appauvrit. L'exportation du blé, 
dans les trois premières années qui suivirent la promulgation de l'Acte 
d'Union, donna en moyenne environ 300 000 quarters ; mais le marché 
national cessant peu à peu d'exister, cette exportation augmenta, 
jusqu'au moment où, trente ans après, elle atteignit une moyenne 
annuelle de 2 millions et demi de quarters, ou 22 500 000 de nos 
boisseaux. Les pauvres gens vendaient, en réalité, leur sol pour payer 
les tissus de coton et de laine qu'ils auraient fabriqués eux-mêmes, la 
houille abondante leur pays, le fer dont tous les éléments existaient chez 
eux à profusion, et enfin une petite quantité de thé, de sucre et d'autres 
denrées étrangères ; tandis que la somme nécessaire pour payer la rente 
aux seigneurs absents et l'intérêt aux créanciers hypothécaires était 
évaluée à plus de 30 millions de dollars. Il y avait là un moyen 
d'épuisement qu'aucune nation ne pourrait supporter, quelque 
considérable que fût sa puissance productive ; et l'existence de ce 
moyen était due à un système qui, interdisant l'application du travail, du 
talent ou du capital à toute autre chose que l'agriculture, empêchait le 



progrès de la civilisation. Ceux qui pouvaient vivre sans travailler, voyant 
que l'organisation de la société avait changé, émigrèrent en Angleterre, 
en France ou en Italie. Ceux qui voulaient travailler, et se sentaient 
capables de faire quelque chose de plus qu'un simple travail manuel, 
émigrèrent en Angleterre ou en Amérique ; et c'est ainsi que, peu à peu, 
ce malheureux pays fut dépouillé de tout ce qui pouvait en faire un séjour 
où l'on se plût à demeurer, en même temps que ceux qui ne purent partir 
« mouraient de faim par millions (14) » et se trouvaient heureux lorsque, 
parmi eux, un individu parvenu à l'âge adulte pouvait trouver du travail à 
raison de 6 pence par jour, sans être ni vêtu, ni logé, ni même nourri. 

L'existence d'un pareil état de choses, disaient les défenseurs du 
système qui tend à transformer tous les pays situés hors de l'Angleterre 
en une seule et immense ferme, devait s'expliquer par ce fait, que la 
population était trop nombreuse pour la terre ; et cependant un tiers de la 
superficie, renfermant les terrains les plus fertiles du royaume, restait 
inoccupé et inculte. « Parmi les comtés particuliers, dit un écrivain 
anglais, Mayo, avec une population de 389 000 individus et un état de 
revenus qui n'est que de 300 000 liv., possède une superficie de terrain 
de 1 364 000 acres sur lesquelles 800 000 sont en friche. Une étendue 
qui n'est pas moindre que 470 000 acres, c'est-à-dire presque égale à la 
totalité de la superficie cultivée aujourd'hui, est déclarée revendicable. 
Galway, avec une population de 423 000 individus et un revenu évalué à 
433 000 liv. sterl., a plus de 700 000 acres de terres incultes, dont 410 
000 sont revendicables. Herry, avec une population de 293 000 individus, 
possède une superficie de 1 186 000 acres, dont 727 000 sont incultes et 
400 000 revendicables. Même l'Union des Glenties, appartenant à lord 
Monteagle, et le nec plus ultra d'une population surabondante, possède 
une superficie de 245 000 acres, sur lesquelles 200 000 sont incultes, et 
dont la plus grande partie est revendicable pour sa population de 43 000 
individus. La baronnie d'Ennis, celte abomination de la désolation, 
contient 230 000 acres, pour ses 5 000 pauvres, proportion qui, ainsi que 
le fait remarquer M. Carter, un des principaux propriétaires, dans son 
avertissement circulaire à ses tenanciers, constitue le chiffre d'une famille 
seulement par 230 acres ; de telle façon que si un seul membre de la 
famille était occupé sur une étendue de 230 acres, il n'y aurait pas un 
seul pauvre en proie au besoin dans toute l'étendue du district ; ce qui 



prouve, ajoute-t-il, qu'il ne manque que le travail pour rendre à ce pays 
sa situation normale, opinion à laquelle nous nous rallions complètement. 

» 


Il ne fallait rien autre chose que du travail, — rien autre chose que le 
pouvoir d'entretenir le commerce ; mais le commerce ne pouvait exister 
sous l'empire d'un système qui, en peu de temps, avait anéanti la 
fabrication des tissus de coton de l'Inde, malgré l'avantage d'avoir le 
coton sur les lieux mêmes, affranchi de tous frais de transport. Ainsi qu'à 
la Jamaïque, ainsi que dans l'Inde, la terre ayant été peu à peu épuisée 
par l'exportation de ses produits à leur état le plus grossier, le pays avait 
vu tarir son capital ; et il en était résulté, comme conséquence 
nécessaire, que le travail des hommes mêmes n'était pas demandé, 
tandis que les femmes et les enfants mouraient de faim, afin que les 
femmes et les enfants de l'Angleterre pussent filer le coton et tisser le 
drap que l'Irlande, trop pauvre, ne pouvait acheter. 

Quelque déplorable, toutefois, que fût l'état de choses constaté par nous 
jusqu'à ce moment, un état pire encore était presque imminent. La 
pauvreté et la misère forçant la malheureuse population irlandaise de 
traverser la Manche par milliers, — suivant ainsi le capital et le sol 
transférés à Birmingham et à Manchester — les rues et les caves de ces 
villes et celles de Londres, de Liverpool et de Glasgow se trouvèrent 
remplies d'hommes, de femmes et d'enfants, hors d'état de vendre leur 
travail et périssant faute de nourriture. Dans la campagne, on vit des 
hommes offrir de faire le travail des champs, pour la nourriture seule ; un 
cri s'éleva parmi le peuple anglais, les ouvriers, disait-on, allaient être 
débordés par ces Irlandais affamés. Pour obvier à cet inconvénient, il 
fallait que les landlords Irlandais fussent contraints d'entretenir leurs 
pauvres, ainsi qu'ils en furent immédiatement requis par acte du 
Parlement, bien que pendant près d'un demi-siècle, antérieurement, 
l'Angleterre eût retenti de publication de lois sur les pauvres, comme 
étant complètement en contradiction avec tous les principes d'une saine 
économie politique. Et cependant le système — visant ainsi qu'il le faisait 
en réalité, à l'anéantissement de la puissance d'association, — était lui- 
même en opposition avec tous ces principes ; et conséquemment il arriva 
que l'action de la législation fut requise, pour être opposée directement à 



tout ce qu'on avait enseigné dans les écoles. La pratique, sous l'empire 
d'un bon système, peut être compatible avec la théorie, mais elle ne peut 
l'être sous l'empire d'un système mal ordonné. 

Avec la promulgation de la loi irlandaise sur les pauvres, il se manifesta 
naturellement un plus grand désir de débarrasser le pays d'une 
population qui, incapable de vendre son travail, l'était aussi de payer 
aucune rente ; et depuis cette époque jusqu'à nos jours, l'Irlande a offert 
à l'observateur les scènes les plus repoussantes, par suite de la 
destruction des maisons et de l'expulsion de ses habitants, scènes 
dignes bien plutôt des parties les plus sauvages de l'Afrique, que d'une 
nation faisant partie intégrante de l'empire britannique (15). 

Jusqu'à ce moment l'agriculture irlandaise avait été protégée sur le 
marché Anglais, et c'était une sorte de petite compensation pour le 
sacrifice du marché national ; mais aujourd'hui, cette faveur même, tout 
insignifiante qu'elle fût, lui était enlevée. Comme la population de la 
Jamaïque, la population de l'Irlande est devenue pauvre et le trafic avec 
elle a cessé d'avoir de la valeur, bien que les Irlandais, il n'y a guère que 
70 ans, fussent les meilleurs chalands de l'Angleterre. Ce système ayant 
épuisé tous les pays où le commerce avait été sacrifié au trafic, — tels 
que l'Inde, le Portugal, la Turquie, les Antilles et l'Irlande elle-même, — il 
devint nécessaire de faire effort pour se créer des marchés parmi ceux 
qui, jusqu'à un certain point, avaient rapproché le consommateur du 
producteur, à savoir : les États-Unis, la France, la Belgique, l'Allemagne 
et la Russie ; et pour atteindre ce but, on leur offrit de mettre en pratique 
le même système qui avait épuisé l'Irlande. Partout les fermiers furent 
invités à appauvrir leur sol en expédiant les produits en Angleterre pour y 
être consommés ; et les lois sur les céréales furent rapportées, dans le 
but de permettre à ces pays d'entrer en concurrence avec l'Irlandais 
affamé, qui fut ainsi privé immédiatement du marché de l'Angleterre, ainsi 
qu'il avait été privé du sien propre par l'Acte d'Union. La coupe de la 
misère, déjà bien près d'être pleine fut alors comblée. Le prix des 
subsistances baissa et le travailleur fut ruiné ; car tout le produit de sa 
terre pouvait à peine payer son fermage. Le land-lord fut ruiné ; car en 
même temps qu'il ne pouvait percevoir de revenu, il se trouvait taxé 
d'une façon onéreuse pour entretenir ses tenanciers appauvris. La terre 



était grevée d'hypothèques et de constitutions de rentes créées, à 
l'époque où les subsistances étaient à un prix élevé ; mais maintenant il 
ne pouvait continuer à payer l'intérêt. Ce fut dans cette intention que le 
peuple anglais eut recours à la mesure révolutionnaire de la création d'un 
tribunal spécial, pour la vente de toutes les propriétés hypothéquées et la 
distribution des produits de cette vente ; donnant ainsi la preuve la plus 
claire des mauvais errements du système qui avait régi l'Irlande. 

Le propriétaire terrien appauvri, éprouvait maintenant le même sort 
auquel avait succombé son malheureux tenancier ; et à partir de cette 
époque, la famine et la peste, les arasements de maisons et les évictions 
ont été à l'ordre du jour. Leur effet ayant été partout de faire expulser les 
pauvres gens de la terre, les conséquences se révèlent dans ce fait, que 
la population comptait en 1850, un million six cent cinquante-cinq mille 
de moins qu'en 1840, tandis que la population famélique des villes avait 
augmenté considérablement. La population du comté de Cork avait 
diminué de 222 000 individus, tandis que celle de Dublin avait augmenté 
de 22 000. Le comté de Galway en avait perdu 125 000, tandis que la 
ville en avait gagné 7 422 ; Connaught avait perdu 414 000, tandis que 
Limerick et Belfort en avaient gagné 30 000. Le nombre des maisons 
habitées était tombé de 1 328 000 à 1 047 000, soit une diminution de 
plus de 20 %. En annonçant ces faits saisissants, le Times de Londres 
établissait que, pendant toute une génération, l'homme n’avait été qu'un 
poison en Irlande, et la population une plaie. « L'inépuisable 
approvisionnement d'Irlandais, avait, continuait-il, maintenu à un taux bas 
le prix du travail anglais ; » mais ce bon marché du travail « avait 
contribué immensément aux progrès et à la puissance de l'Angleterre, et 
considérablement aux jouissances des individus qui avaient de l'argent à 
dépenser. » Maintenant, toutefois, un changement semblait imminent, et 
il était à craindre que la prospérité de l'Angleterre, fondée, ainsi qu'elle 
l'avait été, sur le bon marché du travail irlandais, ne se trouvât 
interrompue, la famine et la peste, les évictions et l'émigration, 
éclaircissant la population de ces mêmes Celtes qui avaient si 
longtemps, disait-on, formé « cette masse stagnante » d'une population 
sans ouvrage, grâce à laquelle le capital anglais avait obtenu une 
domination si complète sur le travail de l'Angleterre. 



C'est à l'état de stagnation résultant de l’absence de diversité dans les 
travaux, parmi les différentes parties de la société, qu'il faut attribuer tous 
ces effets. Le système tout entier tend à isoler le consommateur du 
producteur, et à augmenter au plus haut degré l'impôt inhérent à la 
nécessité d'effectuer des changements de lieu ; et c'est à lui que sont 
dus l'épuisement de l'Irlande, la ruine de ses propriétaires terriens, la 
misère de sa population affamée et la dégradation du pays qui a fourni 
au Continent non-seulement ses meilleurs soldats, et à l'Empire ses 
ouvriers les plus actifs et les plus intelligents, mais encore des hommes 
tels que les Burke, les Grattan, les Sheridan et les Wellington. 
Cependant les journaux anglais se félicitent de voir disparaître peu à peu 
la population indigène, et trouvent dans « la disparition de la race 
celtique, dans la proportion d'un quart de million d'individus par an, un 
remède plus sûr pour le mal invétéré de l'Irlande qu'aucun autre que 
pourrait avoir imaginé l'esprit humain. » Le mal dont nous parlons ici, 
c'est l'absence complète de la demande du travail, résultant de cette 
malheureuse détermination prise par le peuple anglais de détruire la 
puissance d'association dans le monde. Le remède infaillible au mal se 
trouve dans les pestes, les famines et l'expatriation, résultats 
nécessaires de l'épuisement du sol, qui suit l'exportation de ses produits 
à leur état le plus grossier. On n'imaginerait guère une confirmation plus 
énergique du caractère funeste d'un tel système pour le peuple anglais 
lui-même, que celle qui se trouve renfermée dans le paragraphe suivant : 

« Lorsque le Celte a traversé l'Océan, il commence pour la première fois 
de sa vie, à consommer les produits de l'Angleterre et à contribuer 
indirectement au revenu de ses douanes. Nous verrons peut-être arriver 
le jour où le principal produit de l'Irlande sera le bétail, et où les Anglais 
et les Écossais formeront la majorité de sa population. Les neuf ou dix 
millions d'irlandais qui, à cette heure, se sont établis aux États-Unis, ne 
peuvent être moins amis de l'Angleterre, et seront assurément pour elle 
de bien meilleurs chalands, qu'ils ne le sont aujourd'hui ( 16 ). » 

Lorsque le Celte quitte l'Irlande, il quitte un pays presque entièrement 
agricole, et dans de semblables pays, l'homme n'est guère autre chose 
qu'un esclave. Arrivé en Amérique, il se trouve dans un pays où, à 
quelque faible degré, on a mis à même de se rapprocher le fermier et 



l'artisan ; et là il devient un homme libre et un acheteur pour l'Angleterre. 


Que la nation qui commence par exporter les matières premières doive 
finir par exporter les hommes, c'est ce qui est prouvé par les chiffres 
suivants, fournis par les quatre derniers recensements de l'Irlande : 


En 

1821, 

la population 
était 

de 

6 801 

827. 


En 

1831, 


de 

7 767 . 

4gi Augmentation 

965 

574 

En 


de 

8 175 

407 

1841, 


124. 

723 


En 1851, elle n'était plus que de 6 515 794. Il y a donc eu une 
décroissance de 1 659 330 individus. 

A quelles causes faut-il attribuer cette marche extraordinaire des 
événements? Assurément ce n'est pas à ce que la terre manque en 
aucune façon ; car près du tiers de sa superficie — contenant des 
millions d'acres des sols les plus riches du royaume, — reste à l'état de 
nature. Ce n'est pas à l'infériorité primitive du sol sous le rapport de la 
culture ; car il a été, de l'aveu général, un des plus riches de l'empire. Ce 
n'est pas au manque de minerais ou de combustible, car la houille 
abonde et les minerais de fer, de la plus riche nature, aussi bien que 
ceux d'autres métaux, y existent répandus avec profusion. Ce n'est à 
l'absence d'aucune qualité physique chez l'Irlandais ; il est établi en fait 
qu'il est capable d'exécuter une bien plus grande somme de travail que 
l'Anglais, le Français ou le Belge. Ce n'est pas au défaut d'aptitude 
intellectuelle, puisque l'Irlande a donné à l'Angleterre ses militaires et ses 
hommes d'état les plus distingués, et qu'elle a, dans le monde, fourni la 
preuve que l'Irlande est capable du développement intellectuel le plus 
élevé. Et cependant, en même temps qu'il possède tous les avantages 
naturels, l'Irlandais est esclave dans son propre pays, esclave du maître 
le plus rude, et réduit à une condition de misère et de détresse telle qu'on 
n'en voit dans aucune autre partie du monde civilisé. N'ayant à choisir 
qu'entre l'expatriation et la famine, nous le voyons partout abandonnant 
la demeure de ses pères, pour chercher en d'autres contrées la 
subsistance que ne peut plus lui donner l'Irlande, si richement dotée sous 



le rapport du sol et des substances minérales, de ses rivières navigables 
et de ses facilités de communication avec le monde. 

La valeur de la terre et du travail étant complètement dépendante du 
pouvoir d'entretenir le commerce, et ce pouvoir n'existant pas en Irlande, 
on comprendra, facilement pourquoi l'une et l'autre sont à peu près sans 
valeur, aussi bien qu'en Turquie, en Portugal et à la Jamaïque. Ils ne 
peuvent être utilisés, à raison de l'énorme proportion dans laquelle ils 
sont soumis à cette taxe la plus lourde de toutes, celle qui résulte de la 
nécessité d'avoir recours aux navires, aux véhicules et à tous les autres 
instruments mis en usage par le trafiquant et l'agent de transports. Dans 
un ouvrage qu'il a publié récemment sur l'Irlande, le capitaine Head cite 
une propriété, d'une contenance de 10 000 acres qui avait été achetée à 
cinq cents l'acre ; et dans un mémoire lu à la section statistique de 
l'Association Britannique, il a été démontré que les domaines achetés en 
ce moment en Irlande, avec les capitaux Anglais, embrassaient un 
espace de 403 065 acres ; le prix d'achat avait été de 1 095 000 liv. sterl. 
soit environ 2 liv. 15 schell. (ou 13 dol]. 20) par acre ; ce qui est un peu 
plus que ce qu'on paye pour des fermes, où l'on a fait des améliorations 
peu importantes, dans les États de la vallée du Mississippi. 

Le sucre fabriqué par l’ouvrier à la Jamaïque s'échange à Manchester 
pour 3 schell. sur lesquels il en reçoit peut-être un seulement, et il meurt 
à cause de la difficulté de se procurer des vêtements, ou les machines à 
l'aide desquels il pourrait les confectionner. L’Hindou vend son coton à 
raison d'un penny la livre et il le rachète dix-huit ou 20 pence sous la 
forme d'étoffe ; le nègre de la Virginie produit du tabac qui s'échange 
pour une valeur, en denrées, de six schellings, sur lesquels lui et son 
maître reçoivent 3 pence ; toute la différence entre ces deux chiffres est 
absorbée par les divers individus qui vivent du trafic et interviennent dans 
les transactions du commerce. L'Irlandais élève des poulets qui se 
vendent à Londres plusieurs schell. sur lesquels il reçoit quelque pence ; 
et c'est ainsi que le sucre qui a rapporté au nègre libre de la Jamaïque 
un penny, peut payer dans l'Ouest de l'Irlande une paire de poulets, ou 
une douzaine de homards (17). Après avoir étudié ces faits, le lecteur ne 
sera pas embarrassé pour comprendre les fâcheux effets que produit sur 
la valeur de la terre et du travail l'absence de marchés, tels qu'ils s'en 



forme naturellement dans les pays, où, conformément aux doctrines 
d'Adam Smith, on laisse la charrue et le métier à tisser se mettre en 
contact réciproque. Il y a aujourd'hui plus de 70 ans que ce grand 
homme dénonçait, comme cause d'une excessive iniquité, le système qui 
tendait à imposer par la force l'exportation des matières premières ; et 
sans aucun doute l'histoire de la Jamaïque et de la Virginie, de l'Irlande 
et de l'Inde, depuis ce temps, ne lui fourniraient, s'il vivait aujourd'hui, que 
bien peu de raisons de renoncer aux opinions qu'il exprimait alors. 



§4. — Cause réelle de la décadence de l'Irlande. 


On a coutume d'attribuer la situation actuelle de l'Irlande à l'augmentation 
rapide de la population ; et l'on met celle-ci à son tour sur le compte de la 
pomme de terre, dont l'usage excessif, ainsi que M. Mac Culloch 
l'apprend à ses lecteurs, a abaissé le niveau des moyens d'existence, et 
a tendu à accroître la multiplication des hommes, des femmes et des 
enfants. « Les paysans de l'Irlande, vivent, dit-il, dans de misérables 
huttes en terre, sans fenêtre ni cheminée, on aucun autre objet qu'on 
puisse appeler ameublement », et se distinguent de leur compagnons de 
travail qui vivent au-delà de la Manche, « par leur malpropreté et leur 
misère » et de là vient, suivant son opinion, qu'ils travaillent pour un 
salaire peu élevé (18). Nous voyons ici l'effet substitué à la cause. Le 
défaut de demande de travail fait que les salaires sont tellement bas que 
le travailleur ne peut habiter que des huttes de boue, et se procurer 
d'autre aliment que des pommes de terre. Il est admis partout sur le 
continent de l'Europe que l'introduction de la pomme de terre a contribué 
considérablement à améliorer la condition du peuple, mais aussi, il n'est 
aucune portion du Continent dans laquelle une partie essentielle de la 
politique nationale consiste à interdire, à des millions d'individus, toute 
autre occupation que l'agriculture, en les plaçant ainsi à une telle 
distance d'un marché, que la part la plus importante de leur travail et des 
produits de ce travail est anéanti dans l'effort qu'ils font pour arriver à ce 
marché ; et que leur terre s'épuise, par suite de l'impossibilité de restituer 
au sol aucun des éléments dont se recomposent les récoltes. La 
centralisation trafiquante produit tous ces effets. Elle vise à 
l'anéantissement de la valeur du travail et de la terre, et à 
l'asservissement de l'individu. Elle tend à partager toute la population en 
deux classes, séparées par un abîme infranchissable, le simple 
travailleur et le propriétaire du sol. Elle tend à détruire le pouvoir de 
s'associer, dans un but quelconque de progrès, soit en traçant des 
routes, soit en fondant des écoles, et conséquemment à empêcher le 
développement des villes, ainsi que nous l'avons vu à la Jamaïque, si 
barbare sous ce rapport, lorsqu'on la compare avec la Martinique ou l'île 
de Cuba, ces îles où les gouvernements n'ont pas cherché à établir un 



divorce éternel entre l'artisan et l'agriculteur. 


La décadence des villes en Irlande, qui suivit l'Acte d'Union, amena 
l'absentéisme et augmenta ainsi l'épuisement de la terre, le blé irlandais 
étant maintenant nécessaire pour payer non-seulement les tissus, mais 
encore les services anglais ; plus fut considérable la centralisation 
résultant de l'absentéisme, plus fut grande, nécessairement, la difficulté 
inhérente à l'entretien de la puissance productive du sol. Cependant M. 
Mac Culloch affirme à ses lecteurs « qu'on ne peut guère imaginer de 
motifs pour décider si la dépense des revenus à l'intérieur est plus 
avantageuse pour le pays que si elle avait eu lieu à l'étranger (19). » 

Un autre économiste distingué s'exprime ainsi : 

« Un grand nombre de personnes se trouvent dans un état de perplexité, 
en considérant que les denrées qui sont exportées comme des remises 
prises sur le revenu du propriétaire absent, sont des exportations en 
échange desquelles on ne reçoit rien en retour ; qu'elles sont perdues 
pour le pays aussi bien que si elles constituaient un tribut payé à un état 
étranger, ou même que si on les jetait périodiquement dans la mer. C'est 
là une vérité incontestable ; mais il faut se rappeler que tout ce qui est 
consommé d'une façon improductive est, aux termes mêmes de la 
proposition, anéanti sans produire aucune chose en retour (20). » 

Cette manière de voir, ainsi que le lecteur s'en apercevra, est fondée sur 
l'idée de la destruction complète des denrées consommées. Lors même 
qu'elle serait exacte, il en résulterait, cependant, qu'il y aurait eu 
transfert, de l'Irlande en Angleterre, de la demande de services de toute 
sorte, tendant à amener une hausse du prix du travail dans l'un des deux 
pays, et une baisse de ce même prix dans l'autre ; mais si elle est 
complètement inexacte, il en résultera nécessairement que la perte pour 
un pays sera aussi considérable que si les remises en question « étaient 
un tribut payé à un État étranger, ou même que si elles étaient jetées 
périodiquement dans la mer. » Le lecteur peut se convaincre facilement 
que ce dernier cas est le cas réel. L'homme consomme beaucoup, mais 
il n'anéantit rien. Lorsqu'il consomme de la nourriture, il agit simplement 
comme une machine destinée à préparer les éléments dont elle se 



compose, pour une production ultérieure ; et plus il peut enlever à la 
terre, plus il peut lui restituer, et plus sera rapide le progrès de la 
puissance productive du sol. 

Si le marché est rapproché, il recueille d'une acre de terre des centaines 
de boisseaux de navets, de carottes et de pommes de terre, ou des 
tonnes de foin, variant chaque année la nature des produits qu'il cultive ; 
et plus il emprunte à la terre, cette vaste banque, plus il peut facilement 
la rembourser, plus il peut perfectionner et son intelligence et sa culture, 
et plus il peut facilement disposer des machines à l'aide desquelles il 
obtiendra des revenus encore plus considérables. Si le marché est 
éloigné, il ne doit produire que les denrées qui supporteront le transport, 
et de cette façon il est borné dans sa culture ; et plus il est borné, plus 
rapidement il épuise la terre, moins est grand son pouvoir d'obtenir des 
rentes, de s'associer avec ses semblables, de perfectionner son mode 
de penser, d'acheter des machines ou de construire des voies de 
communication. C’est ainsi que les choses se passent, même lorsqu'il est 
forcé de vendre et d'acheter sur des marchés éloignés ; mais elles 
deviennent encore pires lorsque rien n'est restitué à la terre, ainsi que 
cela a lieu dans le cas de revenus payés à un propriétaire absent. La 
production diminue alors, sans une diminution correspondante dans la 
rente. Le pauvre travailleur se trouve alors chaque jour, et de plus en 
plus, à la merci du propriétaire du sol ou de son agent, et, de plus en 
plus, soumis à sa volonté. La proportion de la rente s'élève alors, mais sa 
quantité diminue. La valeur des denrées augmente, mais celle de 
l'homme diminue ; et, à chaque pas dans cette direction, nous 
constatons une tendance croissante à la dépopulation, telle qu'elle nous 
est apparue en Turquie, en Portugal, à la Jamaïque et surtout en Irlande. 

On nous parle du principe de population en vertu duquel la quantité des 
individus s'accroît plus rapidement que celle des subsistances ; et, pour 
nous prouver que les choses doivent toujours se passer ainsi, on nous 
signale ce fait, que lorsque les individus sont en petit nombre, ils cultivent 
constamment les sols fertiles, et qu'alors les subsistances surabondent ; 
mais qu'à mesure que la population s'accroît, ils sont forcés de 
s'adresser à des sols ingrats au moment où les subsistances deviennent 
rares. Que le contraire de cela soit la vérité, c'est ce qui est démontré par 



l'histoire de l'Angleterre, de la France, de l'Italie, de la Grèce, de l'Inde et 
surtout par ce fait, que l'Irlande possède des millions d'acres du sol le 
plus fertile, qui demeurent à l'état de nature, et resteront probablement à 
cet état, jusqu'au jour où elles trouveront des marchés pour leurs 
produits, qui permettent à leurs propriétaires d'échanger les navets, les 
pommes de terre, les choux et le foin contre du drap, des machines et de 
l'engrais. 

Il est singulier que l'économie politique moderne ait si complètement 
négligé ce fait, que l'homme n'est qu'un simple emprunteur à l'égard de 
la terre, et que, s'il n'acquitte pas sa dette, elle agit à la façon des autres 
créanciers, en le chassant de sa possession. L'Angleterre fait de 
l'étendue de son sol un grand réservoir pour la déperdition causée par le 
sucre, le café, la laine, l'indigo, le coton et les autres produits bruts de 
presque la moitié de l'univers, se procurant ainsi un engrais qui a été 
évalué à cinq millions de dollars par an, soit cinq fois plus que la valeur 
de la récolte de coton produite aux États-Unis par les bras de tant de 
milliers d'individus ; et cependant l'engrais est un produit qui offre des 
avantages si considérables qu'elle importe dans une seule année plus de 
deux cents mille tonnes de guano, an prix d'environ deux millions de 
livres sterling, soit dix millions de dollars., Cependant ses écrivains 
enseignent aux autres nations que le véritable moyen de devenir riche 
consiste à épuiser le sol en lui arrachant et en exportant tous ses 
produits à leur état le plus grossier ; et, conséquemment, lorsque les 
Irlandais s'efforcent de suivre le sol, expédié, pour ainsi dire, en 
Angleterre, M. Mac Culloch vient assurer au monde, que « la misère 
sans exemple du peuple irlandais est due immédiatement au 
développement excessif de sa population, et que rien ne peut être plus 
complètement inutile que d'espérer aucun amendement réel ou durable 
dans leur situation, » si l'on n'oppose un obstacle efficace au progrès de 
la population. « Il est évident également, continue l'auteur, que l'état 
d'avilissement et de dégradation dans lequel est tombé le peuple 
irlandais est l'état auquel doit se trouver réduit tout peuple dont la 
population, pendant une longue période de temps, continue à s'accroître 
plus rapidement que les moyens de pourvoir à sa subsistance d'une 
manière décente et confortable (21). » 



Telle est la manière de voir erronée à laquelle sont amenés des hommes 
éminents, en adoptant la doctrine de Malthus, à savoir que l'homme, — 
cette créature qui peut atteindre le développement le plus élevé, — tend 
à croître plus rapidement que les pommes de terre, les navets, les 
poissons et les huîtres, créatures placées au degré le plus infime de 
l'échelle du développement, et dont il fait sa nourriture ; et la doctrine de 
Ricardo, c'est-à-dire que les hommes commencent l'œuvre de la culture 
sur les sols fertiles. L'Irlande tout entière prouve que les terrains les plus 
riches n'ont pas encore été drainés et restent en friche ; que les terrains 
cultivés ont été épuisés à raison de la nécessité, pour ceux qui les 
possèdent, d'expédier au dehors leurs produits à leur état le plus 
grossier, et que la cause réelle de la difficulté se trouve dans l'annihilation 
du pouvoir d'entretenir le commerce et l'anéantissement qui en résulte, 
du capital consommé chaque jour pour entretenir tant de millions de 
créatures humaines, forcées de perdre leurs journées dans l'inaction, 
lorsqu'elles se livreraient au travail avec tant de joie. « Comment, 
demande le Times, les nourrir et les employer? C'est là, continue-t-il, une 
question faite pour confondre un siècle où l’on peut transmettre un 
message autour du monde en quelques minutes, et signaler la place 
précise d'une planète qu'on n'avait pas encore aperçue. C'est une 
question contre laquelle viennent échouer à la fois l'homme téméraire et 
l'homme sage. » 

C'est pourtant une question à laquelle il est facile de répondre. Qu’on leur 
permette le commerce, qu'on les émancipe de la domination du trafic, et 
ils obtiendront immédiatement une demande pour leurs facultés 
intellectuelles ou physiques. Tous trouvant alors des acheteurs pour ce 
qu'ils peuvent céder aux autres, tous pourront devenir acheteurs du 
travail de leurs semblables, — de leurs amis et de leurs voisins, et des 
femmes et des enfants de ces amis. Ce dont l'Irlande a besoin, c'est le 
mouvement de la société, — la puissance d'association, — qui résulte 
des différences dans les modes de travaux. Qu'elle possède tout cela, et 
elle cessera d'exporter des subsistances, tandis que sa population périt à 
l'intérieur par la famine (22). Qu'elle possède tout cela, et sa terre, 
cessant d'être appauvrie par l'extraction et l'exportation de ses éléments 
les plus précieux, sa population sera à la fois « nourrie et employée ; » et 
alors la doctrine de l'excès de population cessera de s'appuyer sur les 



détails déchirants de l'histoire de l'Irlande. 



CHAPITRE XIII. 



CONTINUATION DU MÊME SUJET 


§ 1. — L'action et l'association locales se révèlent d'une 
façon remarquable dans l'histoire de l'Hindoustan. 

Elles disparaissent sous la domination britannique. 


Dans aucune partie du monde il n'a existé de tendance plus prononcée 
que dans l'Inde, à l'association volontaire, marque distinctive de la liberté. 
Dans aucune autre, les plus faibles agglomérations sociales n'ont 
exercé, à un plus haut degré, le pouvoir de se gouverner elles-mêmes. 
Chaque village avait son organisation distincte, et sous le régime de ses 
dispositions simples et « presque patriarcales, les indigènes de 
l'Hindoustan paraissent avoir vécu — depuis les temps les plus reculés 
(comparativement) jusqu'à nos jours, — sinon tout à fait exempts des 
peines et des tourments auxquels les hommes sont soumis plus ou 
moins dans toutes les classes de la société, du moins jouissant 
pleinement et individuellement de leur propriété et d'une part 
considérable de liberté personnelle. Laissez-lui la possession de la ferme 
que ses ancêtres possédaient, et garantissez-lui, dans leur intégrité, les 
institutions auxquelles il a été accoutumé depuis son enfance, et 
l'Hindou, aux moeurs simples, n'aura aucun souci des intrigues et des 
cabales qui se sont agitées dans la capitale de l'empire. Les dynasties 
peuvent se remplacer les unes par les autres, de nouvelles révolutions 
s'accomplir, et ses souverains changer chaque jour ; mais aussi 
longtemps que sa petite société échappait à la perturbation, tous les 
autres événements étaient à peine pour lui matière à réflexion. Peut-être 
ne trouverait-on pas, suris surface de la terre, une race d'êtres humains 
dont l'attachement au lieu natal puisse soutenir la comparaison avec 
celui des Hindous. Il n'est pas de privations auxquelles ils hésitassent à 
se soumettre, plutôt que d'abandonner volontairement le lieu où ils sont 
nés ; et s'ils en ont été chassés par une oppression continue, ils y 
reviendront avec un nouvel amour après de longues années d'exil (1).» 



La conquête mahométane laissa intactes ces simples et belles 
institutions. « Chaque village hindou, dit le colonel Briggs, dans son 
ouvrage sur l'impôt foncier, avait sa municipalité distincte, et il existait un 
chef héréditaire, comptable, placé à la tête d'un certain nombre de 
villages, formant un district possédant à la fois une influence locale et 
une autorité considérables, et certains domaines territoriaux ou biens 
fonciers. Les Mahométans sentirent bientôt qu'il était politique de ne 
modifier en aucune façon une institution si complète, et ils profitèrent de 
l'influence locale de ces fonctionnaires, pour faire accepter à leurs sujets 
leur domination. » 

L'action locale et l'association locale se révèlent partout d'une façon 
remarquable dans l'histoire de l'Inde. Ayant de nombreux gouvernants, 
dont quelques-uns, dans de certaines limites, reconnaissaient la 
suprématie du souverain placé à une grande distance, les impôts 
nécessaires pour le soutien du gouvernement étaient lourds, mais — 
comme ils s'employaient sur les lieux mêmes —si le cultivateur 
contribuait pour une part trop large de son blé, au moins ce blé se 
consommait dans un marché voisin, et rien ne sortait du pays. Les 
manufactures étaient également répandues sur un grand espace, et c'est 
ainsi qu'avait lieu la demande du travail qui n'était pas indispensable pour 
l'agriculture. « Sur la côte de Coromandel, dit Orme (2), et dans la 
province du Bengale, lorsqu'on se trouve à quelque distance d'une 
grande route ou d'un chef-lieu, il est rare de trouver un village où tous les 
individus, hommes, femmes et enfants ne soient pas occupés à fabriquer 
une pièce de toile. « Aujourd'hui, continue-t-il, la plus grande partie des 
provinces est employée dans cette unique manufacture. » Ses progrès, 
ainsi qu'il le dit, « n'embrassaient pas moins que le genre de vie de la 
moitié des habitants de l'Hindoustan. » 

En même temps que le travail était ainsi subdivisé, et que chacun était 
mis à même de faire des échanges avec son voisin, les échanges entre 
les producteurs de substances alimentaires, ou de sel, dans une partie 
du pays, et les producteurs de coton et les fabricants de toile dans une 
autre, tendaient à donner naissance au commerce avec des individus 
placés à de plus grandes distances, en deçà ou au-delà des limites de 
l'Inde même. Le Bengale était célèbre par ses magnifiques mousselines, 



dont on faisait une consommation considérable, à Delhi, et généralement 
dans l'inde septentrionale ; tandis que la côte de Coromandel était 
également célèbre pour l'excellence de ses perses et de ses calicots, et 
abandonnait à l'Inde occidentale la fabrication des étoffes d'une qualité 
plus grossière et de qualité inférieure de toute espèce. Sous l'empire de 
pareilles circonstances, il n'y a pas lieu d'être surpris que le pays fût 
riche, et que sa population, bien que surchargée d'impôts, et souvent 
pillée par des armées envahissantes, jouît d'une haute prospérité. 

Depuis l'époque de la bataille de Plassey, événement qui établit la 
puissance anglaise dans l'Inde, la centralisation se développa avec 
rapidité, et, ainsi qu'il arrive ordinairement en pareil cas, le pays se 
remplit d'aventuriers, gens, pour la plupart, sans principes, et dont le but 
unique était d'amasser une fortune par tous les moyens même les plus 
iniques, ainsi que le savent bien tous ceux qui connaissent les 
dénonciations de Burke, empreintes d'une si vive indignation (3). 
L'Angleterre s'enrichit ainsi, à mesure que l'Inde s'appauvrit, et que la 
centralisation se consolida de plus en plus. 

Peu à peu la puissance de la Compagnie s'étendit, et partout fut adopté 
le principe hindou, que le souverain — comme propriétaire du sol et 
unique seigneur — avait droit à moitié du produit brut de la terre. Sous 
les premiers souverains mahométans, cet impôt foncier, aujourd'hui 
désigné sous le nom de rente, avait été limité à un treizième et depuis à 
un sixième ; mais sous le règne d'Akbar (au seizième siècle) il fut fixé à 
un tiers, de nombreux impôts ayant été alors abolis. Avec la décadence 
et la dissolution graduelle de l'empire, les souverains locaux non- 
seulement avaient augmenté la taxe, mais encore ils avaient fait revivre 
plusieurs taxes dont la levée avait été suspendue, en même temps qu'ils 
en établissaient d'autres de l'espèce la plus vexatoire, qui toutes furent 
continuées par la Compagnie, pendant qu'on n'accordait aucune 
réduction sur le fermage (4). De plus la Compagnie ayant le monopole du 
trafic pouvait fixer arbitrairement les prix de tout ce qu'elle avait à vendre, 
aussi bien que de tout ce qu'elle avait besoin d'acheter ; et c'est alors 
que fût établi un autre impôt très-vexatoire au profit du seigneur de la 
terre absent (5). 



Avec la nouvelle extension de la puissance, les demandes faites par le 
trésor de la Compagnie augmentèrent, sans qu'il y eût augmentation des 
moyens à l'aide desquels on pût les satisfaire, l'épuisement étant une 
conséquence naturelle de l'absentéisme ou de la centralisation, ainsi que 
l'Irlande l'a si bien prouvé. La possibilité de payer les impôts étant en voie 
de diminution, il en résulta la nécessité de recourir à la création d'une 
espèce d'aristocratie foncière, qui serait responsable de leur payement 
envers le gouvernement ; à cet effet, les droits particuliers des petits 
propriétaires furent sacrifiés en faveur des zemindars, qui, jusqu'alors, 
n’avaient été que de simples officiers de la couronne. Devenus dès lors 
de grands propriétaires fonciers, ils furent constitués maîtres d'une foule 
de pauvres tenanciers, possédant leurs terres au gré de ces maîtres, et 
passibles de la torture et de châtiments de toute sorte, s'ils manquaient à 
payer une rente, dont le montant n'avait d'autre limite que le pouvoir de 
les contraindre au payement. C'est ainsi que se trouva transplanté dans 
l'Inde le système des intermédiaires, suivi en Irlande et aux Antilles. 

Toutefois, dans le principe, il fonctionna d'une façon défavorable pour les 
zemindars eux-mêmes ; les rentes qu'ils s'étaient obligés à percevoir 
étant si complètement hors de proportion avec les moyens des 
malheureux tenanciers que la torture même ne pouvait contraindre ceux- 
ci à les payer ; et il s'écoula même peu d'années avant que les 
zemindars se liquidassent eux-mêmes, à leur tour, pour faire place à une 
autre classe de gens « aussi âpres et aussi endurcis qu'ils l'avaient été 
eux-mêmes. » Ce système n'ayant pas répondu à ce qu'on en attendait, 
on se détermina ensuite à fixer l'extension de la liquidation permanente 
et à prendre des arrangements avec chaque petit ryot (6), ou cultivateur, 
à l'exclusion complète des autorités du village, qui, sous les 
gouvernements indigènes, avaient réparti les taxes avec tant d'équité. 
C'est ainsi que fut établi le système de complète centralisation des ryots ; 
et l'on peut juger quels ont été ses effets, d'après le tableau suivant que 
nous a retracé M. Fullerton, membre du Conseil de Madras. 

« Imaginez un impôt qui doit être recueilli par l'entremise de milliers de 
fonctionnaires du fisc, impôt perçu, ou dont il est fait remise, à leur gré, 
suivant les moyens de payer du possesseur, d'après le produit de sa 
terre ou de ses biens particuliers ; et, pour encourager chaque individu à 



remplir le rôle d'espion à l'égard de son voisin, et à faire connaître les 
moyens de payement de celui-ci, afin de pouvoir s'assurer lui-même plus 
tard contre une demande extraordinaire, imaginez tous les cultivateurs 
d'un village exposés, à tout moment, à une demande isolée, pour 
combler le défaut de payement d'un ou de plusieurs individus de la 
paroisse. Imaginez des collecteurs pour chaque comté, agissant sous les 
ordres d'un bureau, d'après un principe avoué, qui consiste à détruire 
toute concurrence pour le travail, par une égalisation générale des 
impositions, saisissant les fugitifs et se les renvoyant les uns aux autres. 
Et enfin, représentez-vous le collecteur comme le seul magistrat ou juge 
de paix du comté, par l'intermédiaire duquel, uniquement, peut arriver 
aux tribunaux supérieurs toute plainte au criminel, ou pour grief 
particulier. Imaginez en même temps que tout fonctionnaire subalterne, 
employé à la perception de l'impôt foncier, est un officier de police investi 
du pouvoir d'imposer une amende, d'emprisonner, de mettre au bloc, et 
de fouetter tout habitant résidant dans sa circonscription, sur une 
accusation quelconque, sans qu'on défère le serment à l'accusateur, ou 
que la preuve du délit soit affirmée sous la foi du serment (7). » 

Sous l'empire d'un pareil système, il ne pouvait exister aucune circulation 
de produits, aucun commerce ; et sans commerce, il ne pouvait, y avoir 
ni force, ni progrès. Quels que fussent les efforts auxquels se livrait le 
pauvre cultivateur, il voyait que les profits en étaient exigés pour le 
bénéfice du trésor ; car on lui réclamait immédiatement une rente plus 
considérable, toutes les fois qu'il obtenait une augmentation de produits. 
Dans quelques districts, on a constaté que la part du gouvernement 
n’était pas moindre que 60 ou 70 % sur la totalité, et cependant, à cette 
part, il fallait encore ajouter des taxes sur toutes les machines en usage : 
ce qui nécessitait des interventions de l'espèce la plus inquisitoriale et 
empêchait tout progrès. En fixant les taxes acquittées par les 
possesseurs de métiers à tisser, on exigeait que le tisserand fît connaître 
quel était le nombre de ses enfants et quel secours ils lui prêtaient ; et 
plus étaient grands les efforts de tous, plus s'élevait le montant de leurs 
contributions (8). 

Le moulin à huile, le four du potier, les outils de l'orfèvre, la scie du scieur 
de long, l'enclume du forgeron, les outils du charpentier, le demi-cercle 



du batteur de coton, le métier du tisserand et le bateau du pécheur, tout 
fut taxé. On ne laissa échapper aucune espèce de machine ; et, pour 
prendre ses précautions contre l'emploi d'un travail non soumis à l'impôt, 
qui serait appliqué soit à la culture de la terre, soit à l'industrie, on alloua 
de larges rétributions aux dénonciateurs, dans le but d'engager ceux qui 
ne voulaient pas travailler à devenir les espions de ceux qui travaillaient ; 
et ce système est encore en vigueur (9). 



§2. — Partout le commerce de l'Inde est sacrifié pour 
favoriser le trafic. 


Jusqu'à ce jour, ainsi que nous le voyons, il y a eu tendance à annihiler 
les droits non-seulement des rois et des princes, mais de toutes les 
autorités indigènes, et à centraliser à Calcutta, entre les mains des 
étrangers, le pouvoir de prononcer, à l'égard du cultivateur, de l'artisan ou 
de l'ouvrier, quel ouvrage il devrait faire, et quelle part de ses produits il 
devrait prélever à son profit,— plaçant ainsi ce dernier exactement dans 
la position d'un individu purement esclave de gens qui, — ne 
s'intéressant à lui qu'à titre de payeur d'impôt, — étaient représentés 
dans le pays par des étrangers dont l'autorité était partout exercée par 
les officiers indigènes employés par eux, pour leur permettre d'amasser 
des fortunes à leur profit personnel. 

Le pauvre manufacturier, imposé aussi lourdement que le cultivateur de 
la terre, se trouvait forcé d'obtenir des avances de ceux qui l'employaient, 
lesquels, à leur tour, réclamaient, à titre d’intérêts, une proportion 
considérable du faible bénéfice réalisé. Les agents de la Compagnie, 
comme les négociants indigènes, avançaient les fonds nécessaires pour 
produire les denrées demandées par l'Europe ; et l'on nous peint les 
pauvres ouvriers comme ayant été « réduits à un état de dépendance 
voisin de la servitude, » qui permettait au Résident d'obtenir leur travail 
au prix qu'il y » mettait lui-même (10). 

De nouvelles taxes furent perçues dans les douanes locales, sur tous les 
échanges entre les diverses parties du pays ; et à ces taxes on en ajouta 
d'autres, au moyen des monopoles établis sur l'opium et le tabac, aussi 
bien que sur le sel, l'une des denrées les plus nécessaires à la vie. La 
fabrication du sel gris, extrait du sein de la terre, fut sévèrement interdite 
(11). Les lacs salés du haut pays en fournissent si abondamment qu'il n'a 
que peu de valeur sur les lieux (12). Mais, comme ils se trouvaient 
même, jusqu'à ce jour, en la possession des princes indigènes, le 
monopole ne pouvait alors, et ne peut aujourd'hui, en être maintenu qu'à 
l'aide de fortes troupes d'officiers du fisc, dont la présence rend ce qui n'a 



presque aucune valeur sur l'un des côtés d'une ligne de démarcation 
imaginaire, si précieux de l'autre côté, qu'il faut le produit de la sixième 
partie du travail de toute l'année, pour permettre au pauvre Hindou 
d'acheter du sel pour les besoins de sa famille. Sur toute l'étendue du 
rivage de la mer le sel est abondamment fourni par la nature, la chaleur 
solaire produisant constamment des dépôts salins ; mais le simple fait de 
le recueillir était considéré comme un délit entraînant l'amende et la 
prison ; et la quantité recueillie par les officiers de la Compagnie, était 
limitée à celle qui était nécessaire pour satisfaire la demande au prix du 
monopole, — tout le reste étant régulièrement anéanti, de peur que le 
pauvre ryot ne réussît à se procurer pour lui-même, à ses frais, la 
quantité indispensable pour donner une saveur agréable au riz, base 
presque unique de son alimentation. Depuis, ce système est devenu 
moins oppressif ; mais le simple impôt en argent, même aujourd'hui, est 
dix fois plus considérable qu'il n'était sous le règne des souverains 
mahométans éclairés (13). Si nous ajoutons que le malheureux ryot est 
forcé de faire, en pure perte, le travail qui aurait pu être appliqué à 
recueillir le sel que sa famille a besoin de consommer, on verra que le 
montant de la perte, dans ce seul cas, est énorme. 

Sous la domination des princes indigènes, le produit de l'impôt était 
dépensé sur les lieux ; il produisait une demande de denrées ou de 
services à l'intérieur ; mais, sous l'influence du système de centralisation 
qui existe aujourd'hui, il faut que ce produit soit exporté pour être 
employé à acheter les services, ou à payer les dividendes d'individus 
résidant à de grandes distances ; et c'est ainsi que le fardeau réel des 
impôts est augmenté, dans une proportion presque illimitée, par 
l'anéantissement de la puissance d'association. C'est ainsi que partout le 
commerce est sacrifié au trafic (14). 



§3. — Anéantissement des manufactures indiennes. Ses 
effets désastreux. 


Le coton était abondant, et, il y a cinquante ans, il faisait travailler dans 
une telle proportion les hommes, les femmes et les enfants, employés à 
le convertir en étoffes, que même, avec leurs machines imparfaites, non- 
seulement ils satisfaisaient les demandes à l'intérieur, pour les beaux 
tissus de Dacca et les produits grossiers de l'Inde occidentale, mais qu'ils 
exportaient dans les autres parties du monde jusqu'à 200 000 000 de 
livres de toile par an. Les changes avec toutes les parties du globe 
étaient tellement en leur faveur, qu'une roupie, qui, aujourd'hui ne 
vaudrait que 1 schell. 10 pence, ou 44 cents, valait alors 2 schell. 8 
pence, ou 64 cents. La Compagnie avait le monopole de la perception 
des impôts dans l'Inde ; mais, en retour, conséquemment, elle conservait 
à la population l'empire de son marché national, à l'aide duquel elle 
pouvait convertir son riz, son sel et son coton en étoffes qui pouvaient 
être exportées à bas prix dans les pays les plus éloignés. Cette 
protection était nécessaire, parce qu'en même temps que l'Angleterre 
prohibait l'exportation même d'un simple bouilleur, qui pût apprendre aux 
Indiens la manière d'extraire la houille, ou d'une machine à vapeur propre 
à pomper l'eau, ou à extraire du charbon de terre, ou d'un ouvrier qui pût 
fabriquer cette machine, d'un ouvrier en fer capable de fondre le minerai, 
dont il existe des quantités si considérables, l'exportation d'un métier à 
filer en gros, ou d'un métier à tisser, ou d'un artisan qui pût donner des 
instructions relatives à l'usage de ces machines ; et que, par ce moyen, 
elle les empêchait systématiquement de conquérir la domination sur les 
grandes forces de la nature, elle frappait, en même temps, de droits 
onéreux le produit des métiers indiens reçu en Angleterre. Le jour n'était 
pas éloigné où cette protection devait disparaître. La Compagnie, disait- 
on, n'exportait pas, dans des proportions assez considérables, les 
produits et de l'industrie britannique ; et, en 1813, le trafic pour l'Inde, fut 
laissé libre, mais les mesures restrictives sur l'exportation des machines 
et des artisans furent maintenues en pleine vigueur ; et c'est ainsi que la 
population pauvre et ignorante de ce pays se trouva soumise à la 
concurrence d'une société possédant des machines bien plus puissantes 



que les siennes, tandis que la loi lui enlevait non-seulement la faculté 
d'acheter des machines, mais encore le pouvoir de lutter sur le marché 
anglais avec les métiers anglais. Et, de plus, tout métier à tisser dans 
l'Inde, et toute machine que l'on calculait pouvoir aider le travailleur, 
étaient sujets à une taxe dont le taux augmentait avec chaque 
accroissement dans l'industrie de leur possesseur, et qui, généralement, 
absorbait tous les profits résultant de leur usage (15). Telles étaient les 
circonstances au milieu desquelles le pauvre Hindou était appelé à lutter 
sans protection contre la concurrence illimitée des étrangers sur son 
propre marché. Quatre ans après, l'exportation des cotons du Bengale 
s'élevait encore à une valeur de 1 659 994 liv. sterl. ; mais, dix ans plus 
tard, elle était tombée à 285 121 liv. sterl. ; dans une période de vingt 
ans, nous trouvons qu'il s'est écoulé une année entière sans qu'on ait 
exporté de ce pays une seule pièce de coton ; et c'est ainsi que le 
commerce périt sous l'influence des demandes oppressives du trafic. 

Lorsque l'on prohiba l'exportation des machines propres à fabriquer les 
étoffes de coton et de laine, des machines à vapeur et de toutes les 
autres, on prit cette mesure dans le but d'amener forcément en 
Angleterre toute la laine de l'univers pour y être filée et tissée, et la 
réexpédier ensuite pour être usée par ceux qui l'avaient produite, privant 
ainsi toutes les nations du pouvoir d'appliquer leur travail à un objet 
quelconque, autre que celui d'enlever à la terre le coton, la canne à 
sucre, l'indigo et antres denrées pour l'approvisionnement « du grand 
atelier de l'univers. » On verra par les faits suivants avec quelle efficacité 
ce but a été atteint dans l'Inde. Depuis l'époque de la liberté du trafic, en 
1813, la fabrication nationale et l'exportation des toiles ont décliné 
graduellement, jusqu'à l'heure où cette dernière a cessé définitivement ; 
et l'exportation du coton brut pour l'Angleterre a haussé graduellement 
jusqu'au moment où, il y a six ans, elle a atteint le chiffre élevé de 
soixante millions de livres (16), tandis que l'importation du coton en 
tresse, venant d'Angleterre, s'était élevée jusqu'à vingt-cinq millions de 
livres, et celle de la toile à deux cent soixante millions de yards, pesant 
probablement cinquante millions de livres, qui, ajoutés au coton en 
tresse, forment soixante-quinze millions, exigeant pour leur production un 
peu plus de quatre-vingts millions de coton brut. Nous constatons ainsi 
que chaque livre de matière première, expédiée en Angleterre, revient 



dans le pays. Le cultivateur reçoit en échange de celle-ci un penny, et la 
paye de un à deux schellings lorsqu'elle lui revient sous forme de tissu, 
toute la différence se trouvant absorbée par le payement de la classe 
nombreuse des courtiers, des individus chargés du transport et ouvriers 
de toute sorte, qui se sont ainsi interposés entre le producteur et le 
consommateur. 

La faculté de consommer est, conséquemment, faible ; et les grands 
centres nationaux de fabrication, au sein desquels les hommes, les 
femmes et les enfants avaient été accoutumés à associer leurs travaux, 
ont disparu. Dacca, l'un des principaux sièges de la fabrication des 
étoffes de coton, renfermait dans son enceinte 90 000 maisons ; mais 
ses magnifiques édifices, ses manufactures et ses églises, ne sont plus 
aujourd'hui qu'une masse de ruines recouvertes par les jungles. On a été 
forcé d'expédier en Angleterre le coton du district même, pour y être filé 
et réexpédié, lui faisant ainsi accomplir un voyage de vingt milliers de 
milles, à la recherche du petit fuseau ; car il entrait dans la politique 
anglaise de ne pas permettre que le fuseau, quelque part que ce fût, prit 
place à côté du cultivateur de coton. 

Des documents officiels démontrent que le changement ainsi opéré a été 
suivi d'une ruine et d'une détresse « dont on ne trouverait pas un second 
exemple dans les annales du commerce. » La nature des moyens 
employés pour l'opérer se révèle dans ce fait, qu'à l'époque où il 
s'accomplit, sir Robert Peel établit que, dans le comté de Lancastre, des 
enfants étaient employés dans la semaine pendant 15 et 17 heures par 
jour, et, dans la matinée du dimanche, de 6 heures à midi, à nettoyer les 
machines ; et parmi ceux qu'on occupait, un grand nombre ne recevaient 
que 2 schell. 9 pence (66 cents), comme salaire hebdomadaire. Le but 
qu'on voulait atteindre, était de faire travailler à plus bas prix que le 
pauvre Hindou, et de lui interdire le marché du monde, puis de lui 
interdire son propre marché. La manière d'atteindre ce but consistait à 
diminuer la valeur du travail, le travailleur, suivant les doctrines 
modernes, n'étant qu'un instrument dont le trafic doit faire usage. 

Avec la décadence des manufactures de l'Inde, la demande des services 
des femmes et des enfants a cessé, et ils sont forcés ou de rester 



inactifs, ou de chercher du travail dans les champs ; et c'est ici que nous 
avons un des symptômes caractéristiques de la rétrogradation vers la 
servitude et la barbarie. Les hommes qui avaient été accoutumés à 
remplir les intervalles d'autres travaux, par des occupations se rattachant 
à la fabrication des tissus de coton, furent également contraints de se 
transporter aux champs, toute demande de travail physique et intellectuel 
ayant cessé, si ce n'est autant qu'il était indispensable pour la production 
de l'indigo, de la canne à sucre, du coton ou du riz. Il ne leur était pas 
même permis de trier cette dernière substance ; on le leur avait interdit 
par un droit deux fois plus considérable que celui qu'on acquittait sur le 
riz en grain, lors de son importation en Angleterre. Le cultivateur de 
coton, après avoir payé au gouvernement (17) 78 % sur le produit de son 
travail, se voyait enlever la faculté de trafiquer directement avec le 
tisserand, et forcé de soutenir « une Concurrence illimitée » contre les 
machines mieux fabriquées et le travail presque complètement libre 
d'impôts de nos États du Sud, se trouvant ainsi soumis « aux variations 
mystérieuses des marchés étrangers, » où la fièvre de la spéculation 
était suivie du refroidissement de la réaction, et cela avec une rapidité si 
fréquente qu'elle mettait tout calcul à néant. Si les récoltes américaines 
étaient faibles, les acheteurs enlevaient le coton ; mais si elles étaient 
abondantes, l'article indien n'était plus que de la drogue sur le marché. Et 
cela était vrai à un tel point, qu'en certaine circonstance, ainsi que cela a 
été affirmé à la Chambre des Communes, un certain M. Turner, ne 
pouvant trouver d'acheteur, jeta sur le fumier une quantité de coton qui 
lui avait coûté 7,000 liv. sterl. 

A chaque accroissement de la nécessité d'opérer les changements de 
lieu, le mouvement de la société, c'est-à-dire le commerce, — diminue ; 
et plus ce mouvement se ralentit, plus doit être considérable la quantité 
du travail et de ses produits qui envahissent le marché, au bénéfice des 
individus vivant de l'appropriation, et qui amènent l'anéantissement de la 
valeur de la terre et du travail. Le système que nous avons retracé plus 
haut, ayant eu pour effets directs d'anéantir le commerce et de diminuer 
la demande des services de l'ouvrier, ces effets, à leur tour, ont été suivis 
d'une diminution dans la faculté de celui-ci de faire des demandes de 
tissus, suivies inévitablement d'une augmentation dans la quantité de 
coton pour laquelle un marché étranger était nécessaire. Plus ces effets 



se sont produits avec intensité, plus le prix du coton a baissé ; et c'est 
ainsi qu'a été réalisé le résultat suivant : anéantissement presque 
complet de la valeur du travail agricole, comme conséquence des 
mesures adoptées dans le but de contraindre toute la population à 
n’envisager comme unique moyen d'existence que l'agriculture. En outre, 
tandis que le prix du coton est arrivé à dépendre ainsi complètement du 
marché anglais, c'est ,là qu'on fixe également le prix de la toile ; et l'on en 
aperçoit les conséquences dans ces faits, que toute cette population est 
devenue un pur instrument entre les mains du trafic, et que, dans l'Inde, 
aussi bien qu'en Irlande, en Portugal, en Turquie et aux Antilles, on peut 
trouver surabondamment les données sur lesquelles s'appuie la doctrine 
de l'excès de population. 



§4. — Nécessité croissante du transport et déperdition des 
fruits du travail, qui en résulte. 


Le pauvre ryot paie, ainsi que nous l'avons vu, 12, 15 ou 20 pence pour 
la livre de coton qui ne lui a rapporté qu'un penny ; et toute cette 
différence sert à rétribuer les services d'autres individus, tandis que lui- 
même n'a point de travail. « Une grande partie du temps de la population 
ouvrière dans l'Inde, dit M. Chapman, se passe dans l'inaction. Je ne dis 
pas cela, ajoute-t-il, pour les blâmer le moins du monde. Privés des 
moyens d'exporter le surplus encombrant et grossier de leurs produits 
agricoles, ne possédant que de minces ressources en capital, en 
science, ou en habileté manuelle, pour élaborer sur les lieux les articles 
propres à introduire dans la masse du peuple le besoin de jouissances et 
d'une industrie plus élevées, ils n'ont réellement aucun motif qui les 
engage à déployer leur activité, au-delà de ce qui est nécessaire pour 
satisfaire leurs désirs immédiats et très-restreints ; ces désirs sont 
humbles à un point qui n'est pas naturel, d'autant plus qu'ils ne 
fournissent pas le stimulant nécessaire à l'exercice indispensable pour le 
progrès intellectuel et moral ; et il est évident qu'il n'y a à cela d'autre 
remède que le développement des relations. Quoi qu'il en soit, il est 
probable que, dans l'Inde, la moitié du temps et de l'énergie de l'homme 
se dissipe en pure perte. Assurément nous ne devons pas nous étonner 
de la pauvreté du pays (18). » 

« La moitié du temps et de l'énergie de l'homme, » nous dit-on, « se 
dissipe en pure perte. » Mais l'auteur de ce passage aurait pu en dire 
encore bien davantage, et cependant il serait resté bien en deçà de la 
vérité. Là où il n'existe point de commerce, et où les hommes sont 
forcés, conséquemment, de ne compter que sur le trafic avec les pays 
éloignés, les neuf dixièmes des efforts physiques et intellectuels d'une 
société « sont dissipés en pure perte» ; et c'est ainsi qu'il arrive, non- 
seulement que le capital ne s'accumule pas, mais que les accumulations 
du passé sont alors en voie de diminution journalière. Avec la diminution 
dans le pouvoir d'entretenir le commerce, il y a chaque jour 
accroissement dans la nécessité de s’adresser à un marché éloigné ; 



mais, à chaque accroissement de cette nature, les denrées qui ont 
besoin d'être transportées augmentent de volume et diminuent de valeur 
: et c'est ainsi qu'il arrive que le trafiquant, et l'individu chargé du 
transport, peuvent prélever pour eux-mêmes une part proportionnelle 
constamment croissante sur un produit moindre, abandonnant au 
cultivateur une part constamment moins considérable. Le coton et les 
substances alimentaires produites par les colons voyageaient facilement 
dans toutes les parties du monde sous la forme de toile, et ils 
consommaient alors des vêtements dans une large proportion ; mais 
maintenant que leur coton brut, leur riz et leur sucre, doivent être 
exportés sous leurs formes les plus grossières, la quantité de produits 
achevés qu'ils ont la faculté d'acheter est tellement faible, que le prix 
payé pour le transport de ces produits forme à peine une compensation 
pour les hommes, les boeufs, les chariots et les navires indispensables à 
l'accomplissement de cette oeuvre. Presque tout le fardeau du double 
voyage est donc supporté par la matière première ; et de même qu'en 
Turquie, en Portugal, en Irlande et dans tous les autres pays agricoles, la 
difficulté de créer de nouvelles routes, ou d'entretenir les anciennes, 
augmente d'année en année. 

Le transport des provenances des districts importants pour la culture du 
coton s'effectue à raison de sept milles par journée, et ce transport exige 
plus de cent journées. « Et si le troupeau de boeufs est surpris par la 
pluie, le coton, saturé d'humidité, devient lourd, et le terrain noir argileux, 
qui constitue le parcours de toute la route, s'enfonce sous les pieds de 
l'homme, au-dessus de la cheville, et sous les pieds du bœuf chargé, 
jusqu'aux genoux. Dans une pareille situation, le chargement de coton 
reste quelquefois des semaines entières sur le sol, et le négociant se 
trouve ruiné (19). » 

Les moyens de communication existants avec l'intérieur, dit un autre 
écrivain, sont tellement pitoyables « qu'on laisse souvent se perdre un 
grand nombre d'articles de produit, faute de moyens de transport et d'un 
marché, tandis que le prix de ceux qui ont pu parvenir jusqu'au port a 
haussé d'une façon exorbitante ; mais la quantité ne s'est pas élevée à 
plus de 20 % de la totalité du produit, le reste des articles ayant 
constamment subi une détérioration considérable. » 



Avec de tels modes de transport, on peut comprendre sans peine 
comment il se fait que le coton ne rapporte au cultivateur qu'un penny 
par livre, et comment aussi le producteur de substances plus 
encombrantes se trouve dans une situation qui empire même encore, 
aujourd'hui que le consommateur placé près de lui a disparu. Lorsque la 
récolte est abondante, on peut à peine trouver un prix quelconque pour le 
blé (20), et lorsqu'elle est faible, la population meurt de faim par milliers, 
par ce motif que, dans l'état actuel des routes, il n'y a que peu ou point 
d'échange des produits de la terre. 



§5. — Perte du capital et destruction du pouvoir 
d'accumuler. 


L'état de choses, que nous avons retracé plus haut, résulte 
nécessairement du maintien d'un système qui tend à l'annihilation du 
commerce par l'exclusion de la grande classe intermédiaire des artisans 
et des ouvriers, et qui réduit une grande nation à n'être plus qu'une 
masse de cultivateurs, d'un côté, et de l'autre, d'avides préteurs d'argent. 
La chaîne de la société manque ici complètement de ces anneaux qui la 
relient ; d'où il résulte qu'il n'y a plus ni mouvement, ni force. Le capital 
étant dissipé chaque semaine, dans une proportion plus considérable 
que la valeur des produits importé», il ne peut y avoir d'accumulation. « 
Personne, dit le colonel Sleeman (21), ne possède un fonds égal à la 
moitié de son revenu. » Partout les individus sont à la merci du produit de 
l'année, et, quelque faible qu'il soit, il faut acquitter les impôts ; et rien ne 
revient de ce qui est exporté. Le sol ne donne rien (22), et comme la 
condition des prêts que fait la terre à l'homme est violée chaque jour, 
chaque heure et généralement, on ne doit éprouver aucune surprise en 
lisant dans les volumes intéressants du colonel Sleeman les preuves 
nombreuses qu'il a offertes de l'infécondité croissante de la terre. 

On a laissé tomber en ruine les ouvrages édifiés autrefois pour l'irrigation 
(23), et les terrains les plus riches sont abandonnés. Même dans la 
vallée du Gange, il n'y a pas un tiers des terres cultivables qui soit 
soumis à la culture (24) ; tandis qu'ailleurs, il apprend à ses lecteurs que 
sur la surface de l'Inde entière la moitié est inculte (25). Dans la 
présidence de Madras, on ne cultive pas le cinquième du territoire (26), 
et cependant la famine sévit constamment, et avec une rigueur inconnue 
dans toutes les autres parties du globe, en même temps qu'il y a 
surabondance du travail et de la terre, pour lesquels on ne peut obtenir 
de l'emploi. L’emplacement de Dacca, naguère encore ville 
manufacturière si importante, n'offrit plus à l’évêque Héber qu'une « 
jungle impénétrable ; » et, comme résultat nécessaire d'une pareille 
situation, il faut que les journaux des Indes orientales rappellent à leurs 
lecteurs les millions d'acres de riches terrains qui pourraient produire du 



coton, et qui, à cette heure, restent en friche. De quelque côté que nous 
portions nos regards dans cette magnifique contrée, nous trouvons la 
preuve de l'amoindrissement de l'individualité et de la diminution de la 
puissance d'association, accompagnés d'une centralisation chaque jour 
croissante, dont l'annexion du royaume d'Inde nous fournit un des 
exemples les plus récents et les plus frappants (27), et la centralisation, 
l'esclavage et la mort marchent toujours de conserve, dans le monde 
physique, ou dans le monde moral. 

Lorsque la population et la richesse diminuent, les sols fertiles sont les 
premiers abandonnés, ainsi qu'on le voit dans la campagne de Rome, 
dans la vallée de Mexico et dans les deltas du Gange et du Nil. Sans 
association d'efforts, ils n'auraient jamais été mis en culture, et leur 
abandon actuel ne prouve que la disparition de la puissance 
d'association. Forcé de revenir aux sols ingrats et d'en exporter le 
produit, le misérable Hindou devient, de jour en jour, plus pauvre, et 
moins il recueille, plus il devient l'esclave des caprices de son seigneur ; 
et plus il est abandonné à la merci du prêteur d'argent, qui prête sur 
bonne garantie à 3 pour % par mois, mais qui exige de lui 50 ou 100 pour 
% pour un prêt fait jusqu'à la moisson. Que dans de pareilles 
circonstances, le salaire du travail soit très-bas, lors même que ces 
malheureux sont occupés, c'est à quoi l'on pouvait s'attendre 
naturellement. En quelques endroits, l'ouvrier reçoit deux, et dans 
d'autres, trois roupies, soit moins d'un dollar et demi par mois ; les 
officiers employés sur les grands domaines des Zemindars, de 3 à 4 
roupies, et les agents de la police ne reçoivent que 48 roupies (23 
dollars) par an, sur lesquelles ils se fournissent la nourriture et le 
vêtement! Telles sont les rémunérations du travail, dans un pays qui 
possède tous les moyens imaginables d'amasser des richesses ; et ces 
rémunérations diminuent d'année en année (28). 



§ 6 . — Sécurité moindre des individus et des propriétés, 
correspondant avec l'extension de la domination 
britannique et le développement de la centralisation. 


Dans toute l'étendue de l'univers et dans tous les siècles, le progrès vers 
la civilisation ayant eu lieu en raison de la tendance vers l'activité locale 
et le développement de la faculté individuelle ; et le système que nous 
soumettons en ce moment à l'examen visant à des résultats directement 
contraires, nous pouvions, avec raison, nous attendre à trouver, à 
chaque pas, une tendance croissante dans la direction inverse. Le 
développement de la civilisation est signalé par un accroissement dans la 
sécurité des individus et des propriétés ; et cet accroissement, nous le 
constatons, en quittant les anciennes possessions de la Compagnie, et 
pénétrant dans celles qu'elle a nouvellement acquises (29). Les crimes 
de toute espèce, le vol par bandes, le parjure, le crime de faux, sont très- 
fréquents dans le Bengale et à Madras, et la pauvreté du cultivateur y est 
arrivée à de telles extrémités que l'impôt y est le moins considérable et 
ne se perçoit qu'avec le plus grande difficulté ; et c'est aussi dans ces 
résidences que la puissance d'association a été anéantie le plus 
efficacement. Si nous passons dans les provinces du Nord-Ouest, 
acquises plus récemment, les personnes et les propriétés y trouvent une 
sécurité relative et le revenu de l'impôt augmente ; mais lorsque nous 
atteignons le Punjab, — tout récemment encore, soumis à la domination 
de Runjeet Singh et de ses successeurs, — nous constatons que, bien 
qu'on nous les ait représentés comme des tyrans, les agglomérations 
formant les villages et le système d'association si bien conçu y sont 
demeurés intacts. Là des fonctionnaires de toute sorte ont une plus 
grande responsabilité, par rapport à l'accomplissement de leurs devoirs, 
que leurs collègues dans les provinces plus anciennes ; la propriété et 
l'individu y jouissent d'une plus grande sécurité que dans le reste de 
l'Inde. Le vol par bandes y est rare, le parjure peu fréquent ; et ainsi que 
N. Campbell l'assure à ses lecteurs, un serment solennel « lie d'une 
façon étonnante. » « Plus il y a longtemps que nous possédons une 
province, continue-t-il, plus le parjure y devient commun et général ; et 
plus se fortifie, conséquemment, la preuve de ce fait, que le sentiment de 



responsabilité envers Dieu et l'homme diminue, en même temps que 
l'individualité et la puissance d'association. Ce sentiment s'accroît partout 
avec le pouvoir d'entretenir le commerce, et il décroît partout, à mesure 
que l'homme devient un pur instrument dont se sert le trafic. Les 
peuplades des parties élevées de l'Inde se font remarquer par leur 
véracité rigoureuse ; dans les villages on entend aussi peu parler de 
mensonge, dit le colonel Sleeman, que dans aucune autre partie du 
monde, sur une étendue de terrain et avec une population égales (30). » 

Dans les provinces nouvellement acquises, le peuple lit et écrit avec 
facilité ; et les individus sont doués d'énergie physique et morale, ils sont 
bons cultivateurs, et comprennent parfaitement à la fois leurs droits et 
leurs devoirs ; tandis que dans les anciennes provinces, l'éducation a 
disparu et avec elle le pouvoir de s'associer pour tout espèce de but utile. 
Dans les nouvelles provinces le commerce est considérable, ainsi qu'il 
appert des fait suivants, représentant le chiffre de la population et du 
revenu postal du Bengale, des provinces du Nord-Ouest et du Punjab, 
placées suivant leur ordre d'acquisition par la compagnie : 

Population. Revenu postal. 

Bengale. 41 000 000 480 500 roupies. 

Provinces du Nord-Ouest 24 000 000 978 000 id. 

Punjab 8 000 000 178 000 id. 

Nous avons présenté ici ce fait remarquable que, dans le pays des Sikhs, 
si longtemps représenté comme le théâtre d'une tyrannie avide, huit 
millions d'individus paient autant de droits de poste que quinze millions 
au Bengale, bien que, dans cette dernière province, nous trouvions 
Calcutta, siège de toutes les opérations d'un grand gouvernement 
centralisé. Il n'est pas extraordinaire qu'il en soit ainsi ; car le pouvoir de 
faire un emploi avantageux du travail diminue à mesure que l'on se 
rapproche du centre de la puissance britannique, et augmente à mesure 
que l'on s'en éloigne. L'oisiveté et l'ivrognerie se donnent la main ; et 
c'est pourquoi M. Campbell se trouve obligé de constater « que 
l'intempérance augmente là où notre domination et notre système sont 
établis depuis longtemps (31), » en même temps que le capitaine 
Westmacott apprend à ses lecteurs « que c'est dans les lieux depuis le 



plus longtemps soumis à notre domination, que se trouve la somme de 
crime et de dépravation la plus considérable. » 

Calcutta grandit, Calcutta la ville des palais ; mais la pauvreté et la 
misère croissent à mesure que le commerce est, de plus en plus, sacrifié 
pour favoriser les intérêts du trafic. Sous la domination des indigènes, la 
population de chaque district pouvait faire des échanges réciproques, 
donnant des subsistances contre du coton, ou des tissus de coton, 
n’ayant personne à payer pour jouir du privilège. Aujourd'hui, tout individu 
doit envoyer son coton à Calcutta, pour être, de là, exporté en Angleterre 
avec le riz et l'indigo de ses voisins, avant que lui et eux puissent 
échanger des subsistances contre des tissus ou du coton ; et plus est 
considérable la quantité qu'ils envoient, plus est grande la tendance à 
l'abaissement du prix. La centralisation va chaque jour croissant, et 
chaque phase de son accroissement est marquée par l'impossibilité 
croissante de payer les impôts, et la nécessité plus impérieuse de 
chercher de nouveaux marchés pour y vendre des tissus, et d'amasser 
ce qu'on appelle des rentes ; et plus se développe l'extension du 
système, plus est grande la difficulté de recueillir le revenu suffisant pour 
maintenir en activité la machine gouvernementale. C'est là ce qui força 
les représentants de la puissance et de la civilisation britanniques à 
devenir trafiquants de cette drogue funeste qu'on appelle l'opium. Grâce 
à ce moyen, la population de la Chine acquitte chaque année un impôt 
qui représente près de 20 millions de dollars et l'existence de 500 000 
individus. 

« Devant un pareil fait, dit un auteur moderne, les sacrifices au dieu 
Jagernauth, se réduisent à rien. » Et cependant, c'est pour maintenir ce 
trafic que les bourgs et les villes de la Chine ont été saccagés, leur 
population ruinée, lors même qu'elle n’a pas été exterminée. Le trafic et 
la guerre se sont donné la main depuis le commencement du monde, et 
tous leurs triomphes ont été obtenus aux dépens du commerce. 



§7. — Valeur insignifiante des droits privés, sur le 
territoire Indien. 


Le revenu foncier brut, obtenu d'un pays ayant une superficie de 491 448 
milles carrés, soit plus de 300 millions d'acres, est de 151 786 743 
roupies, ce qui équivaut à 15 millions de liv. sterl., ou 72 millions de 
dollars (32). Ce qu'est la valeur des droits particuliers de propriété, 
soumis au paiement de cette taxe, ou rente, on peut en juger par les faits 
suivants. En 1848-49, on vendit pour payer les taxes dans la partie du 
pays soumise à un bail fixe, 1 169 domaines, pour une somme un peu 
moindre que l'achat pour quatre ans de la taxe. Plus au sud dans le 
gouvernement de Madras, où le règlement relatif aux ryots est en pleine 
activité, la terre « se vendait volontiers pour des balances de rente ; mais 
généralement elle ne se vend pas, nous dit-on, et par une excellente 
raison, c'est que personne ne l'achèterait. » Les droits particuliers sur la 
terre n'ayant aucune valeur quelconque, « le collecteur de Salem, à ce 
que nous apprend M. Campbell, rapporte naïvement divers moyens non 
autorisés pour stimuler le retardataire (moyens auxquels ont eu rarement 
recours les chefs de villages), tels que les suivants : placer ledit 
retardataire en face du soleil, l'obliger à se tenir sur une seule jambe, ou 
à s'asseoir en tenant sa tète serrée entre ses genoux (33). » 

Dans les provinces du Nord-Ouest, « la convention pour une somme fixe, 
» ainsi que notre auteur l'établit, a certainement réussi à donner une 
valeur solide de marché à la propriété foncière, c'est-à-dire qu'elle se 
vend à peu près pour le prix d'achat de quatre années sur le revenu (34). 
En se dirigeant encore plus vers le Nord, dans les provinces 
nouvellement acquises, nous trouvons une grande industrie ; « toute 
chose étant mise à profit, » l'établissement de l'impôt, pour lequel la 
Compagnie succéda, après la déposition des successeurs de Runjeet 
Sing, est devenu plus facile et la terre a acquis plus de valeur. La valeur 
de la terre, ainsi que celle du travail, augmente donc, à mesure que nous 
quittons les anciens établissements pour les nouveaux ; ce qui est 
précisément le contraire de ce qui arriverait, si le système avait pour but 
l'extension du commerce ; et ce qui devait être précisément recherché 



dans un pays où le commerce était sacrifié au trafic. 


Avec les données ainsi obtenues, nous pouvons maintenant déterminer, 
avec une exactitude peut-être assez complète, la valeur dans l'Inde de 
tous les droits privés sur la terre. Dans aucun cas, celle qui est sujette à 
l'impôt ne paraît valoir plus que le prix d'acquisition pendant quatre 
années ; tandis que dans une portion très-considérable du pays, elle 
semble n'avoir absolument aucune valeur. Cependant comme il existe 
quelques terrains libres d'impôts, il est possible que la totalité puisse 
valoir le prix d'achat de quatre ans, ce qui donne deux cent quatre-vingt- 
huit millions de dollars, ou soixante millions de liv. sterl. comme valeur de 
tous les droits sur la terre, acquis par la population de l'Inde pendant les 
milliers d'années que cette terre a été soumise à la culture. Le petit 
nombre d'individus qui ont occupé l'État peu étendu et sablonneux de 
New-Jersey, dont la superficie est de 6 900 milles carrés, ont acquis des 
droits, dans et sur la terre, évalués d'après leur soumission aux droits du 
gouvernement, à 150 millions de dollars, et ceux de quelques individus 
qui ont occupé la petite île ou s'élève la ville de New-York se vendraient 
pour une somme égale à celle que l'on pourrait obtenir pour tous les 
droits de propriété territoriale, dans l'Inde, qui contient trois cent millions 
d'acres et quatre-vingt-seize millions d'habitants ! 



§8. — L'Inde était un pays qui acquittait des impôts, sous 
ses princes indigènes. 

Sa situation a constamment empiré, sous l'influence d'un système 
qui a pour but d'augmenter le besoin des services du trafiquant et 
du voiturier. 


« Sous les princes indigènes, dit M. Campbell, l'Inde était un pays 
acquittant des impôts. » Sous la domination de maîtres absents, elle a 
cessé de l'être, et par le motif que sous cette même domination, tout 
pouvoir d'associer ses efforts a été annihilé, à l'aide du système qui tend 
à contraindre la population tout entière, hommes, femmes et enfants à 
travailler dans les champs ; produisant des denrées qui doivent être 
exportées à l'état brut. Chaque acte d'association étant un acte de 
commerce, tout ce qui tend à anéantir la première doit anéantir la 
seconde. Le commerce intérieur de l'Inde décline constamment et le 
commerce extérieur ne s'élève qu'à 50 cents par tête ; et aucun effort ne 
pourrait l'accroître à aucun degré. Cuba exportant, dans la proportion 
considérable de vingt-cinq dollars par tête, — soit environ cinquante fois 
autant que l'Inde,— demande à l'Angleterre une quantité quadruple de 
tissus de coton, et elle agit ainsi, parce qu'il entre dans la politique de 
l'Espagne de former une combinaison d'efforts actifs, et de permettre au 
colon et à l'artisan de travailler d'un commun accord ; tandis que le 
système de l'Angleterre tend à détruire partout la puissance 
d'association, et de cette manière à anéantir le commerce intérieur sur 
lequel, uniquement, peut se fonder le commerce avec l'étranger. La 
centralisation est ennemie du commerce et de la liberté de l'homme. 
L'Espagne ne cherche pas à établir la centralisation pourvu qu'elle 
reçoive un certain revenu, elle se borne à laisser ses sujets travailler à 
produire le sucre, ou à confectionner des tissus, et c'est en suivant cette 
marche qu'elle peut se procurer l'assistance dont elle a besoin. 

Les habitants de la Jamaïque n'ayant jamais eu la permission d'appliquer 
leur travail de réserve même à raffiner le sucre, sont obligés de l'exporter 
à son état le plus grossier ; et plus ils en expédient, plus le prix est bas et 
plus est considérable la proportion prélevée par le gouvernement ; mais 



le malheureux nègre est ruiné. L'Espagne, au contraire, permet aux 
habitants de 171e de Cuba de s'appliquer à toute occupation qui leur 
paraît devoir fournir une rémunération à leur travail et à leur capital, et, 
comme conséquence nécessaire de ce fait, les bourgs et les villes 
s'accroissent ; et le capital se porte vers la terre qui, de jour en jour, 
acquiert plus de valeur. La faculté d'avoir recours à d'autres modes de 
travail diminue la nécessité d'exporter le sucre ; et lorsqu'il est exporté en 
Espagne, le producteur peut prélever à son profit personnel presque la 
totalité du prix payé par le consommateur, le gouvernement ne réclamant 
qu'un droit de quinze pour cent. 

« Des masses immenses d'individus se corrompant dans une inaction 
forcée encombrent le sol de l'Inde (35), » parce que la porte de l'atelier 
est interdite à l’Hindou, ainsi qu'au nègre de la Jamaïque. S'il tente de 
convertir son coton en fil, son fuseau est taxé proportionnellement à tout 
le bénéfice qu'il pourrait lui procurer ; s'il tente de faire de la toile, son 
métier à tisser est soumis à une lourde taxe, dont est affranchi son riche 
concurrent Anglais. Son fer et sa houille doivent rester au sein de la 
terre, et s'il ose même recueillir le sel qui se forme en cristaux sur le seuil 
de sa demeure, l'amende et la prison sont la récompense de son travail. 
Il doit produire le sucre pour être exporté en Angleterre, et y être 
échangé peut-être contre du sel anglais. L'ouvrier paye le sucre arrivé 
dans ce pays probablement à raison de 40 schell. le quintal, sur lesquels 
le gouvernement réclame un tiers, l'armateur, le négociant, etc., un autre 
tiers, et le tiers restant doit être partagé entre les agents de la 
compagnie, qui veut percevoir l'impôt et le pauvre ryot, qui veut se 
procurer le peu de sel qu'il consommera pour assaisonner son riz, et 
quelques lambeaux du coton de son voisin, sous la forme de tissu 
anglais, pour couvrir ses reins. 

Le fer, grâce auquel la population pouvait améliorer ses procédés de 
culture et d'industrie, a peu de tendance à se porter vers l'Inde ; la 
moyenne de l'importation dans ce pays, en 1845 et 1846, n'a été que de 
13 000 tonneaux, représentant une valeur de 160 000 liv. sterl., soit 
environ la valeur de 2 pence par cinq individus. On s'efforce aujourd'hui 
de construire des chemins de fer ; mais l'objet qu'on se propose en cette 
circonstance, c'est de continuer le système de centralisation et de 



détruire encore plus efficacement la puissance d'association ; en effet, on 
cherche ainsi à anéantir ce qui reste encore de l'industrie manufacturière 
indigène, et de cette façon à faire baisser le prix du coton. Malgré toutes 
les améliorations apportées dans le transport de cette denrée, le 
malheureux cultivateur qui la produit, obtient en échange moins qu'il y a 
trente ans ; et le résultat d'un nouveau progrès ne peut être que 
d'amener une réduction encore plus considérable, et de rendre encore 
plus déplorable la condition des individus qui produisent les subsistances 
et le coton. Jusqu'à présent, la faculté d'association continue à subsister 
dans le Punjab ; mais comme on se propose d'y tenir de grandes foires 
pour la vente des produits des manufactures anglaises, le jour ne peut 
être éloigné où la situation des nouvelles provinces deviendra semblable 
à celle des anciennes, aucun effort n'étant épargné pour mettre en 
oeuvre le système qui a pour but de confiner toute la population dans les 
travaux agricoles et de la forcer à épuiser son sol. Il est nécessaire, dit 
M. Chapman, le grand avocat des chemins de fer dans l'Inde, que la 
relation « entre le producteur Indien et le filateur Anglais » devienne plus 
intime « et plus l'Anglais deviendra capable de dépasser la demande à 
l'intérieur, plus l'agriculteur indigène sentira fortement que son succès 
personnel dépend de ce fait, d'assurer et d'améliorer ses relations avec 
l'Angleterre, » c'est-à-dire plus le commerce peut être anéanti, et plus on 
peut empêcher les indigènes d'associer leurs efforts, plus augmentera, 
suivant l'opinion de M. Chapman, la prospérité de l'Inde. La centralisation 
a appauvri et dépeuplé, dans une proportion considérable, ce pays. Mais 
son oeuvre n'est pas cependant achevée. Il reste encore à réduire la 
population du Punjab, de l'Afghanistan et du pays des Birmans à la 
même condition que la population du Bengale. 

Qu'il y ait dans toute l'étendue de l'Inde, une diminution constante dans la 
puissance d'association, le développement de l'individualité, le sentiment 
de la responsabilité et la capacité pour le progrès, c'est ce que personne 
ne peut mettre en doute en étudiant avec soin les ouvrages qui traitent 
de ce pays. MM. Thompson, Bright, etc., font peser sur la Compagnie la 
responsabilité de tous ces faits ; mais en lisant les ouvrages de MM. 
Campbell et Sleeman, on ne peut hésiter à croire que sa direction est 
animée maintenant du désir sérieux d'améliorer le sort de ses infortunés 
sujets. Malheureusement, la Compagnie se trouve à peu près dans la 



position des propriétaires de terres de la Jamaïque, et elle est elle-même 
sur le penchant de sa ruine parce que ses sujets sont forcés de se 
borner à l'agriculture, et qu'ils reçoivent une portion bien faible sur la 
valeur de leur insignifiante quantité de produits. Aujourd'hui, comme au 
temps de Joshua Gee, la portion la plus considérable reste en 
Angleterre, dont la population consomme le sucre à bon marché, tandis 
que celui qui le produit meurt de faim dans l'Inde. On obtient le sucre et 
le coton à bon marché, en sacrifiant les intérêts d'une grande nation ; et 
tant que la politique de l'Angleterre continuera à parquer toute la 
population de l'Inde dans les travaux des champs, le sol continuera 
nécessairement à s'appauvrir, la puissance d'association continuera à 
décliner, et le gouvernement devra de plus en plus dépendre du pouvoir 
d'empoisonner le peuple chinois ; et conséquemment, il arrivera, que de 
quelques bonnes dispositions que soient animées les personnes 
chargées de remplir les fonctions gouvernementales, elles doivent se 
trouver de plus en plus forcées d'écraser le pauvre ryot, dans l'espoir de 
recueillir l'impôt. 



§9. — Causes de la décadence de l'Inde. 


Un éminent économiste anglais apprend à ses lecteurs que malgré « 
l'extrême bon marché du travail dans l'Inde et la perfection à laquelle 
sont arrivés depuis longtemps les indigènes, le génie merveilleux de nos 
mécaniciens, l'admirable dextérité de nos ouvriers, et notre immense 
capital ont contrebalancé, et bien au-delà, la prime en apparence 
insurmontable des salaires élevés et ont permis à nos manufacturiers de 
renverser tout obstacle, et de triompher du travail à meilleur marché, des 
matières premières à portée des producteurs et de l'industrie 
traditionnelle des Hindous ; et que, par suite, la fabrication indigène a 
reçu une atteinte dont il n'est pas probable qu'elle se relève jamais (36). 
» 


« De Smyrne à Canton, de Madras à Samarcande, dit ailleurs le même 
écrivain, nous supplantons les producteurs indigènes, » et, 
conséquemment, nous annihilons cette puissance d'association qui 
permet à l'homme de commander les services de la nature et de passer 
de l'état d'esclavage à l'état de liberté. 

Le capital augmente toujours à mesure que le salaire devient plus élevé, 
et diminue à mesure que le salaire baisse. Le salaire hausse toujours en 
même temps que diminue la nécessité d'effectuer des changements de 
lieu, et baisse toujours à mesure que celle-ci augmente. Les mesures 
auxquelles on a eu recours pour détruire les manufactures de l'Inde, 
avaient pour but d'accroître cette nécessité de la part de l'Indien 
producteur de subsistances et de coton, et de lui infliger un impôt plus 
dur que tout autre qu'on eût pu inventer, et de le diminuer de la part du 
producteur de subsistances anglais, et de l'affranchir ainsi de l'impôt 
auquel il avait été soumis antérieurement ; et l'on peut constater le 
résultat de cet état de choses par la hausse du salaire et l'accumulation 
rapide du capital chez le dernier, aussi bien que par la baisse du salaire 
et la disparition du capital chez le premier. Lors donc que M. Mac 
Culloch, en énumérant ainsi les causes du changement qui a eu lieu, 
omet d'ajouter cette autre cause, l'exercice de la puissance par les forts à 



l'égard des faibles, de la puissance des trafiquants associés sur les 
individus disséminés qui veulent entretenir le commerce, il passe sous 
silence le plus important de tous les éléments du calcul. L'Hindou était 
aussi capable que l'Anglais d'appliquer les machines d'Arkwright, et si le 
peuple d'Angleterre et celui de l'Inde n'eussent formé qu'un seul peuple, 
si leurs droits eussent été considérés comme égaux, ces machines 
seraient arrivées jusqu'aux champs de coton de l'Inde, permettant aux 
membres de sa population de s'associer encore plus étroitement, de 
combiner plus intimement leurs opérations, de développer d'une façon 
plus complète, leurs facultés individuelles, et d'entretenir encore sur une 
plus grande échelle le commerce intérieur et extérieur. Sous l'empire de 
pareilles circonstances, l'Inde aujourd'hui présenterait le spectacle de la 
plus haute prospérité ; à sa place, nous ne rencontrons qu'une série 
constante, de famines et d'épidémies, accompagnées de 
l'amoindrissement de l'individualité et de la liberté ; amenant 
nécessairement à sa suite une succession constante de guerres, en vue 
d'acquérir de nouveaux territoires, pour y trafiquer, et la faculté 
constamment croissante de percevoir l'impôt qui doit entretenir le jeu de 
la machine gouvernementale (37). 

L'histoire du monde n'est que le récit des efforts de quelques individus, 
qui avaient la force en main, pour restreindre le développement de la 
puissance d'association, empêcher l'organisation de la société, intervenir 
dans l'entretien du commerce, retarder la conquête de cet empire sur la 
nature qui constitue la richesse, et asservir ainsi une minorité faible. 
Chacune de ces pages offre la preuve du caractère instable de toute 
prospérité obtenue à l'aide de mesures qui violent cette loi si importante, 
cette loi fondamentale du christianisme, exigeant que nous respections 
les droits d'autrui comme nous voudrions qu'ils respectassent les nôtres ; 
mais aucune page ne nous offre une leçon plus instructive que celle où 
se trouvent consignés l'anéantissement du commerce dans l'Inde, et le 
développement en Angleterre de ce paupérisme qui a donné naissance à 
la doctrine de l'excès de population. Tous deux se sont accrus et doivent 
décroître ensemble, les mesures nécessaires pour soulager les Hindous 
étant exactement celles qui le sont aussi pour extirper le paupérisme 
parmi les Anglais. 




CHAPITRE XIV. 



CONTINUATION DU MÊME SUJET 


§ 1. — Tableau des Phénomènes observés dans les quatre 
grandes sociétés que nous avons citées plus haut. 

Différentes sous tous les autres rapports, elles se ressemblent 
quant à ce fait, qu'elles ont été privées de tout pouvoir de 
diversifier les emplois de leur activité, et se sont trouvées ainsi 
contraintes de dépendre davantage du voiturier et du trafiquant. 


Le lecteur a eu maintenant sous les yeux le tableau des mouvements de 
quatre nations d'une importance considérable, et d'un assemblage de 
nations, comprenant dans son ensemble une population de 200 millions 
d'individus, soit un cinquième de la population totale du globe. Toutes ont 
été soumises à ce système de politique qui cherche à empêcher 
l'association ou la combinaison des efforts, et à maintenir à son apogée 
le plus vexatoire de tous les impôts, celui qui résulte de la nécessité 
d'effectuer les changements de lieu de la matière, et qui exige, pour sa 
mise à exécution, des navires et des chariots. Chez toutes ces nations, le 
lecteur a pu voir que les mêmes résultats ont été obtenus, à savoir : 
accroissement dans la part proportionnelle du travail de la société, qui 
doit être nécessairement consacrée à l'œuvre du transport ; 
accroissement dans les proportions et dans la puissance de la classe qui 
vit de la simple appropriation ; diminution de la part proportionnelle du 
travail de la société, qui peut être consacrée à augmenter la quantité des 
denrées susceptibles d'être transportées ou échangées ; diminution de la 
liberté et ruine du commerce. On pourrait ajouter d'autres nations, et la 
liste pourrait s'étendre de manière à embrasser tous les pays du monde 
où augmente la part proportionnelle du travail, qui doit être consacrée, 
nécessairement, à l'œuvre du transport ; en effet, c'est dans la nécessité 
d'effectuer les changements de lieu que réside le principal obstacle au 
progrès humain, au développement de l'intelligence, à l'accroissement de 
la liberté et du commerce, ainsi que l'avait vu si nettement Adam Smith, 



lorsqu'il insistait auprès de ses compatriotes sur l'avantage découlant de 
ce fait, la conversion du blé et de la laine, denrées encombrantes, en 
drap condensé sous un petit volume, et pouvant si facilement s'exporter 
jusqu'aux points les plus reculés de l'univers. Toutes les fois que la 
marche suivie par l'homme se dirige dans la voie qui se trouvait ainsi 
indiquée, et partout où, conséquemment, celui-ci surmonte peu à peu les 
obstacles qui entravent le commerce, la proportion existante entre les 
classes qui s’occupent du trafic et du transport et le reste de la société, 
diminue nécessairement ; et alors il devient, d'année en année, plus 
civilisé. Toutes les fois, au contraire, que le manufacturier disparaît et 
partout où se produit ainsi la nécessité croissante d'exporter les denrées 
à l'état brut, il se manifeste une tendance directement contraire ; l'homme 
alors retombe dans la barbarie, par suite de l'amoindrissement de la 
puissance d'association. Ce dernier cas est celui que nous voyons se 
produire dans tous les pays dont nous avons précédemment esquissé 
l'histoire ; et il en est ainsi, par la raison que le système, auquel ils ont 
été soumis, tend à établir pour le monde entier un atelier unique, auquel 
doivent être expédiés les produits bruts du globe, en subissant les frais 
de transport les plus coûteux. Dans tous ces pays, conséquemment, 
chaque jour la nature acquiert sur l'homme un pouvoir plus étendu. Dans 
tous, la richesse diminue, en même temps que décroît constamment la 
valeur de l'individu qui, d'année en année, devient, de plus en plus 
l'esclave de son semblable. 

On dira peut-être, toutefois, que la population de l'Inde est indolente ; 
que la population turque est mahométane et fataliste et, d'ailleurs, 
incapable d'entrer en concurrence avec celle des îles britanniques ; que 
les Portugais et les Irlandais professent une croyance religieuse qui 
s’oppose au développement de l'intelligence ; que les travailleurs de la 
Jamaïque sont peu éloignés de l'état de barbarie, et que c'est à de 
pareils faits qu'il faut attribuer la faiblesse croissante des diverses 
sociétés dont nous avons déjà exposé la situation. Cependant les sujets 
de l'empire turc avaient, il y a un siècle, exactement la même façon de 
penser qu'aujourd'hui, et ils s'y attachaient encore plus fermement que 
dans les temps modernes ; le commerce qu'on entretenait alors avec eux 
était estimé comme la portion la plus importante de celui de l'Europe 
occidentale. Les Maures éclairés du midi de l'Espagne avaient la même 



croyance que celle des peuples habitant encore aujourd'hui les rivages 
de l'Hellespont ; mais il n'y existait, à notre connaissance, aucun obstacle 
à la civilisation. Les Portugais ne sont pas plus catholiques que ne 
l'étaient leurs devanciers qui conclurent le traité de Méthuen, et dont le 
commerce était regardé comme si important. Les Portugais, ainsi que les 
Irlandais, avaient la même croyance que les Français, parmi lesquels 
l'agriculture et l'industrie font maintenant de si rapides progrès, et chez 
lesquels l'individualité se développe à un si haut degré. Les nègres 
importés à la Jamaïque n'étaient pas plus barbares que ne l'étaient ceux 
admis dans la Virginie et la Caroline, et cependant, tandis que chacun de 
ces derniers est représenté par sept de ses descendants, les colonies 
britanniques n'en offrent aux regards que deux, pour cinq introduits 
autrefois dans le pays. Les raisons que nous venons d'exposer ne 
rendant pas compte de l'état de choses retracé par nous, il faut chercher 
ailleurs les causes de son existence. 

Différentes de croyance religieuse, de couleur, de degrés de latitude et 
de longitude, ces sociétés sont semblables seulement sous ce rapport, 
qu'elles ont été dépouillées du pouvoir de diversifier les travaux de leurs 
membres, de manière à développer leurs diverses individualités et à les 
rendre ainsi, propres à cette association sans laquelle l'homme ne peut 
obtenir le pouvoir de commander les services de la nature. Bornées 
entièrement à l'agriculture, elles ont été forcées d'en exporter les produits 
à leur état le plus grossier ; procédé qui implique l'épuisement du sol sur 
lequel elles doivent compter pour leur entretien, avec une diminution 
constante dans la rémunération des efforts humains. Sous l'empire de 
pareilles circonstances, le commerce dut nécessairement décliner, et la 
puissance du trafiquant et de celui qui transporte les produits, devaient 
s'accroître aussi inévitablement, tandis que le cultivateur deviendrait, de 
plus en plus, un pur instrument entre les mains de ceux qui vivaient 
uniquement de leur puissance d'appropriation. Il est évident que c'est là 
ce qu'il fait dans tous ces pays ; et l'on ne peut mettre en doute, un seul 
instant, que ce sont là les conséquences forcées d'un système qui 
cherche à empêcher l'association, et à diminuer le développement des 
facultés latentes de l'homme. En attribuant donc à ce système l'état de 
choses existant, nous obtenons une seule cause, importante et uniforme, 
à savoir : une politique tendant à la production de la barbarie, amenant 



les disettes et les épidémies, aboutissant à la ruine et à la mort, et 
donnant ainsi une apparence de vérité à la théorie de l'excès de 
population. 



§2. — Résultats funestes de la nécessité croissante